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Paul et Virginie ; suivi de morceaux choisis de…Chapitre 1 / 2
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Elles prenaient plaisir à les coucher dans le même berceau.
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BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR
JACQUES-HENRI-BERNARDIN DE SAINT-PIERRE naquit au Havre le 21 janvier 1737. Sa famille descendait, dit-on, du fameux Eustache de Saint-Pierre, dont le dévouement sauva la ville de Calais, obligée de se rendre à Édouard III, roi d’Angleterre. Ses parents lui donnèrent une éducation soignée, et firent tous leurs efforts pour lui inspirer l’amour de la vertu. Le jeune Bernardin répondit d’abord parfaitement à leurs vues. Il lisait avec délices la Vie des saints, surtout celle des solitaires de la Thébaïde. Leur mépris pour les biens de la terre, leur confiance en Dieu, l’attention bienveillante de la Providence le frappaient d’une vive admiration. On rapporte à ce sujet qu’étant âgé de neuf ans, il prit la résolution de renoncer à tout, pour s’attacher comme eux à Dieu seul. Il partit donc sans avoir communiqué son dessein à personne ; et, ayant trouvé un petit bois à quelque distance de la ville, il s’y arrêta, croyant que c’était une solitude inaccessible à tous les profanes humains. Il passa la journée d’une manière fort agréable, entremêlant, comme on pense, le jeu à la prière. Cependant la nuit approchait. Les petites provisions étaient consommées, la faim se faisait sentir : que faire dans un si pressant besoin ? Il se mit à genoux fort dévotement, et pria le bon Dieu d’envoyer un ange à son secours. Dieu écouta sa prière ; car au même instant sa bonne arriva tout épuisée de fatigue, et, après l’avoir bien grondé, le ramena à la maison.
Depuis ce temps, son imagination ardente ne lui laissa presque plus de repos. La passion des voyages avait remplacé le désir de la vie solitaire. Il avait lu les aventures des voyageurs célèbres, perdus sous des cieux étrangers, errant sur des mers inconnues. Il n’aspirait plus qu’à se mettre en mer pour découvrir des îles et fonder des colonies. Sur ces entrefaites, il se prit d’amitié avec un capucin qui fréquentait la maison de son père. Ce religieux le charma tellement par le récit de ses courses, qu’il voulait absolument l’accompagner, et ses parents furent obligés d’y consentir. Il parcourut ainsi la Normandie, un bâton à la main, supportant avec courage toutes les fatigues d’un genre de vie si pénible. Il paraissait décidé tout de bon à se faire capucin, et, pour l’en détourner, il fallut lui permettre de suivre son oncle, qui commandait un vaisseau destiné pour la Martinique. Ce voyage lui fut utile ; car il souffrit horriblement du mal de mer, et fut attaqué, en arrivant à la Martinique, d’une maladie qui faillit le conduire au tombeau. Ces événements fâcheux, et quelques contrariétés qu’il avait éprouvées de la part de son oncle, calmèrent un peu son imagination, et à son retour il consentit à reprendre le cours de ses études. Ses parents le placèrent à Gisors, chez les jésuites, où il goûta quelques moments de paix et de bonheur dans la pratique de la vertu.
Cet état ne pouvait durer longtemps ; la lecture des Lettres édifiantes, les travaux apostoliques des missionnaires lui inspirèrent le désir de se faire jésuite, et, comme il était incapable de garder aucune mesure, il rêvait continuellement le martyre et la conversion des peuples sauvages. Mais cette ferveur était plutôt dans son imagination ; que dans son cœur ; il désirait la gloire plutôt que l’opprobre de la croix : il ne pouvait donc atteindre ces hauteurs.
Après avoir terminé ses études classiques, il entra à l’école des ponts et chaussées, et se livra avec succès aux mathématiques. Ce fut alors que des liaisons intimes avec de jeunes incrédules ébranlèrent fortement sa foi, et lui firent faire un triste naufrage. Il conserva toujours l’amour de la vertu, la croyance en Dieu, du respect même pour l’Évangile ; mais il ne vit plus dans la religion chrétienne qu’une institution humaine, et dans Jésus-Christ qu’un législateur plus parfait que les autres.
