Chapitre 10
Ma belle amie, tu avais bien raison de me détourner du projet que j'avais conçu de voir les hommes, — et de les étudier à fond, avant de donner mon coeur à aucun d'eux. — J'ai à tout jamais éteint en moi l'amour et jusqu'à la possibilité de l'amour.
Pauvres jeunes filles que nous sommes; élevées avec tant de soin, si virginalement entourées d'un triple mur de précautions et de réticences, — nous, à qui on ne laisse rien entendre, rien soupçonner, et dont la principale science est de ne rien savoir, dans quelles étranges erreurs nous vivons, et quelles perfides chimères nous bercent entre leurs bras!
Ah! Graciosa, trois fois maudite soit la minute où m'est venue l'idée de ce travestissement; que d'horreurs, que d'infamies et que de grossièretés dont j'ai été forcée d'être témoin ou auditeur! quel trésor de chaste et précieuse ignorance j'ai dissipé en peu de temps!
C'était par un beau clair de lune, t'en souviens-tu? nous nous promenions ensemble tout au fond du jardin, dans cette allée triste et peu fréquentée, terminée, d'un côté par une statue de Faune jouant de la flûte, qui n'a plus de nez et dont tout le corps est couvert d'une lèpre épaisse de mousse noirâtre, et de l'autre côté par une perspective feinte, dessinée sur le mur et à moitié effacée par la pluie. — À travers le feuillage encore rare de la charmille, on voyait par places les étoiles étinceler et s'arrondir la serpe d'argent. Une odeur de jeunes pousses et de plantes nouvelles nous arrivait du parterre avec les souffles languissants d'une petite brise; un oiseau caché sifflait un air langoureux et bizarre; nous, comme de vraies jeunes filles, nous causions d'amour, de galants, de mariage, du beau cavalier que nous avions vu à la messe; nous mettions en commun le peu de notions du monde et des choses que nous pouvions avoir; nous retournions de cent manières une phrase que nous avions entendue par hasard et dont la signification nous semblait obscure et singulière; nous nous faisions mille de ces questions saugrenues que la plus parfaite innocence peut seule imaginer. — Que de poésie primitive, que d'adorables sottises dans ces furtifs entretiens de deux petites niaises sorties la veille de pension!
Toi, tu voulais pour amant un jeune homme hardi et fier, avec des moustaches et des cheveux noirs, de grands éperons, de grandes plumes, une grande épée, une espèce de matamore amoureux, et tu donnais en plein dans l'héroïque et le triomphant: tu ne rêvais que duels et escalades, dévouement miraculeux, et tu aurais volontiers jeté ton gant dans la fosse aux lions pour que ton Esplandian l'y allât chercher: cela était fort comique de voir une petite fille comme tu l'étais alors, toute blonde, toute rougissante, ployant au moindre souffle, vous débiter ces généreuses tirades d'une seule haleine et de l'air le plus martial du monde.
Moi quoique je n'eusse que six mois de plus que toi, j'étais de six ans moins romanesque: une chose m'inquiétait principalement, c'était de savoir ce que les hommes se disaient entre eux et ce qu'ils faisaient lorsqu'ils étaient sortis des salons et des théâtres: je pressentais dans leur vie beaucoup de côtés défectueux et obscurs, soigneusement voilés à nos regards, et qu'il nous importait beaucoup de connaître; quelquefois, cachée derrière un rideau, j'épiais de loin les cavaliers qui venaient à la maison, et il me semblait alors démêler dans leur allure quelque chose d'ignoble et de cynique, une insouciance grossière ou une préoccupation farouche que je ne leur retrouvais plus dès qu'ils étaient entrés, et qu'ils semblaient dépouiller comme par enchantement sur le seuil de la chambre. Tous, les jeunes comme les vieux, me paraissaient avoir adopté uniformément un masque de convention, des sentiments de convention et un parler de convention lorsqu'ils étaient devant les femmes. — De l'angle du salon où je me tenais droite comme une poupée et sans appuyer le dos a mon fauteuil, tout en roulant mon bouquet entre mes doigts, j'écoutais, je regardais; mes yeux étaient baissés cependant, et je voyais tout à droite, à gauche, devant et derrière moi: — comme les yeux fabuleux du lynx, mes yeux perçaient les murailles, et j'aurais dit ce qui se passait dans la pièce à côté.
Je m'étais aussi aperçue d'une notable différence dans la manière dont on parlait aux femmes mariées; ce n'étaient plus les phrases discrètes et polies, enjolivées puérilement comme on en adressait à moi ou à mes compagnes, c'était un enjouement plus libre, des façons moins sobres et plus dégagées, les claires réticences et les détours aboutissant vite d'une corruption qui sait qu'elle a devant elle une corruption semblable: je sentais bien qu'il y avait entre eux un élément commun qui n'existait pas entre nous, et j'aurais tout donné pour savoir quel était cet élément.
Avec quelle anxiété et quelle furie curieuse je suivais de l'oeil et de l'oreille les groupes bourdonnants et rieurs de jeunes gens qui, après s'être abattus sur quelques points du cercle, reprenaient leur promenade tout en causant et en jetant au passage des oeillades ambiguës. Sur leurs bouches dédaigneusement bouffies voltigeaient des ricanements incrédules; ils avaient l'air de se moquer de ce qu'ils venaient de dire, et de rétracter les compliments et les adorations dont ils nous avaient comblées. Je n'entendais pas leurs paroles; mais je comprenais, au mouvement de leurs lèvres, qu'ils prononçaient des mots d'une langue qui m'était inconnue et dont personne ne s'était servi devant moi. Ceux mêmes qui avaient l'air le plus humble et le plus soumis redressaient la tête avec une nuance très sensible de révolte et d'ennui; — un soupir d'essoufflement, pareil au soupir d'un acteur qui est arrivé au bout d'un long couplet, s'échappait malgré eux de leur poitrine, et ils faisaient en nous quittant un demi-tour sur les talons d'une manière vive et pressée qui dénonçait une espèce de satisfaction intérieure d'être délivrés de la rude corvée d'être honnêtes et galants.
J'aurais donné un an de ma vie pour entendre, sans être vue, une heure de leur conversation. Souvent je comprenais, à de certaines attitudes, à quelques gestes détournés, à des coups d'oeil lancés obliquement, qu'il était question de moi et que l'on parlait ou de mon âge ou de ma figure. Alors j'étais sur des charbons ardents; les quelques mots étouffés, les demi-lambeaux de phrase qui m'arrivaient par intervalles irritaient au plus haut point ma curiosité sans pouvoir la satisfaire, et j'entrais dans des doutes et des perplexités étranges.
Le plus souvent ce qu'on disait avait une apparence favorable, et ce n'était pas ce qui m'inquiétait: je me souciais assez peu que l'on me trouvât belle; mais les menues observations coulées dans le tuyau de l'oreille et presque toujours suivies de longs ricanements et de singuliers clignements d'yeux, — voilà ce que j'aurais voulu savoir; et, pour une de ces phrases dites tout bas derrière un rideau ou dans l'encoignure d'une porte, j'aurais quitté sans regret l'entretien le plus fleuri et le plus parfumé du monde.
Si j'avais eu un amant, j'aurais beaucoup aimé connaître la manière dont il eût parlé de moi à un autre homme, et en quels termes il se serait vanté de sa bonne fortune à ses camarades d'orgie avec un peu de vin dans la tête et les deux coudes sur la nappe.
Je le sais maintenant, et en vérité je suis fâchée de le savoir. -
- C'est toujours ainsi.
Mon idée était folle, mais ce qui est fait est fait, et l'on ne peut désapprendre ce qu'on a appris. Je ne t'ai pas écoutée, ma chère Graciosa, je m'en repens; mais on n'écoute pas toujours la raison, surtout quand elle sort d'une aussi jolie bouche que la tienne, car je ne sais pourquoi on ne se peut figurer qu'un conseil soit sage, à moins qu'il ne soit donné par quelque vieille tête toute chenue et toute grise, comme si avoir été bête soixante ans pouvait vous rendre spirituel.
Mais tout cela me tourmentait trop, et je n'y pouvais tenir, je grillais dans ma petite peau comme une châtaigne sur la poêle. La pomme fatale s'arrondissait dans le feuillage au-dessus de ma tête, et il fallait bien finir par y donner un coup de dent, sauf à la jeter après, si la saveur m'en paraissait amère.
J'ai fait comme Ève la blonde, ma très chère grand-mère, — j'ai mordu.
La mort de mon oncle, le seul parent qui me restât, me laissant libre de mes actions, j'exécutai ce que je rêvais depuis si longtemps. — Mes précautions étaient prises avec le plus grand soin pour que nul ne se doutât de mon sexe: j'avais appris à tirer l'épée et le pistolet; je montais parfaitement à cheval et avec une hardiesse dont peu d'écuyers eussent été capables; j'étudiai bien la manière de porter le manteau et de faire siffler la cravache, et, en quelques mois, je parvins à faire d'une fille qu'on trouvait assez jolie un cavalier beaucoup plus joli, et à qui il ne manquait guère que la moustache. — Je réalisai ce que j'avais de bien, et je sortis de la ville, décidée à n'y revenir qu'avec l'expérience la plus complète.
C'était le seul moyen d'éclaircir mes doutes: avoir des amants ne m'aurait rien appris, ou du moins cela ne m'eût donné que des lueurs incomplètes, et je voulais étudier l'homme à fond, l'anatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection; pour cela il fallait le voir seul à seul chez lui, en déshabillé, le suivre à la promenade, à la taverne et ailleurs. — Avec mon déguisement, je pouvais aller partout sans être remarquée; on ne se cachait pas devant moi, on jetait de côté toute réserve et toute contrainte, je recevais des confidences et j'en faisais de fausses pour en provoquer de vraies. Hélas! les femmes n'ont lu que le roman de l'homme et jamais son histoire.
C'est une chose effrayante à penser et à laquelle on ne pense pas, combien nous ignorons profondément la vie et la conduite de ceux qui paraissent nous aimer et que nous épouserons. Leur existence réelle nous est aussi parfaitement inconnue que s'ils étaient des habitants de Saturne ou de quelque autre planète à cent millions de lieues de notre boule sublunaire: on dirait qu'ils sont d'une autre espèce, et il n'y a pas le moindre lien intellectuel entre les deux sexes; — les vertus de l'un font les vices de l'autre, et ce qui fait admirer l'homme fait honnir la femme.
Nous autres, notre vie est claire et se peut pénétrer d'un regard. — Il est facile de nous suivre de la maison au pensionnat, du pensionnat à la maison; — ce que nous faisons n'est un mystère pour personne; chacun peut voir nos mauvais dessins à l'estompe, nos bouquets à l'aquarelle composés d'une pensée et d'une rose grosse comme un chou, et galamment noués par la queue avec un ruban de couleur tendre: les pantoufles que nous brodons pour la fête de nos pères ou de nos grands-pères n'ont rien en soi de bien occulte et de bien inquiétant. — Nos sonates et nos romances sont exécutées avec la plus désirable froideur. Nous sommes bien et dûment cousues à la jupe de nos mères, et, à neuf ou dix heures au plus, nous rentrons dans nos petits lits tout blancs, au fond de nos cellules proprettes et discrètes, où nous sommes vertueusement verrouillées et cadenassées jusqu'au lendemain matin. La susceptibilité la plus éveillée et la plus jalouse ne trouverait rien à cela.
Le cristal le plus limpide n'a pas la transparence d'une pareille vie.
Celui qui nous prend sait ce que nous avons fait à partir de la minute où nous avons été sevrées et même avant, s'il veut pousser ses recherches jusque-là. — Notre vie n'est pas une vie, c'est une espèce de végétation comme celle de la mousse et des fleurs; l'ombre glaciale de la tige maternelle flotte autour de nous, pauvres boutons de rose étouffés qui n'osons pas nous ouvrir. Notre affaire principale, c'est de nous tenir bien droites, bien corsées, bien busquées, l'oeil convenablement baissé, et de surpasser en immobilité et en raideur les mannequins et les poupées à ressorts.
