Le jour se levait triste et morne, quand Lecoq et son
vieux collègue jugèrent leur information complète.
Il n’y avait plus dans le cabaret un pouce carré qui
n’eût été exploré, scrupuleusement examiné, étudié pour
ainsi dire à la loupe.
Restait à rédiger le rapport.
Le jeune policier s’assit devant une table et commença
par esquisser le plan du théâtre du meurtre, plan dont la
légende explicative devait aider singulièrement à l’intelligence
de son récit:
A. — Point d’où la ronde commandée par l’inspecteur du service de la sûreté, Gévrol, entendit les cris des victimes. xx(La distance de ce point au cabaret dit la Poivrière n’est que de 123 mètres, ce qui donne à supposer que ces cris étaient les premiers, que, par conséquent, le combat commençait seulement.)
B. — Fenêtre fermée par des volets pleins, dont les ouvertures permirent à l’un des agents d’apercevoir la scène de l’intérieur.
C. — Porte enfoncée par l’inspecteur de la sûreté, Gévrol.
D. — Escalier sur lequel était assise, pleurant, la veuve Chupin, arrêtée provisoirement. xx(C’est sur la troisième marche de cet escalier, que le tablier de la veuve Chupin fut plus tard retrouvé, les poches retournées.)
F. — Cheminée.
H. H. H. — Tables. xx(Les empreintes d’un saladier et de cinq verres ont été constatées sur celle qui se trouve entre les points F. et B.)
T. — Porte communiquant avec l’arrière-salle du cabaret, devant laquelle le meurtrier armé se tenait debout.
K. — Seconde porte du cabaret, ouvrant sur le jardin, et par où pénétra celui des agents qui eut l’idée de couper la retraite du meurtrier.
L. — Portillon du jardinet, donnant sur les terrains vagues.
M. M. M. — Empreintes de pas sur la neige, relevées par les agents restés à la Poivrière, après le départ de l’inspecteur Gévrol.
Ainsi, dans cette notice explicative, Lecoq n’écrivait
pas une seule fois son nom.
En exposant les choses qu’il avait imaginées ou faites,
il mettait simplement: «un agent…»
Ce n’était pas modestie, mal calcul. À s’effacer à propos,
on gagne un relief plus considérable quand on sort
de l’ombre.
C’était par calcul aussi qu’il plaçait Gévrol en avant.
Cette tactique, un peu bien subtile, mais de bonne
guerre, en somme, devait, pensait-il, appeler l’attention
sur l’agent qui avait su agir quand tout l’effort du chef
s’était borné à enfoncer une porte.
Ce qu’il rédigeait n’était pas un procès-verbal, acte
authentique réservé aux seuls officiers de la police judiciaire,
— c’était un simple rapport admis tout au plus
à titre de renseignement, et cependant il le soignait
comme un jeune général le bulletin de sa première victoire.
Tandis qu’il dessinait et écrivait, le père Absinthe se
penchait au-dessus de son épaule pour voir.
Le plan, particulièrement, émerveillait le bonhomme.
Il lui en était passé beaucoup sous les yeux, mais il s’était
toujours figuré qu’il fallait être ingénieur, architecte,
arpenteur tout au moins, pour exécuter un semblable
travail. Point. Avec un mètre pour prendre quelques
mesures et un bout de planche en guise de règle,
ce conscrit, son collègue, se tirait d’affaire.
Sa considération pour Lecoq s’en augmenta prodigieusement.
Il est vrai que le digne vétéran de la rue de Jérusalem
ne s’était aperçu, ni de l’explosion de la vanité du jeune policier, ni de son retour à une attitude modeste.
Il n’avait vu ni ses inquiétudes, ni ses hésitations, ni les
défauts de sa pénétration.
Après un bon moment, cependant, le père Absinthe
se lassa de regarder courir la plume sur le papier. Il
éprouvait le malaise d’une nuit passée, il se sentait la
tête brûlante et il grelottait.
Puis, les genoux, ainsi qu’il le disait, lui rentraient
dans le corps.
Peut-être aussi, sans en avoir conscience, éprouvait-il
quelque impression de cette salle de cabaret, plus sinistre
aux lueurs blafardes de l’aube.