L’école des ponts et chaussées ayant été dissoute, il entra dans un corps d’ingénieurs, et partit pour l’Allemagne, où nous faisions une guerre malheureuse. L’année suivante, il fut envoyé à Malte, menacée d’une invasion par les Turcs. Après ces expéditions il se vit privé de sa place, délaissé de ses parents, et réduit à la dernière nécessité. Il résolut donc d’aller chercher fortune dans les pays étrangers. Depuis longtemps il rêvait la fondation d’une république parfaite, d’où l’injustice et la corruption seraient complètement bannies, où tous les hommes s’encourageraient mutuellement à la vertu. Catherine II, qui régnait en Russie, lui paraissant plus propre que tous les autres souverains à comprendre ses plans, il vendit le peu qu’il possédait, et se rendit à Saint-Pétersbourg. Son intention était d’aller s’établir sur les bords de la mer d’Aral. Mais ses projets ne furent point adoptés ; et il se trouva fort heureux d’obtenir le grade d’ingénieur lieutenant dans le corps du génie. Cette place lui procura une honnête aisance, et il aurait passé volontiers le reste de ses jours en Russie, si la rigueur du froid n’eût altéré sa santé, ou plutôt s’il eût été assez maître de lui-même pour se fixer quelque part.
Lorsqu’il revint à Paris, on parlait de coloniser l’île de Madagascar. Cette nouvelle fut pour lui un trait de lumière : il recueille toutes ses idées, présente au gouvernement plusieurs plans qui attirent sur lui l’attention, et est envoyé à l’île de France en qualité d’ingénieur. Il devait passer de là à Madagascar pour y réaliser ses projets ; mais une division qui s’éleva entre les principaux chefs le retint à l’île de France, heureusement pour lui ; car presque tous ceux qui passèrent à Madagascar périrent de faim et de misère.
Pendant son séjour à l’île de France, il eut beaucoup à souffrir de la persécution de ses collègues, qui ne voyaient en lui qu’un rival dangereux.
De plus, son traitement, payé en papier-monnaie, était si faible, qu’à peine pouvait-il suffire aux besoins les plus pressants. Il sollicita donc son retour en Europe, et l’obtint. Il avait recueilli grand nombre de curiosités ; il espérait en retirer une somme considérable, en les offrant à un ambassadeur qui lui avait promis sa protection. L’ambassadeur accepta son présent, et ne lui donna que des paroles pour récompense.
Dès ce moment Bernardin résolut de ne plus compter que sur lui-même ; il se mit à écrire et publia la relation de son voyage à l’île de France. Cet ouvrage lui attira les railleries des philosophes qui avaient abjuré toute croyance en Dieu. Quelques opinions le rendirent suspect au gouvernement, et il se trouva réduit à louer une petite chambre au cinquième étage dans le faubourg Saint-Victor. Il y passa plusieurs années dans la plus grande détresse. On en jugera par ce peu de mots trouvés dans une de ses lettres : « Tout ce que j’ai aimé s’est éloigné de moi, je me porte mal !... Je n’ai plus ni linge ni habits ; mes courses à pied ont achevé de les user. » C’est dans cet obscur réduit qu’il composa les Études de la nature. Les trois premiers volumes lui firent une brillante réputation. L’auteur reçut plusieurs pensions de la cour, et fut nommé intendant du jardin des Plantes par Louis XVI.
