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Mémoires d'un médecin. La Comtesse de CharnyChapitre 5 / 82

IV. — LA FATALITÉ

Gilbert suivit son guide qui le précédait à vingt pas de distance à peu près jusqu’à la moitié de la montée. Là, comme on se trouvait en face d’une grande et belle maison, celui qui marchait le premier tira une clé de sa poche et ouvrit une petite porte destinée à donner passage au maître de cette maison, quand celui-ci voulait entrer et sortir sans mettre ses domestiques dans la confidence de sa sortie ou de sa rentrée.

Il laissa la porte entre-bâillée, ce qui signifiait aussi clairement rue possible que le premier entré invitait son compagnon à le suivre.

Gilbert entra et repoussa doucement la porte, qui, si doucement repoussée qu’elle fût, tourna silencieusement sur ses gonds et se referma sans qu’on entendît claquer le pêne.

Une pareille serrure eût fait l’admiration de maître Gamain.

Une fois entré, Gilbert se trouva dans un corridor, à la double muraille duquel étaient incrustés à hauteur d’homme, c’est-à-dire de manière à ce que l’œil ne perdît aucun de leurs merveilleux détails, des panneaux de bronze moulés sur ceux dont Ghiberti a enrichi la porte du baptistaire de Florence.

Les pieds s’enfonçaient dans un moelleux tapis de Turquie.

A gauche était une porte ouverte. Gilbert pensa que c’était à son intention encore que cette porte était ouverte, et entra dans un salon tendu de satin de l’Inde avec des meubles de la même étoffe que la tapisserie. Un de ces oiseaux fantastiques, comme en peignent ou en brodent les Chinois, couvrait le plafond de ses ailes d’or et d’azur, et soutenait entre ses serres le lustre, qui, avec des candélabres d’un travail magnifique représentant des touffes de lis, servaient à éclairer le salon.

Un seul tableau ornait le salon et faisait pendant à la glace de la cheminée.

Il représentait une vierge de Raphaël.

Gilbert était occupé à admirer ce chef-d’œuvre, lorsqu’il entendit ou plutôt lorsqu’il devina qu’une porte s’ouvrait derrière lui.

Il se retourna et reconnut Cagliostro sortant d’un cabinet de toilette.

Un instant lui avait suffi pour effacer les souillures de ses bras et de son visage, pour donner à ses cheveux encore noirs le tour le plus aristocratique, et pour changer complètement d’habit.

Ce n’était plus l’ouvrier aux mains noires, aux cheveux plats, aux chaussures souillées de boue, à la culotte de velours grossier et à la chemise de toile cirée.

C’était le seigneur élégant que déjà deux fois nous avons présenté à nos lecteurs, dans Joseph Balsamo d’abord, ensuite dans le Collier de la Reine.

Son costume couvert de broderies, ses mains étincelantes de diamants, contrastaient avec le costume noir de Gilbert et le simple anneau d’or, présent de Washington, qu’il portait au doigt.

Cagliostro s’avançait la figure ouverte et riante, il tendit ses bras à Gilbert.

Gilbert s’y jeta.

