XII. — UN CHEMIN CONNU
C’était bien le docteur Gilbert qui était enfermé avec le roi au moment où, d’après l’ordre d’Isidore et sur la demande de Sébastien, l’huissier s’était informe.
Au bout d’une demi-heure à peu près, Gilbert sortit. Le roi prenait de plus en plus confiance en lui. Le cœur droit du roi appréciait ce qu’il y avait de loyauté dans le cœur de Gilbert.
En sortant, l’huissier lui annonça qu’il était attendu dans l’antichambre de la reine.
Il venait de s’engager dans le corridor qui y conduisait, lorsqu’il vit une porte de dégagement s’ouvrir et se refermer à quelques pas de lui en donnant passage à un jeune homme qui, sans doute ignorant des localités, hésitait à prendre à droite ou à gauche.
Il vit Gilbert venir à lui et s’arrêta pour l’interroger.
Tout à coup Gilbert s’arrêta lui-même, la flamme d’un quinquet frappait droit sur la figure du jeune homme.
— Monsieur Isidore de Charny ! s’écria Gilbert. — Le docteur Gilbert ! répondit Isidore. — Était-ce vous qui me faisiez l’honneur de me demander ? — Justement, oui, docteur, moi, et puis quelqu’un encore. — Qui cela ? — Quelqu’un, continua Isidore, que vous aurez plaisir à revoir, du moins. — Serait-il indiscret de vous demander qui cela ? — Non, mais ce serait cruel de vous arrêter plus longtemps. Venez ou plutôt conduisez-moi dans cette partie des antichambres de la reine qu’on appelle le salon vert. — Ma foi, dit Gilbert en souriant, je ne suis guère plus fort que vous sur la topographie des palais, et surtout sur celle du palais des Tuileries ; mais je vais essayer cependant d’être votre guide.
Gilbert passa le premier, et, après quelques tâtonnements, poussa une porte.
Cette porte donnait dans le salon vert.
Seulement le salon vert était vide.
Isidore chercha des yeux autour de lui et appela un huissier ; la confusion était si grande encore au palais, que, contre toutes les règles d’étiquette, il n’y avait pas d’huissier dans l’antichambre.
— Attendons un instant, dit Gilbert, cet homme ne peut être loin, et, en attendant, Monsieur, à moins que quelque chose ne s’oppose à cette confidence, dites-moi, je vous prie, qui m’attendait.
Isidore regarda avec inquiétude autour de lui.
— Ne devinez-vous pas ? dit-il. — Non. — Quelqu’un que j’ai rencontré sur la route, qui, inquiet de ce qui pouvait vous être arrivé, venait à pied à Paris, que j’ai pris en croupe et que j’ai amené ici. — Vous ne voulez point parler de Pitou ? — Non, docteur, je veux parler de votre fils, de Sébastien. — De Sébastien ! s’écria Gilbert, eh bien ! mais où est-il ?
Et son œil parcourut rapidement tous les angles du vaste salon.
— Il était ici, il avait promis de m’attendre ; sans doute l’huissier à qui je l’avais recommandé, ne voulant pas le laisser seul, l’aura emmené avec lui.
En ce moment l’huissier rentra ; il était seul.
Qu’est devenu le jeune homme que j’avais laissé ici ? demanda Isidore. — Quel jeune homme ? fit l’huissier.
Gilbert avait une énorme puissance sur lui-même ; il se sentit frissonner, mais se contint.
Il s’approcha à son tour.
— Ah ! mon Dieu ! ne put s’empêcher de murmurer le baron de Charny en proie à un commencement d’inquiétude. — Voyons, Monsieur, dit Gilbert d’une voix ferme, rappelez bien tous vos souvenirs ; cet enfant, c’est mon fils, il ne connaît point Paris, et si par malheur il est sorti du château, comme il ne connaît point Paris, il court risque de se perdre. — Un enfant ? dit un second huissier en entrant. — Oui, un enfant, déjà presque un jeune homme. — D’une quinzaine d’années ? — C’est cela. — Je l’ai aperçu par les corridors suivant une dame qui sortait de chez Sa Majesté. — Et cette dame, savez-vous qui elle était ? — Non ; elle portait sa mante rabattue sur ses yeux. — Mais enfin, que faisait-elle ? — Elle paraissait fuir, et l’enfant la poursuivait en criant : Madame ! — Descendons, dit Gilbert, le concierge nous dira s’il est sorti.