Quatre ans plus tard, en 1788, il publia Paul et Virginie, livre admirable, qui réunit le charme du style à l’intérêt du roman, et qui mit le comble à sa gloire. On raconte que l’auteur, découragé par l’accueil peu flatteur que Buffon, Thomas et autres littérateurs célèbres avaient fait à son manuscrit, était résolu de le jeter au feu, quand le peintre Vernet, son disciple, arriva chez lui. Vernet, trouvant son ami tout affligé, lui en demanda la raison : Bernardin la lui avoua naïvement, et consentit à lui lire son ouvrage. Dès les premières pages, Vernet fut transporté d’admiration, et, sans lui laisser achever sa lecture, il s’écria avec enthousiasme : « Mon ami, vous avez fait un chef-d’œuvre ! » Le public confirma bientôt ce jugement. Paul et Virginie fut traduit dans toutes les langues, et l’auteur, exposé si longtemps à la tempête, pouvait désormais compter sur un sort plus heureux. Mais le moment n’était pas encore arrivé  ; un orage plus terrible était sur le point d’éclater. Cette révolution qu’il avait prévue lui fit perdre sa place et toute sa fortune ; toutefois il eut la prudence de se tenir à l’écart, et de refuser tous les postes qui lui furent offerts. Par cette sage conduite il échappa à la hache révolutionnaire, qui fit tomber tant de tètes sans épargner les talents.
Bonaparte releva la fortune de Bernardin, et lui donna la croix d’honneur ; Joseph, roi d’Espagne, y ajouta une pension de six mille francs. Ces gratifications lui permirent d’acheter une maison de campagne dans le village d’Éragny, à vingt-huit kilomètres de Paris, où il mourut en paix, le 21 janvier 1814.
AVANT-PROPOS
DE L’AUTEUR
Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J’ai tâché d’y peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l’Europe. Des poètes ont assez reposé leurs héros sur les bords des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J’en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, à l’ombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleur. Il ne manque à l’autre partie du monde que des Théocrites et des Virgiles, pour que nous en ayons des tableaux au moins aussi intéressants que ceux de notre pays. Je sais que des voyageurs pleins de goût nous ont donné des descriptions enchantées de plusieurs îles de la mer du Sud ; mais les mœurs de tous les habitants, encore plus celles des Européens qui y abondent, en gâtent souvent le paysage. J’ai désiré réunir à la beauté de la nature entre les tropiques la beauté morale d’une petite société. Je me suis proposé aussi d’y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre autres celle-ci : que notre bonheur consiste à vivre suivant la vertu. Cependant il ne m’a point fallu imaginer de roman pour peindre des familles heureuses. Je puis assurer que celles dont je vais parler ont vraiment existé, et que leur histoire est vraie dans ses principaux événements. Ils m’ont été certifiés par plusieurs habitants que j’ai connus à l’île de France. Je n’y ai ajouté que quelques circonstances indifférentes, mais qui, m’étant personnelles, ont encore en cela même de la réalité. Lorsque j’eus formé, il y a quelques années, une esquisse fort imparfaite de cette espèce de pastorale, je priai une dame qui fréquentait le grand monde, et des hommes graves qui en vivaient loin, d’en entendre la lecture, afin de pressentir l’effet qu’elle produirait sur des lecteurs de caractères si différents ; j’eus la satisfaction de leur voir verser à tous des larmes. Ce fut le seul jugement que j’en pus tirer, et c’était aussi tout ce que j’en voulais savoir. Mais comme souvent un grand vice marche à la suite d’un petit talent, ce succès m’inspira la vanité de donner à mon ouvrage le titre de Tableau de la nature. Heureusement je me rappelai combien la nature même du climat où je suis né m’était étrangère ; combien, dans des pays où je n’ai vu ses productions qu’en voyageur, elle est riche, variée, aimable, magnifique, mystérieuse, et combien je suis dénué de sagacité, de goût et d’expression, pour la connaître et la peindre. J’ai donc compris ce faible essai sous le nom et à la suite de mes Études de la nature, que le public a accueillies avec tant de bonté, afin que ce titre, lui rappelant mon incapacité, le fît toujours souvenir de son indulgence.
PAUL ET VIRGINIE
Sur la côte orientale de la montagne qui s’élève derrière le Port-Louis de l’île de France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d’un bassin formé par de grands rochers, qui n’a qu’une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée lé morne de la Découverte, d’où l’on signale les vaisseaux qui abordent dans l’île, et, au bas de cette montagne, la ville nommée le Port-Louis ; à droite le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses ; ensuite l’église de ce nom, qui s’élève avec ses avenues de bambous au milieu d’une grande plaine ; et, plus loin, une forêt qui s’étend jusqu’aux extrémités de l’île. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le cap Malheureux ; et, au delà, la pleine mer, où paraissent à fleur d’eau quelques îlots inhabités, entre autres le coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots.