— Cher maître ! s’écria-t-il. — Ah ! un instant, dit en riant Cagliostro, vous avez fait, mon cher Gilbert, depuis que nous nous sommes quittés, de tels progrès, en philosophie surtout, que c’est vous qui aujourd’hui êtes le maître, et moi qui suis à peine digne d’être l’écolier. — Merci du compliment, dit Gilbert ; mais en supposant que j’eusse fait de pareils progrès, comment le savez-vous ? il y a huit ans que nous ne nous sommes vus. — Croyez-vous donc, cher docteur, que vous soyez de ces hommes qu’on ignore parce qu’on cesse de les voir ; je ne vous ai pas vu depuis huit ans, c’est vrai ; mais depuis huit ans je pourrais presque vous dire, jour par jour, ce que vous avez fait. — Ah ! par exemple ! — Doutez-vous donc toujours de ma double vue ? — Vous savez que je suis mathématicien. — C’est-à-dire incrédule. Voyons donc alors. Vous êtes venu une première fois en France, rappelé par vos affaires de famille ; les affaires de famille ne me regardent pas, et par conséquent... — Non pas, fit Gilbert, croyant embarrasser Cagliostro, dites, cher maître. — Eh bien ! cette fois il s’agissait pour vous de vous occuper de l’éducation de votre fils Sébastien, de le mettre en pension dans une petite ville à dix-huit ou vingt lieues de Paris, et de régler vos affaires avec votre fermier, un brave homme que vous retenez à Paris bien contre son gré, et qui pour mille raisons aurait bien besoin à sa ferme. — En vérité, mon maître, vous êtes prodigieux. — Oh ! attendez donc. La seconde fois vous êtes revenu en France, parce que les affaires politiques vous y ramenaient, comme elles y ramènent bien d’autres ; puis, vous aviez fait certaine brochure que vous aviez envoyée au roi Louis XVI, et comme il y a encore un peu de vieil homme en vous, comme vous êtes plus orgueilleux de l’approbation d’un roi que vous ne le seriez peut-être de mon prédécesseur en éducation près de vous, Jean-Jacques Rousseau, s’il vivait encore, vous étiez désireux de savoir ce que pensait du docteur Gilbert le petit-fils de Louis XIV, de Henri IV et de saint Louis. Par malheur, il existait une vieille petite affaire à laquelle vous n’aviez pas songé, et à laquelle cependant j’ai dû de vous trouver un beau jour tout sanglant dans une grotte des îles Açores, où mon bâtiment faisait relâche par hasard, la poitrine trouée d’une balle ; cette petite affaire concernait mademoiselle Andrée de Tavemey, devenue comtesse de Charny, en tout bien tout honneur, et pour rendre service à la reine. Or, comme la reine n’avait rien à refuser à la femme qui avait épousé le comte de Charny, la reine demanda et obtint à votre intention une lettre de cachet : vous fûtes arrêté sur la route du Havre à Paris et conduit à la Bastille, où vous seriez encore, cher docteur, si le peuple un jour ne l’avait renversée d’un revers de sa main ; aussitôt, en bon royaliste que vous êtes, mon cher Gilbert, vous vous êtes rallié au roi, dont vous voilà le médecin par quartier. Hier, ou plutôt ce matin, vous avez puissamment contribué au salut de la famille royale en courant réveiller ce bon Lafayette, qui dormait du sommeil du juste, et tout à l’heure, quand vous m’avez vu, croyant que la reine, qui, soit dit entre parenthèse, mon cher Gilbert, vous déteste, était en péril, vous vous apprêtiez à faire à votre souveraine un rempart de votre corps. Est-ce bien cela ? ai-je oublié quelque particularité de peu d’importance, comme une séance de magnétisme en présence du roi, le retrait de certaine cassette de certaines mains qui s’en étaient emparées par le ministère d’un certain Pasdeloup. Voyons, dites, et si j’ai commis une erreur ou un oubli, je suis prêt à faire amende honorable.

Gilbert était demeuré stupéfait devant cet homme singulier qui savait si bien préparer ses moyens d’effet, que celui sur lequel il opérait était tenté de croire que, pareil à un Dieu, il avait le don d’embrasser à la fois l’ensemble du monde et ses détails, de lire dans le cœur des hommes et dans les desseins de Dieu.

— Oui, c’est bien cela, dit-il, et vous êtes toujours le magicien, le sorcier, l’enchanteur Cagliostro.

Cagliostro sourit avec satisfaction ; il était évident qu’il était fier d’avoir produit sur Gilbert l’impression que, malgré lui, Gilbert laissait paraître sur son visage.

Gilbert continua.

— Et maintenant, dit-il, comme je vous aime certes autant que vous m’aimez, mon cher maître, et que mon désir de savoir ce que vous êtes devenu depuis notre séparation est au moins aussi grand que celui qui vous a fait vous informer de ce que j’étais devenu moi-même, voulez vous me dire, s’il n’y a pas d’indiscrétion dans ma demande, en quel lieu du monde vous avez répandu votre génie et exercé votre pouvoir ? Cagliostro sourit.