Toujours est-il qu’il se mit à fureter dans les armoires
et finit par découvrir, ô bonheur!… une bouteille d’eau-de-vie
aux trois quarts pleine. Il eut une seconde d’hésitation,
mais ma foi!… il s’en versa un grand plein verre,
qu’il lampa d’un trait.
— En voulez-vous? demanda-t-il après à son compagnon.
Pour fameuse, non, elle ne l’est pas… Mais c’est
égal, ça dégourdit et ça dissipe.
Lecoq refusa, il n’avait pas besoin d’être dissipé.
Toutes les facultés de son intelligence étaient en jeu. Il
s’agissait qu’à la seule lecture du rapport, le juge d’instruction
dît: «Qu’on m’aille quérir le gaillard qui a rédigé
cela.» Tout son avenir de policier était dans cet
ordre.
Et il s’attachait à être net, bref et précis, à bien indiquer
comment ses soupçons au sujet du meurtrier étaient
venus, avaient grandi, s’étaient confirmés. Il expliquait
par quelle série de déductions il arrivait à établir une
vérité qui, si elle n’était pas la vraie, était au moins une vérité assez probable pour servir de base à une instruction.
Puis, il détaillait les pièces de conviction placées en ce
moment devant lui.
C’étaient les flocons de laine marron recueillis sur le
madrier, la précieuse boucle d’oreille, les clichés des
différentes empreintes du jardin, le tablier aux poches
retournées de la veuve Chupin.
C’était le revolver du meurtrier, dont trois coups
sur cinq étaient encore chargés.
L’arme, bien que sans ornements, était remarquablement
belle et soignée, et sur la crosse elle portait le nom
d’un des premiers armuriers de Londres: Stephen, 14,
Skinner-street.
Lecoq sentait bien qu’en fouillant les victimes il rassemblerait
d’autres indices, très-précieux peut-être, mais
cela il n’osa pas le faire. Il était encore trop petit garçon
pour hasarder une telle démarche. D’ailleurs, il comprenait
que s’il se risquait, Gévrol, furieux de s’être fourvoyé,
ne manquerait pas de crier qu’en dérangeant l’attitude
des corps il avait rendu les constatations des médecins
impossibles.
Il se consola cependant, et il relisait son rapport, modifiant
de ci et de là quelques expressions, lorsque le
père Absinthe, qui était allé fumer une pipe sur le seuil de la porte, l’appela.
— Quoi de nouveau?… répondit Lecoq.
— Voici Gévrol et deux de nos collègues qui ramènent
avec eux le commissaire et deux messieurs bien
mis.
C’était, en effet, le commissaire de police qui arrivait, tout soucieux de ce triple meurtre qui ensanglantait son
arrondissement, mais médiocrement inquiet.
Pourquoi se serait-il ému?
Gévrol, dont l’opinion en pareille matière faisait autorité,
avait pris soin de le rassurer lorsqu’il était allé
l’éveiller.
— Il ne s’agit, lui avait-il dit, que d’une batterie entre
des pratiques à nous, des habitués de la Poivrière. Si
tous ces mauvais gars-là pouvaient s’entre-détruire, nous
serions plus tranquilles.
Il ajoutait que le meurtrier était arrêté, coffré, que
par conséquent cette affaire ne présentait aucun caractère
d’urgence.
De plus, le crime n’avait pas, ne pouvait avoir le vol
pour mobile. C’était énorme. La police en est venue à
s’inquiéter des atteintes à la propriété plus, peut-être,
que des attentats contre les personnes. Et c’est logique,
à une époque où les ruses de la convoitise se substituent
à l’énergie de la passion, où les scélérats audacieux
deviennent rares tandis que les lâches filous pullulent.
Le commissaire ne vit donc pas d’inconvénient à
attendre le jour pour procéder à une enquête sommaire.
Il avait vu le meurtrier, avisé le parquet, et maintenant
il venait, sans trop de hâte, accompagné de deux
médecins délégués par le procureur impérial pour les
constatations médico-légales.