Il nous est défendu de prendre la parole, de nous mêler à la conversation autrement que pour répondre oui et non, si l'on nous interroge. Aussitôt que l'on veut dire quelque chose d'intéressant, l'on nous renvoie étudier notre harpe ou notre clavecin, et nos maîtres de musique ont tous soixante ans pour le moins et prennent horriblement de tabac. Les modèles suspendus dans nos chambres sont d'une anatomie très vague et très esquivée. Les dieux de la Grèce, pour se présenter dans un pensionnat de demoiselles, ont soin préalablement d'acheter à la friperie de très amples carricks et de se faire graver au pointillé, ce qui leur donne l'air de portiers ou de cochers de fiacre, et les rend peu propres à nous enflammer l'imagination.
À force de vouloir nous empêcher d'être romanesques, l'on nous rend idiotes. Le temps de notre éducation se passe non pas à nous apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d'apprendre quelque chose.
Nous sommes réellement prisonnières de corps et d'esprit; mais un jeune homme, libre de ses actions, qui sort le matin pour ne rentrer que le matin, qui a de l'argent, qui peut en gagner et en disposer comme il lui plaît, comment pourrait-il justifier l'emploi de son temps? — quel est l'homme qui voudrait dire à la personne aimée ce qu'il a fait pendant sa journée et pendant sa nuit? — Aucun, même de ceux qui sont réputés les plus purs.
J'avais envoyé mon cheval et mes vêtements à une petite métairie que j'ai à quelque distance de la ville. Je m'habillai, je montai en selle et je partis, non sans un singulier serrement de coeur. - - Je ne regrettai rien, je ne laissai rien en arrière, ni parents, ni amis, pas un chien, pas un chat, et cependant j'étais triste, j'avais presque les larmes aux yeux; cette ferme où je n'avais été que cinq ou six fois n'avait pour moi rien de particulier et de cher, et ce n'était pas la complaisance que l'on prend à de certains endroits et qui vous attendrit lorsqu'il les faut quitter, mais je me retournai deux ou trois fois pour voir encore de loin monter entre les arbres sa vrille de fumée bleuâtre.
C'était là où, avec mes robes et mes jupes, j'avais laissé mon titre de femme; dans la chambre où j'avais fait ma toilette étaient serrées vingt années de ma vie qui ne devaient plus compter et qui ne me regardaient plus. Sur la porte on eût pu écrire: Ci-gît Madeleine de Maupin; car en effet je n'étais plus Madeleine de Maupin, mais bien Théodore de Sérannes, — et personne ne devait plus m'appeler de ce doux nom de Madeleine.
Le tiroir où étaient renfermées mes robes, désormais inutiles, me parut comme le cercueil de mes blanches illusions; — j'étais un homme, ou du moins j'en avais l'apparence: la jeune fille était morte.
Quand j'eus totalement perdu de vue la cime des châtaigniers qui entourent la métairie, il me sembla que je n'étais plus moi, mais un autre, et je me souvenais de mes actions anciennes comme des actions d'une personne étrangère auxquelles j'aurais assisté, ou comme du début d'un roman dont je n'aurais pas achevé la lecture.
Je me rappelais complaisamment mille petits détails dont l'enfantine naïveté me faisait venir sur les lèvres un sourire d'indulgence un peu moqueuse quelquefois, comme celui d'un jeune libertin qui écouterait les confidences arcadiques et pastorales d'un écolier de troisième; et, au moment où je m'en détachais pour toujours, toutes mes puérilités de petite fille et de jeune fille accouraient sur le bord du chemin en me faisant mille signes d'amitié et m'envoyant des baisers du bout de leurs doigts blancs et effilés.
Je piquai mon cheval pour me dérober à ces énervantes émotions; les arbres filaient rapidement à droite et à gauche; mais l'essaim folâtre, plus bourdonnant qu'une ruche d'abeilles, se mit à courir dans les allées latérales et à m'appeler: — Madeleine! Madeleine!
Je donnai sur le cou de ma bête un grand coup de cravache qui la fit redoubler de vitesse. Mes cheveux se tenaient presque droits derrière ma tête, mon manteau était horizontal, comme si des plis eussent été sculptés dans la pierre, tant ma course était rapide; je regardai une fois en arrière, et je vis, comme un petit nuage blanc bien loin à l'horizon, la poussière que les pieds de mon cheval avaient soulevée.
Je m'arrêtai un peu.
Dans un buisson d'églantier, sur le bord de la route, je vis remuer quelque chose de blanc, et une petite voix claire et douce comme l'argent me vint frapper l'oreille: — Madeleine, Madeleine, où allez-vous si loin, Madeleine? Je suis votre virginité, ma chère enfant; c'est pourquoi j'ai une robe blanche, une couronne blanche et une peau blanche. Mais vous, pourquoi avez-vous des bottes, Madeleine? Il me semblait que vous aviez le pied fort joli. Des bottes et un haut-de-chausses, et un grand chapeau à plume comme un cavalier qui va à la guerre! Pourquoi donc cette longue épée qui bat et meurtrit votre cuisse? Vous avez un singulier équipage, Madeleine, et je ne sais trop si je dois vous accompagner.
— Si tu as peur, ma chère, retourne à la maison, va arroser mes fleurs et soigner mes colombes. Mais en vérité tu as tort, tu serais plus en sûreté sous ces vêtements de bon drap que sous ta gaze et ton lin. Mes bottes empêchent qu'on ne voie si j'ai un joli pied; cette épée, c'est pour me défendre, et la plume qui s'agite à mon chapeau est pour effaroucher tous les rossignols qui me viendraient chanter à l'oreille de fausses chansons d'amour.
Je continuai ma route: dans les soupirs du vent je crus reconnaître la dernière phrase de la sonate que j'avais apprise pour la fête de mon oncle, et, dans une large rose qui levait sa tête épanouie au-dessus d'un petit mur, le modèle de la grosse rose d'après quoi j'avais fait tant d'aquarelles; en passant devant une maison, je vis flotter à une fenêtre le fantôme de mes rideaux. Tout mon passé semblait se cramponner après moi pour m'empêcher d'aller en avant et d'arriver à un nouvel avenir.
J'hésitai deux ou trois fois, et je tournai la tête de mon cheval de l'autre côté.
Mais la petite couleuvre bleue de la curiosité me sifflait tout doucement des paroles insidieuses, et me disait: — Marche, marche, Théodore; l'occasion est bonne pour t'instruire; si tu n'apprends pas aujourd'hui, tu ne sauras jamais. — Et ton noble coeur, tu le donneras donc au hasard, à la première apparence honnête et passionnée? — Les hommes nous cachent des secrets bien extraordinaires, Théodore!
Je repris le galop.
Le haut-de-chausses était bien sur mon corps et non dans mon esprit; j'éprouvai un certain malaise et comme un frisson de peur, pour nommer la chose par son nom, à un endroit sombre de la forêt; un coup de fusil tiré par un braconnier manqua me faire évanouir. Si c'eût été un voleur, les pistolets placés dans mes fontes et ma formidable épée ne m'eussent pas été à coup sûr d'un grand secours. Mais peu à peu je m'aguerris, et je n'y fis plus attention.
Le soleil descendait lentement sous l'horizon comme le lustre d'un théâtre qu'on abaisse quand la représentation est finie. Des lapins et des faisans traversaient la route de temps à autre; les ombres s'allongeaient, et tous les lointains se nuançaient de rougeurs. Certaines portions du ciel étaient d'un lilas très doux et très fondu, d'autres tenaient du citron et de l'orange; les oiseaux de nuit commençaient à chanter, et il se dégageait du bois une foule de bruits singuliers: le peu de lumière qu'il y avait encore s'éteignit, et l'obscurité devint complète, augmentée qu'elle était par l'ombre portée des arbres. Moi, qui n'étais jamais sortie seule de nuit, me trouver à huit heures du soir dans une grande forêt! Conçois-tu cela, ma Graciosa, moi qui me mourais déjà de peur au bout du jardin? L'effroi me reprit de plus belle, et le coeur me battit terriblement; ce fut, je t'avoue, avec une grande satisfaction que je vis poindre et scintiller au revers d'un coteau les lumières de la ville où j'allais. Dès que je vis ces points brillants semblables à de petites étoiles terrestres, ma frayeur se passa complètement. Il me semblait que ces lueurs indifférentes étaient les yeux ouverts d'autant d'amis qui veillaient pour moi.
Mon cheval n'était pas moins content que moi, et humant un doux parfum d'écurie plus agréable pour lui que toutes les odeurs des marguerites et des fraises des bois, il courut tout droit à l'hôtel du Lion-Rouge.
Une blonde lueur rayonnait à travers le vitrage de plomb de l'auberge, dont l'enseigne de fer-blanc se balançait à droite et à gauche, et geignait comme une vieille femme, car la bise commençait à fraîchir. — Je remis mon cheval aux mains d'un palefrenier, et j'entrai dans la cuisine.
Une énorme cheminée, ouvrant au fond sa gueule rouge et noire, avalait un fagot à chaque bouchée, et de chaque côté des chenets, deux chiens, assis sur leur derrière et presque aussi grands que des hommes, se faisaient cuire avec le plus grand flegme du monde, se contentant de lever un peu leurs pattes et de pousser une espèce de soupir quand la chaleur devenait plus intense; mais, à coup sûr, ils eussent mieux aime être réduits en charbon que de reculer d'un pas.
Mon arrivée ne parut pas leur faire plaisir, et ce fut en vain que, pour faire connaissance avec eux, je leur passai, à plusieurs reprises, la main sur la tête; ils me jetaient des regards en dessous qui ne signifiaient rien de bon. — Cela m'étonna, car les animaux viennent a moi volontiers.
L'hôtelier s'approcha pour me demander ce que je voulais à souper.
C'était un homme pansu, avec un nez rouge, des yeux vairons et un sourire qui lui faisait le tour de la tête. À chaque mot qu'il disait, il montrait une double rangée de dents pointues et séparées comme celles des ogres. Le grand couteau de cuisine qui pendait à son côté avait un air douteux et semblait pouvoir servir à plusieurs usages. Quand je lui eus dit ce que je désirais, il alla à un des chiens, et lui donna un coup de pied quelque part. Le chien se leva, et se dirigea vers une espèce de roue où il entra avec un air piteux et rechigné, et en me lançant un regard de reproche. Enfin, voyant qu'il n'y avait pas de grâce à espérer, il se mit à faire tourner sa roue, et par contre-coup la broche où était enfilé le poulet dont je devais souper. Je me promis de lui en jeter les reliefs pour le payer de sa peine, et je me mis à considérer la cuisine en attendant qu'il fût prêt.
De larges solives de chêne rayaient le plafond, toutes bistrées et noircies par la fumée du foyer et des chandelles. Sur les dressoirs brillaient dans l'ombre des plats d'étain plus clairs que l'argent et des poteries de faïence blanche à bouquets bleus. — Au long des murs, de nombreuses files de casseroles bien récurées ne ressemblaient pas mal aux boucliers antiques que l'on voit suspendus en rang au long des trirèmes grecques ou romaines (pardonne-moi, Graciosa, la magnificence épique de cette comparaison). Une ou deux grosses servantes s'agitaient autour d'une grande table, et remuaient de la vaisselle et des fourchettes, plus agréable musique que toute autre quand on a faim, car l'ouïe du ventre devient alors plus fine que celle de l'oreille. Somme toute, en dépit de la bouche de tirelire et des dents de scie de l'hôtelier, l'auberge avait une mine assez honnête et réjouissante; et le sourire de l'hôtelier eût-il eu une toise de plus, et ses dents eussent-elles été trois fois plus longues et plus blanches, la pluie commençait à tinter sur les carreaux, et le vent à hurler de façon à vous ôter l'envie de vous en aller, car je ne sais rien qui soit plus lugubre que ces gémissements par une nuit obscure et pluvieuse.
Une idée me vint qui me fit sourire, c'est que personne au monde ne serait venu me chercher où j'étais. — En effet, qui eût pensé que la petite Madeleine, au lieu d'être couchée dans son lit bien chaud, avec sa veilleuse d'albâtre à côté d'elle, un roman sous son oreiller, sa femme de chambre dans le cabinet voisin, prête à accourir à la moindre terreur nocturne, se balançait sur une chaise de paille, dans une auberge de campagne, à vingt lieues de sa maison, ses pieds bottés posés sur les chenets, et ses petites mains crânement enfoncées dans ses goussets?
