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Mémoires d'un médecin. La Comtesse de CharnyChapitre 80 / 82

LXXXIV. — LA ROUTE

Nous avons vu partir au grand trot de quatre vigoureux chevaux de poste la voiture qui emmenait le roi et sa famille. Suivons-les sur la route dans tous les détails du voyage, comme nous les avons suivis dans tous les détails de leur fuite. L’événement est si grand et a exercé une influence si fatale sur leur destinée, que le moindre accident de cette route nous semble digne de curiosité ou d’intérêt.

Le jour vint vers trois heures du matin ; la voiture relayait à Meaux. Le roi eut faim, et l’on commença d’entamer les provisions ; ces provisions étaient un morceau de veau froid, qu’avait fait placer, avec du pain et quatre bouteilles de vin de Champagne non mousseux, le comte de Charny dans la cantine de la voiture.

Comme on n’avait ni couteaux ni fourchettes, le roi appela Jean.

Jean, on se le rappelle, était le nom de voyage de monsieur de Malden.

Monsieur de Malden s’approcha.

— Jean, dit le roi, prêtez-nous votre couteau de chasse, que je puisse découper ce veau.

Jean tira son couteau de chasse du fourreau, et le présenta au roi. Pendant ce temps, la reine se penchait hors de la voiture et regardait en arrière, sans doute pour voir si Charny ne venait pas.

— Voulez-vous prendre quelque chose, monsieur de Malden ? dit à demi voix le roi. — Non, sire, répondit monsieur de Malden aussi à voix basse, je n’ai encore besoin de rien. — Que ni vous ni vos compagnons ne se gênent, dit le roi.

Puis, se retournant vers la reine qui regardait-toujours par la portière.

— A quoi pensez-vous donc, Madame ? dit-il. — Moi ? dit la reine en essayant de sourire, je pense à monsieur de Lafayette... Probablement qu’à cette heure-ci il n’est pas à son aise !

Puis, à monsieur de Valory, qui à son tour s’approchait de la portière :

— François, dit-elle, il me semble que tout va bien, et que nous serions déjà arrêtés si nous eussions dû l’être... On ne se sera point aperçu de notre départ. — C’est plus que probable, Madame, répondit monsieur de Valory, car je ne remarque nulle part ni mouvement ni suspicion... Allons, allons, courage, Madame ! tout va bien ! — En route ! cria le postillon.

Messieurs de Malden et de Valory remontèrent sur leur siége, et la voiture continua son chemin.

Vers huit heures du matin, on arriva au bas d’une longue montée ; il y avait, à droite et à gauche de cette montée, un joli bois où les oiseaux chantaient, et que les premiers rayons du soleil d’un des plus beaux jours de juin perçaient comme des flèches d’or.

Le postillon mit les chevaux au pas.

Les deux gardes sautèrent à bas du siége.

— Jean, dit le roi, faites arrêter la voiture, et ouvrez-nous la portière... Je voudrais marcher, et je crois que les enfants et la reine ne seront pas fâchés non plus de faire cette petite traite à pied.

Monsieur de Malden fit un signe ; le postillon arrêta. La portière s’ouvrit : le roi, la reine, madame Élisabeth et les deux enfants descendirent. Madame de Tourzel seule resta, étant trop souffrante pour descendre.

A l’instant même toute la petite colonie royale se répandit par le chemin : le dauphin se mit à courir après des papillons, madame Royale à cueillir des fleurs.

Madame Élisabeth prit le bras du roi ; la reine marcha seule.

A voir cette famille éparpillée ainsi sur le chemin, ces beaux enfants jouant et courant, cette sœur appuyée au bras de son frère et lui souriant, cette belle femme pensive et regardant en arrière, tout cela éclairé par un beau et matinal soleil de juin projetant l’ombre transparente de la forêt jusqu’au milieu de la route, on eût dit une joyeuse famille regagnant son château pour y reprendre le cours de sa vie paisible et régulière, et non un roi et une reine de France fuyant un trône vers lequel on ne devait les ramener que pour les conduire jusqu’à l’échafaud.

Il est vrai qu’un incident devait bientôt apporter, dans ce calme et serein tableau, le trouble des différentes passions dormant au fond des cœurs des divers personnages de cette histoire.

Tout à coup la reine s’arrêta, comme si ses pieds eussent pris racine dans la terre.

Un cavalier apparaissait à un quart de lieue à peu près, enveloppé dans le nuage de poussière que soulevait le galop de son cheval.

Marie-Antoinette n’osa pas dire : C’est le comte de Charny !