Il amenait aussi un sergent-major de voltigeurs du
53e de ligne, requis par lui, pour reconnaître, s’il y avait
lieu, celui des morts qui portait l’uniforme, et qui, à en croire le chiffre des boutons de sa capote, appartenait
au 53e régiment alors caserné dans les forts.
Moins encore que le commissaire, l’inspecteur de la
sûreté s’inquiétait.
Il allait sifflotant, décrivant des moulinets avec sa
canne qui ne le quitte jamais, se faisant fête de la déconfiture
de ce drôle présomptueux qui avait voulu rester
pour glaner là où il n’avait pas aperçu de moisson.
Aussi, dès qu’il fut à portée de voix, interpella-t-il le
père Absinthe, lequel, après avoir prévenu Lecoq, était
resté sur le seuil de la porte, adossé aux montants, tirant
et renvoyant régulièrement des bouffées de sa pipe, immobile
comme un sphinx fumeur.
— Eh bien!… vieux, cria Gévrol, avez-vous à nous
raconter un bon gros mélodrame, bien noir et bien mystérieux?
— Je n’ai rien à raconter, moi, répondit le bonhomme,
sans retirer la pipe soudée à ses lèvres, je suis trop bête,
c’est connu… Mais monsieur Lecoq pourrait bien vous
apprendre quelque chose sur quoi vous n’avez pas
compté.
Ce titre: Monsieur, dont le vieil agent de la sûreté
gratifiait son camarade, déplut si fort à Gévrol qu’il ne
voulut pas comprendre.
— Qui ça… fit-il, de qui parles-tu?
— De mon collègue, parbleu!… qui est en train de
finir son rapport, de monsieur Lecoq, enfin.
Sans malice, assurément, le bonhomme venait d’être
le parrain du jeune policier. De ce jour, pour ses ennemis
aussi bien que pour ses amis, il devint et resta Monsieur
Lecoq. Monsieur, en toutes lettres.
— Ah! ah!… fit l’inspecteur, qui visiblement avait la
puce à l’oreille. Ah!… il a découvert…
— Le pot aux roses que les autres n’avaient pas flairé…
oui, Général, c’est cela même.
Par cette seule phrase, le père Absinthe se faisait un
ennemi de son chef. Mais Lecoq l’avait séduit. Il était
du parti de Lecoq, lui, envers et contre tous, il était résolu
à s’attacher à lui, à partager sa fortune mauvaise
ou bonne.
— On verra bien! murmura l’inspecteur, qui à part
soi se promettait de surveiller ce garçon, qu’un succès
pouvait poser en rival.
Il n’ajouta rien de plus. Le groupe qu’il précédait arrivait,
et il s’effaça pour livrer passage au commissaire
de police.
Ce n’était pas un débutant, ce commissaire. Il avait
été officier de paix au quartier du Faubourg du Temple
aux beaux jours de l’Épi-Scié et des Quatre-Billards,
et cependant il ne put maîtriser un mouvement d’horreur
en pénétrant dans la salle de la Poivrière.
Le sergent-major du 53e, qui le suivait, un vieux
brave médaillé et chevronné, fut plus impressionné encore.
Il devint aussi pâle que les cadavres qui étaient là,
à terre, et fut obligé de s’appuyer à la muraille.
Seuls les deux médecins furent stoïques.
Lecoq s’était levé, son rapport à la main; il avait salué,
et, prenant une attitude respectueuse, il attendait
qu’on l’interrogeât.
— Vous avez dû passer une nuit affreuse, dit le commissaire
avec bonté, et sans utilité pour la justice, car
toutes les investigations étaient superflues…
— Je crois pourtant, répondit le jeune policier, tout
cuirassé de diplomatie, que je n’ai pas perdu mon temps.
Je tenais à me conformer aux instructions de mon chef,
j’ai cherché et j’ai trouvé bien des choses… J’ai acquis,
par exemple, la certitude que le meurtrier avait un ami,
sinon un complice, dont je pourrais presque donner le
signalement… Il doit être d’un certain âge, et porter, si
je ne me trompe, une casquette à coiffe molle et un paletot
de drap marron moutonneux; quant à ses bottes…
— Tonnerre!… exclama Gévrol, et moi qui…
Il s’arrêta court, en homme dont l’instinct a devancé
la réflexion, et qui voudrait bien pouvoir reprendre ses
paroles.