Oui, Madelinette n'est pas restée, comme ses compagnes, le coude paresseusement appuyé au bord du balcon, entre le volubilis et les jasmins de la fenêtre, à suivre, au bout de la plaine, les franges violettes de l'horizon, ou quelque petit nuage couleur de rose, arrondi par la brise de mai. Elle n'a pas tapissé, avec la feuille des lis, des palais de nacre de perle pour y loger ses chimères; elle n'a pas, comme vous, les belles rêveuses, habillé quelque fantôme creux de toutes les perfections imaginables: elle a voulu connaître les hommes avant de se donner à un homme; elle a tout quitté, ses belles robes de velours et de soie aux couleurs éclatantes, ses colliers, ses bracelets, ses oiseaux et ses fleurs; elle a renoncé volontairement aux adorations, aux galanteries prosternées, aux bouquets et aux madrigaux, au plaisir d'être trouvée plus belle et mieux parée que vous, à son doux nom de femme, à tout ce qui fut elle, et elle s'en est allée, la courageuse fille, toute seule, apprendre à travers le monde la grande science de la vie.
Si l'on savait cela, l'on dirait que Madeleine est folle. — Tu l'as dit toi-même, ma chère Graciosa; — mais les véritables folles sont celles qui jettent leur âme au vent, et sèment leur amour au hasard sur la pierre et le rocher, sans savoir si un seul épi germera.
Ô Graciosa! c'est une pensée que je n'ai jamais eue sans terreur: avoir aimé quelqu'un qui n'en était pas digne! avoir montré son âme toute nue à des yeux impurs, et laissé pénétrer un profane dans le sanctuaire de son coeur! avoir roulé quelque temps ses flots limpides avec une onde bourbeuse! — Si parfaitement que l'on se soit séparé, il reste toujours quelque chose de ce limon, et le ruisseau ne peut reprendre sa transparence première.
Penser qu'un homme vous a embrassée et touchée; qu'il a vu votre corps; qu'il peut dire: Elle est comme ceci ou comme cela; elle a tel signe à tel endroit; elle a telle nuance dans l'âme; elle rit pour cette chose? et pleure pour celle-ci; son rêve est ainsi fait; voici dans mon portefeuille une plume des ailes de sa chimère; cette bague est tressée avec ses cheveux; un morceau de son coeur est plié dans cette lettre; elle me caressait de cette façon, et voici son mot de tendresse habituel!
Ah! Cléopâtre, je comprends maintenant pourquoi tu faisais tuer, le matin, l'amant avec qui tu avais passé la nuit. — Sublime cruauté, pour qui, autrefois, je n'avais pas assez d'imprécations! — Grande voluptueuse, comme tu connaissais la nature humaine, et qu'il y a de profondeur dans cette barbarie! Tu ne voulais pas que nul vivant pût divulguer les mystères de ta couche; ces mots d'amour, envolés de tes lèvres ne devaient pas être répétés. — Tu gardais ainsi ta pure illusion. L'expérience ne venait pas dépouiller pièce à pièce ce fantôme charmant que tu avais bercé entre tes bras. Tu aimais mieux être séparée de lui par un brusque coup de hache que par un lent dégoût. — Quel supplice, en effet, de voir l'homme que l'on avait choisi mentir à chaque minute à l'idée qu'on s'était faite de lui; de découvrir dans son caractère mille petitesses qu'on n'y soupçonnait pas; de s'apercevoir que ce qui vous avait paru si beau à travers le prisme de l'amour est réellement fort laid, et que ce qu'on avait pris pour un vrai héros de roman n'est au bout du compte, qu'un bourgeois prosaïque qui met des pantoufles et une robe de chambre!
Je n'ai pas le pouvoir de Cléopâtre, et, si je le possédais, je n'aurais pas assurément la force de m'en servir. Aussi, ne pouvant ni ne voulant faire couper la tête à mes amants au sortir de mon lit, et n'étant pas non plus d'humeur à supporter ce que les autres femmes supportent, il faut que j'y regarde à deux fois avant d'en prendre un; c'est ce que je ferai plutôt trois fois que deux, si l'envie m'en prend, ce dont je doute fort, après ce que j'ai vu et entendu; à moins cependant que je ne rencontre dans quelque bienheureuse contrée inconnue un coeur pareil au mien, comme disent les romans, — un coeur vierge et pur qui n'eût jamais aimé et qui en fût capable, dans le vrai sens du mot ce qui n'est pas, à beaucoup près, une chose facile.
Plusieurs cavaliers entrèrent dans l'auberge; l'orage et la nuit les avaient empêchés de continuer leur route — Ils étaient tous jeunes, et le plus âgé n'avait assurément pas plus de trente ans: leurs vêtements annonçaient qu'ils appartenaient à la classe supérieure, et, à défaut de leurs vêtements, la facilité insolente de leurs manières l'eût fait assez comprendre. Il y en avait un ou deux qui avaient des figures intéressantes; les autres avaient tous, à un degré plus ou moins fort, cette espèce de jovialité brutale et d'insouciante bonhomie que les hommes ont entre eux, et dont ils se dépouillent complètement lorsqu'ils sont en notre présence.
S'ils avaient pu se douter que ce jeune homme frêle et à moitié endormi sur sa chaise, à l'angle de la cheminée, n'était rien moins que ce qu'il paraissait être, mais bien une jeune fille, un morceau de roi, comme ils disent, certes ils eussent bien vite changé de ton, vous les auriez vus aussitôt se rengorger et faire la roue. Ils se seraient approchés avec force révérences, les jambes cambrées, les coudes en dehors, le sourire dans les yeux, dans la bouche, dans le nez, dans les cheveux, dans toute l'habitude de leur corps; ils auraient désossé les mots dont ils se seraient servis, et n'auraient parlé qu'avec des phrases de velours et de satin; au moindre de mes mouvements, ils auraient eu l'air de s'étendre sur le plancher en manière de tapis, de peur que la délicatesse de mes pieds ne fût offensée par ses inégalités; toutes les mains se fussent avancées pour me soutenir; le siège le plus moelleux eût été disposé à la meilleure place; mais j'avais l'air d'un joli garçon, et non d'une jolie fille.
J'avoue que je fus presque sur le point de regretter mes jupes, en voyant le peu d'attention qu'ils faisaient à moi. — J'en fus une minute toute mortifiée; car, de temps en temps, il m'arrivait de ne plus songer que j'avais des habits d'homme, et j'eus besoin d'y penser pour ne pas prendre de mauvaise humeur.
J'étais là, ne disant mot, les bras croisés et regardant avec un air en apparence fort attentif le poulet qui se nuançait de teintes de plus en plus vermeilles et le malheureux chien que j'avais si malencontreusement dérangé, et qui se démenait dans sa roue comme plusieurs diables dans le même bénitier.
Le plus jeune de la troupe me vint frapper sur l'épaule un coup qui, ma foi, me fit beaucoup de mal, et m'arracha un petit cri involontaire, et il me demanda si je n'aimerais pas mieux souper avec eux que tout seul, attendu qu'on buvait mieux étant plusieurs. — Je lui répondis que c'était un plaisir que je n'aurais pas osé espérer, et que je le ferais très volontiers. On mit notre couvert ensemble, et nous prîmes place à la table.
Le chien, tout haletant, après avoir happé en trois tours de langue une énorme écuellée d'eau, reprit son poste vis-à-vis de l'autre chien, qui n'avait pas bougé non plus que s'il eût été de porcelaine, les nouveaux venus n'ayant pas demandé de poulet par une grâce du ciel toute spéciale.
J'appris, par quelques phrases qui leur échappèrent, qu'ils se rendaient à la cour, qui était alors à ***, et où ils devaient rejoindre d'autres de leurs amis. Je leur dis que j'étais un jeune fils de famille qui sortait de l'université, et qui se rendait chez des parents qu'il avait en province par le vrai chemin des écoliers, c'est-à-dire par le plus long qu'il pût trouver. Cela les fit rire, et, après quelques propos sur mon air innocent et candide, ils me demandèrent si j'avais une maîtresse. Je leur répondis que je n'en savais rien, et eux de rire encore plus. Les flacons se succédaient avec rapidité; quoique j'eusse soin de laisser mon verre presque toujours plein, j'avais la tête un peu échauffée, et, ne perdant pas de vue mon idée, je fis en sorte que la conversation tournât sur les femmes. Cela ne fut pas difficile; car c'est, après la théologie et l'esthétique, la chose dont les hommes parlent le plus volontiers quand ils sont ivres.
Les compagnons n'étaient pas précisément ivres, ils portaient trop bien leur vin pour cela; mais ils commençaient à entrer dans des discussions morales à perte de vue et à mettre sans façon leurs coudes sur la table. — L'un d'eux même avait passé son bras autour de la taille épaisse d'une des servantes, et dodelinait sa tête fort amoureusement: un autre jura qu'il crèverait sur l'heure comme un crapaud à qui l'on fait prendre du tabac, si Jeannette ne lui laissait pas prendre un baiser sur chacune des grosses pommes rouges qui lui servaient de joues. Et Jeannette, ne voulant pas qu'il crevât comme un crapaud, les lui octroya de très bonne grâce, et n'arrêta pas même une main qui s'insinuait audacieusement entre les plis de son fichu, dans la moite vallée de sa gorge très mal gardée par une petite croix d'or, et ce ne fut qu'après un court pourparler à voix basse qu'il la laissa libre d'enlever le plat.
C'étaient pourtant des gens de la cour et de moeurs élégantes, et assurément, à moins de l'avoir vu, je n'aurais jamais pensé à les accuser de pareilles familiarités avec des servantes d'auberge. — Il est probable qu'ils venaient de quitter des maîtresses charmantes, à qui ils avaient fait les plus beaux serments du monde: en vérité, je n'aurais jamais songé à recommander à mon amant de ne pas salir, au long des joues de Maritorne, des lèvres où j'aurais posé les miennes.
Le drôle parut prendre un grand plaisir à ce baiser ni plus ni moins que s'il eût embrassé Philis ou Oriane: c'était un gros baiser solidement et franchement appliqué, qui laissa deux petites marques blanches sur la joue en feu de la donzelle, et dont elle essuya la trace avec le revers de sa main qui venait de laver la vaisselle. — Je ne crois pas qu'il en eût jamais donné d'aussi naturellement tendre à la pure déité de son coeur. — Ce fut apparemment sa pensée, car il dit à demi-voix et avec un mouvement de coude tout à fait dédaigneux:
— Au diable les femmes maigres et les grands sentiments!
Cette morale parut du goût de l'assemblée, — et tous hochèrent la tête en signe d'assentiment.
— Ma foi, dit l'autre en continuant son idée, j'ai du malheur en tout. Messieurs, il faut que je vous confie sous le sceau du plus grand secret que moi qui vous parle j'ai en ce moment-ci une passion.
— Oh! oh! firent les autres. Une passion! cela est du dernier lugubre. Et que fais-tu d'une passion?
— C'est une femme honnête, messieurs; il ne faut pas rire, messieurs; car enfin pourquoi n'aurais-je pas une femme honnête? Est-ce que j'ai dit quelque chose de ridicule?… Tiens, toi là- bas, je vais te jeter la maison à la tête, si tu ne finis pas.
— Eh bien! après?
— Elle est folle de moi: — c'est bien la plus belle âme du monde; en fait d'âmes, je m'y connais, je m'y connais aussi bien qu'en chevaux pour le moins, et je vous garantis que celle-là est une âme première qualité. Ce sont des élévations, des extases, des dévouements, des sacrifices, des raffinements de tendresse, tout ce que l'on peut imaginer de plus transcendant; mais elle n'a presque pas de gorge, elle n'en a même pas du tout, comme une petite fille de quinze ans au plus. — Elle est assez jolie du reste; sa main est fine, et son pied petit; elle a trop d'esprit, et pas assez de chair, et il me prend des envies de la planter là. Que diable on ne couche pas avec les esprits. Je suis bien malheureux; plaignez-moi, mes chers amis. Et, attendri par le vin qu'il avait bu, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Jeannette te consolera du malheur de coucher avec des sylphides, lui dit son voisin en lui versant une rasade; son âme est tellement épaisse qu'on en pourrait bien faire des corps pour les autres, et elle a assez de chair pour habiller la carcasse de trois éléphants.
