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Mémoires d'un médecin. La Comtesse de CharnyChapitre 15 / 82

XIV. — L’HOMME DE LA PLACE LOUIS XV

Gilbert n’avait pas besoin d’être encouragé dans ses recherches ; il s’élança hors de la chambre, et comme il eût été trop long de reprendre le chemin par lequel il était venu, il courut droit à la porte de la rue Coq-Héron, l’ouvrit sans le secours du concierge, la tira derrière lui, et se trouva sur le pavé du roi.

Il avait parfaitement retenu l’itinéraire tracé par Andrée et s’élança sur les traces de Sébastien.

Comme l’enfant, il trouva la place du Palais-Royal et longea la rue Saint-Honoré, devenue déserte, car il était près d’une heure du matin ; arrivé au coin de la rue de la Sourdière, il appuya à droite, puis à gauche, et se trouva dans l’impasse Saint-Hyacinthe.

Là commença de sa part une inspection plus approfondie des localités. Dans la troisième porte à droite, il reconnut à son ouverture carrée, fermée en croix par un barreau, la porte désignée par Andrée.

La désignation était si positive, qu’il n’y avait point à se tromper ; il frappa.

Personne ne répondit ; il frappa une seconde fois. Alors il lui sembla entendre ramper le long de l’escalier et s’approcher de lui un pas craintif et soupçonneux. Il heurta une troisième fois.

— Qui frappe ? demanda une voix de femme. — Ouvrez ! répondit Gilbert, et ne craignez rien, je suis le père de l’enfant blessé que vous avez recueilli. — Ouvre, Albertine, dit une autre voix. C’est le docteur Gilbert. — Mon père ! mon père ! cria une troisième voix, dans laquelle Gilbert reconnut celle de Sébastien.

Gilbert respira.

La porte s’ouvrit. Gilbert, en balbutiant un remerciement, se précipita par les degrés.

Arrivé au bas du dernier, il se trouva dans une espèce de cave éclairée par une lampe posée sur cette table chargée de papiers et de manuscrits qu’Andrée avait vus.

Dans l’ombre et couché sur une espèce de grabat, Gilbert aperçut son fils, qui l’appelait, les bras tendus. Si puissante que fut la force de Gilbert sur lui-même, l’amour paternel l’emporta sur le décorum philosophique, et il s’élança vers l’enfant, qu’il pressa contre son cœur, tout en ayant soin de ne pas froisser son bras saignant ni sa poitrine endolorie.


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Puis, lorsque dans un long baiser paternel, lorsque par ce doux murmure de deux bouches qui se cherchent ils se furent tout dit sans prononcer une parole, Gilbert se retourna vers son hôte qu’il avait à peine entrevu.

Il se tenait debout, les jambes écartées, une main appuyée sur la table, l’autre sur la hanche ; éclairé par la lumière de la lampe dont il avait enlevé l’abat-jour pour mieux jouir de la scène qui se passait sous ses yeux :

— Regarde, Albertine, dit-il, et remercie avec moi le hasard qui m’a permis de rendre ce service à l’un de mes frères.

Au moment où le chirurgien prononçait ces paroles, quelque peu emphatiques, Gilbert se retournait, comme nous l’avons dit, et jetait un premier regard sur l’être informe qu’il avait devant les yeux.

C’était quelque chose de jaune et de vert avec des yeux gris qui lui sortaient de la tête, un de ces paysans poursuivis par la colère de Latone, et qui, en train d’accomplir leur métamorphose, ne sont déjà plus hommes, mais ne sont pas encore crapauds.

Gilbert frissonna malgré lui ; il lui semblait comme dans un rêve hideux, comme à travers un voile de sang, avoir déjà vu cet homme.

Il se rapprocha de Sébastien et le pressa plus tendrement encore contre lui.

Cependant Gilbert triompha de ce premier mouvement, et allant à l’homme étrange qu’Andrée avait vu dans son sommeil magnétique et qui l’avait si fort épouvantée :

— Monsieur, dit-il, recevez tous les remerciements d’un père à qui vous avez conservé son fils, ils sont sincères et partent du fond du cœur. — Monsieur, répondit le chirurgien, je n’ai fait que le devoir qui m’était à la fois inspiré par mon cœur et recommandé par la science. Je suis homme, et, comme dit Térence, rien de ce qui est humain ne m’est étranger ; d’ailleurs j’ai le cœur tendre, et je ne puis voir souffrir un insecte, et par conséquent et à bien plus forte raison mon semblable. — Aurais-je l’honneur de savoir à quel respectable philanthrope j’ai l’honneur de parler ? — Vous ne me connaissez pas, confrère ? dit le chirurgien en riant d’un rire qu’il voulait rendre bienveillant et qui n’était que hideux, eh bien ! moi, je vous connais : vous êtes le docteur Gilbert, l’ami de Washington et de Lafayette ; il appuya d’une façon étrange sur ce dernier nom ; l’homme de l’Amérique et de la France, l’homme utopiste qui a fait sur la royauté constitutionnelle de magnifiques mémoires que vous avez adressés d’Amérique à sa majesté Louis XVI mémoires dont sa majesté Louis XVI vous a récompensé en vous envoyant à la Bastille au moment où vous touchiez le sol de la France : vous avez voulu le sauver en lui déblayant d’avance le chemin de l’avenir, il vous a ouvert celui d’une prison.

