Comment cette idée était-elle venue au père Tabaret?
Voilà ce que Lecoq ne pouvait comprendre.
Qu’il l’eût eue, lui, Lecoq, lorsque son prévenu s’était
pour ainsi dire évanoui, comme un léger brouillard, on
le concevait à la rigueur. Le désespoir enfante les plus
absurdes chimères, et d’ailleurs quelques mots de Couturier
pouvaient servir de prétexte à toutes les suppositions.
Mais le père Tirauclair était de sang-froid, lui… mais
les paroles de Couturier avaient perdu à être rapportées
toute leur valeur…
Le bonhomme ne pouvait pas ne pas remarquer la
mine étonnée du jeune policier, et, dès lors, démêler ses
sentiments était aisé.
— Tu as l’air de tomber des nues, garçon, lui dit-il.
Te figurerais-tu que j’ai parlé au hasard, comme un
étourneau?…
— Non, certes, monsieur, mais…
— Tais-toi! Ta surprise vient de ce que tu ne sais pas
le premier mot de l’histoire contemporaine. Ton éducation, sur ce point, est à faire, et tu la feras, si tu ne veux
pas rester toute ta vie un grossier chasseur de scélérats
comme ton ennemi Gévrol.
— J’avoue que je ne vois pas le rapport…
M. Tabaret ne daigna pas répondre à cette question.
Il se retourna vers le père Absinthe, et du ton le plus
amical:
— Faites-moi donc le plaisir, mon vieux, lui dit-il, de
prendre dans ma bibliothèque, à côté, deux gros in-folio,
intitulés: Biographie générale des hommes du siècle. Ils
sont dans l’armoire de droite.
Le père Absinthe s’empressa d’obéir, et dès qu’il fut
en possession de ses volumes, le père Tabaret se mit à les
feuilleter d’une main fiévreuse non sans annoncer, comme
toujours quand on cherche un mot dans le dictionnaire.
— Esbayron!… bredouillait-il, Escars…, Escayrac…,
Escher…, Escodica… Enfin nous y voici! Escorval!…
Écoute-moi bien, mon fils, et la lumière se fera dans ta
cervelle.
Point n’était besoin de la recommandation. Jamais
les facultés du jeune policier n’avaient été plus tendues.
C’est d’une voix brève, que le bonhomme lut:
Escorval (Louis-Guillaume, baron d’). — Administrateur et homme politique français, né à Montaignac, le 3 décembre 1769, d’une vieille famille de robe. Il achevait ses études à Paris, quand éclata la Révolution. Il en embrassa la cause avec toute l’ardeur de la jeunesse. Mais, épouvanté bientôt des excès qui se commettaient au nom de la liberté, il se rangea du côté de la réaction, conseillé peut-être par Rœderer, qui était un ami de sa famille.
Recommandé au premier Consul par M. de Talleyrand, il débuta dans la carrière administrative par une mission en Suisse, et tant que dura l’Empire, il fut mêlé aux plus importantes négociations.
Dévoué corps et âme à la personne de l’Empereur, il se trouva gravement compromis à la seconde Restauration.
Arrêté lors des troubles de Montaignac sous la double prévention de haute trahison et de complot à l’intérieur, il fut traduit devant une commission militaire et condamné à mort.
Mais il ne fut pas exécuté. Il dut la vie au noble dévouement et à l’héroïque énergie d’un prêtre de ses amis, l’abbé Midon, curé du petit village de Sairmeuse.
Le baron d’Escorval n’a qu’un fils, entré fort jeune dans la magistrature…
Grand fut le désappointement de Lecoq.
— J’entends bien, prononça-t-il, c’est la biographie
du père de notre juge… Seulement, je ne vois pas ce
qu’elle nous apprend.
Un ironique sourire errait sur les lèvres du père Tirauclair.
— Elle nous apprend, répondit-il, que M. d’Escorval
père a été condamné à mort. C’est quelque chose, je
t’assure… Un peu de patience, et tu le reconnaîtras…
Il avait de nouveau feuilleté son dictionnaire; il reprit
sa lecture:
Sairmeuse (Anne-Marie-Victor de Tingry, duc de). — Homme politique et général français, né au château de Sairmeuse, près Montaignac, le 17 janvier 1758. La famille de Sairmeuse est une des plus anciennes et des plus illustres de France. Il ne faut pas toutefois la confondre avec la famille ducale de Sermeuse, dont le nom s’écrit par un e.