Ô pure et noble femme! si tu savais ce que dit de toi, dans un cabaret, à tout hasard, devant des personnes qu'il ne connaît pas, l'homme que tu aimes le mieux au monde, et à qui tu as tout sacrifié! comme il te déshabille sans pudeur, et te livre effrontément toute nue aux regards avinés de ses camarades, pendant que tu es là, triste, le menton dans la main, l'oeil tourné vers le chemin par où il doit revenir!
Si quelqu'un était venu te dire que ton amant, vingt-quatre heures peut-être après t'avoir quittée, courtisait une ignoble servante et qu'il s'était arrangé pour passer la nuit avec elle, tu aurais soutenu que cela n'était pas possible, et tu n'aurais pas voulu le croire; à peine aurais-tu ajouté foi à tes yeux et à tes oreilles: cela était pourtant.
La conversation dura encore quelque temps, la plus folle et la plus dévergondée du monde; mais, à travers toutes les exagérations bouffonnes, les plaisanteries souvent ordurières, perçait un sentiment vrai et profond de parfait mépris pour la femme, et j'en appris plus dans cette soirée qu'en lisant vingt charretées de moralistes.
Les choses énormes et inouïes que j'entendais donnaient à ma figure une teinte de tristesse et de sévérité dont le reste des convives s'aperçut et dont on me fit obligeamment la guerre; mais ma gaieté ne put revenir. — J'avais bien soupçonné que les hommes n'étaient pas tels qu'ils apparaissaient devant nous, mais je ne les croyais pas encore aussi différents de leurs masques, et ma surprise égalait mon dégoût.
Je ne voudrais, pour corriger à tout jamais une jeune fille romanesque, qu'une demi-heure d'une pareille conversation; — cela lui vaudrait mieux que toutes les remontrances maternelles.
Les uns se vantaient d'avoir autant de femmes qu'il leur plaisait, et que pour cela ils n'avaient qu'un mot à dire; les autres se communiquaient des recettes pour se procurer des maîtresses ou dissertaient sur la tactique à suivre dans le siège d'une vertu; quelques-uns tournaient en ridicule les femmes dont ils étaient les amants, et se proclamaient les plus francs imbéciles de la terre de s'être ainsi acoquinés auprès de semblables guenipes. — Tous faisaient très bon marché de l'amour.
Voilà donc la pensée qu'ils nous cachent sous tant de beaux semblants! Qui le dirait jamais à les voir si humbles, si rampants, si prêts à tout? — Ah! qu'après la victoire ils relèvent la tête hardiment et mettent insolemment le talon de leurs bottes sur le front qu'ils adoraient de loin et à genoux! comme ils se vengent de leur abaissement passager! comme ils font chèrement payer leurs politesses! et par combien d'injures ils se reposent des madrigaux qu'ils ont faits! Quelle brutalité forcenée de langage et de pensée! quelle inélégance de manières et de tenue! — C'est un changement complet et qui n'est certes pas à leur avantage. Si loin qu'eussent été mes prévisions, elles étaient bien au-dessous de la réalité.
Idéal, fleur bleue au coeur d'or, qui t'épanouis tout emperlée de rosée sous le ciel du printemps, au souffle parfumé des molles rêveries, et dont les racines fibreuses, mille fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au profond de notre âme avec leurs mille têtes chevelues pour en boire la plus pure substance; fleur si douce et si amère, on ne te peut arracher sans faire saigner le coeur à tous ses recoins, et de la tige brisée suintent des gouttes rouges, qui, tombant une à une dans le lac de nos larmes, nous servent à mesurer les heures boiteuses de notre veille mortuaire près du lit de l'Amour agonisant.
Ah! fleur maudite, comme tu avais poussé dans mon âme! tes rameaux s'y étaient plus multipliés que les orties dans une ruine. Les jeunes rossignols venaient boire à ton calice et chanter sous ton ombre; des papillons de diamant, avec des ailes d'émeraude et des yeux de rubis, voltigeaient et dansaient autour de tes frêles pistils couverts de poudre d'or; des essaims de blondes abeilles suçaient sans défiance ton miel empoisonné; les chimères reployaient leurs ailes de cygne et croisaient leurs griffes de lion sous leur belle gorge, pour se reposer auprès de toi. L'arbre des Hespérides n'était pas mieux gardé; les sylphides recueillaient les larmes des étoiles dans les urnes des lis, et t'arrosaient chaque nuit avec leurs magiques arrosoirs. — Plante de l'idéal, plus venimeuse que le mancenillier ou l'arbre upas, qu'il m'en coûte, malgré les fleurs trompeuses et le poison que l'on respire avec ton parfum, pour te déraciner de mon âme! Ni le cèdre du Liban, ni le baobab gigantesque, ni le palmier haut de cent coudées n'y pourraient remplir ensemble la place que tu y occupais toute seule, petite fleur bleue au coeur d'or.
Le souper se termina enfin, et il fut question de s'aller coucher; mais, comme le nombre des coucheurs était double de celui des lits, il s'ensuivit naturellement qu'il fallait se coucher les uns après les autres ou coucher deux ensemble. La chose était fort simple pour le reste de la compagnie, mais elle ne l'était pas à beaucoup près autant pour moi, — eu égard à certaines protubérances que la soubreveste et le pourpoint dissimulaient assez convenablement, mais qu'une simple chemise eût laissé voir dans toute leur damnable rondeur; et certes je n'étais guère disposée à trahir mon incognito en faveur d'aucun de ces messieurs, qui en ce moment-là me paraissaient de vrais et naïfs monstres, et que depuis j'ai reconnus pour de fort bons diables, et valant au moins autant que tous ceux de leur espèce.
Celui dont je devais partager le lit était raisonnablement ivre. Il se jeta sur les matelas une jambe et un bras pendants à terre, et s'endormit sur-le-champ, non pas du sommeil des justes, mais d'un sommeil si profond que l'ange du jugement dernier s'en fût venu lui souffler à l'oreille avec son clairon qu'il ne se serait pas éveillé pour cela. — Ce sommeil simplifiait de beaucoup la difficulté; je n'ôtai que mon pourpoint et mes bottes, j'enjambai le corps du dormeur, et je m'étendis sur les draps du côté de la ruelle.
J'étais donc couchée avec un homme! Cela n'était pas mal débuter! — J'avoue que, malgré toute mon assurance, j'étais singulièrement émue et troublée. La situation était si étrange, si nouvelle que je pouvais à peine admettre que ce ne fût pas un rêve. — L'autre dormait de son mieux, moi, je ne pus fermer l'oeil de la nuit.
C'était un jeune homme de vingt-quatre ans à peu près, d'une assez belle figure, les cils noirs et la moustache presque blonde; ses longs cheveux roulaient autour de sa tête comme des flots de l'urne renversée d'un fleuve, une légère rougeur passait sous ses joues pâles comme un nuage sous l'eau, ses lèvres étaient à demi entrouvertes et souriaient d'un sourire vague et languissant.
Je me soulevai sur mon coude, et je restai longtemps à le regarder à la vacillante lueur d'une chandelle dont presque tout le suif avait coulé par larges nappes, et dont la mèche était toute chargée de noirs champignons.
Un intervalle assez grand nous séparait. Il occupait un bord extrême du lit; moi, je m'étais jetée, par surcroît de précaution, tout à fait à l'autre bord.
Assurément ce que j'avais entendu n'était pas de nature à me prédisposer à la tendresse et à la volupté: — j'avais les hommes en horreur. — Cependant j'étais plus inquiète et plus agitée que je n'aurais dû l'être: mon corps ne partageait pas la répugnance de mon esprit autant qu'il l'aurait fallu. — Mon coeur battait fort, j'avais chaud, et, de quelque côté que je me tournasse, je ne pouvais trouver le repos.
Le silence le plus profond régnait dans l'auberge; on entendait seulement de loin en loin le bruit sourd que faisait le pied de quelque cheval en frappant le pavé de l'écurie, ou le son d'une goutte d'eau qui tombait sur la cendre par le tuyau de la cheminée. La chandelle, arrivée au bout de la mèche, s'éteignit en fumant.
Les ténèbres les plus épaisses s'abaissèrent entre nous deux comme des rideaux. — Tu ne peux t'imaginer l'effet que fit sur moi la disparition subite de la lumière. — Il me sembla que tout était fini, et que je ne devais plus y voir clair de ma vie. — J'eus envie un instant de me lever; mais qu'aurais-je fait? Il n'était que deux heures du matin, toutes les lumières étaient éteintes, et je ne pouvais errer comme un fantôme dans une maison inconnue. Force me fut de rester en place et d'attendre le jour.
J'étais là, sur le dos, les deux mains croisées, tâchant de penser à quelque chose et retombant toujours sur ceci, à savoir: que j'étais couchée avec un homme. J'allais jusqu'à désirer qu'il s'éveillât et s'aperçût que j'étais une femme. — Sans doute, le vin que j'avais bu, quoique en petite quantité, était pour quelque chose dans cette idée extravagante, mais je ne pouvais m'empêcher d'y revenir. — Je fus sur le point d'allonger la main de son côté, de l'éveiller et de lui dire ce que j'étais. — Un pli de la couverture qui m'arrêta le bras fut la cause qui m'empêcha de pousser la chose jusqu'au bout: cela me donna le temps de la réflexion; et, pendant que je dégageais mon bras, le sens que j'avais totalement perdu me revint, sinon entièrement, du moins assez pour me contenir.
N'eût-il pas été fort curieux qu'une belle dédaigneuse comme je l'étais, que moi, qui aurais voulu connaître dix ans de la vie d'un homme avant de lui donner ma main à baiser, je me fusse livrée, dans une auberge, sur un grabat, au premier venu! et, ma foi, cela n'a pas tenu à grand-chose.
Une effervescence subite, un bouillon de sang peut-il à ce point mater les résolutions les plus superbes? et la voix du corps parle-t-elle plus haut que la voix de l'esprit? — Toutes les fois que mon orgueil envoie trop de bouffées vers le ciel, pour le ramener à terre, je lui mets le souvenir de cette nuit devant les yeux. — Je commence à être de l'avis des hommes: quelle pauvre chose que la vertu des femmes! et de quoi dépend-elle, mon Dieu!
Ah! c'est en vain que l'on veut déployer des ailes, trop de limon les charge; le corps est une ancre qui retient l'âme à la terre: elle a beau ouvrir ses voiles au vent des plus hautes idées, le vaisseau reste immobile, comme si tous les rémoras de l'Océan se fussent suspendus à sa quille. La nature se plaît à nous faire de ces sarcasmes-là. Quand elle voit une pensée debout sur son orgueil comme sur une haute colonne toucher presque le ciel de la tête, elle dit tout bas à la liqueur rouge de hâter le pas et de se presser à la porte des artères; elle commande aux tempes de siffler, aux oreilles de tinter, et voilà que le vertige prend à l'idée altière: toutes les images se confondent et se brouillent, la terre semble onduler comme le pont d'une barque dans la tempête, le ciel tourne en rond et les étoiles dansent la sarabande; ces lèvres, qui ne débitaient que maximes austères, se plissent et s'avancent comme pour des baisers; ces bras, si fermes à repousser, s'amollissent et se font plus souples et plus enlaçants que des écharpes. Ajoutez à cela le contact d'un épiderme, le souffle d'une haleine à travers vos cheveux, et tout est perdu. — Souvent même il ne faut pas tant: — une odeur de feuillage qui vous arrive des champs par votre fenêtre entrouverte, la vue de deux oiseaux qui se becquettent, une marguerite qui s'épanouit, une ancienne chanson d'amour qui vous revient malgré vous et que vous répétez sans en comprendre le sens, un vent tiède qui vous trouble et vous enivre, la mollesse de votre lit ou de votre divan, il suffit d'une de ces circonstances; la solitude même de votre chambre vous fait penser que l'on y serait bien deux et que l'on ne saurait trouver un nid plus charmant pour une couvée de plaisirs. Ces rideaux tirés, ce demi-jour, ce silence, tout vous ramène à l'idée fatale qui vous effleure de ses perfides ailes de colombe, et qui roucoule tout doucement autour de vous. Les tissus qui vous touchent semblent vous caresser et collent amoureusement leurs plis au long de votre corps. — Alors la jeune fille ouvre ses bras au premier laquais avec qui elle se trouve seule; le philosophe laisse sa page inachevée, et, la tête dans son manteau, court en toute hâte chez la plus voisine courtisane.