— Et vous qui?… interrogea le commissaire. Que
voulez-vous dire?
Furieux, mais trop avancé pour reculer, l’inspecteur
de la sûreté s’exécuta.
— Voici la chose, dit-il. Ce matin, il y a une heure,
pendant que je vous attendais, monsieur le commissaire,
devant le poste de la barrière d’Italie, où est consigné
le meurtrier, je vis venir de loin un individu dont le signalement
n’est pas sans analogie avec celui que nous
donne Lecoq. Cet homme me parut abominablement
ivre, il chancelait, il trébuchait, il battait les murailles…
Il essaya de traverser la chaussée, pourtant, mais parvenu
au milieu, il se coucha en travers, dans une position
telle qu’il ne pouvait manquer d’être écrasé.
Lecoq détourna la tête, il ne voulait pas qu’on lût
dans ses yeux qu’il comprenait.
— Voyant cela, poursuivit Gévrol, j’appelai deux sergents de ville, et je les priai de venir m’aider à faire lever
ce malheureux. Nous allons à lui, déjà il paraissait
endormi, nous le secouons, il se dresse sur son séant,
nous lui disons qu’il ne peut rester là…, mais voilà
qu’aussitôt il paraît pris d’une colère furieuse, il nous
injurie, il nous menace, il essaye de nous frapper… Et
ma foi!… nous le conduisons au poste, pour qu’il cuve
du moins son vin en sûreté.
— Et vous l’avez enfermé avec le meurtrier? demanda
Lecoq.
— Naturellement… Tu sais bien qu’au poste de la
barrière d’Italie il n’y a que deux violons, un pour les
hommes, l’autre pour les femmes; par conséquent…
Le commissaire réfléchissait.
— Ah!… voilà qui est fâcheux, murmura-t-il… et pas
de remède.
— Pardon!… il en est un, objecta Gévrol. Je puis envoyer
un de mes hommes jusqu’au poste, avec ordre de
retenir le faux ivrogne…
D’un geste, le jeune policier osa l’interrompre.
— Peine perdue, prononça-t-il froidement. Si cet individu
est le complice, il s’est dégrisé, soyez tranquille,
et à cette heure il est loin.
— Alors… que faire? demanda l’inspecteur de son air
le plus ironique. Peut-on connaître l’avis de… monsieur
Lecoq?
— Je pense que le hasard nous offrait une occasion
superbe, que nous n’avons pas su la saisir et que le plus
court est d’en faire notre deuil et d’attendre qu’elle se
représente.
Malgré tout, Gévrol s’entêta à dépêcher un de ses hommes, et dès qu’il se fut éloigné, Lecoq dut commencer
la lecture de son rapport.
Il le débitait rapidement, évitant de mettre en relief
les circonstances décisives, réservant pour l’instruction
sa pensée intime, mais si forte était la logique de ses déductions,
qu’à tout moment il était interrompu par les
approbations du commissaire et les «très-bien!» des
médecins.
Seul, Gévrol qui représentait l’opposition, haussait
les épaules à se démancher le cou, tout en verdissant de
jalousie.
Le rapport terminé:
— Je crois, jeune homme, dit le commissaire à Lecoq,
que seul en cette affaire vous avez vu juste… Je me suis
trompé. Mais vos explications me font voir d’un tout
autre œil l’attitude du meurtrier pendant que je l’interrogeais,
il n’y a qu’un moment. C’est qu’il a refusé,
oh!… obstinément, de me répondre… Il n’a même pas
consenti à me dire son nom…
Il se tut un moment, rassemblant dans sa mémoire
toutes les circonstances du passé, et d’un ton pensif il
ajouta:
— Nous sommes, je le jurerais, en présence d’un de
ces crimes mystérieux dont les mobiles échappent à la
perspicacité humaine… d’une de ces ténébreuses affaires
dont la justice n’a jamais le fin mot…
Lecoq dissimulait un fin sourire.
