MÉDITATION QUATORZIÈME. La Gloire. A UN POËTE EXILÉ.
GÉNÉREUX favoris des filles de mémoire,
Deux sentiers différents devant vous vont s’ouvrir :
L’un conduit au bonheur, l’autre mène à la gloire ;
Mortels, il faut choisir.
Ton sort, ô Manoel ! suivit la loi commune ;
La muse t’enivra de précoces faveurs ;
Tes jours furent tissus de gloire et d’infortune,
Et tu verses des pleurs !
Rougis plutôt, rougis d’envier au vulgaire
Le stérile repos dont son cœur est jaloux :
Les siècles sont à toi, le inonde est ta patrie.
Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels,
Où le juste avenir prépare à ton génie
Des honneurs immortels.
Ainsi l’aigle superbe au séjour du tonnerre
S’élance ; et, soutenant son vol audacieux,
Semble dire aux mortels : Je suis né sur la terre,
Mais je vis dans les cieux.
Oui, la gloire t’attend ; mais arrête, et contemple
A quel prix on pénètre en ces parvis sacrés ;
Vois : l’infortune assise à la porte du temple
En garde les degrés.
Ici, c’est ce vieillard que l’ingrate Ionie
A vu de mers en mers promener ses malheurs :
Aveugle il mendioit au prix de son génie
Un pain mouillé de pleurs.
Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,
Luttant contre le sort ou contre les bourreaux ;
On diroit que le ciel aux cœurs plus magnanimes
Mesure plus de maux.
Impose donc silence aux plaintes de ta lyre,
Des cœurs nés sans vertu l’infortune est l’écueil ;
Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t’inspire
Un généreux orgueil.
Que t’importe après tout que cet ordre barbare
T’enchaîne loin des bords qui furent ton berceau ?
Que t’importe en quels lieux le destin te prépare
Un glorieux tombeau ?
Ni l’exil, ni les fers de ces tyrans du Tage
N’enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :
Ceux qui l’ont méconnu pleureront le grand homme ;
Athène à des proscrits ouvre son Panthéon ;
Coriolan expire, et les enfants de Rome
Revendiquent son nom.
Aux rivages des morts avant que de descendre,
Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :
Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,
Et sa gloire aux Romains.