— Oh ! moi, dit-il, j’ai fait comme vous, j’ai vu des rois, beaucoup même, mais dans un autre but : vous vous approchez d’eux pour les soutenir, moi, je m’approche d’eux pour les renverser ; vous essayez de faire un roi constitutionnel, et vous n’y arrivez pas, moi, je fais des empereurs, des rois, des princes, des philosophes, et j’y arrive. — Ah ! vraiment, interrompit Gilbert d’un air de doute. — Parfaitement. Il est vrai qu’ils avaient été admirablement préparés par Voltaire, d’Alembert et Diderot, ces nouveaux Mécènes, ces sublimes contempteurs des dieux, et aussi par l’exemple de ce cher roi Frédéric, que nous avons eu le malheur de perdre ; mais enfin, vous le savez, excepté ceux qui ne meurent pas, comme moi et le comte de Saint-Germain, nous sommes tous mortels. Tant il y a que les reines sont belles, mon cher Gilbert, et qu’elles recrutent des soldats qui combattent contre eux-mêmes, des rois qui poussent au renversement des trônes plus fort que les Boniface VIII, les Clément VII et les Borgia n’ont jamais poussé au renversement de l’autel. Ainsi, nous avons d’abord l’empereur Joseph II, le frère de notre bien-aimée reine, qui supprime les trois quarts des monastères, qui s’empare des biens ecclésiastiques, qui chasse de leurs cellules jusqu’aux carmélites, et qui envoie à sa sœur Marie-Antoinette des gravures représentant des religieux décapuchonnés essayant des modes nouvelles, et des moines défroqués se faisant friser. Le roi de Danemark, qui a commencé par être le bourreau de son médecin Struensée, et qui, philosophe précoce, disait à dix-sept ans : « C’est monsieur de Voltaire qui m’a fait homme et qui m’a appris à penser. » Nous avons l’impératrice Catherine qui fait de si grands pas en philosophie, tout en démembrant la Pologne bien entendu, que Voltaire lui écrivait : « Diderot, d’Alembert et moi, nous vous dressons des autels. » Nous avons la reine de Suède, nous avons enfin beaucoup de reines de l’empire et toute l’Allemagne. — Il ne vous reste plus qu’à convertir le pape, mon cher maître, et comme je crois que rien ne vous est impossible, je crois que vous y arriverez. — Ah ! quant à celui-là ce sera difficile, je sors de ses griffes : il y a six mois que j’étais au château Saint-Ange, comme il y a trois mois que vous étiez à la Bastille. — Bah ! et les Transtéverains ont-ils aussi renversé le château Saint-Ange, comme le peuple du faubourg Saint-Antoine a renversé la Bastille ? — Non, mon cher docteur, le peuple romain n’en est pas là. — Mais je croyais qu’une fois entré au château Saint-Ange on n’en sortait pas ? — Bah ! et Benvenuto Cellini ? — Vous êtes-vous fait comme lui une paire d’ailes, et, nouvel Icare, vous êtes vous envolé par-dessus le Tibre ? — C’eût été fort difficile, attendu que j’étais logé, pour plus grande précaution évangélique, dans un cachot très-profond et très-noir. — Enfin, vous