Isidore et Gilbert s’engagèrent dans le même corridor où, une heure auparavant, avait passé Andrée, poursuivie par Sébastien.
On arriva à la porte de la cour des Princes.
On interrogea le concierge.
— Oui, en effet, répondit-il, j’ai vu une femme qui marchait si rapiment qu’elle semblait fuir ; un enfant venait après elle ; elle a monté en voiture, l’enfant s’est élancé et l’a rejoint. — Eh bien ! après ? demanda Gilbert. — Eh bien ! la dame a attiré l’enfant dans la voiture, l’a embrassé ardemment, a donné son adresse, a refermé la portière, et la voiture est partie. — Avez-vous retenu cette adresse ? demanda avec anxiété Gilbert. — Oui, parfaitement, rue Coq-Héron, numéro 9, la première porte cochère en partant de la rue Plastrière.
Gilbert tressaillit.
— Eh mais ! dit Isidore, cette adresse est celle de ma belle-sœur, la comtesse de Charny. — Fatalité ! murmura Gilbert.
A cette époque-là, on était trop philosophe pour dire Providence ! Puis, tout bas il ajouta :
— Il l’aura reconnue. — Eh bien ! dit Isidore, allons chez la comtesse le Charny.
Gilbert comprit dans quelle situation il allait mettre Andrée, s’il se présentait chez elle avec le frère de son mari.
— Monsieur, dit-il, du moment où mon fils est chez madame la comtesse de Charny, il est en sûreté ; et comme j’ai l’honneur de la connaître, je crois qu’au lieu de m’accompagner, il serait plus à propos que vous vous missiez en route ; car, d’après ce que j’ai entendu dire chez le roi, je présume que c’est vous qui partez pour Turin. — Oui, Monsieur. — Eh bien ! alors, recevez mes remerciements de ce que vous avez bien voulu faire pour Sébastien, et partez sans perdre une minute. — Cependant... docteur. — Monsieur, du moment où un père vous dit qu’il est sans inquiétude, partez ; quelque part que se trouve maintenant Sébastien, soit chez la comtesse de Charny, soit ailleurs, soyez tranquille, Sébastien se retrouvera. — Allons, puisque vous le voulez, docteur. — Je vous en prie.
Isidore tendit la main au docteur, qui la lui serra avec plus de cordialité qu’il n’avait coutume de le faire aux hommes de sa caste ; et tandis qu’Isidore rentrait au château, il gagna la place du Carrousel, s’engagea dans la rue de Chartres, traversa diagonalement la place du Palais-Royal, longea la rue Saint-Honoré, et, perdu un instant dans ce dédale de petites rues qui aboutissent à la halle, il se retrouva à l’angle de deux rues.
C’étaient la rue Plastrière et la rue Coq-Héron.
Ces rues avaient toutes deux pour Gilbert de terribles souvenirs : là, bien souvent, à cet endroit même où il était, son cœur avait battu peut-être plus violemment encore qu’il ne battait à cette heure ; aussi parut-il hésiter un instant entre les deux rues, mais il se décida promptement et prit la rue Coq-Héron.
La porte d’Andrée, cette porte cochère du numéro 9, lui était bien connue ; aussi ne fut-ce point parce qu’il craignait de se tromper qu’il ne s’y arrêta point ; non, il était évident qu’il cherchait un prétexte pour pénétrer dans cette maison, et que, n’ayant point trouvé ce prétexte, il cherchait un moyen.
La porte qu’il avait poussée pour voir si, par un de ces miracles que fait parfois le hasard en faveur des gens embarrassés, elle n’était pas ouverte, avait résisté.
Il longea le mur.
Le mur avait dix pieds de haut.
Cette hauteur, il la connaissait bien ; mais il cherchait si quelque charrette, oubliée par un voiturier le long de ce mur, ne lui donnait pas un moyen de gagner le faîte.
Une fois arrivé au faîte, leste et vigoureux comme il était, il eût facilement sauté à l’intérieur.
Il n’y avait point de charrette contre la muraille.