— Oh! pensait-il, nous verrons bien!…
VIII
Le jour se levait triste et morne, quand Lecoq et son
vieux collègue jugèrent leur information complète.
Il n’y avait plus dans le cabaret un pouce carré qui
n’eût été exploré, scrupuleusement examiné, étudié pour
ainsi dire à la loupe.
Restait à rédiger le rapport.
Le jeune policier s’assit devant une table et commença
par esquisser le plan du théâtre du meurtre, plan dont la
légende explicative devait aider singulièrement à l’intelligence
de son récit:
A. — Point d’où la ronde commandée par l’inspecteur du service de la sûreté, Gévrol, entendit les cris des victimes. xx(La distance de ce point au cabaret dit la Poivrière n’est que de 123 mètres, ce qui donne à supposer que ces cris étaient les premiers, que, par conséquent, le combat commençait seulement.)
B. — Fenêtre fermée par des volets pleins, dont les ouvertures permirent à l’un des agents d’apercevoir la scène de l’intérieur.
C. — Porte enfoncée par l’inspecteur de la sûreté, Gévrol.
D. — Escalier sur lequel était assise, pleurant, la veuve Chupin, arrêtée provisoirement. xx(C’est sur la troisième marche de cet escalier, que le tablier de la veuve Chupin fut plus tard retrouvé, les poches retournées.)
F. — Cheminée.
H. H. H. — Tables. xx(Les empreintes d’un saladier et de cinq verres ont été constatées sur celle qui se trouve entre les points F. et B.)
T. — Porte communiquant avec l’arrière-salle du cabaret, devant laquelle le meurtrier armé se tenait debout.
K. — Seconde porte du cabaret, ouvrant sur le jardin, et par où pénétra celui des agents qui eut l’idée de couper la retraite du meurtrier.
L. — Portillon du jardinet, donnant sur les terrains vagues.
M. M. M. — Empreintes de pas sur la neige, relevées par les agents restés à la Poivrière, après le départ de l’inspecteur Gévrol.
Ainsi, dans cette notice explicative, Lecoq n’écrivait
pas une seule fois son nom.
En exposant les choses qu’il avait imaginées ou faites,
il mettait simplement: «un agent…»
Ce n’était pas modestie, mal calcul. À s’effacer à propos,
on gagne un relief plus considérable quand on sort
de l’ombre.
C’était par calcul aussi qu’il plaçait Gévrol en avant.
Cette tactique, un peu bien subtile, mais de bonne
guerre, en somme, devait, pensait-il, appeler l’attention
sur l’agent qui avait su agir quand tout l’effort du chef
s’était borné à enfoncer une porte.
Ce qu’il rédigeait n’était pas un procès-verbal, acte
authentique réservé aux seuls officiers de la police judiciaire,
— c’était un simple rapport admis tout au plus
à titre de renseignement, et cependant il le soignait
comme un jeune général le bulletin de sa première victoire.
Tandis qu’il dessinait et écrivait, le père Absinthe se
penchait au-dessus de son épaule pour voir.
Le plan, particulièrement, émerveillait le bonhomme.
Il lui en était passé beaucoup sous les yeux, mais il s’était
toujours figuré qu’il fallait être ingénieur, architecte,
arpenteur tout au moins, pour exécuter un semblable
travail. Point. Avec un mètre pour prendre quelques
mesures et un bout de planche en guise de règle,
ce conscrit, son collègue, se tirait d’affaire.
Sa considération pour Lecoq s’en augmenta prodigieusement.
Il est vrai que le digne vétéran de la rue de Jérusalem
ne s’était aperçu, ni de l’explosion de la vanité du jeune policier, ni de son retour à une attitude modeste.
Il n’avait vu ni ses inquiétudes, ni ses hésitations, ni les
défauts de sa pénétration.
Après un bon moment, cependant, le père Absinthe
se lassa de regarder courir la plume sur le papier. Il
éprouvait le malaise d’une nuit passée, il se sentait la
tête brûlante et il grelottait.
Puis, les genoux, ainsi qu’il le disait, lui rentraient
dans le corps.