Émigré aux premiers mouvements de la Révolution, Anne de
Sairmeuse se distingua par le plus brillant courage à l’armée de
Condé. Quelques années plus tard, il demandait du service à la
Russie, et se battait, disent certains de ses biographes, dans les
rangs russes, lors de la désastreuse retraite de Moscou.
Rentré en France à la suite des Bourbons, il s’acquit une
bruyante célébrité par l’exaltation de ses opinions ultra-royalistes.
Il est vrai qu’il eut le bonheur de rentrer en possession
des immenses domaines de sa famille, et les grades qu’il avait
gagnés à l’étranger lui furent confirmés.
Désigné par le roi pour présider la commission militaire chargée
de poursuivre et de juger les conspirateurs de Montaignac,
il déploya des rigueurs et une partialité que flétriront tous les
partis.
Lecoq s’était dressé l’œil étincelant.
— Sacré tonnerre!… s’écria-t-il, j’y vois clair maintenant.
Le père du duc de Sairmeuse actuel a voulu
faire couper le cou du père de notre M. d’Escorval…
M. Tabaret rayonnait.
— Voilà à quoi sert l’histoire, dit-il. Mais je n’ai pas
fini, garçon; notre duc de Sairmeuse à nous a aussi son
article… Écoute donc encore:
Sairmeuse (Anne-Marie-Martial), — fils du précédent,
est né à Londres en 1791 et a été élevé en Angleterre d’abord,
puis à la cour d’Autriche, près de laquelle il devait plus tard
remplir diverses missions confidentielles.
Héritier des opinions, des préjugés et des rancunes de son père,
il mit au service de son parti la plus haute intelligence et d’admirables
facultés… Mis en avant au moment où les passions politiques
étaient les plus violentes, il eut le courage d’assumer seul
la responsabilité des plus terribles mesures… Obligé de se
retirer des affaires devant l’animadversion générale, il laissa derrière
lui des haines qui ne s’éteindront qu’avec sa vie…
Le bonhomme ferma le volume, et se grimant de
fausse modestie:
— Eh bien!… demanda-t-il, que penses-tu, garçon, de
ma petite méthode d’induction?
Mais l’autre était trop préoccupé pour répondre.
— Je pense, objecta-t-il, que si le duc de Sairmeuse
eût disparu deux mois, le temps de la prévention de Mai,
tout Paris l’eût su, et ainsi…
— Tu rêves!… interrompit le père Tabaret. Avec sa
femme et son valet de chambre pour complices, le duc
s’absentera un an quand il le voudra, et tous ses domestiques
le croiront à l’hôtel…
Le visage contracté du jeune policier disait l’effort de
sa pensée.
— J’admets cela, prononça-t-il enfin, je me résigne à
croire que ce grand seigneur a su jouer le rôle merveilleux
de Mai… Malheureusement, il est une circonstance
qui, seule, renverse tout l’échafaudage de nos suppositions…
— Et laquelle, s’il te plaît!…
— Si l’homme de la Poivrière eût été le duc de Sairmeuse,
il se fût nommé… il eût expliqué comment, attaqué,
il s’était défendu… et son nom seul lui eût ouvert
les portes de la prison. Au lieu de cela, qu’a fait notre
prévenu?… Il a essayé de s’étrangler. Est-ce que jamais
un grand seigneur tel que le duc de Sairmeuse, dont la
vie doit être un enchantement perpétuel, eût songé au
suicide!…
Un sifflement moqueur du père Tabaret interrompit
le jeune policier.
— Il paraît, prononça le bonhomme, que tu as oublié
la dernière phrase de la biographie: «M. de Sairmeuse
laisse derrière lui des haines terribles…» Sais-tu de
quel prix on lui eût fait payer sa liberté? Non… ni moi
non plus. Ce que nous savons, c’est que ce n’est pas son
parti qui triomphe… Pour expliquer sa présence à la
Poivrière… et la présence d’une femme qui peut-être
était la sienne, qui sait quels secrets d’infamie il eût été
obligé de livrer… Entre le suicide et la honte, il a choisi
le suicide… Il a voulu sauver son nom… il s’est fait un
linceul de son honneur intact.