Par conséquent aucun moyen d’entrer.
Il se rapprocha de la porte, étendit la main sur le marteau, souleva ce marteau, mais, secouant la tête, il le laissa retomber doucement et sans qu’aucun bruit s’éveillât sous main.
Il était évident qu’une idée nouvelle, ramenant une espérance presque perdue, venait de jeter une lueur dans son cerveau.
— Au fait, murmura-t-il, c’est possible.
Et il remonta vers la rue Plastrière, dans laquelle il s’engagea à l’instant même.
En passant, il jeta un regard et un soupir sur cette fontaine où, seize ans auparavant, il était venu plus d’une fois tremper le pain noir et dur qu’il tenait de la générosité de Thérèse et de l’hospitalité de Rousseau.
Rousseau était mort, Thérèse était morte ; lui avait grandi, lui était arrivé à la considération, à la réputation, à la fortune. Hélas ! était-il plus heureux, moins agité, moins plein d’angoisses présentes et à venir qu’il ne l’était au temps où, brûlé d’une folle passion, il venait tremper son pain à cette fontaine ?
Il continua son chemin.
Enfin il s’arrêta sans hésitation devant une porte d’allée dont la partie supérieure était grillée.
Il paraissait être arrivé à son but.
Un instant cependant il s’appuya contre la muraille, soit que la somme de souvenirs que lui rappelait cette petite porte fût prête à l’écraser, soit qu’arrivé à cette porte avec une espérance, il craignît d’y trouver une déception.
Enfin il promena la main sur cette porte, et, avec un sentiment inexprimable de joie, il sentit, à l’orifice d’un petit trou rond, poindre le cordonnet à l’aide duquel, dans la journée, on ouvrait cette porte.
Gilbert se rappelait que parfois, la nuit, on oubliait de tirer ce cordonnet en dedans, et qu’un soir qu’attardé il venait hâtivement à la mansarde qu’il occupait chez Rousseau, il avait profilé de cet oubli pour rentrer et regagner son lit.
Comme autrefois, la maison, à ce qu’il paraissait, était occupée par des gens assez pauvres pour ne pas craindre les voleurs. La même insouciance avait amené le même oubli.
Gilbert tira le cordonnet : la porte s’ouvrit, et il se trouva dans l’allée noire et humide au bout de laquelle, comme un serpent se tenant debout sur sa queue, se dressait l’escalier glissant et visqueux.
Gilbert referma la porte avec soin, et, en tâtonnant, gagna les premières marches de cet escalier.
Quand il eut monté dix marches, il s’arrêta,
Une faible lueur, pénétrant à travers une vitre sale, indiquait que la muraille était percée à cet endroit, et que la nuit, bien sombre cependant, était moins sombre dehors que dedans.
A travers cette vitre, si ternie qu’elle fût, on voyait briller les étoiles dans une éclaircie du ciel.
Gilbert chercha le petit verrou qui fermait la vitre, l’ouvrit, et, par le même chemin qu’il avait déjà suivi deux fois, il descendit dans le jardin.
Malgré les quinze ans écoulés, le jardin était si présent à la mémoire de Gilbert, qu’il reconnut tout, allées, arbres, plates-bandes, et jusqu’à l’angle garni d’une vigne, où le jardinier posait son échelle.
Il ignorait si, à cette heure de la nuit, les portes étaient fermées, il ignorait si monsieur de Charny était près de sa femme, ou, à défaut de monsieur de Charny, quelque domestique ou quelque femme de chambre.
Résolu à tout pour retrouver Sébastien, il n’en avait pas moins arrêté dans son esprit qu’il ne compromettrait Andrée qu’à la dernière extrémité, qu’il ferait d’abord tout ce qu’il pourrait pour la voir seule.
Son premier essai fut sur la porte du perron ; il pressa le bouton de la porte et la porte céda.
Il en augura que puisque la porte n’était point fermée, Andrée ne devait point être seule.
A moins de grande préoccupation, une femme qui habite seule un pavillon ne néglige point d’en fermer la porte.
Il la tira doucement et sans bruit, heureux de savoir cependant que cette entrée lui restait comme dernière ressource.