en êtes sorti ? — Vous le voyez, puisque me voilà. — Vous avez, à force d’or, corrompu votre geôlier ? — J’avais du malheur, j’étais tombé sur un geôlier incorruptible. — Incorruptible ! diable ! — Oui ! mais par bonheur il n’était pas immortel : le hasard, un plus grand que moi dirait la Providence, fit qu’il mourut le lendemain du troisième refus qu’il fit de m’ouvrir les portes de la prison. — Subitement ? — Oui. — Ah ! — Il fallut le remplacer, on le remplaça. — Et celui-là n’était pas incorruptible ? — Celui-là, le jour même de son entrée en fonctions, en m’apportant mon souper, me dit : Mangez bien, prenez des forces, car nous aurons du chemin à faire cette nuit. Pardieu ! le brave homme ne mentait pas, la même nuit nous crevâmes chacun trois chevaux et nous fîmes cent milles. — Et que dit le gouverneur quand il s’aperçut de votre fuite ? — Il ne dit rien : il revêtit le cadavre de l’autre geôlier qui n’était pas encore inhumé des habits que j’avais laissés il lui tira un coup de pistolet au beau milieu du visage, il laissa tomber le pistolet a cote de lui, déclara que m’étant procuré une arme, il ne savait comment, je m’étais brûlé la cervelle, fit constater ma mort et fit enterrer le geôlier sous mon nom, de sorte que je suis bel et bien trépassé, mon cher Gilbert, que j’aurais beau dire que je suis vivant, qu’on me répondrait par mon acte de décès, et que l’on me prouverait que je suis mort ; mais on n’aura pas besoin de me prouver cela, il m’allait assez bien pour le moment de disparaître de ce monde : j’ai donc fait un plongeon jusqu’au sombre bord, comme dit l’illustre abbé Delille, et j’ai reparu sous un autre nom. — Et comment vous appelez-vous, que je ne commette pas d’indiscrétion ? — Mais, je m’appelle le baron Zannone, je suis banquier génois, j’escompte les valeurs de Monsieur, frère du roi : bon papier, n’est-ce pas ? dans le genre de celui de monsieur le cardinal de Rohan. Mais par bonheur, dans mes prêts, ce n’est pas sur l’intérêt que je me retire. Vous savez que ma science, mon cœur et ma bourse, aujourd’hui comme toujours, sont à votre service. — Merci ! — Ah ! parce que vous croyez me gêner, peut-être, parce que vous m’avez rencontré sous un pauvre costume d’ouvrier. Oh ! ne vous préoccupez point de cela, c’est un de mes déguisements. Vous savez mes idées sur la vie, c’est un long carnaval, où l’on est toujours un peu plus ou un peu moins masqué : en tous cas, tenez, mon cher Gilbert, si jamais vous avez besoin d’argent, voici dans ce secrétaire ma caisse particulière, particulière, vous entendez, la grande caisse est à Paris, rue Saint-Claude, au Marais. Si donc vous avez besoin d’argent, que j’y sois ou que je n’y sois pas, vous entrerez ; je vous montrerai à ouvrir ma petite porte, vous pousserez le ressort ; tenez, voilà comment on le pousse, et vous trouverez là toujours à peu près un million.