Le père Tirauclair s’exprimait avec une véhémence
si extraordinaire, que le vieil Absinthe en était remué,
bien qu’il n’eût pas, en vérité, compris grand chose à
cette scène.
Il s’enthousiasmait de confiance.
Quant à Lecoq, il se dressa, pâle et les lèvres un peu
tremblantes, comme un homme qui vient de prendre une
suprême détermination.
— Vous excuserez ma supercherie, monsieur Tabaret,
fit-il d’une voix émue. Tout cela, je l’avais pensé… Mais
je me défiais de moi, je voulais vous l’entendre dire…
Il eut un geste insouciant, et ajouta:
— Maintenant, je sais ce que j’ai à faire.
Le père Tabaret leva les bras au ciel avec tous les signes
de la plus terrible agitation.
— Malheureux!… s’écria-t-il, aurais-tu la pensée d’aller
arrêter le duc de Sairmeuse!… Pauvre Lecoq!… Libre,
cet homme est presque tout-puissant, et toi, infime agent de la sûreté, tu serais brisé comme verre! Prends
garde, ô mon fils! ne t’attaque pas au duc, je ne répondrais
même pas de ta vie.
Le jeune policier hocha la tête.
— Oh!… je ne m’abuse pas, dit-il. Je sais qu’en ce
moment le duc est hors de mes atteintes… Mais je le
tiendrai le jour où j’aurai pénétré son secret… Je méprise
le danger, mais, je sais que pour réussir je dois me
cacher… je me cacherai donc. Oui, je me tiendrai dans
l’ombre jusqu’au jour où j’aurai soulevé le voile de cette
ténébreuse affaire… alors j’apparaîtrai. Et si véritablement
Mai est le duc de Sairmeuse… j’aurai ma revanche.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
MONSIEUR LECOQ
SECONDE PARTIE
L’HONNEUR DU NOM
XLIII
Comment cette idée était-elle venue au père Tabaret?
Voilà ce que Lecoq ne pouvait comprendre.
Qu’il l’eût eue, lui, Lecoq, lorsque son prévenu s’était
pour ainsi dire évanoui, comme un léger brouillard, on
le concevait à la rigueur. Le désespoir enfante les plus
absurdes chimères, et d’ailleurs quelques mots de Couturier
pouvaient servir de prétexte à toutes les suppositions.
Mais le père Tirauclair était de sang-froid, lui… mais
les paroles de Couturier avaient perdu à être rapportées
toute leur valeur…
Le bonhomme ne pouvait pas ne pas remarquer la
mine étonnée du jeune policier, et, dès lors, démêler ses
sentiments était aisé.
— Tu as l’air de tomber des nues, garçon, lui dit-il.
Te figurerais-tu que j’ai parlé au hasard, comme un
étourneau?…
— Non, certes, monsieur, mais…
— Tais-toi! Ta surprise vient de ce que tu ne sais pas
le premier mot de l’histoire contemporaine. Ton éducation, sur ce point, est à faire, et tu la feras, si tu ne veux
pas rester toute ta vie un grossier chasseur de scélérats
comme ton ennemi Gévrol.
— J’avoue que je ne vois pas le rapport…
M. Tabaret ne daigna pas répondre à cette question.
Il se retourna vers le père Absinthe, et du ton le plus
amical:
— Faites-moi donc le plaisir, mon vieux, lui dit-il, de
prendre dans ma bibliothèque, à côté, deux gros in-folio,
intitulés: Biographie générale des hommes du siècle. Ils
sont dans l’armoire de droite.
Le père Absinthe s’empressa d’obéir, et dès qu’il fut
en possession de ses volumes, le père Tabaret se mit à les
feuilleter d’une main fiévreuse non sans annoncer, comme
toujours quand on cherche un mot dans le dictionnaire.