Il descendit les marches du perron et alla appliquer son œil à cette persienne qui, quinze ans auparavant, s’ouvrant tout à coup sous la main d’Andrée, était venue le heurter au front cette nuit où, les cent mille écus de Balsamo à la main, il venait offrir à la hautaine fille de l’épouser.
Cette persienne était celle du salon.
Le salon était éclairé.
Mais comme des rideaux tombaient devant les vitres, il était impossible de rien voir à l’intérieur.
Gilbert continua sa ronde.
Tout à coup il lui sembla voir trembler sur la terre et sur les arbres une faible lueur venant d’une fenêtre ouverte.
Cette fenêtre ouverte, c’était celle de la chambre à coucher ; cette fenêtre, il la reconnaissait aussi, car c’était par elle qu’il avait enlevé cet enfant qu’aujourd’hui il venait chercher.
Il s’écarta afin de sortir du cercle de lumière projeté par la fenêtre et de pouvoir, perdu dans l’obscurité, voir sans être vu.
Arrivé sur une ligne qui lui permettait de plonger son regard dans l’intérieur de la chambre, il vit d’abord la porte du salon ouverte, puis dans le cercle que parcourut son œil, son œil rencontra le lit.
Sur le lit était une femme raidie, échevelée, mourante ; des sons rauques et gutturaux, comme ceux d’un râle mortel, s’échappaient de sa bouche, interrompus de temps en temps par des cris et des sanglots.
Gilbert s’approcha lentement en contournant cette ligne lumineuse dans laquelle il hésitait à entrer de peur d’être vu.
Il finit ainsi par appuyer sa tête pâle à l’angle de cette fenêtre.
Il n’y avait plus de doute pour Gilbert, cette femme était Andrée, et Andrée était seule.
Mais comment Andrée était-elle seule, pourquoi Andrée pleurait-elle ? c’était ce que Gilbert ne pouvait savoir qu’en l’interrogeant.
Ce fut alors que sans bruit il franchit la fenêtre et se trouva derrière elle au moment où cette attraction magnétique, à laquelle Andrée était si accessible, la força de se retourner.
Les deux ennemis se retrouvaient donc encore une fois en présence.
XII. — UN CHEMIN CONNU
C’était bien le docteur Gilbert qui était enfermé avec le roi au moment où, d’après l’ordre d’Isidore et sur la demande de Sébastien, l’huissier s’était informe.
Au bout d’une demi-heure à peu près, Gilbert sortit. Le roi prenait de plus en plus confiance en lui. Le cœur droit du roi appréciait ce qu’il y avait de loyauté dans le cœur de Gilbert.
En sortant, l’huissier lui annonça qu’il était attendu dans l’antichambre de la reine.
Il venait de s’engager dans le corridor qui y conduisait, lorsqu’il vit une porte de dégagement s’ouvrir et se refermer à quelques pas de lui en donnant passage à un jeune homme qui, sans doute ignorant des localités, hésitait à prendre à droite ou à gauche.
Il vit Gilbert venir à lui et s’arrêta pour l’interroger.
Tout à coup Gilbert s’arrêta lui-même, la flamme d’un quinquet frappait droit sur la figure du jeune homme.
— Monsieur Isidore de Charny ! s’écria Gilbert. — Le docteur Gilbert ! répondit Isidore. — Était-ce vous qui me faisiez l’honneur de me demander ? — Justement, oui, docteur, moi, et puis quelqu’un encore. — Qui cela ? — Quelqu’un, continua Isidore, que vous aurez plaisir à revoir, du moins. — Serait-il indiscret de vous demander qui cela ? — Non, mais ce serait cruel de vous arrêter plus longtemps. Venez ou plutôt conduisez-moi dans cette partie des antichambres de la reine qu’on appelle le salon vert. — Ma foi, dit Gilbert en souriant, je ne suis guère plus fort que vous sur la topographie des palais, et surtout sur celle du palais des Tuileries ; mais je vais essayer cependant d’être votre guide.
Gilbert passa le premier, et, après quelques tâtonnements, poussa une porte.
Cette porte donnait dans le salon vert.
Seulement le salon vert était vide.
Isidore chercha des yeux autour de lui et appela un huissier ; la confusion était si grande encore au palais, que, contre toutes les règles d’étiquette, il n’y avait pas d’huissier dans l’antichambre.