Peut-être aussi, sans en avoir conscience, éprouvait-il
quelque impression de cette salle de cabaret, plus sinistre
aux lueurs blafardes de l’aube.
Toujours est-il qu’il se mit à fureter dans les armoires
et finit par découvrir, ô bonheur!… une bouteille d’eau-de-vie
aux trois quarts pleine. Il eut une seconde d’hésitation,
mais ma foi!… il s’en versa un grand plein verre,
qu’il lampa d’un trait.
— En voulez-vous? demanda-t-il après à son compagnon.
Pour fameuse, non, elle ne l’est pas… Mais c’est
égal, ça dégourdit et ça dissipe.
Lecoq refusa, il n’avait pas besoin d’être dissipé.
Toutes les facultés de son intelligence étaient en jeu. Il
s’agissait qu’à la seule lecture du rapport, le juge d’instruction
dît: «Qu’on m’aille quérir le gaillard qui a rédigé
cela.» Tout son avenir de policier était dans cet
ordre.
Et il s’attachait à être net, bref et précis, à bien indiquer
comment ses soupçons au sujet du meurtrier étaient
venus, avaient grandi, s’étaient confirmés. Il expliquait
par quelle série de déductions il arrivait à établir une
vérité qui, si elle n’était pas la vraie, était au moins une vérité assez probable pour servir de base à une instruction.
Puis, il détaillait les pièces de conviction placées en ce
moment devant lui.
C’étaient les flocons de laine marron recueillis sur le
madrier, la précieuse boucle d’oreille, les clichés des
différentes empreintes du jardin, le tablier aux poches
retournées de la veuve Chupin.
C’était le revolver du meurtrier, dont trois coups
sur cinq étaient encore chargés.
L’arme, bien que sans ornements, était remarquablement
belle et soignée, et sur la crosse elle portait le nom
d’un des premiers armuriers de Londres: Stephen, 14,
Skinner-street.
Lecoq sentait bien qu’en fouillant les victimes il rassemblerait
d’autres indices, très-précieux peut-être, mais
cela il n’osa pas le faire. Il était encore trop petit garçon
pour hasarder une telle démarche. D’ailleurs, il comprenait
que s’il se risquait, Gévrol, furieux de s’être fourvoyé,
ne manquerait pas de crier qu’en dérangeant l’attitude
des corps il avait rendu les constatations des médecins
impossibles.
Il se consola cependant, et il relisait son rapport, modifiant
de ci et de là quelques expressions, lorsque le
père Absinthe, qui était allé fumer une pipe sur le seuil de la porte, l’appela.
— Quoi de nouveau?… répondit Lecoq.
— Voici Gévrol et deux de nos collègues qui ramènent
avec eux le commissaire et deux messieurs bien
mis.
C’était, en effet, le commissaire de police qui arrivait, tout soucieux de ce triple meurtre qui ensanglantait son
arrondissement, mais médiocrement inquiet.
Pourquoi se serait-il ému?
Gévrol, dont l’opinion en pareille matière faisait autorité,
avait pris soin de le rassurer lorsqu’il était allé
l’éveiller.
— Il ne s’agit, lui avait-il dit, que d’une batterie entre
des pratiques à nous, des habitués de la Poivrière. Si
tous ces mauvais gars-là pouvaient s’entre-détruire, nous
serions plus tranquilles.
Il ajoutait que le meurtrier était arrêté, coffré, que
par conséquent cette affaire ne présentait aucun caractère
d’urgence.
De plus, le crime n’avait pas, ne pouvait avoir le vol
pour mobile. C’était énorme. La police en est venue à
s’inquiéter des atteintes à la propriété plus, peut-être,
que des attentats contre les personnes. Et c’est logique,
à une époque où les ruses de la convoitise se substituent
à l’énergie de la passion, où les scélérats audacieux
deviennent rares tandis que les lâches filous pullulent.
Le commissaire ne vit donc pas d’inconvénient à
attendre le jour pour procéder à une enquête sommaire.
Il avait vu le meurtrier, avisé le parquet, et maintenant
il venait, sans trop de hâte, accompagné de deux
médecins délégués par le procureur impérial pour les
constatations médico-légales.