Et cette fois le chirurgien se mit à rire de nouveau, mais d’un rire terrible et menaçant.

— Si vous me connaissez, Monsieur, raison de plus pour que j’insiste sur ma demande, et que j’aie l’honneur de faire votre connaissance à mon tour. — Oh ! il y a longtemps que nous avons fait connaissance, Monsieur, dit le chirurgien, il y a vingt ans, et cela dans une nuit terrible, dans la nuit du 30 mai 1770, vous aviez l’âge de cet enfant ; vous me fûtes apporté comme lui, blessé, mourant, écrasé ; vous me fûtes apporté par mon maître, Rousseau, et je vous saignai sur une table, tout entouré de cadavres et de membres coupés. Oh ! dans cette nuit terrible, et c’est un bon souvenir pour moi, j’ai, grâce au fer, qui sait jusqu’où il faut entrer pour guérir, jusqu’où il faut couper pour cicatriser, j’ai sauvé bien des existences. — Oh ! s’écria Gilbert, alors, Monsieur, vous êtes Jean-Paul Marat, et malgré lui il recula d’un pas. — Tu le vois, Albertine, dit Marat, mon nom fait son effet.

Et il éclata dans un rire sinistre.

— Mais, reprit vivement Gilbert, pourquoi ici, pourquoi dans cette cave, pourquoi éclairé par cette lampe fumeuse ? Je vous croyais médecin de monsieur le comte d’Artois ? — Vétérinaire de ses écuries, vous voulez dire ? répondit Marat, mais le prince a émigré ; plus de prince plus d’écuries, plus d’écuries plus de vétérinaire ; d’ailleurs j’avais donné ma démission.

Et le nain se redressa de toute la hauteur de sa petite taille.

— Mais enfin, dit Gilbert, pourquoi ici dans ce trou, dans cette cave ? — Pourquoi, monsieur le philosophe ? parce que je suis patriote, parce que je suis pour dénoncer les ambitieux, parce que Bailly me craint, parce que Necker m’exècre, parce que Lafayette me traque, parce qu’il me fait traquer par sa garde nationale, parce qu’il a mis ma tête à prix, l’ambitieux dictateur ; mais je le brave du fond de mon caveau, je le poursuis, je le dénonce, le dictateur ; vous savez ce qu’il vient de faire ? — Non, fit vivement Gilbert. — Il vient de faire fabriquer au faubourg Saint-Antoine quinze mille tabatières avec son portrait ; il y a là-dessous quelque chose, à ce que je crois, hein ? Aussi je prie les bons citoyens de les briser quand ils pourront se les procurer, ils y trouveront le mot du grand complot royaliste ; car, vous ne l’ignorez pas, tandis que le pauvre Louis XVI pleure à chaudes larmes les sottises que lui fait faire l’Autrichienne, Lafayette conspire avec la reine. — Avec la reine ? répéta Gilbert, pensif. — Oui, avec la reine ; vous ne direz point qu’elle ne conspire pas celle-là, elle a distribué ces jours derniers tant de cocardes blanches, que le ruban blanc en a enchéri de trois sous l’aune ; la chose est sûre, je le tiens d’une des filles de la Bertin, la marchande de modes de la reine, son premier ministre, celle qui dit : j’ai travaillé ce matin avec Sa Majesté. — Et où dénoncez-vous tout cela ? demanda Gilbert. — Dans mon journal, dans le journal que je viens de fonder et dont j’ai déjà fait paraître vingt numéros ; dans l’Ami du Peuple ou le publiciste parisien, journal politique et impartial. Pour payer le papier et l’impression des premiers numéros, tenez, regardez derrière vous, j’ai vendu jusqu’aux draps et aux couvertures du lit où votre fils est couché.

Gilbert se retourna et vit qu’en effet le petit Sébastien était étendu sur le coutil éraillé d’un matelas absolument nu, où, rassuré par la présence de son père, il venait de s’endormir, vaincu par la douleur et la fatigue.

Le docteur s’approcha de lui pour s’assurer si ce sommeil n’était pas un évanouissement ; mais rassuré par sa respiration douce et égale, il revint à cet homme qui, sans qu’il pût s’en défendre, lui inspirait à peu près le même intérêt de curiosité que lui eût inspiré un animal sauvage, un tigre ou une hyène.

— Et quels sont vos collaborateurs dans cet ouvrage gigantesque ? — Mes collaborateurs, dit Marat, ah ! ah ! ah ! ce sont les dindons qui vont par troupes : l’aigle marche seul. Mes collaborateurs, les voilà.

Marat montra sa tête et sa main.