Mais un cri s’échappa de sa poitrine.

— Ah ! des nouvelles de Paris ! dit-elle.

Tout le monde se retourna, excepté le dauphin ; l’insoucieux enfant venait d’attraper le papillon après lequel il courait : peu lui importait les nouvelles de Paris !

Le roi, un peu myope, tira une petite lorgnette de sa poche.

— Eh ! dit-il, c’est, je crois, monsieur de Charny. — Oui, sire, dit la reine, c’est lui. — Continuons, continuons de monter, dit le roi ; il nous rejoindra toujours, et nous n’avons pas de temps à perdre.

La reine n’osa point dire que, sans doute, les nouvelles qu’apportait monsieur de Charny valaient la peine d’être attendues.

Au reste, c’était un retard de quelques secondes seulement : le cavalier arrivait de toute la vitesse de son cheval.

Lui-même, de son côté, et à mesure qu’il approchait, regardait avec une grande attention, et paraissait ne pas comprendre pourquoi la gigantesque voiture avait répandu ses voyageurs sur le grand chemin.

Enfin il les rejoignit au moment où la voiture atteignait le sommet de la montagne et faisait halte à ce sommet.

C’était bien monsieur de Charny, comme l’avaient deviné le cœur de la reine et les yeux du roi.

Il était vêtu d’une petite redingote verte à collet flottant, d’un chapeau à large ganse et à boucle d’acier, d’un gilet blanc, d’une culotte de peau collante et de grandes bottes militaires montant jusqu’au-dessus du genou.

Son teint, ordinairement d’un blanc mat, était animé par la course, et les étincelles de la flamme qui rougissait son visage jaillissaient de ses prunelles.

Il y avait quelque chose d’un vainqueur dans son souffle puissant et dans sa narine dilatée.

Jamais la reine ne l’avait vu si beau !

Elle poussa un profond soupir.

Lui, sauta à bas de son cheval et s’inclina devant le roi.

Puis, se retournant, il salua la reine.

Tout le monde se groupa autour de lui, excepté les deux gardes, qui demeurèrent éloignés par discrétion.

— Approchez, Messieurs, approchez, dit le roi ; les nouvelles que nous apporte monsieur de Charny regardent tout le monde. — D’abord, sire, tout va bien, dit Charny, et, à deux heures du matin encore, nul ne soupçonnait votre fuite.

Chacun respira.

Puis les questions se multiplièrent.

Charny raconta comment il était rentré à Paris ; comment il avait rencontré, rue de l’Échelle, la patrouille de patriotes ; comment il avait été interrogé par elle, et comment il l’avait laissée convaincue que le roi était couché et dormait.

Puis il dit comment, une fois dans l’intérieur des Tuileries, calmes comme aux jours ordinaires, il était monté à sa chambre, avait changé de costume, était redescendu par les corridors du roi, et s’était ainsi assuré que nul ne se doutait de la fuite de la famille royale ; pas même monsieur de Gouvion, qui, voyant que cette ligne de sentinelles qu’il avait établie autour des appartements du roi ne servait à rien, l’avait brisée, et avait renvoyé chez eux officiers et chefs de bataillon.

Alors monsieur de Charny avait repris son cheval, qu’il avait fait tenir dans la cour par un des domestiques de ville, et, pensant qu’il aurait grand’peine à se faire donner à pareille heure un bidet à la poste de Paris, il était reparti pour Bondy sur le même cheval ; ce malheureux cheval était arrivé à peu près fourbu, mais enfin il était arrivé ; c’était tout ce qu’il fallait.

Là, le comte avait pris un cheval frais, et il avait continué son chemin.

Du reste, rien d’inquiétant sur la route parcourue.

La reine trouva moyen de tendre la main à Charny ; de si bonnes nouvelles apportées valaient bien une pareille faveur.

Charny baisa respectueusement la main de la reine.

On remonta en voiture ; la voiture partit ; Charny galopa à la portière.

A la prochaine poste, on trouva les chevaux préparés, moins le cheval de selle de Charny.

Isidore n’avait pu commander ce cheval de selle, ne sachant pas que son frère en eût besoin.

Il y eut donc un retard pour ce cheval de selle ; la voiture repartit. Cinq minutes après, Charny était en selle.

D’ailleurs il était convenu qu’il suivrait la voiture, et non qu’il l’escorterait.

Seulement, il la suivait d’assez près pour que la reine, en passant sa tête par la portière, l’aperçut, et pour qu’à chaque relai il arrivât de manière à avoir le temps d’échanger quelques paroles avec les illustres voyageurs.