— Attendons un instant, dit Gilbert, cet homme ne peut être loin, et, en attendant, Monsieur, à moins que quelque chose ne s’oppose à cette confidence, dites-moi, je vous prie, qui m’attendait.
Isidore regarda avec inquiétude autour de lui.
— Ne devinez-vous pas ? dit-il. — Non. — Quelqu’un que j’ai rencontré sur la route, qui, inquiet de ce qui pouvait vous être arrivé, venait à pied à Paris, que j’ai pris en croupe et que j’ai amené ici. — Vous ne voulez point parler de Pitou ? — Non, docteur, je veux parler de votre fils, de Sébastien. — De Sébastien ! s’écria Gilbert, eh bien ! mais où est-il ?
Et son œil parcourut rapidement tous les angles du vaste salon.
— Il était ici, il avait promis de m’attendre ; sans doute l’huissier à qui je l’avais recommandé, ne voulant pas le laisser seul, l’aura emmené avec lui.
En ce moment l’huissier rentra ; il était seul.
Qu’est devenu le jeune homme que j’avais laissé ici ? demanda Isidore. — Quel jeune homme ? fit l’huissier.
Gilbert avait une énorme puissance sur lui-même ; il se sentit frissonner, mais se contint.
Il s’approcha à son tour.
— Ah ! mon Dieu ! ne put s’empêcher de murmurer le baron de Charny en proie à un commencement d’inquiétude. — Voyons, Monsieur, dit Gilbert d’une voix ferme, rappelez bien tous vos souvenirs ; cet enfant, c’est mon fils, il ne connaît point Paris, et si par malheur il est sorti du château, comme il ne connaît point Paris, il court risque de se perdre. — Un enfant ? dit un second huissier en entrant. — Oui, un enfant, déjà presque un jeune homme. — D’une quinzaine d’années ? — C’est cela. — Je l’ai aperçu par les corridors suivant une dame qui sortait de chez Sa Majesté. — Et cette dame, savez-vous qui elle était ? — Non ; elle portait sa mante rabattue sur ses yeux. — Mais enfin, que faisait-elle ? — Elle paraissait fuir, et l’enfant la poursuivait en criant : Madame ! — Descendons, dit Gilbert, le concierge nous dira s’il est sorti.
Isidore et Gilbert s’engagèrent dans le même corridor où, une heure auparavant, avait passé Andrée, poursuivie par Sébastien.
On arriva à la porte de la cour des Princes.
On interrogea le concierge.
— Oui, en effet, répondit-il, j’ai vu une femme qui marchait si rapiment qu’elle semblait fuir ; un enfant venait après elle ; elle a monté en voiture, l’enfant s’est élancé et l’a rejoint. — Eh bien ! après ? demanda Gilbert. — Eh bien ! la dame a attiré l’enfant dans la voiture, l’a embrassé ardemment, a donné son adresse, a refermé la portière, et la voiture est partie. — Avez-vous retenu cette adresse ? demanda avec anxiété Gilbert. — Oui, parfaitement, rue Coq-Héron, numéro 9, la première porte cochère en partant de la rue Plastrière.
Gilbert tressaillit.
— Eh mais ! dit Isidore, cette adresse est celle de ma belle-sœur, la comtesse de Charny. — Fatalité ! murmura Gilbert.
A cette époque-là, on était trop philosophe pour dire Providence ! Puis, tout bas il ajouta :
— Il l’aura reconnue. — Eh bien ! dit Isidore, allons chez la comtesse le Charny.
Gilbert comprit dans quelle situation il allait mettre Andrée, s’il se présentait chez elle avec le frère de son mari.
— Monsieur, dit-il, du moment où mon fils est chez madame la comtesse de Charny, il est en sûreté ; et comme j’ai l’honneur de la connaître, je crois qu’au lieu de m’accompagner, il serait plus à propos que vous vous missiez en route ; car, d’après ce que j’ai entendu dire chez le roi, je présume que c’est vous qui partez pour Turin. — Oui, Monsieur. — Eh bien ! alors, recevez mes remerciements de ce que vous avez bien voulu faire pour Sébastien, et partez sans perdre une minute. — Cependant... docteur. — Monsieur, du moment où un père vous dit qu’il est sans inquiétude, partez ; quelque part que se trouve maintenant Sébastien, soit chez la comtesse de Charny, soit ailleurs, soyez tranquille, Sébastien se retrouvera. — Allons, puisque vous le voulez, docteur. — Je vous en prie.