Cagliostro poussa le ressort, le devant du secrétaire s’abaissa de lui même et mit à jour un amas d’or et plusieurs liasses de billets de caisse.

— Vous êtes en vérité un homme prodigieux, dit en riant Gilbert, mais, vous le savez, avec mes vingt mille livres de rente, je suis plus riche que le roi ; et maintenant, ne craignez-vous point d’être inquiété à Paris ? — Moi ! à cause de l’affaire du collier ? Allons ! je n’aurais, avec l’état où en sont les esprits, je n’aurais qu’à dire un mot pour faire une émeute. Vous oubliez que je suis un peu l’ami de tout ce qui est populaire : de Lafayette, de monsieur de Necker, du comte de Mirabeau, de vous même. — Et qu’êtes-vous venu y faire à Paris ? — Qui sait ! ce que vous avez été faire aux États-Unis, peut-être, une république.

Gilbert secoua la tête.

— L’esprit de la France n’est point républicain, dit-il. Le roi restera. — C’est possible. — La noblesse prendra les armes. Alors, que ferez vous ? — Alors nous ne ferons pas une république, nous ferons une révolution.

Gilbert laissa retomber sa tête sur sa poitrine.

— Si nous en arrivons-là, Joseph, ce sera terrible, dit-il. — Terrible, si nous rencontrons sur notre route beaucoup d’hommes de votre force, Gilbert. — Je ne suis pas fort, mon ami, dit Gilbert, je suis honnête, voilà tout. — Hélas ! c’est bien pis, aussi voilà pourquoi je voudrais vous convaincre, Gilbert. — Je suis convaincu. — Que vous nous empêcherez de faire notre œuvre ? — Ou du moins que nous vous arrêterons en chemin. — Vous êtes fou, Gilbert, vous ne comprenez pas la mission de la France : la France est le cerveau du monde, il faut que la France pense, et pense librement, pour que le monde agisse, comme elle pensera librement aussi. Savez-vous ce qui a renversé la Bastille, Gilbert ? — C’est le peuple. — Vous ne m’entendez pas : vous prenez l’effet pour la cause. Pendant cinq cents ans, mon ami, on a enfermé à la Bastille des comtes, des seigneurs, des princes, et la Bastille est restée debout. Un jour un roi insensé eut l’idée d’y renfermer la pensée : la pensée à qui il faut l’espace, l’étendue, l’infini ; la pensée a fait éclater la Bastille et le peuple est entré par la brèche. — C’est vrai, murmura Gilbert. — Vous rappelez-vous ce qu’écrivait Voltaire à monsieur de Chauvelin, le 2 mars 1764, c’est-à-dire voilà près de vingt-sept ans ? — Dites toujours. — Voltaire écrivait :

« Tout ce que je vois jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être le témoin. Les Français vont tard à tout, mais ils arrivent. La lumière est tellement répandue de proche en proche qu’elle éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage.

Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles choses. »

— Que dites-vous du tapage d’hier et d’aujourd’hui, hein ? — Terrible. — Que dites-vous des choses que vous avez vues ? — Effroyables. — Eh bien ! vous n’êtes qu’au commencement, Gilbert. — Prophète de malheur ! — Tenez, j’étais il y a trois jours chez un médecin de beaucoup de mérite, un philanthrope : savez-vous à quoi il s’occupe en ce moment-ci ? — Il cherche un remède à quelque grande maladie réputée incurable. — Ah ! bien oui, il cherche à guérir, non pas de la mort, mais de la vie. — Que voulez-vous dire ? — Je veux dire, épigramme à part, qu’il trouve, ayant la peste, le choléra, la fièvre jaune, la petite vérole, les apoplexies foudroyantes, cinq cents et quelques maladies réputées mortelles, mille ou douze cents qui peuvent le devenir quand elles sont bien soignées ; je veux dire qu’ayant le canon, le fusil l’épée, le sabre, le poignard, l’eau-et le feu, la chute du haut des toits la potence, la roue, il trouve qu’il n’y a pas encore assez de moyens dé sortir de la vie, quand il n’y en a qu’un seul pour y entrer ; et il invente en ce moment-ci une machine fort ingénieuse, ma foi, dont il compte faire hommage à la nation, et avec laquelle la nation pourra mettre à mort cinquante, soixante, quatre-vingts personnes en moins d’une heure. Eh bien ! mon cher Gilbert, je la connaissais, cette machine, d’autant plus que ce n’était pas une chose nouvelle, mais seulement inconnue ; et la preuve, c’est qu’un jour que je me trouvais chez le baron de Taverney, eh ! pardieu ! vous devez vous souvenir de cela, car vous y étiez aussi, mais alors vous n’aviez des yeux que pour une petite fille nommée Nicole ; la preuve, c’est que la reine étant venue là par hasard, elle n’était encore que dauphine, ou plutôt elle n’était pas dauphine ; enfin, la preuve est que je lui fis voir cette machine dans une carafe, et que la chose lui fit si grand’peur, qu’elle jeta un cri et perdit connaissance. Eh bien ! mon cher, cette machine, qui était encore dans les limbes à cette époque, si vous voulez la voir fonctionner, un jour on l’essaiera. Ce jour là je vous ferai prévenir. — Comte, vous étiez plus consolant que cela en Amérique. — Je le crois pardieu bien : j’étais au milieu d’un peuple qui se lève. En France, c’est autre chose ; la vieille société finit ; une autre commence. Que dites-vous de cela, docteur ? — Je dis, cher sorcier, dit Gilbert en se levant et en reprenant son chapeau, je dis que votre idée m’effraie, et me fait d’autant plus pesser que ma place est auprès du roi.

Gilbert fit quelques pas vers la porte.

Cagliostro l’arrêta.