Je n'aimais certainement pas l'homme qui me causait des agitations si étranges. — Il n'avait d'autre charme que de ne pas être une femme, et, dans l'état où je me trouvais, c'était assez! Un homme! cette chose si mystérieuse qu'on nous dérobe avec tant de soin, cet animal étrange dont nous savons si peu l'histoire, ce démon ou ce dieu qui peut seul réaliser tous les rêves de volupté indécise dont le printemps berce notre sommeil, la seule pensée que l'on ait depuis l'âge de quinze ans!
Un homme! — L'idée confuse du plaisir flottait dans ma tête alourdie. Le peu que j'en savais allumait encore mon désir. Une ardente curiosité me poussait d'éclaircir une bonne fois les doutes qui m'embarrassaient et se représentaient sans cesse à mon esprit. La solution du problème était derrière la page: il n'y avait qu'à la tourner, le livre était à côté de moi. — Un chevalier assez beau, un lit assez étroit, une nuit assez noire! - - une jeune fille avec quelques verres de vin de Champagne dans le cerveau! — quel assemblage suspect! — Eh bien! de tout cela il n'est résulté qu'un très honnête néant.
Sur le mur où je tenais les yeux fixés, à la faveur d'une obscurité moins épaisse, je commençais à distinguer la place de la croisée; les carreaux devenaient moins opaques, et la lueur grise du matin, qui glissait derrière, leur rendait la transparence; le ciel s'éclaira peu à peu: il était jour. — Tu ne peux t'imaginer quel plaisir me fit ce pâle rayon sur la teinture verte de serge d'Aumale qui entourait le glorieux champ de bataille ou ma vertu avait triomphé de mes désirs! Il me sembla que c'était ma couronne de victoire.
Quant au compagnon, il était tout à fait tombé par terre.
Je me levai, je me rajustai au plus vite et je courus à la fenêtre; je l'ouvris, la brise matinale me fit du bien.
Pour me peigner je me mis devant le miroir, et je fus étonnée de la pâleur de ma figure que je croyais pourpre.
Les autres entrèrent pour voir si nous étions encore endormis, et poussèrent du pied leur ami qui ne parut pas très surpris de se trouver où il était.
On sella les chevaux, et nous nous remîmes en route. — Mais en voici assez pour aujourd'hui ma plume ne marque plus, et je n'ai pas envie de la tailler je te dirai une autre fois le reste de mes aventures en attendant, aime-moi comme je t'aime, Graciosa la bien nommée, et, d'après ce que je viens de te conter, ne va pas avoir une trop mauvaise opinion de ma vertu.
Chapitre 11 Beaucoup de choses sont ennuyeuses…
Beaucoup de choses sont ennuyeuses: il est ennuyeux de rendre l'argent qu'on avait emprunté, et qu'on s'était accoutumé à regarder comme à soi; il est ennuyeux de caresser aujourd'hui la femme qu'on aimait hier; il est ennuyeux d'aller dans une maison à l'heure du dîner, et de trouver que les maîtres sont partis pour la campagne depuis un mois; il est ennuyeux de faire un roman, et plus ennuyeux de le lire; il est ennuyeux d'avoir un bouton sur le nez et les lèvres gercées le jour où l'on va rendre visite à l'idole de son coeur; il est ennuyeux d'être chaussé de bottes facétieuses, souriant au pavé par toutes leurs coutures, et surtout de loger le vide derrière les toiles d'araignée de son gousset; il est ennuyeux d'être portier; il est ennuyeux d'être empereur; il est ennuyeux d'être soi, et même d'être un autre; il est ennuyeux d'aller à pied parce que l'on se fait mal à ses cors, à cheval parce que l'on s'écorche l'antithèse du devant, en voiture parce qu'un gros homme se fait immanquablement un oreiller de votre épaule, sur le paquebot parce que l'on a le mal de mer et qu'on se vomit tout entier; — il est ennuyeux d'être en hiver parce que l'on grelotte, et en été parce qu'on sue; mais ce qu'il y a de plus ennuyeux sur terre, en enfer et au ciel, c'est assurément une tragédie, à moins que ce ne soit un drame ou une comédie.
Cela me fait réellement mal au coeur. — Qu'y a-t-il de plus niais et de plus stupide? Ces gros tyrans à voix de taureau, qui arpentent le théâtre d'une coulisse à l'autre, en faisant aller comme des ailes de moulin leurs bras velus, emprisonnés dans des bas de couleur de chair, ne sont-ils pas de piètres contrefaçons de Barbe-Bleue ou de Croquemitaine? Leurs rodomontades feraient pouffer de rire quiconque se pourrait tenir éveillé.
Les amantes infortunées ne sont pas moins ridicules. — C'est quelque chose de divertissant que de les voir s'avancer, vêtues de noir ou de blanc, avec des cheveux qui pleurent sur leurs épaules, des manches qui pleurent sur leurs mains, et le corps prêt à saillir de leur corset comme un noyau qu'on presse entre les doigts; ayant l'air de traîner le plancher à la semelle de leurs souliers de satin, et, dans les grands mouvements de passion, repoussant leur queue en arrière avec un petit coup de talon. — Le dialogue, exclusivement composé de oh! et de ah! qu'elles gloussent en faisant la roue, est vraiment une agréable pâture et de facile digestion. — Leurs princes sont aussi fort charmants; ils sont seulement un peu ténébreux et mélancoliques, ce qui ne les empêche pas d'être les meilleurs compagnons qui soient au monde et ailleurs.
Quant à la comédie qui doit corriger les moeurs, et qui s'acquitte heureusement assez mal de son devoir, je trouve que les sermons des pères et les rabâcheries des oncles sont aussi assommants sur le théâtre que dans la réalité. — Je ne suis pas d'avis que l'on double le nombre des sots en les représentant; il y en a déjà bien assez comme cela, Dieu merci, et la race n'est pas près de finir. — Où est la nécessité que l'on fasse le portrait de quelqu'un qui a un groin de porc ou un mufle de boeuf, et qu'on recueille les billevesées d'un manant que l'on jetterait par la fenêtre s'il venait chez vous? L'image d'un cuistre est aussi peu intéressante que ce cuistre lui-même, et pour être vu au miroir, ce n'en est pas moins un cuistre. — Un acteur qui parviendrait à imiter parfaitement les poses et les manières des savetiers ne m'amuserait pas beaucoup plus qu'un savetier réel.
Mais il est un théâtre que j'aime, c'est le théâtre fantastique, extravagant, impossible, où l'honnête public sifflerait impitoyablement dès la première scène, faute d'y comprendre un mot.
C'est un singulier théâtre que celui-là. — Des vers luisants y tiennent lieu de quinquets; un scarabée battant la mesure avec ses antennes est placé au pupitre. Le grillon y fait sa partie; le rossignol est première flûte; de petits sylphes, sortis de la fleur des pois, tiennent des basses d'écorce de citron entre leurs jolies jambes plus blanches que l'ivoire, et font aller à grand renfort de bras des archets faits avec un cil de Titania sur des cordes de fil d'araignée; la petite perruque à trois marteaux dont est coiffé le scarabée chef d'orchestre frissonne de plaisir, et répand autour d'elle une poussière lumineuse, tant l'harmonie est douce et l'ouverture bien exécuter!
Un rideau d'ailes de papillon, plus mince que la pellicule intérieure d'un oeuf, se lève lentement après les trois coups de rigueur. La salle est pleine d'âmes de poètes assises dans des stalles de nacre de perle, et qui regardent le spectacle à travers des gouttes de rosée montées sur le pistil d'or des lis. — Ce sont leurs lorgnettes.
Les décorations ne ressemblent à aucune décoration connue; le pays qu'elles représentent est plus ignoré que l'Amérique avant sa découverte. — La palette du peintre le plus riche n'a pas la moitié des tons dont elles sont diaprées: tout y est peint de couleurs bizarres et singulières: la cendre verte, la cendre bleue, l'outremer, les laques jaunes et rouges y sont prodigués.
Le ciel, d'un bleu verdissant, est zébré de larges bandes blondes et fauves; de petits arbres fluets et grêles balancent sur le second plan leur feuillage clairsemé, couleur de rose sèche; les lointains, au lieu de se noyer dans leur vapeur azurée, sont du plus beau vert pomme, et il s'en échappe çà et là des spirales de fumée dorée. — Un rayon égaré se suspend au fronton d'un temple ruiné ou à la flèche d'une tour. — Des villes pleines de clochetons, de pyramides, de dômes, d'arcades et de rampes sont assises sur les collines et se réfléchissent dans des lacs de cristal; de grands arbres aux larges feuilles, profondément découpées par les ciseaux des fées, enlacent inextricablement leurs troncs et leurs branches pour faire les coulisses. Les nuages du ciel s'amassent sur leurs têtes comme des flocons de neige, et l'on voit scintiller dans leurs interstices les yeux des nains et des gnomes, leurs racines tortueuses se plongent dans le sol comme le doigt d'une main de géant. Le pivert les frappe en mesure avec son bec de corne, et des lézards d'émeraude se chauffent au soleil sur la mousse de leurs pieds.
Le champignon regarde la comédie son chapeau sur la tête, comme un insolent qu'il est, la violette mignonne se dresse sur la pointe de ses petits pieds entre deux brins d'herbe, et ouvre toutes grandes ses prunelles bleues, afin de voir passer le héros.
Le bouvreuil et la linotte se penchent au bout des rameaux pour souffler les rôles aux acteurs.
À travers les grandes herbes, les hauts chardons pourprés et les bardanes aux feuilles de velours, serpentent, comme des couleuvres d'argent, des ruisseaux faits avec les larmes des cerfs aux abois: de loin en loin, on voit briller sur le gazon les anémones pareilles à des gouttes de sang, et se rengorger les marguerites la tête chargée d'une couronne de perles, comme de véritables duchesses.
Les personnages ne sont d'aucun temps ni d'aucun pays; ils vont et viennent sans que l'on sache pourquoi ni comment; ils ne mangent ni ne boivent, ils ne demeurent nulle part et n'ont aucun métier; ils ne possèdent ni terres, ni rentes, ni maisons; quelquefois seulement ils portent sous le bras une petite caisse pleine de diamants gros comme des oeufs de pigeon; en marchant, ils ne font pas tomber une seule goutte de pluie de la pointe des fleurs et ne soulèvent pas un seul grain de la poussière des chemins.
Leurs habits sont les plus extravagants et les plus fantasques du monde. Des chapeaux pointus comme des clochers avec des bords aussi larges qu'un parasol chinois et des plumes démesurées arrachées à la queue de l'oiseau de paradis et du phénix; des capes rayées de couleurs éclatantes, des pourpoints de velours et de brocart, laissant voir leur doublure de satin ou de toile d'argent par leurs crevés galonnés d'or; des hauts-de-chausses bouffants et gonflés comme des ballons; des bas écarlates à coins brodés, des souliers à talons hauts et à larges rosettes; de petites épées fluettes, la pointe en l'air, la poignée en bas, toutes pleines de ganses et de rubans; — voilà pour les hommes. Les femmes ne sont pas moins curieusement accoutrées.