— Esbayron!… bredouillait-il, Escars…, Escayrac…,
Escher…, Escodica… Enfin nous y voici! Escorval!…
Écoute-moi bien, mon fils, et la lumière se fera dans ta
cervelle.
Point n’était besoin de la recommandation. Jamais
les facultés du jeune policier n’avaient été plus tendues.
C’est d’une voix brève, que le bonhomme lut:
Escorval (Louis-Guillaume, baron d’). — Administrateur et homme politique français, né à Montaignac, le 3 décembre 1769, d’une vieille famille de robe. Il achevait ses études à Paris, quand éclata la Révolution. Il en embrassa la cause avec toute l’ardeur de la jeunesse. Mais, épouvanté bientôt des excès qui se commettaient au nom de la liberté, il se rangea du côté de la réaction, conseillé peut-être par Rœderer, qui était un ami de sa famille.
Recommandé au premier Consul par M. de Talleyrand, il débuta dans la carrière administrative par une mission en Suisse, et tant que dura l’Empire, il fut mêlé aux plus importantes négociations.
Dévoué corps et âme à la personne de l’Empereur, il se trouva gravement compromis à la seconde Restauration.
Arrêté lors des troubles de Montaignac sous la double prévention de haute trahison et de complot à l’intérieur, il fut traduit devant une commission militaire et condamné à mort.
Mais il ne fut pas exécuté. Il dut la vie au noble dévouement et à l’héroïque énergie d’un prêtre de ses amis, l’abbé Midon, curé du petit village de Sairmeuse.
Le baron d’Escorval n’a qu’un fils, entré fort jeune dans la magistrature…
Grand fut le désappointement de Lecoq.
— J’entends bien, prononça-t-il, c’est la biographie
du père de notre juge… Seulement, je ne vois pas ce
qu’elle nous apprend.
Un ironique sourire errait sur les lèvres du père Tirauclair.
— Elle nous apprend, répondit-il, que M. d’Escorval
père a été condamné à mort. C’est quelque chose, je
t’assure… Un peu de patience, et tu le reconnaîtras…
Il avait de nouveau feuilleté son dictionnaire; il reprit
sa lecture:
Sairmeuse (Anne-Marie-Victor de Tingry, duc de). — Homme politique et général français, né au château de Sairmeuse, près Montaignac, le 17 janvier 1758. La famille de Sairmeuse est une des plus anciennes et des plus illustres de France. Il ne faut pas toutefois la confondre avec la famille ducale de Sermeuse, dont le nom s’écrit par un e.
Émigré aux premiers mouvements de la Révolution, Anne de
Sairmeuse se distingua par le plus brillant courage à l’armée de
Condé. Quelques années plus tard, il demandait du service à la
Russie, et se battait, disent certains de ses biographes, dans les
rangs russes, lors de la désastreuse retraite de Moscou.
Rentré en France à la suite des Bourbons, il s’acquit une
bruyante célébrité par l’exaltation de ses opinions ultra-royalistes.
Il est vrai qu’il eut le bonheur de rentrer en possession
des immenses domaines de sa famille, et les grades qu’il avait
gagnés à l’étranger lui furent confirmés.
Désigné par le roi pour présider la commission militaire chargée
de poursuivre et de juger les conspirateurs de Montaignac,
il déploya des rigueurs et une partialité que flétriront tous les
partis.
Lecoq s’était dressé l’œil étincelant.
— Sacré tonnerre!… s’écria-t-il, j’y vois clair maintenant.
Le père du duc de Sairmeuse actuel a voulu
faire couper le cou du père de notre M. d’Escorval…
M. Tabaret rayonnait.
— Voilà à quoi sert l’histoire, dit-il. Mais je n’ai pas
fini, garçon; notre duc de Sairmeuse à nous a aussi son
article… Écoute donc encore:
Sairmeuse (Anne-Marie-Martial), — fils du précédent,
est né à Londres en 1791 et a été élevé en Angleterre d’abord,
puis à la cour d’Autriche, près de laquelle il devait plus tard
remplir diverses missions confidentielles.