A l’entrée de ce bassin, d’où l’on découvre tant d’objets, les échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui se brisent au loin sur les récifs ; mais, au pied même des cabanes, on n’entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets d’arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes et jusque sur leurs cimes, où s’arrêtent les nuages. Les pluies, que leurs pitons attirent, peignent souvent les couleurs de l’arc-en-ciel sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leur pied les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un grand silence règne dans leur enceinte, où tout est paisible, l’air, les eaux et la lumière. A peine l’écho y répète le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues fléches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu’à midi ; mais dès l’aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics, s’élevant au-dessus des ombres de la montagne, paraissent d’or et de pourpre sur l’azur des cieux.
J’aimais à me rendre dans ce lieu, où l’on jouit à la fois d’une vue immense et d’une solitude profonde. Un jour que j’étais assis au pied de ces cabanes, et que j’en considérais les ruines, un homme déjà sur l’âge vint à passer aux environs. Il était, suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s’appuyait sur un bâton de bois d’ébène. Ses cheveux étaient tout blancs, et sa physionomie noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon salut ; et, m’ayant considéré un moment, il s’approcha de moi, et vint se reposer sur le tertre où j’étais assis. Excité par cette marque de confiance, je lui adressai la parole : « Mon père, lui dis-je, pourriez-vous m’apprendre à qui ont appartenu ces deux cabanes ? » Il me répondit : « Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étaient habités, il y a environ vingt ans, par deux familles qui y avaient trouvé le bonheur. Leur histoire est touchante ; mais dans cette île, située sur la route des Indes, quel Européen peut s’intéresser au sort de quelques particuliers obscurs ? qui voudrait même y vivre heureux, mais pauvre et ignoré  ? Les hommes ne veulent connaître que l’histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne. — Mon père, repris-je, il est aisé de juger à votre air et à votre discours que vous avez acquis une grande expérience. Si vous en avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des anciens habitants de ce désert, et croyez que l’homme même le plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre parler du bonheur que donnent la nature et la vertu. » Alors, comme quelqu’un qui cherche à se rappeler diverses circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son front, voici ce que ce vieillard me raconta :
En 1726, un jeune homme de Normandie appelé M. de la Tour, après avoir sollicité en vain du service en France, et des secours dans sa famille, se détermina à venir dans cette île pour y chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu’il aimait beaucoup, et dont il était également aimé. Elle était d’une ancienne et riche maison de sa province ; mais il l’avait épousée en secret et sans dot, parce que les parents de sa femme s’étaient opposés à son mariage, attendu qu’il n’était pas gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette île, et il s’embarqua pour Madagascar, dans l’espérance d’y acheter quelques noirs, et de revenir promptement ici former une habitation. Il débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence à la mi-octobre ; et peu de temps après son arrivée il y mourut des fièvres pestilentielles qui y règnent pendant six mois de l’année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d’y faire des établissements fixes. Les effets qu’il avait emportés avec lui furent dispersés après sa mort, comme il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme, restée à l’île de France, se trouva veuve, enceinte, et n’ayant pour tout bien au monde qu’une négresse, dans un pays où elle n’avait ni crédit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter auprès d’aucun homme après la mort de celui qu’elle avait uniquement aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se procurer de quoi vivre.
Dans une île presque déserte, dont le terrain était à discrétion, elle ne choisit point les cantons les plus fertiles et les plus favorables au commerce ; mais cherchant quelque gorge de montagne, quelque asile caché où elle pût vivre seule et inconnue, elle s’achemina de la ville vers ces rochers pour s’y retirer comme dans un nid. C’est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts, comme si des rochers étaient des remparts contre l’infortune, et comme si le calme de la nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l’âme. Mais la Providence, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires, en réservait un à Mme de la Tour que ne donnent ni les richesses ni la grandeur : c’était une amie.