— Les dessins de Della Bella et de Romain de Hooge peuvent servir à se représenter le caractère de leur ajustement: ce sont des robes étoffées, ondoyantes, avec de grands plis qui chatoient comme des gorges de tourterelles et reflètent toutes les teintes changeantes de l'iris, de grandes manches d'où sortent d'autres manches des fraises de dentelles déchiquetées à jour, qui montent plus haut que la tête à laquelle elles servent de cadre, des corsets chargés de noeuds et de broderies, des aiguillettes, des joyaux bizarres, des aigrettes de plumes de héron, des colliers de grosses perles, des éventails de queue de paon avec des miroirs au milieu, de petites mules et des patins, des guirlandes de fleurs artificielles, des paillettes, des gazes lamées, du fard, des mouches, et tout ce qui peut ajouter du ragoût et du piquant à une toilette de théâtre.
C'est un goût qui n'est précisément ni anglais, ni allemand, ni français, ni turc, ni espagnol, ni tartare, quoiqu'il tienne un peu de tout cela, et qu'il ait pris à chaque pays ce qu'il avait de plus gracieux et de plus caractéristique. — Des acteurs ainsi habillés peuvent dire tout ce qu'ils veulent sans choquer la vraisemblance. La fantaisie peut courir de tous côtés, le style dérouler à son aise ses anneaux diaprés, comme une couleuvre qui se chauffe au soleil; les concetti les plus exotiques épanouir sans crainte leurs calices singuliers et répandre autour d'eux leur parfum d'ambre et de musc. — Rien ne s'y oppose, ni les lieux, ni les noms, ni le costume.
Comme ce qu'ils débitent est amusant et charmant! Ce ne sont pas eux, les beaux acteurs, qui iraient, comme ces hurleurs de drame, se tordre la bouche et se sortir les yeux de la tête pour dépêcher la tirade à effet; — au moins ils n'ont pas l'air d'ouvriers à la tâche, de boeufs attelés à l'action et pressés d'en finir; ils ne sont pas plâtrés de craie et de rouge d'un demi-pouce d'épaisseur; ils ne portent pas des poignards de fer-blanc, et ils ne tiennent pas en réserve sous leur casaque une vessie de porc remplie de sang de poulet; ils ne traînent pas le même lambeau taché d'huile pendant des actes entiers.
Il parlent sans se presser, sans crier, comme des gens de bonne compagnie qui n'attachent pas grande importance à ce qu'ils font: l'amoureux fait à l'amoureuse sa déclaration de l'air le plus détaché du monde; tout en causant, il frappe sa cuisse du bout de son gant blanc, ou rajuste ses canons. La dame secoue nonchalamment la rosée de son bouquet, et fait des pointes avec sa suivante; l'amoureux se soucie très peu d'attendrir sa cruelle: sa principale affaire est de laisser tomber de sa bouche des grappes de perles, des touffes de roses, et de semer en vrai prodigue les pierres précieuses poétiques; — souvent même il s'efface tout à fait, et laisse l'auteur courtiser sa maîtresse pour lui. La jalousie n'est pas son défaut, et son humeur est des plus accommodantes. Les yeux levés vers les bandes d'air et les frises du théâtre, il attend complaisamment que le poète ait achevé de dire ce qui lui passait par la fantaisie pour reprendre son rôle et se remettre à genoux.
Tout se noue et se dénoue avec une insouciance admirable: les effets n'ont point de cause, et les causes n'ont point d'effet; le personnage le plus spirituel est celui qui dit le plus de sottises; le plus sot dit les choses les plus spirituelles; les jeunes filles tiennent des discours qui feraient rougir des courtisanes; les courtisanes débitent des maximes de morale. Les aventures les plus inouïes se succèdent coup sur coup sans qu'elles soient expliquées; le père noble arrive tout exprès de la Chine dans une jonque de bambou pour reconnaître une petite fille enlevée; les dieux et les fées ne font que monter et descendre dans leurs machines. L'action plonge dans la mer sous le dôme de topaze des flots, et se promène au fond de l'Océan, à travers les forêts de coraux et de madrépores, ou elle s'élève au ciel sur les ailes de l'alouette et du griffon. — Le dialogue est très universel; le lion y contribue par un oh! oh! vigoureusement poussé; la muraille parle par ses crevasses, et, pourvu qu'il ait une pointe, un rébus ou un calembour à y jeter, chacun est libre d'interrompre la scène la plus intéressante: la tête d'âne de Bottom est aussi bien venue que la tête blonde d'Ariel; — l'esprit de l'auteur s'y fait voir sous toutes les formes; et toutes ces contradictions sont comme autant de facettes qui en réfléchissent les différents aspects, en y ajoutant les couleurs du prisme.
Ce pêle-mêle et ce désordre apparents se trouvent, au bout du compte, rendre plus exactement la vie réelle sous ses allures fantasques que le drame de moeurs le plus minutieusement étudié. - - Tout homme renferme en soi l'humanité entière, et en écrivant ce qui lui vient à la tête il réussit mieux qu'en copiant à la loupe les objets placés en dehors de lui.
Ô la belle famille! — jeunes amoureux romanesques, demoiselles vagabondes, serviables suivantes, bouffons caustiques, valets et paysans naïfs, rois débonnaires, dont le nom est ignoré de l'historien, et le royaume du géographe; graciosos bariolés, clowns aux reparties aiguës et aux miraculeuses cabrioles; ô vous qui laissez parler le libère caprice par votre bouche souriante, je vous aime et je vous adore entre tous et sur tous: — Perdita, Rosalinde, Célie, Pandarus, Parolles, Silvio, Léandre et les autres, tous ces types charmants, si faux et si vrais, qui, sur les ailes bigarrées de la folie, s'élèvent au-dessus de la grossière réalité, et dans qui le poète personnifie sa joie, sa mélancolie, son amour et son rêve le plus intime sous les apparences les plus frivoles et les plus dégagées.
Dans ce théâtre, écrit pour les fées, et qui doit être joué au clair de lune, il est une pièce qui me ravit principalement; — c'est une pièce si errante, si vagabonde, dont l'intrigue est si vaporeuse et les caractères si singuliers que l'auteur lui-même, ne sachant quel titre lui donner, l'a appelée _Comme il vous plaira, _nom élastique, et qui répond à tout.
En lisant cette pièce étrange, on se sent transporté dans un monde inconnu, dont on a pourtant quelque vague réminiscence: on ne sait plus si l'on est mort ou vivant, si l'on rêve ou si l'on veille; de gracieuses figures vous sourient doucement, et vous jettent, en passant, un bonjour amical; vous vous sentez ému et troublé à leur vue, comme si, au détour d'un chemin, vous rencontriez tout à coup votre idéal, ou que le fantôme oublié de votre première maîtresse se dressât subitement devant vous. Des sources coulent en murmurant des plaintes à demi étouffées; le vent remue les vieux arbres de l'antique forêt sur la tête du vieux duc exilé, avec des soupirs compatissants; et, lorsque James le mélancolique laisse aller au fil de l'eau, avec les feuilles du saule, ses philosophiques doléances, il vous semble que c'est vous-même qui parlez, et que la pensée la plus secrète et la plus obscure de votre coeur se révèle et s'illumine.
Ô jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois, tant maltraité du sort! je ne puis m'empêcher d'être jaloux de toi; tu as encore un serviteur fidèle, le bon Adam, dont la vieillesse est si verte sous la neige de ses cheveux. — Tu es banni, mais au moins tu l'es après avoir lutté et triomphé; ton méchant frère t'enlève tout ton bien, mais Rosalinde te donne la chaîne de son cou; tu es pauvre, mais tu es aimé; tu quittes ta patrie, mais la fille de ton persécuteur te suit au-delà des mers.
Les noires Ardennes ouvrent, pour te recevoir et te cacher, leurs grands bras de feuillage; la bonne forêt, pour te coucher, amasse au fond de ses grottes sa mousse la plus soyeuse; elle incline ses arceaux sur ton front afin de te garantir de la pluie et du soleil; elle te plaint avec les larmes de ses sources et les soupirs de ses faons et de ses daims qui brament; elle fait de ses rochers de complaisants pupitres pour tes épîtres amoureuses; elle te prête les épines de ses buissons pour les suspendre, et ordonne à l'écorce de satin de ses trembles de céder à la pointe de ton stylet quand tu veux y graver le chiffre de Rosalinde.
Si l'on pouvait, jeune Orlando, avoir comme toi une grande forêt ombreuse pour se retirer et s'isoler dans sa peine, et si, au détour d'une allée, on rencontrait celle que l'on cherche, reconnaissable, quoique déguisée! — Mais, hélas! le monde de l'âme n'a pas d'Ardennes verdoyantes, et ce n'est que dans le parterre de poésie que s'épanouissent ces petites fleurs capricieuses et sauvages dont le parfum fait tout oublier. Nous avons beau verser des larmes, elles ne forment pas de ces belles cascades argentines; nous avons beau soupirer, aucun écho complaisant ne se donne la peine de nous renvoyer nos plaintes ornées d'assonances et de concetti. — C'est en vain que nous accrochons des sonnets aux piquants de toutes les ronces, jamais Rosalinde ne les ramasse, et c'est gratuitement que nous entaillons l'écorce des arbres de chiffres amoureux.
Oiseaux du ciel, prêtez-moi chacun une plume, l'hirondelle comme l'aigle, le colibri comme l'oiseau roc, afin que je m'en fasse une paire d'ailes pour voler haut et vite par des régions inconnues, où je ne retrouve rien qui rappelle à mon souvenir la cité des vivants, où je puisse oublier que je suis moi, et vivre d'une vie étrange et nouvelle, plus loin que l'Amérique, plus loin que l'Afrique, plus loin que l'Asie, plus loin que la dernière île du monde, par l'océan de glace, au-delà du pôle où tremble l'aurore boréale, dans l'impalpable royaume où s'envolent les divines créations des poètes et les types de la suprême beauté.
Comment supporter les conversations ordinaires dans les cercles et les salons, quand on t'a entendu parler, étincelant Mercutio, dont chaque phrase éclate en pluie d'or et d'argent, comme une bombe d'artifices sous un ciel semé d'étoiles? Pâle Desdémona, quel plaisir veux-tu que l'on prenne, après la romance du Saule, à aucune musique terrestre? Quelles femmes ne semblent pas laides à côté de vos Vénus, sculpteurs antiques, poètes aux strophes de marbre?
Ah! malgré l'étreinte furieuse dont j'ai voulu enlacer le monde matériel au défaut de l'autre, je sens que je suis mal né, que la vie n'est pas faite pour moi, et qu'elle me repousse; je ne puis me mêler à rien: quelque chemin que je suive, je me fourvoie; l'allée unie, le sentier rocailleux me conduisent également à l'abîme. Si je veux prendre mon essor, l'air se condense autour de moi, et je reste pris, les ailes étendues sans les pouvoir refermer. — Je ne puis ni marcher ni voler; le ciel m'attire quand je suis sur terre, la terre quand je suis au ciel; en haut, l'aquilon m'arrache les plumes; en bas, les cailloux m'offensent les pieds. J'ai les plantes trop tendres pour cheminer sur les tessons de verre de la réalité: l'envergure trop étroite pour planer au-dessus des choses, et m'élever, de cercle en cercle, dans l'azur profond du mysticisme, jusqu'aux sommets inaccessibles de l'éternel amour; je suis le plus malheureux hippogriffe, le plus misérable ramassis de morceaux hétérogènes qui ait jamais existé depuis que l'Océan aime la lune, et que les femmes trompent les hommes: la monstrueuse Chimère, mise à mort par Bellérophon, avec sa tête de vierge, ses pattes de lion, son corps de chèvre et sa queue de dragon, était un animal d'une composition simple auprès de moi.
Dans ma frêle poitrine habitent ensemble les rêveries semées de violettes de la jeune fille pudique et les ardeurs insensées des courtisanes en orgie: mes désirs vont, comme les lions, aiguisant leurs griffes dans l'ombre et cherchant quelque chose à dévorer; mes pensées, plus fiévreuses et plus inquiètes que les chèvres, se suspendent aux crêtes les plus menaçantes; ma haine, toute bouffie de poison, entortille en noeuds inextricables ses replis écaillés, et se traîne longuement dans les ornières et les ravins.