Isidore tendit la main au docteur, qui la lui serra avec plus de cordialité qu’il n’avait coutume de le faire aux hommes de sa caste ; et tandis qu’Isidore rentrait au château, il gagna la place du Carrousel, s’engagea dans la rue de Chartres, traversa diagonalement la place du Palais-Royal, longea la rue Saint-Honoré, et, perdu un instant dans ce dédale de petites rues qui aboutissent à la halle, il se retrouva à l’angle de deux rues.
C’étaient la rue Plastrière et la rue Coq-Héron.
Ces rues avaient toutes deux pour Gilbert de terribles souvenirs : là, bien souvent, à cet endroit même où il était, son cœur avait battu peut-être plus violemment encore qu’il ne battait à cette heure ; aussi parut-il hésiter un instant entre les deux rues, mais il se décida promptement et prit la rue Coq-Héron.
La porte d’Andrée, cette porte cochère du numéro 9, lui était bien connue ; aussi ne fut-ce point parce qu’il craignait de se tromper qu’il ne s’y arrêta point ; non, il était évident qu’il cherchait un prétexte pour pénétrer dans cette maison, et que, n’ayant point trouvé ce prétexte, il cherchait un moyen.
La porte qu’il avait poussée pour voir si, par un de ces miracles que fait parfois le hasard en faveur des gens embarrassés, elle n’était pas ouverte, avait résisté.
Il longea le mur.
Le mur avait dix pieds de haut.
Cette hauteur, il la connaissait bien ; mais il cherchait si quelque charrette, oubliée par un voiturier le long de ce mur, ne lui donnait pas un moyen de gagner le faîte.
Une fois arrivé au faîte, leste et vigoureux comme il était, il eût facilement sauté à l’intérieur.
Il n’y avait point de charrette contre la muraille.
Par conséquent aucun moyen d’entrer.
Il se rapprocha de la porte, étendit la main sur le marteau, souleva ce marteau, mais, secouant la tête, il le laissa retomber doucement et sans qu’aucun bruit s’éveillât sous main.
Il était évident qu’une idée nouvelle, ramenant une espérance presque perdue, venait de jeter une lueur dans son cerveau.
— Au fait, murmura-t-il, c’est possible.
Et il remonta vers la rue Plastrière, dans laquelle il s’engagea à l’instant même.
En passant, il jeta un regard et un soupir sur cette fontaine où, seize ans auparavant, il était venu plus d’une fois tremper le pain noir et dur qu’il tenait de la générosité de Thérèse et de l’hospitalité de Rousseau.
Rousseau était mort, Thérèse était morte ; lui avait grandi, lui était arrivé à la considération, à la réputation, à la fortune. Hélas ! était-il plus heureux, moins agité, moins plein d’angoisses présentes et à venir qu’il ne l’était au temps où, brûlé d’une folle passion, il venait tremper son pain à cette fontaine ?
Il continua son chemin.
Enfin il s’arrêta sans hésitation devant une porte d’allée dont la partie supérieure était grillée.
Il paraissait être arrivé à son but.
Un instant cependant il s’appuya contre la muraille, soit que la somme de souvenirs que lui rappelait cette petite porte fût prête à l’écraser, soit qu’arrivé à cette porte avec une espérance, il craignît d’y trouver une déception.
Enfin il promena la main sur cette porte, et, avec un sentiment inexprimable de joie, il sentit, à l’orifice d’un petit trou rond, poindre le cordonnet à l’aide duquel, dans la journée, on ouvrait cette porte.
Gilbert se rappelait que parfois, la nuit, on oubliait de tirer ce cordonnet en dedans, et qu’un soir qu’attardé il venait hâtivement à la mansarde qu’il occupait chez Rousseau, il avait profilé de cet oubli pour rentrer et regagner son lit.
Comme autrefois, la maison, à ce qu’il paraissait, était occupée par des gens assez pauvres pour ne pas craindre les voleurs. La même insouciance avait amené le même oubli.