— Voyez-vous cette table ? continua-t-il, c’est l’atelier où Vulcain, la comparaison est bien trouvée, n’est-ce pas ? où Vulcain forge la foudre. Chaque nuit j’écris huit pages in-octavo qu’on, vend le matin ; huit pages, souvent cela ne me suffit pas et je double la livraison. Seize pages, c’est trop peu encore parfois ; ce que j’ai commencé en gros caractère, presque toujours je l’achève en petit. Les autres journalistes paraissent par intervalles, se relaient, se font aider, moi pas. L’Ami du Peuple, vous pouvez voir, la copie est là, l’Ami du Peuple est tout entier de la même main ; aussi ce n’est pas simplement un journal, non, c’est un homme, non, c’est une personnalité, non, c’est moi ! — Mais, demanda Gilbert, comment suffisez-vous à ce travail énorme ? — Ah ! voilà, voilà le secret de la nature : c’est un pacte entre la mort et moi ; je lui donne dix ans de ma vie, et elle m’accorde des jours qui n’ont pas besoin de repos, des nuits qui n’ont pas besoin de sommeil.

J’écris : j’écris la nuit, j’écris le jour ; la police de Lafayette me force de vivre caché, enfermé, elle me livre corps et âme au travail, elle double mon activité ; cette vie m’a pesé d’abord, aujourd’hui elle me plaît. Il me plaît de voir le monde misérable à travers le jour étroit et oblique de ma cave, par ce soupirail humide et sombre. Du fond de ma nuit je règne sur le monde des vivants ; je juge sans appel la science et la politique ; d’une main je démolis Newton, Francklin, Laplace, Monge, Lavoisier, de l’autre j’ébranle Bailly, Necker, Lafayette ; je renverserai tout cela ; oui, comme Samson a renversé le temple, et sous les débris qui m’écraseront peut-être moi-même, j’ensevelirai la royauté.

Gilbert frissonna malgré lui, cet homme lui répétait dans une cave et sous les haillons de la misère à peu près ce que Cagliostro, sous ses habits brodés, lui avait dit dans un palais.

— Mais, dit-il, pourquoi, populaire comme vous l’êtes, n’avez-vous pas essayé de vous faire nommer à l’Assemblée nationale ? — Parce que le jour n’est pas encore venu, dit Marat.

Puis exprimant un regret.

— Oh ! si j’étais tribun du peuple, ajouta-t-il presque aussitôt, si j’étais soutenu par quelques milliers d’hommes déterminés, je réponds que sous six semaines la constitution serait parfaite, que la machine politique marcherait au mieux, qu’aucun fripon n’oserait la déranger, que la nation serait libre et heureuse ; qu’en moins d’une année elle redeviendrait florissante et redoutable, et qu’elle resterait ainsi tant que je vivrais.

Et la vaniteuse créature se transformait sous le regard de Gilbert, son œil s’infiltrait de sang, sa peau jaune luisait de sueur ; il était grand de sa hideur, comme un autre est grand de sa beauté.

— Oui, mais, continua-t-il, reprenant sa pensée où l’enthousiasme l’avait interrompue, oui, mais je ne suis pas tribun, mais je n’ai pas ces quelques milliers d’hommes dont j’aurais besoin. Non, mais je suis journaliste, non, mais j’ai mon écritoire, mon papier, mes plumes ; non, mais j’ai mes abonnés, j’ai mes lecteurs pour qui je suis un oracle, un prophète, un devin ; j’ai mon peuple dont je suis l’ami et que je mène tout tremblant de trahison en trahison, de découverte en découverte, d’épouvante en épouvante. Dans le premier numéro de l’Ami du Peuple je dénonçai les aristocrates, je disais qu’il y avait six cents coupables en France, que six cents bouts de corde suffiraient. Ah ! ah ! ah ! je me trompais un peu il y a un mois ; les 5 et 6 octobre ont eu lieu et m’ont un peu éclairci la vue ; aussi ce n’est pas six cents coupables qu’il faut juger, c’est dix mille, c’est vingt mille aristocrates qu’il faut pendre.

Gilbert sourit ; la fureur arrivée à ce point lui paraissait de la folie.

— Prenez garde ! dit-il, il n’y aura point en France assez de chanvre pour ce que vous voulez faire, et les cordes vont devenir hors de prix. — Aussi, dit Marat, trouvera-t-on, je l’espère, des moyens nouveaux et plus expéditifs. Savez-vous qui j’attends, ce soir ? qui, d’ici à dix minutes, va frapper à cette porte ? — Non, Monsieur. — Eh bien ! j’attends un de vos confrères, un membre de l’Assemblée nationale que vous connaissez : le citoyen Guillotin. — Oui, dit Gilbert ; celui qui a proposé aux députés de se réunir au Jeu de Paume, lorsqu’on les a chassés de ta salle des séances. Un homme fort savant. — Eh bien ! savez-vous ce qu’il vient de trouver, le citoyen Guillotin ? Il vient de trouver une machine merveilleuse, une machine qui tue sans faire souffrir ; car il faut que la mort soit une punition et non une souffrance ; il vient de trouver cette machine-là, et un de ces matins nous l’essayons.

Gilbert frissonna ; c’était la seconde fois que cet homme, dans sa cave, lui rappelait Cagliostro. Cette machine, c’était sans doute la même dont Cagliostro lui avait parlé.