Dans ce lieu, depuis un an, demeurait une femme vive, bonne et sensible ; elle s’appelait Marguerite. Elle était née en Bretagne d’une famille honnête. Abandonnée de son mari, abandonnée de ses plus proches parents, réduite à la plus extrême indigence, elle s’était déterminée à quitter pour toujours le village où elle était née et à aller pleurer ses malheurs aux colonies, loin de son pays, où elle ne pouvait plus goûter aucune consolation. Un vieux noir cultivait avec elle un petit coin de ce canton ; un enfant né depuis quelques mois faisait déjà son bonheur.
Mme de la Tour, suivie de sa négresse, trouva dans ce lieu Marguerite, qui allaitait son enfant. Elle fut charmée de rencontrer une femme dans une position qu’elle jugea semblable à la sienne. Elle lui parla en peu de mots de sa condition passée et de ses besoins présents. Marguerite, au récit de Mme de la Tour, fut émue de pitié  ; elle lui raconta ses malheurs, et lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié. Mme de la Tour, touchée d’un accueil si tendre, lui dit en la serrant dans ses bras : « Ah ! Dieu veut finir mes peines, puisqu’il vous inspire plus de bonté envers moi, qui vous suis étrangère, que jamais je n’en ai trouvé dans mes parents. »
Je connaissais Marguerite ; et quoique je demeure à une lieue et demie d’ici, dans les bois, derrière la Montagne-Longue, je me regardais comme son voisin. Dans les villes d’Europe, une rue, un simple mur, empêchent les membres d’une même famille de se réunir pendant des années entières ; mais, dans les colonies nouvelles, on considère comme ses voisins ceux dont on n’est séparé que par des bois et des montagnes. Dans ce temps-là surtout, où cette île faisait peu de commerce aux Indes, le simple voisinage était un titre d’amitié, et l’hospitalité envers les étrangers, un devoir et un plaisir. Lorsque j’appris que ma voisine avait une compagne, je fus la voir pour tâcher d’être utile à l’une et à l’autre. Je trouvai dans Mme de la Tour une personne d’une figure intéressante, pleine de noblesse et de mélancolie.
Je dis à ces deux dames qu’il convenait, pour l’intérêt de leurs enfants, et surtout pour empêcher l’établissement de quelque autre habitant, de partager entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt arpents. Elles s’en rapportèrent à moi pour ce partage. J’en formai deux portions à peu près égales : l’une renfermait la partie supérieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher couvert de nuages, d’où sort la source de la rivière des Lataniers, jusqu’à cette ouverture escarpée que vous voyez au haut de la montagne, et qu’on appelle l’embrasure, parce qu’elle ressemble, en effet, à une embrasure de canon. Le fond de ce sol est si rempli de rochers et de ravins qu’à peine on peut y marcher ; cependant il produit de grands arbres, et il est rempli de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l’autre portion je compris toute la partie inférieure qui s’étend le long de la rivière des Lataniers jusqu’à l’ouverture où nous sommes, d’où cette rivière commence à couler entre deux collines jusqu’à la mer. Vous y voyez quelques lisières de prairies et un terrain assez uni, mais qui n’est guère meilleur que l’autre ; car dans la saison des pluies il est marécageux, et dans les sécheresses il est dur comme du plomb ; quand on y veut alors ouvrir une tranchée, on est obligé de le couper avec des haches.
Après avoir fait ces deux partages, j’engageai ces deux dames à les tirer au sort. La partie supérieure échut à Mme de la Tour, et l’inférieure à Marguerite. L’une et l’autre furent contentes de leurs lots ; mais elles me prièrent de ne pas séparer leur demeure, « afin, me dirent-elles, que nous puissions toujours nous voir, nous parler et nous entr’aider. » Il fallait cependant à chacune d’elles une retraite particulière. La case de Marguerite se trouvait au milieu du bassin, précisément sur les limites de son terrain. Je bâtis tout auprès, sur celui de Mme de la Tour, une autre case, de sorte que ces deux amies étaient à la fois dans le voisinage l’une de l’autre et sur la propriété de leurs familles. Moi-même j’ai coupé des palissades dans la montagne ; j’ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer pour construire ces deux cabanes, où vous ne voyez plus maintenant ni porte ni ouverture. Hélas ! il n’en reste encore que trop pour m’en souvenir ! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments des empires, semble respecter dans ces déserts ceux de l’amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu’à la fin de ma vie.