C'est un étrange pays que mon âme, un pays florissant et splendide en apparence, mais plus saturé de miasmes putrides et délétères que le pays de Batavia: le moindre rayon de soleil sur la vase y fait éclore les reptiles et pulluler les moustiques; — les larges tulipes jaunes, les nagassaris et les fleurs d'angsoka y voilent pompeusement d'immondes charognes. La rose amoureuse ouvre ses lèvres écarlates, et fait voir en souriant ses petites dents de rosée aux galants rossignols qui lui récitent des madrigaux et des sonnets: rien n'est plus charmant; mais il y a cent à parier contre un que, dans l'herbe, au bas du buisson, un crapaud hydropique rampe sur des pattes boiteuses et argenté son chemin avec sa bave.
Voilà des sources plus claires et plus limpides que le diamant le plus pur; mais il vaudrait mieux pour vous puiser l'eau stagnante du marais sous son manteau de joncs pourris et de chiens noyés que de tremper votre coupe à cette onde. — Un serpent est caché au fond, et tourne sur lui-même avec une effrayante rapidité en dégorgeant son venin.
Vous avez planté du blé; il pousse de l'asphodèle, de la jusquiame, de l'ivraie et de pâles ciguës aux rameaux vert-de- grisés. Au lieu de la racine que vous aviez enfouie, vous êtes tout surpris de voir sortir de terre les jambes velues et tortillées de la noire mandragore.
Si vous y laissez un souvenir, et que vous veniez le reprendre quelque temps après, vous le retrouverez plus verdi de mousse et plus fourmillant de cloportes et d'insectes dégoûtants qu'une pierre posée sur le terrain humide d'une cave.
N'essayez pas d'en franchir les ténébreuses forêts; elles sont plus impraticables que les forêts vierges d'Amérique et que les jungles de Java: des lianes fortes comme des câbles courent d'un arbre à l'autre; des plantes, hérissées et pointues comme des fers de lance, obstruent tous les passages; le gazon lui-même est couvert d'un duvet brûlant comme celui de l'ortie. Aux arceaux du feuillage se suspendent par les ongles de gigantesques chauves- souris du genre vampire; des scarabées d'une grosseur énorme agitent leurs cornes menaçantes, et fouettent l'air de leurs quadruples ailes; des animaux monstrueux et fantastiques, comme ceux que l'on voit passer dans les cauchemars, s'avancent péniblement en cassant les roseaux devant eux. Ce sont des troupeaux d'éléphants qui écrasent les mouches entre les rides de leur peau desséchée ou qui se frottent les flancs au long des pierres et des arbres, des rhinocéros à la carapace rugueuse, des hippopotames au mufle bouffi et hérissé de poils, qui vont pétrissant la boue et le détritus de la forêt avec leurs larges pieds.
Dans les clairières, là où le soleil enfonce comme un coin d'or un rayon lumineux, à travers la moite humidité, à l'endroit où vous auriez voulu vous asseoir, vous trouverez toujours quelque famille de tigres nonchalamment couchés, humant l'air par les naseaux, clignant leurs yeux vert-de-mer et lustrant leurs fourrures de velours avec leur langue rouge-de-sang et couverte de papilles; ou bien c'est quelque noeud de serpents boas à moitié endormis et digérant le dernier taureau avalé.
Redoutez tout: l'herbe, le fruit, l'eau, l'air, l'ombre, le soleil, tout est mortel.
Fermez l'oreille au babil des petites perruches au bec d'or et au cou d'émeraude qui descendent des arbres et viennent se poser sur vos doigts en palpitant des ailes; car, avec leur joli bec d'or, les petites perruches au cou d'émeraude finiront par vous crever gentiment les yeux au moment où vous vous abaisserez pour les embrasser. — C'est ainsi!
Le monde ne veut pas de moi; il me repousse comme un spectre échappé des tombeaux; j'en ai presque la pâleur: mon sang se refuse à croire que je vis, et ne veut pas colorer ma peau; il se traîne lentement dans mes veines, comme une eau croupie dans des canaux engorgés. — Mon coeur ne bat pour rien de ce qui fait battre le coeur de l'homme. — Mes douleurs et mes joies ne sont pas celles de mes semblables. J'ai violemment désiré ce que personne ne désire; j'ai dédaigné des choses que l'on souhaite éperdument. — J'ai aimé des femmes quand elles ne m'aimaient pas, et j'ai été aimé quand j'aurais voulu être haï: toujours trop tôt ou trop tard, plus ou moins, en deçà ou au-delà; jamais ce qu'il aurait fallu; ou je ne suis pas arrivé, ou j'ai été trop loin. — J'ai jeté ma vie par les fenêtres, ou je l'ai concentrée à l'excès sur un seul point, et de l'activité inquiète de l'ardélion j'en suis venu à la morne somnolence du tériaki et du stylite sur sa colonne.
Ce que je fais a toujours l'apparence d'un rêve; mes actions semblent plutôt le résultat du somnambulisme que celui d'une libre volonté; quelque chose est en moi, que je sens obscurément à une grande profondeur, qui me fait agir sans ma participation et toujours en dehors des lois communes; le côté simple et naturel des choses ne se révèle à moi qu'après tous les autres, et je saisirai tout d'abord l'excentrique et le bizarre: pour peu que la ligne biaise, j'en ferai bientôt une spirale plus entortillée qu'un serpent; les contours, s'ils ne sont pas arrêtés de la manière la plus précise, se troublent et se déforment. Les figures prennent un air surnaturel et vous regardent avec des yeux effrayants.
Aussi, par une espèce de réaction instinctive, je me suis toujours désespérément cramponné à la matière, à la silhouette extérieure des choses, et j'ai donné dans l'art une très grande place à la plastique. — Je comprends parfaitement une statue, je ne comprends pas un homme; où la vie commence, je m'arrête et recule effrayé comme si j'avais vu la tête de Méduse. Le phénomène de la vie me cause un étonnement dont je ne puis revenir. — Je ferai sans doute un excellent mort, car je suis un assez pauvre vivant, et le sens de mon existence m'échappe complètement. Le son de ma voix me surprend à un point inimaginable, et je serais tenté quelquefois de la prendre pour la voix d'un autre. Lorsque je veux étendre mon bras et que mon bras m'obéit, cela me paraît tout à fait prodigieux, et je tombe dans la plus profonde stupéfaction.
En revanche, Silvio, je comprends parfaitement l'inintelligible; les données les plus extravagantes me semblent fort naturelles, et j'y entre avec une facilité singulière. Je trouve aisément la suite du cauchemar le plus capricieux et le plus échevelé. — C'est la raison pourquoi le genre de pièces dont je te parlais tout à l'heure me plaît par-dessus tous les autres.
Nous avons avec Théodore et Rosette de grandes discussions à ce sujet: Rosette goûte peu mon système, elle est pour la vérité _vraie; _Théodore donne au poète plus de latitude, et admet une vérité de convention et d'optique. — Moi, je soutiens qu'il faut laisser le champ tout à fait libre à l'auteur et que la fantaisie doit régner en souveraine.
Beaucoup de personnes de la compagnie se fondaient principalement sur ce que ces pièces étaient en général hors des conditions théâtrales et ne pouvaient pas se jouer; je leur ai répondu que cela était vrai dans un sens et faux dans l'autre, à peu près comme tout ce que l'on dit, et que les idées que l'on avait sur les possibilités et les impossibilités de la scène me paraissaient manquer de justesse et tenir à des préjugés plutôt qu'à des raisons, et je dis, entre autres choses, que la pièce _Comme il vous plaira _était assurément très exécutable, surtout pour des gens du monde qui n'auraient pas l'habitude d'autres rôles.
Cela fit venir l'idée de la jouer. La saison s'avance, et l'on a épuisé tous les genres d'amusements; l'on est las de la chasse, des parties à cheval et sur l'eau; les chances du boston, toutes variées qu'elles soient, n'ont pas assez de piquant pour occuper la soirée, et la proposition fut reçue avec un enthousiasme universel.
Un jeune homme qui savait peindre s'offrit pour faire les décorations; il y travaille maintenant avec beaucoup d'ardeur, et dans quelques jours elles seront achevées. — Le théâtre est dressé dans l'orangerie, qui est la plus grande salle du château, et je pense que tout ira bien. C'est moi qui fais Orlando; Rosette devait jouer Rosalinde, cela était de toute justice: comme ma maîtresse et comme maîtresse de la maison, le rôle lui revenait de droit; mais elle n'a pas voulu se travestir en homme par un caprice assez singulier pour elle, dont assurément la pruderie n'est pas le défaut. Si je n'avais pas été sûr du contraire, j'aurais cru qu'elle avait les jambes mal faites. Actuellement aucune des dames de la société n'a voulu se montrer moins scrupuleuse que Rosette, et cela a failli faire manquer la pièce; mais Théodore qui avait pris le rôle de James le mélancolique, s'est offert pour la remplacer, attendu que Rosalinde est presque toujours en cavalier, excepté au premier acte, où elle est en femme, et qu'avec du fard, un corset et une robe il pourra faire suffisamment illusion, n'ayant point encore de barbe et étant fort mince de taille.
Nous sommes en train d'apprendre nos rôles, et c'est quelque chose de curieux que de nous voir. — Dans tous les recoins solitaires du parc, vous êtes sûr de trouver quelqu'un avec un papier à la main, marmottant des phrases tout bas, levant les yeux au ciel, les baissant tout à coup, et refaisant sept à huit fois le même geste. Si l'on ne savait pas que nous devons jouer la comédie, assurément l'on nous prendrait pour une maisonnée de fous ou de poètes (ce qui est presque un pléonasme).
Je pense que nous saurons bientôt assez pour faire une répétition. — Je m'attends à quelque chose de très singulier. Peut-être ai-je tort. — J'ai eu peur un instant qu'au lieu de jouer d'inspiration nos acteurs ne s'attachassent à reproduire les poses et les inflexions de voix de quelque comédien en vogue; mais ils n'ont heureusement pas suivi le théâtre avec assez d'exactitude pour tomber dans cet inconvénient, et il est à croire qu'ils auront, à travers la gaucherie de gens qui n'ont jamais monté sur les planches, de précieux éclairs de naturel et de ces charmantes naïvetés que le talent le plus consommé ne saurait reproduire.
Notre jeune peintre a vraiment fait des merveilles: — il est impossible de donner une tournure plus étrange aux vieux troncs d'arbres et aux lierres qui les enlacent; il a pris modèle sur ceux du parc en les accentuant et les exagérant, ainsi que cela doit être pour une décoration. Tout est touché avec une fierté et un caprice admirables; les pierres, les rochers, les nuages sont d'une forme mystérieusement grimaçante; des reflets miroitants jouent sur les eaux tremblantes et plus émues que le vif-argent, et la froideur ordinaire des feuillages est merveilleusement relevée par des teintes de safran qu'y jette le pinceau de l'automne; la forêt varie depuis le vert de l'émeraude jusqu'à la pourpre de la cornaline; les tons les plus chauds et les plus frais se heurtent harmonieusement, et le ciel lui-même passe du bleu le plus tendre aux couleurs les plus ardentes.
Il a dessiné tous les costumes sur mes indications; ils sont du plus beau caractère. On a d'abord crié qu'ils ne pourraient pas se traduire en soie et en velours, ni en aucune étoffe connue, et j'ai presque vu le moment où le costume troubadour allait être généralement adopté. Les dames disaient que ces couleurs tranchantes éteindraient leurs yeux. À quoi nous avons répondu que leurs yeux étaient des astres très parfaitement inextinguibles, et que c'étaient, au contraire, leurs yeux qui éteindraient les couleurs, et même les quinquets, le lustre et le soleil, s'il y avait lieu. — Elles n'eurent rien à répondre à cela; mais c'étaient d'autres objections qui repoussaient en foule et se hérissaient, pareilles à l'hydre de Lerne; on n'avait pas plutôt coupé la tête à l'une que l'autre se dressait plus entêtée et plus stupide.
— Comment voulez-vous que cela tienne? Tout va sur le papier, mais c'est autre chose sur le dos; je n'entrerai jamais là-dedans! — Mon jupon est trop court au moins de quatre doigts; je n'oserai jamais me présenter ainsi! — Cette fraise est trop haute; j'ai l'air d'être bossue et de n'avoir pas de cou.