Gilbert tira le cordonnet : la porte s’ouvrit, et il se trouva dans l’allée noire et humide au bout de laquelle, comme un serpent se tenant debout sur sa queue, se dressait l’escalier glissant et visqueux.
Gilbert referma la porte avec soin, et, en tâtonnant, gagna les premières marches de cet escalier.
Quand il eut monté dix marches, il s’arrêta,
Une faible lueur, pénétrant à travers une vitre sale, indiquait que la muraille était percée à cet endroit, et que la nuit, bien sombre cependant, était moins sombre dehors que dedans.
A travers cette vitre, si ternie qu’elle fût, on voyait briller les étoiles dans une éclaircie du ciel.
Gilbert chercha le petit verrou qui fermait la vitre, l’ouvrit, et, par le même chemin qu’il avait déjà suivi deux fois, il descendit dans le jardin.
Malgré les quinze ans écoulés, le jardin était si présent à la mémoire de Gilbert, qu’il reconnut tout, allées, arbres, plates-bandes, et jusqu’à l’angle garni d’une vigne, où le jardinier posait son échelle.
Il ignorait si, à cette heure de la nuit, les portes étaient fermées, il ignorait si monsieur de Charny était près de sa femme, ou, à défaut de monsieur de Charny, quelque domestique ou quelque femme de chambre.
Résolu à tout pour retrouver Sébastien, il n’en avait pas moins arrêté dans son esprit qu’il ne compromettrait Andrée qu’à la dernière extrémité, qu’il ferait d’abord tout ce qu’il pourrait pour la voir seule.
Son premier essai fut sur la porte du perron ; il pressa le bouton de la porte et la porte céda.
Il en augura que puisque la porte n’était point fermée, Andrée ne devait point être seule.
A moins de grande préoccupation, une femme qui habite seule un pavillon ne néglige point d’en fermer la porte.
Il la tira doucement et sans bruit, heureux de savoir cependant que cette entrée lui restait comme dernière ressource.
Il descendit les marches du perron et alla appliquer son œil à cette persienne qui, quinze ans auparavant, s’ouvrant tout à coup sous la main d’Andrée, était venue le heurter au front cette nuit où, les cent mille écus de Balsamo à la main, il venait offrir à la hautaine fille de l’épouser.
Cette persienne était celle du salon.
Le salon était éclairé.
Mais comme des rideaux tombaient devant les vitres, il était impossible de rien voir à l’intérieur.
Gilbert continua sa ronde.
Tout à coup il lui sembla voir trembler sur la terre et sur les arbres une faible lueur venant d’une fenêtre ouverte.
Cette fenêtre ouverte, c’était celle de la chambre à coucher ; cette fenêtre, il la reconnaissait aussi, car c’était par elle qu’il avait enlevé cet enfant qu’aujourd’hui il venait chercher.
Il s’écarta afin de sortir du cercle de lumière projeté par la fenêtre et de pouvoir, perdu dans l’obscurité, voir sans être vu.
Arrivé sur une ligne qui lui permettait de plonger son regard dans l’intérieur de la chambre, il vit d’abord la porte du salon ouverte, puis dans le cercle que parcourut son œil, son œil rencontra le lit.
Sur le lit était une femme raidie, échevelée, mourante ; des sons rauques et gutturaux, comme ceux d’un râle mortel, s’échappaient de sa bouche, interrompus de temps en temps par des cris et des sanglots.
Gilbert s’approcha lentement en contournant cette ligne lumineuse dans laquelle il hésitait à entrer de peur d’être vu.
Il finit ainsi par appuyer sa tête pâle à l’angle de cette fenêtre.
Il n’y avait plus de doute pour Gilbert, cette femme était Andrée, et Andrée était seule.
Mais comment Andrée était-elle seule, pourquoi Andrée pleurait-elle ? c’était ce que Gilbert ne pouvait savoir qu’en l’interrogeant.
Ce fut alors que sans bruit il franchit la fenêtre et se trouva derrière elle au moment où cette attraction magnétique, à laquelle Andrée était si accessible, la força de se retourner.
Les deux ennemis se retrouvaient donc encore une fois en présence.