Héritier des opinions, des préjugés et des rancunes de son père,
il mit au service de son parti la plus haute intelligence et d’admirables
facultés… Mis en avant au moment où les passions politiques
étaient les plus violentes, il eut le courage d’assumer seul
la responsabilité des plus terribles mesures… Obligé de se
retirer des affaires devant l’animadversion générale, il laissa derrière
lui des haines qui ne s’éteindront qu’avec sa vie…
Le bonhomme ferma le volume, et se grimant de
fausse modestie:
— Eh bien!… demanda-t-il, que penses-tu, garçon, de
ma petite méthode d’induction?
Mais l’autre était trop préoccupé pour répondre.
— Je pense, objecta-t-il, que si le duc de Sairmeuse
eût disparu deux mois, le temps de la prévention de Mai,
tout Paris l’eût su, et ainsi…
— Tu rêves!… interrompit le père Tabaret. Avec sa
femme et son valet de chambre pour complices, le duc
s’absentera un an quand il le voudra, et tous ses domestiques
le croiront à l’hôtel…
Le visage contracté du jeune policier disait l’effort de
sa pensée.
— J’admets cela, prononça-t-il enfin, je me résigne à
croire que ce grand seigneur a su jouer le rôle merveilleux
de Mai… Malheureusement, il est une circonstance
qui, seule, renverse tout l’échafaudage de nos suppositions…
— Et laquelle, s’il te plaît!…
— Si l’homme de la Poivrière eût été le duc de Sairmeuse,
il se fût nommé… il eût expliqué comment, attaqué,
il s’était défendu… et son nom seul lui eût ouvert
les portes de la prison. Au lieu de cela, qu’a fait notre
prévenu?… Il a essayé de s’étrangler. Est-ce que jamais
un grand seigneur tel que le duc de Sairmeuse, dont la
vie doit être un enchantement perpétuel, eût songé au
suicide!…
Un sifflement moqueur du père Tabaret interrompit
le jeune policier.
— Il paraît, prononça le bonhomme, que tu as oublié
la dernière phrase de la biographie: «M. de Sairmeuse
laisse derrière lui des haines terribles…» Sais-tu de
quel prix on lui eût fait payer sa liberté? Non… ni moi
non plus. Ce que nous savons, c’est que ce n’est pas son
parti qui triomphe… Pour expliquer sa présence à la
Poivrière… et la présence d’une femme qui peut-être
était la sienne, qui sait quels secrets d’infamie il eût été
obligé de livrer… Entre le suicide et la honte, il a choisi
le suicide… Il a voulu sauver son nom… il s’est fait un
linceul de son honneur intact.
Le père Tirauclair s’exprimait avec une véhémence
si extraordinaire, que le vieil Absinthe en était remué,
bien qu’il n’eût pas, en vérité, compris grand chose à
cette scène.
Il s’enthousiasmait de confiance.
Quant à Lecoq, il se dressa, pâle et les lèvres un peu
tremblantes, comme un homme qui vient de prendre une
suprême détermination.
— Vous excuserez ma supercherie, monsieur Tabaret,
fit-il d’une voix émue. Tout cela, je l’avais pensé… Mais
je me défiais de moi, je voulais vous l’entendre dire…
Il eut un geste insouciant, et ajouta:
— Maintenant, je sais ce que j’ai à faire.
Le père Tabaret leva les bras au ciel avec tous les signes
de la plus terrible agitation.
— Malheureux!… s’écria-t-il, aurais-tu la pensée d’aller
arrêter le duc de Sairmeuse!… Pauvre Lecoq!… Libre,
cet homme est presque tout-puissant, et toi, infime agent de la sûreté, tu serais brisé comme verre! Prends
garde, ô mon fils! ne t’attaque pas au duc, je ne répondrais
même pas de ta vie.
Le jeune policier hocha la tête.
— Oh!… je ne m’abuse pas, dit-il. Je sais qu’en ce
moment le duc est hors de mes atteintes… Mais je le
tiendrai le jour où j’aurai pénétré son secret… Je méprise
le danger, mais, je sais que pour réussir je dois me
cacher… je me cacherai donc. Oui, je me tiendrai dans
l’ombre jusqu’au jour où j’aurai soulevé le voile de cette
ténébreuse affaire… alors j’apparaîtrai. Et si véritablement
Mai est le duc de Sairmeuse… j’aurai ma revanche.