Il amenait aussi un sergent-major de voltigeurs du
53e de ligne, requis par lui, pour reconnaître, s’il y avait
lieu, celui des morts qui portait l’uniforme, et qui, à en croire le chiffre des boutons de sa capote, appartenait
au 53e régiment alors caserné dans les forts.
Moins encore que le commissaire, l’inspecteur de la
sûreté s’inquiétait.
Il allait sifflotant, décrivant des moulinets avec sa
canne qui ne le quitte jamais, se faisant fête de la déconfiture
de ce drôle présomptueux qui avait voulu rester
pour glaner là où il n’avait pas aperçu de moisson.
Aussi, dès qu’il fut à portée de voix, interpella-t-il le
père Absinthe, lequel, après avoir prévenu Lecoq, était
resté sur le seuil de la porte, adossé aux montants, tirant
et renvoyant régulièrement des bouffées de sa pipe, immobile
comme un sphinx fumeur.
— Eh bien!… vieux, cria Gévrol, avez-vous à nous
raconter un bon gros mélodrame, bien noir et bien mystérieux?
— Je n’ai rien à raconter, moi, répondit le bonhomme,
sans retirer la pipe soudée à ses lèvres, je suis trop bête,
c’est connu… Mais monsieur Lecoq pourrait bien vous
apprendre quelque chose sur quoi vous n’avez pas
compté.
Ce titre: Monsieur, dont le vieil agent de la sûreté
gratifiait son camarade, déplut si fort à Gévrol qu’il ne
voulut pas comprendre.
— Qui ça… fit-il, de qui parles-tu?
— De mon collègue, parbleu!… qui est en train de
finir son rapport, de monsieur Lecoq, enfin.
Sans malice, assurément, le bonhomme venait d’être
le parrain du jeune policier. De ce jour, pour ses ennemis
aussi bien que pour ses amis, il devint et resta Monsieur
Lecoq. Monsieur, en toutes lettres.
— Ah! ah!… fit l’inspecteur, qui visiblement avait la
puce à l’oreille. Ah!… il a découvert…
— Le pot aux roses que les autres n’avaient pas flairé…
oui, Général, c’est cela même.
Par cette seule phrase, le père Absinthe se faisait un
ennemi de son chef. Mais Lecoq l’avait séduit. Il était
du parti de Lecoq, lui, envers et contre tous, il était résolu
à s’attacher à lui, à partager sa fortune mauvaise
ou bonne.
— On verra bien! murmura l’inspecteur, qui à part
soi se promettait de surveiller ce garçon, qu’un succès
pouvait poser en rival.
Il n’ajouta rien de plus. Le groupe qu’il précédait arrivait,
et il s’effaça pour livrer passage au commissaire
de police.
Ce n’était pas un débutant, ce commissaire. Il avait
été officier de paix au quartier du Faubourg du Temple
aux beaux jours de l’Épi-Scié et des Quatre-Billards,
et cependant il ne put maîtriser un mouvement d’horreur
en pénétrant dans la salle de la Poivrière.
Le sergent-major du 53e, qui le suivait, un vieux
brave médaillé et chevronné, fut plus impressionné encore.
Il devint aussi pâle que les cadavres qui étaient là,
à terre, et fut obligé de s’appuyer à la muraille.
Seuls les deux médecins furent stoïques.
Lecoq s’était levé, son rapport à la main; il avait salué,
et, prenant une attitude respectueuse, il attendait
qu’on l’interrogeât.
— Vous avez dû passer une nuit affreuse, dit le commissaire
avec bonté, et sans utilité pour la justice, car
toutes les investigations étaient superflues…
— Je crois pourtant, répondit le jeune policier, tout
cuirassé de diplomatie, que je n’ai pas perdu mon temps.
Je tenais à me conformer aux instructions de mon chef,
j’ai cherché et j’ai trouvé bien des choses… J’ai acquis,
par exemple, la certitude que le meurtrier avait un ami,
sinon un complice, dont je pourrais presque donner le
signalement… Il doit être d’un certain âge, et porter, si
je ne me trompe, une casquette à coiffe molle et un paletot
de drap marron moutonneux; quant à ses bottes…
— Tonnerre!… exclama Gévrol, et moi qui…
Il s’arrêta court, en homme dont l’instinct a devancé
la réflexion, et qui voudrait bien pouvoir reprendre ses
paroles.