— Cette coiffure me vieillit intolérablement.
— Avec de l'empois, des épingles et de la bonne volonté, tout tient. — Vous voulez rire! une taille comme la vôtre, plus frêle qu'une taille de guêpe, et qui passerait dans la bague de mon petit doigt! je gage vingt-cinq louis contre un baiser qu'il faudra rétrécir ce corsage. — Votre jupe est bien loin d'être trop courte, et, si vous pouviez voir quelle adorable jambe vous avez, vous seriez assurément de mon avis. — Au contraire votre cou se détache et se dessine admirablement bien dans son auréole de dentelles. — Cette coiffure ne vous vieillit point du tout, et, quand même vous paraîtriez quelques années de plus, vous êtes d'une si excessive Jeunesse que cela doit être on ne peut plus indifférent; en vérité, vous nous donneriez d'étranges soupçons, si nous ne savions pas où sont les morceaux de votre dernière poupée… et coetera.
Tu ne te figures pas la prodigieuse quantité de madrigaux que nous avons été obligés de dépenser pour contraindre nos dames à mettre des costumes charmants, et qui leur allaient le mieux du monde.
Nous avons eu aussi beaucoup de peine à leur faire poser congrûment leurs _assassines. _Quel diable de goût ont les femmes! et de quel titanique entêtement est possédée une petite-maîtresse vaporeuse qui croit que le jaune paille glacé lui va mieux que le jonquille ou le rose vif. Je suis sûr que, si j'avais appliqué aux affaires publiques la moitié des ruses et des intrigues que j'ai employées pour faire mettre une plume rouge à gauche et non à droite, je serais ministre d'État ou empereur pour le moins.
Quel pandémonium! quelle cohue énorme et inextricable doit être un théâtre véritable!
Depuis que l'on a parlé de jouer la comédie, tout est ici dans le désordre le plus complet. Tous les tiroirs sont ouverts, toutes les armoires vidées; c'est un vrai pillage. Les tables, les fauteuils, les consoles, tout est encombré, on ne sait où poser le pied: il traîne par la maison des quantités prodigieuses de robes, de mantelets, de voiles, de jupes, de capes, de toques, de chapeaux; et, quand on pense que cela doit tenir sur le corps de sept ou huit personnes, on se rappelle involontairement ces bateleurs de la foire qui ont huit à dix habits les uns sur les autres: et l'on ne peut se figurer que, de tout cet amas, Il ne sortira qu'un costume pour chacun.
Les domestiques ne font qu'aller et venir; — il y en a toujours deux ou trois sur le chemin du château à la ville, et, si cela continue, tous les chevaux deviendront poussifs.
Un directeur de théâtre n'a pas le temps d'être mélancolique, et je ne l'ai guère été depuis quelque temps. Je suis tellement assourdi et assommé que je commence à ne plus rien comprendre à la pièce. Comme c'est moi qui remplis le rôle de l'imprésario outre mon rôle d'Orlando, ma besogne est double. Quand il se présente quelque difficulté, c'est à moi qu'on a recours, et mes décisions n'étant pas toujours écoutées comme des oracles, cela dégénère en des discussions interminables.
Si ce qu'on appelle vivre est d'être toujours sur ses jambes, de répondre à vingt personnes, de monter et de descendre des escaliers, de ne pas penser une minute dans une journée, je n'ai jamais tant vécu que cette semaine; je ne prends pourtant pas autant de part à ce mouvement que l'on pourrait le croire. — L'agitation est très peu profonde, et à quelques brasses on retrouverait l'eau morte et sans courant; la vie ne me pénètre pas si facilement que cela; et c'est même alors que le vis le moins, quoique j'aie l'air d'agir et de me mêler à ce qui se fait; l'action m'hébète et me fatigue à un point dont on ne peut se faire une idée; — quand je n'agis pas, je pense ou au moins je rêve, et c'est une façon d'existence; — je ne l'ai plus dès que je sors de mon repos d'idole de porcelaine.
Jusqu'à présent, je n'ai rien fait, et j'ignore si je ferai jamais rien. Je ne sais pas arrêter mon cerveau, ce qui est toute la différence de l'homme de talent à l'homme de génie; c'est un bouillonnement sans fin, le flot pousse le flot; je ne puis maîtriser cette espèce de jet intérieur qui monte de mon coeur à ma tête, et qui noie toutes mes pensées faute d'issues. — Je ne puis rien produire, non par stérilité, mais par surabondance; mes idées poussent si drues et si serrées qu'elles s'étouffent et ne peuvent mûrir. — Jamais l'exécution, si rapide et si fougueuse qu'elle soit, n'atteindra à une pareille vélocité: — quand j'écris une phrase, la pensée qu'elle rend est déjà aussi loin de moi que si un siècle se fût écoulé au lieu d'une seconde, et souvent il m'arrive d'y mêler, malgré moi, quelque chose de la pensée qui l'a remplacée dans ma tête.
Voilà pourquoi je ne saurais vivre, — ni comme poète ni comme amant. — Je ne puis rendre que les idées que je n'ai plus; — je n'ai les femmes que lorsque je les ai oubliées et que j'en aime d'autres; — homme, comment pourrais-je produire ma volonté au jour, puisque, si fort que je me hâte, je n'ai plus le sentiment de ce que je fais, et que je n'agis que d'après une faible réminiscence?
Prendre une pensée dans un filon de son cerveau, l'en sortir brute d'abord comme un bloc de marbre qu'on extrait de la carrière, la poser devant soi, et du matin au soir, un ciseau d'une main, un marteau de l'autre, cogner, tailler, gratter, et emporter à la nuit une pincée de poudre pour jeter sur son écriture; voilà ce que je ne pourrai jamais faire.
Je dégage bien en idée la svelte figure du bloc grossier, et j'en ai la vision très nette; mais il y a tant d'angles à abattre, tant d'éclats à faire sauter, tant de coups de râpe et de marteau à donner pour approcher de la forme et saisir la juste sinuosité du contour que les ampoules me viennent aux mains, et que je laisse tomber le ciseau par terre.
Si je persiste, la fatigue prend un degré d'intensité tel que ma vue intime s'obscurcit totalement, et que je ne saisis plus à travers le nuage du marbre la blanche divinité cachée dans son épaisseur. Alors je la poursuis au hasard et comme à tâtons; je mords trop dans un endroit, je ne vais pas assez avant dans l'autre; j'enlève ce qui devait être la jambe ou le bras, et je laisse une masse compacte où devait se trouver un vide; au lieu d'une déesse, je fais un magot, quelquefois moins qu'un magot, et le magnifique bloc tiré à si grands frais et avec tant de labeur des entrailles de la terre, martelé, tailladé, fouillé en tous les sens, a plutôt l'air d'avoir été rongé et percé à jour par les polypes pour en faire une ruche que façonné par un statuaire d'après un plan donné.
Comment fais-tu, Michel-Ange, pour couper le marbre par tranches, ainsi qu'un enfant qui sculpte un marron? de quel acier étaient faits tes ciseaux invaincus? et quels robustes flancs vous ont portés, vous tous, artistes féconds et travailleurs, à qui nulle matière ne résiste, et qui faites couler votre rêve tout entier dans la couleur et dans le bronze?
C'est une vanité innocente et permise, en quelque sorte, après ce que je viens de dire de cruel sur mon compte, et ce n'est pas toi qui m'en blâmeras, ô Silvio! — mais quoique l'univers ne doive jamais en rien savoir, et que mon nom soit d'avance voué à l'oubli, je suis un poète et un peintre! — J'ai eu d'aussi belles idées que nul poète du monde; j'ai créé des types aussi purs, aussi divins que ce que l'on admire le plus dans les maîtres. — Je les vois là, devant moi, aussi nets, aussi distincts que s'ils étaient peints réellement, et, si je pouvais ouvrir un trou dans ma tête et y mettre un verre pour qu'on y regardât, ce serait la plus merveilleuse galerie de tableaux que l'on eût jamais vue. Aucun roi de la terre ne peut se vanter d'en posséder une pareille. — Il y a des Rubens aussi flamboyants, aussi allumés que les plus purs qui soient à Anvers; mes Raphaëls sont de la plus belle conservation, et ses madones n'ont pas de plus gracieux sourires; Buonarotti ne tord pas un muscle d'une façon plus fière et plus terrible; le soleil de Venise brille sur cette toile comme si elle était signée _Paulus Cagliari; _les ténèbres de Rembrandt lui-même s'entassent au fond de ce cadre où tremble dans le lointain une pâle étoile de lumière; les tableaux qui sont dans la manière qui m'est propre ne seraient assurément dédaignés de qui que ce soit.
Je sais bien que j'ai l'air étrange à dire cela, et que je paraîtrai entêté de l'ivresse grossière du plus sot orgueil; — mais cela est ainsi, et rien n'ébranlera ma conviction là-dessus. Personne sans doute ne la partagera; qu'y faire? Chacun naît marqué d'un sceau noir ou blanc. Apparemment le mien est noir.
J'ai même quelquefois peine à voiler suffisamment ma pensée à cet endroit; il m'est arrivé souvent de parler trop familièrement de ces hauts génies dont on doit adorer la trace et contempler la statue de loin et à genoux. Une fois, je me suis oublié jusqu'à dire: Nous autres. — Heureusement c'était devant une personne qui n'y prit pas garde, sans quoi j'eusse infailliblement passé pour le plus énorme fat qui fut jamais.
— N'est-ce pas, Silvio, que je suis un poète et un peintre?
C'est une erreur de croire que tous les gens qui ont passé pour avoir du génie étaient réellement de plus grands hommes que d'autres. On ne sait pas combien les élèves et les peintres obscurs que Raphaël employait dans ses ouvrages ont contribué à sa réputation; il a donné sa signature à l'esprit et aux talents de plusieurs, — voilà tout.
Un grand peintre, un grand écrivain occupent et remplissent à eux seuls tout un siècle: ils n'ont rien de plus pressé que d'entamer à la fois tous les genres, afin que, s'il leur survient quelques rivaux, ils puissent les accuser tout d'abord de plagiat et les arrêter dès leur premier pas dans la carrière; c'est une tactique connue et qui, pour ne pas être nouvelle, n'en réussit pas moins tous les jours.
Il se peut qu'un homme déjà célèbre ait précisément le même genre de talent que vous auriez eu; sous peine de passer pour son imitateur, vous êtes obligé de détourner votre inspiration naturelle et de la faire couler ailleurs. Vous étiez né pour souffler à pleine bouche dans le clairon héroïque, ou pour évoquer les pâles fantômes des temps qui ne sont plus; il faut que vous promeniez vos doigts sur la flûte à sept trous, ou que vous fassiez des noeuds sur un sofa dans le fond de quelque boudoir, le tout parce que monsieur votre père ne s'est pas donné la peine de vous jeter en moule huit ou dix ans plus tôt, et que le monde ne conçoit pas que deux hommes cultivent le même champ.
C'est ainsi que beaucoup de nobles intelligences sont forcées de prendre sciemment une route qui n'est pas la leur, et de côtoyer continuellement leur propre domaine dont elles sont bannies, heureuses encore de jeter un coup d'oeil à la dérobée par-dessus la haie, et de voir de l'autre côté s'épanouir au soleil les belles fleurs diaprées qu'elles possèdent en graines et ne peuvent semer faute de terrain.
Pour ce qui est de moi, à part le plus ou moins d'opportunité des circonstances, le plus ou moins d'air et de soleil, une porte qui est restée fermée et qui aurait dû être ouverte, une rencontre manquée, quelqu'un que j'aurais dû connaître et que je n'ai pas connu, je ne sais pas si je serais jamais parvenu à quelque chose.
Je n'ai pas le degré de stupidité nécessaire pour devenir ce que l'on appelle absolument un _génie, _ni l'entêtement énorme que l'on divinise ensuite sous le beau nom de volonté, quand le grand homme est arrivé au sommet rayonnant de la montagne, et qui est indispensable pour y atteindre; — je sais trop bien comme toutes choses sont creuses et ne contiennent que pourriture, pour m'attacher pendant bien longtemps à aucune et la poursuivre à travers tout ardemment et uniquement.