— Écoutez, Gilbert, lui dit-il, vous savez si pour vous épargner une douleur je suis capable de m’exposer moi-même à mille douleurs, eh bien, croyez-moi, un conseil. — Lequel ? — Que le roi se sauve, que le roi quitte la France, pendant qu’il en est temps encore, dans trois mois, dans un an, dans six mois peut-être il sera trop tard. — Comte, dit Gilbert, conseilleriez-vous à un soldat d’abandonner son poste parce qu’il y aurait du danger à rester ? — Si ce soldat était tellement pris, enveloppé, serré, désarmé, qu’il ne pût se défendre, si surtout sa vie exposée compromettait la vie d’un demi-million d’hommes, oui, je lui dirais de fuir, et vous-même, vous-même, Gilbert, vous le direz au roi, le roi voudra vous écouter alors, mais il sera trop tard, n’attendez donc pas à demain, dites-le-lui aujourd’hui, n’attendez pas à ce soir ; dites-le-lui dans une heure. — Comte, vous savez que je suis de l’école fataliste, arrive que pourra : tant que j’aurai un pouvoir quelconque sur le roi, le roi restera en France et je resterai près du roi ; adieu, comte, nous nous reverrons dans le combat, et peut-être dormirons-nous côte à côte sur le champ de bataille. — Allons, murmura Cagliostro, il sera donc dit que l’homme, si intelligent qu’il soit, ne saura jamais échapper à son mauvais destin, je ne vous avais cherché que pour vous dire ce que je vous ai dit. Vous l’avez entendu : comme la prédiction de Cassandre, la mienne est inutile ; adieu. — Voyons, franchement, comte, dit Gilbert, s’arrêtant sur le seuil du salon et regardant fixement Cagliostro, avez-vous, ici comme en Amérique, cette prétention de me faire accroire que vous lisez l’avenir des hommes sur leur figure. — Gilbert, dit Cagliostro, aussi sûrement que tu lis au ciel le chemin que décrivent les astres, tandis que le commun des hommes les croit immobiles ou errants au hasard. — Eh bien ! tenez, quelqu’un frappe à la porte. — C’est vrai. — Dites-moi le sort de celui qui frappe à cette porte, quel qu’il soit, dites-moi de quelle mort il doit mourir, et quand il mourra. — Soit, dit Cagliostro, allons ouvrir nous-mêmes.

Gilbert s’avança vers l’extrémité du corridor dont nous avons parlé, avec un battement de cœur qu’il ne pouvait réprimer, quoiqu’il se dît, tout bas qu’il était absurde à lui de prendre au sérieux ce charlatanisme.

La porte s’ouvrit.

Un homme d’une tournure distinguée, haut de taille et dont la figure était empreinte d’une forte expression de volonté, parut sur le seuil et jeta sur Gilbert un regard rapide et qui n’était pas exempt d’inquiétude.

— Bonjour marquis, dit Cagliostro. — Bonjour baron, répondit celui-ci.

Puis, comme Cagliostro s’aperçut que le regard du nouveau venu se reportait sur Gilbert.

— Marquis, dit-il, monsieur le docteur Gilbert, un de mes amis ; mon cher Gilbert, monsieur le marquis de Favras, un de mes clients.

Les deux hommes se saluèrent.

— Marquis, dît-il, veuillez passer au salon et m’y attendre un instant, dans cinq secondes je suis à vous.

Le marquis salua une seconde fois en passant devant les deux hommes et disparut.

— Eh bien ! demanda Gilbert. — Vous voulez savoir de quelle mort mourra le marquis ? — Ne vous êtes-vous pas engagé à me le dire ?

Cagliostro sourit d’un singulier sourire, puis après s’être penché pour voir si on ne l’écoutait pas.

— Avez-vous jamais vu pendre un gentilhomme, dit-il. — Non. — Eh bien ! comme c’est un spectacle curieux, trouvez-vous sur la place de Grève le jour où l’on pendra le marquis de Favras.

Puis conduisant Gilbert à la porte de la rue.

— Tenez, dit-il, quand vous voudrez venir chez moi sans sonner sans être vu et sans voir un autre que moi, poussez ce bouton de droite a gauche, et de bas en haut, ainsi. Adieu, excusez-moi ; il ne faut pas faire attendre ceux qui n’ont pas un long temps à vivre.


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Et il rentra, laissant Gilbert étourdi de cette assurance qui pouvait exciter son étonnement, mais non vaincre son incrédulité.