— Et vous qui?… interrogea le commissaire. Que
voulez-vous dire?
Furieux, mais trop avancé pour reculer, l’inspecteur
de la sûreté s’exécuta.
— Voici la chose, dit-il. Ce matin, il y a une heure,
pendant que je vous attendais, monsieur le commissaire,
devant le poste de la barrière d’Italie, où est consigné
le meurtrier, je vis venir de loin un individu dont le signalement
n’est pas sans analogie avec celui que nous
donne Lecoq. Cet homme me parut abominablement
ivre, il chancelait, il trébuchait, il battait les murailles…
Il essaya de traverser la chaussée, pourtant, mais parvenu
au milieu, il se coucha en travers, dans une position
telle qu’il ne pouvait manquer d’être écrasé.
Lecoq détourna la tête, il ne voulait pas qu’on lût
dans ses yeux qu’il comprenait.
— Voyant cela, poursuivit Gévrol, j’appelai deux sergents de ville, et je les priai de venir m’aider à faire lever
ce malheureux. Nous allons à lui, déjà il paraissait
endormi, nous le secouons, il se dresse sur son séant,
nous lui disons qu’il ne peut rester là…, mais voilà
qu’aussitôt il paraît pris d’une colère furieuse, il nous
injurie, il nous menace, il essaye de nous frapper… Et
ma foi!… nous le conduisons au poste, pour qu’il cuve
du moins son vin en sûreté.
— Et vous l’avez enfermé avec le meurtrier? demanda
Lecoq.
— Naturellement… Tu sais bien qu’au poste de la
barrière d’Italie il n’y a que deux violons, un pour les
hommes, l’autre pour les femmes; par conséquent…
Le commissaire réfléchissait.
— Ah!… voilà qui est fâcheux, murmura-t-il… et pas
de remède.
— Pardon!… il en est un, objecta Gévrol. Je puis envoyer
un de mes hommes jusqu’au poste, avec ordre de
retenir le faux ivrogne…
D’un geste, le jeune policier osa l’interrompre.
— Peine perdue, prononça-t-il froidement. Si cet individu
est le complice, il s’est dégrisé, soyez tranquille,
et à cette heure il est loin.
— Alors… que faire? demanda l’inspecteur de son air
le plus ironique. Peut-on connaître l’avis de… monsieur
Lecoq?
— Je pense que le hasard nous offrait une occasion
superbe, que nous n’avons pas su la saisir et que le plus
court est d’en faire notre deuil et d’attendre qu’elle se
représente.
Malgré tout, Gévrol s’entêta à dépêcher un de ses hommes, et dès qu’il se fut éloigné, Lecoq dut commencer
la lecture de son rapport.
Il le débitait rapidement, évitant de mettre en relief
les circonstances décisives, réservant pour l’instruction
sa pensée intime, mais si forte était la logique de ses déductions,
qu’à tout moment il était interrompu par les
approbations du commissaire et les «très-bien!» des
médecins.
Seul, Gévrol qui représentait l’opposition, haussait
les épaules à se démancher le cou, tout en verdissant de
jalousie.
Le rapport terminé:
— Je crois, jeune homme, dit le commissaire à Lecoq,
que seul en cette affaire vous avez vu juste… Je me suis
trompé. Mais vos explications me font voir d’un tout
autre œil l’attitude du meurtrier pendant que je l’interrogeais,
il n’y a qu’un moment. C’est qu’il a refusé,
oh!… obstinément, de me répondre… Il n’a même pas
consenti à me dire son nom…
Il se tut un moment, rassemblant dans sa mémoire
toutes les circonstances du passé, et d’un ton pensif il
ajouta:
— Nous sommes, je le jurerais, en présence d’un de
ces crimes mystérieux dont les mobiles échappent à la
perspicacité humaine… d’une de ces ténébreuses affaires
dont la justice n’a jamais le fin mot…