A peine la seconde de ces cabanes était achevée, que Mme de la Tour mit au monde une fille. J’avais été parrain de l’enfant de Marguerite, qui s’appelait Paul. Mme de la Tour me pria aussi de tenir sa fille sur les fonts sacrés conjointement avec son amie. Celle-ci lui donna le nom de Virginie. « Elle sera vertueuse, dit-elle, et elle sera heureuse. On ne connaît le malheur qu’en s’écartant de la vertu. »
Bientôt ces deux petites habitations commencèrent à être de quelque rapport, à l’aide des soins que j’y donnais de temps en temps, mais surtout par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite, appelé Domingue, était un noir iolof, encore robuste, quoique déjà sur l’âge. Il avait de l’expérience et un bon sens naturel. Il cultivait indifféremment sur les deux habitations les terrains qui lui semblaient les plus fertiles, et y mettait les semences qui leur convenaient le mieux. Il semait du petit mil et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans les bonnes terres, du riz dans les fonds marécageux, et au pied des rochers des giraumonts, des courges et des concombres, qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des patates, qui y viennent très sucrées, des cotonniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de café sur les collines, où le grain est petit, mais excellent ; le long de la rivière et autour des cases, des bananiers, qui donnent toute l’année de longs régimes de fruits avec un bel ombrage, et enfin quelques plants de tabac pour charmer ses soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il allait couper du bois à brûler dans la montagne, et casser des roches çà et là dans les habitations pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces ouvrages avec intelligence et activité, parce qu’il les faisait avec zèle. Il était fort attaché à Marguerite, et il ne l’était guère moins à Mme de la Tour, dont il avait épousé la négresse à la naissance de Virginie. Il aimait beaucoup sa femme, qui s’appelait Marie. Elle était née à Madagascar, d’où elle avait apporté quelque industrie, surtout celle de faire des paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui croissent dans les bois. Elle était adroite, propre et fidèle. Elle avait soin de préparer à manger, d’élever quelques poules, et d’aller de temps en temps vendre au Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui était bien peu considérable. Si vous y joignez deux chèvres élevées près des enfants, et un gros chien qui veillait la nuit au dehors, vous aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces deux petites métairies.
Pour ces deux amies, elles filaient du matin au soir du coton. Ce travail suffisait à leur entretien et à celui de leur famille ; mais d’ailleurs elles étaient si dépourvues de commodités étrangères, qu’elles marchaient nu-pieds dans leur habitation, et ne portaient de souliers que pour aller le dimanche, de grand matin, à la messe à l’église des Pamplemousses, que vous voyez là-bas. Il y a cependant bien plus loin qu’au Port-Louis ; mais elles se rendaient rarement à la ville, de peur d’y être méprisées, parce qu’elles étaient vêtues de grosse toile bleue du Bengale, comme des esclaves. Après tout, la considération publique vaut-elle le bonheur domestique ? Si ces dames avaient un peu à souffrir au dehors, elles rentraient chez elles avec d’autant plus de plaisir. A peine Marie et Domingue les apercevaient de cette hauteur sur le chemin des Pamplemousses, qu’ils accouraient jusqu’au bas de la montagne pour les aider à la remonter. Elles lisaient dans les yeux de leurs esclaves la joie qu’ils avaient de les revoir. Elles trouvaient chez elles la propreté , la liberté, des biens qu’elles ne devaient qu’à leurs propres travaux, et des serviteurs pleins de zèle et d’affection. Elles-mêmes, unies par les mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblables, se donnant les doux noms d’amie, de compagne et de sœur, n’avaient qu’une volonté, qu’un intérêt, qu’une table. Tout entre elles était commun. Seulement, si d’anciens feux plus vifs que ceux de l’amitié se réveillaient dans leur âme, une religion pure, aidée par des mœurs chastes, les dirigeait vers une autre vie, comme la flamme qui s’envole vers le ciel lorsqu’elle n’a plus d’aliment sur la terre.