Charny venait de relayer à Montmirail ; il croyait que la voiture avait un quart d’heure d’avance sur lui, quand tout à coup, au détour d’une rue, son cheval donne du nez contre la voiture arrêtée et contre les deux gardes, qui essaient de raccommoder un trait.

Le comte saute à bas de son cheval, passe la tête par la portière pour recommander au roi de se cacher, et à la reine de ne pas être inquiète. Puis il ouvre une espèce de coffre où sont placés d’avance tous les outils ou tous les objets qu’un, accident quelconque rend nécessaires.

On y trouve une paire de traits ; on en prend un par lequel on remplace le trait cassé.

Les deux gardes profitent de ce temps d’arrêt pour demander leurs armes ; mais le roi s’oppose formellement à ce qu’on les leur remette. On lui objecte le cas où la voiture serait arrêtée ; mais il répond que, dans aucun cas, il ne veut que le sang coule pour lui.

Enfin, le trait est raccommodé, le coffre refermé ; les deux gardes remontent sur le siége, Charny se remet en selle, et la voiture part.

Seulement, on a perdu plus d’une demi-heure, et, cela, quand chaque minute perdue est une perte irréparable !

A deux heures, on arriva à Châlons.

— Si nous arrivons à Châlons sans être arrêtés, avait dit le roi, tout ira bien !

On était arrivé à Châlons sans être arrêté, et l’on relayait.

Le roi s’était montré un instant. Au milieu des groupes formés autour de la voiture, deux hommes l’avaient regardé avec une attention soutenue.

Tout à coup un de ces deux hommes s’éloigne et disparaît.

L’autre s’approche.

— Sire, dit-il à demi voix, ne vous montrez pas ainsi, ou vous vous perdrez !

Alors, s’adressant aux postillons :

— Allons donc, paresseux ! dit-il ; est-ce que c’est comme cela qu’on sert de braves voyageurs qui paient trente sous de guides ?

Et il se mit lui-même à l’ouvrage aidant les postillons.

C’était le maître de poste.

Enfin, les chevaux sont attelés, les postillons en selle ; le premier postillon veut enlever ses chevaux.

Tous deux s’abattent.

Les chevaux se relèvent sous les coups de fouet ; on veut lancer la voiture, les deux chevaux du second postillon s’abattent à leur tour.

Le postillon est pris sous son cheval.

Charny, qui attend, s’élance, tire le postillon à lui, et le dégage de dessous son cheval, où il laisse ses bottes fortes.

— Oh ! Monsieur, s’écrie Charny s’adressant au maître de poste, dont il ignore le dévouement, quels chevaux nous avez-vous donnés là ! — Les meilleurs de l’écurie, répond celui-ci. Seulement, les chevaux sont tellement embarrassés dans les traits, que plus ils essaient de se relever, plus ils s’engagent.

Charny se jette sur les traits.

— Allons, dit-il, dételons et rattelons... nous aurons plus tôt fait !

Le maître de poste se remet à la besogne en pleurant de désespoir.

Pendant ce temps, l’homme qui s’est éloigné et qui a disparu court chez le maire ; il lui annonce qu’en ce moment le roi et toute la famille royale relaient à la poste, et il lui demande un ordre pour les arrêter.

Par bonheur, le maire est peu républicain ou ne se soucie pas de prendre sur lui une pareille responsabilité. Au lieu de s’assurer du fait, il demande à son tour toutes sortes d’explications, nie que la chose puisse être vraie, et enfin, poussé à bout, arrive à l’hôtel de la poste au moment où la voiture disparaît au tournant de la rue. On a perdu plus de vingt minutes !

L’alarme est dans la voiture royale : ces chevaux s’abattant les uns après les autres sans aucune raison de s’abattre rappellent à la reine ces bougies s’éteignant toutes seules.

Cependant, en sortant des portes de la ville, le roi, la reine et madame Élisabeth dirent ensemble :

— Nous sommes sauvés !

Mais, cent pas plus loin, un homme s’élance, passe sa tête par la portière, et crie aux illustres voyageurs :

— Vos mesures sont mal prises, vous serez arrêtés !

La reine pousse un cri ; l’homme se jette de côté, et disparaît dans un petit bois.

Heureusement, on n’est plus qu’à quatre lieues de Pont-de-Sommevelle, où l’on trouvera monsieur de Choiseul et ses quarante hussards.

Seulement, il est trois heures de l’après-midi, et l’on est en retard de près de quatre heures !...