Les devoirs de la nature ajoutaient encore au bonheur de leur société. Leur amitié mutuelle redoublait à la vue de leurs enfants. Elles prenaient plaisir à les coucher dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de lait. « Mon amie, disait Mme de la Tour, chacune de nous aura deux enfants, et chacun de nos enfants aura deux mères. »
Rien n’était comparable à l’attachement que se témoignaient ces deux enfants. Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait Virginie ; à sa vue il souriait et s’apaisait. Si Virginie souffrait, on en était averti par les cris de Paul ; mais cette aimable fille dissimulait aussitôt son mal, pour qu’il ne souffrît pas de sa douleur. Je n’arrivais point de fois ici que je ne les visse tous deux, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous les bras comme on représente la constellation des Gémeaux.
Lorsqu’ils surent parler, les premiers noms qu’ils apprirent à se donner furent ceux de frère et de sœur. L’enfance, qui connaît des caresses plus tendres, ne connaît point de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié, en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt tout ce qui regarde l’économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre, fut du ressort de Virginie ; Paul, sans cesse en action, bêchait le jardin avec Domingue, ou, une petite hache à la main, il le suivait dans les bois, et si dans ses courses une belle fleur, un bon fruit ou un nid d’oiseau se présentaient à lui, eussent-ils été au haut d’un arbre, il l’escaladait pour les apporter à sa sœur.
Toute leur étude était de s’entr’aider. Au reste, ils étaient ignorants comme des créoles, et ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne s’inquiétaient pas de ce qui s’était passé dans les temps reculés et loin d’eux ; leur curiosité ne s’étendait pas au delà de cette montagne. Ils croyaient que le monde finissait où finissait leur île, et ils n’imaginaient rien d’aimable où ils n’étaient pas. L’affection de leurs mères occupait toute l’activité de leurs âmes. Jamais les sciences n’avaient fait couler leurs larmes. Jamais les leçons d’un précepteur ne les avaient remplis d’ennui. On leur avait appris tout ce qui fait aimer la religion. On les voyait attentifs et recueillis à l’église ; partout où ils étaient, dans la maison, dans les bois, dans les champs, ils levaient vers le ciel des mains innocentes et un cœur plein de l’amour de leurs parents.
Ainsi se passa leur première enfance, comme une belle aube qui annonce un plus beau jour. Déjà ils partageaient avec leurs mères tous les soins du ménage. Dès que le chant du coq annonçait le retour de l’aurore, Virginie se levait et allait puiser de l’eau à la source voisine, et rentrait dans la maison pour préparer le déjeuner. Bientôt après, quand le soleil dorait les pitons de cette enceinte, Marguerite et son fils se rendaient chez Mme de la Tour ; alors ils commençaient tous ensemble une prière suivie du premier repas ; ils le prenaient devant la porte, assis sur l’herbe, sous un berceau de bananiers qui leur fournissaient à la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels, et du linge de table dans leurs feuilles larges, longues et lustrées. Une nourriture saine et abondante développait rapidement les corps de ces deux jeunes gens, et une éducation douce peignait dans leur physionomie la pureté et le contentement de leur âme. Virginie n’avait que douze ans ; déjà sa taille était plus qu’à demi formée ; de grands cheveux blonds ombrageaient sa tête ; ses yeux brillaient du plus vif éclat. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui le caractère d’un homme au milieu des grâces de l’adolescence. Sa taille était plus élevée que celle de Virginie, son teint plus rembruni, son nez plus aquilin, et ses yeux, qui étaient noirs, auraient eu un peu de fierté, si les longs cils qui rayonnaient autour comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande douceur. Quoiqu’il fût toujours en mouvement, dès que sa sœur paraissait il devenait tranquille et allait s’asseoir auprès d’elle. Souvent leur repas se passait sans qu’ils se dissent un mot. A leur silence et à la naïveté de leurs attitudes, on eût cru voir un groupe antique de marbre blanc représentant quelques-uns des enfants de Niobé  ; mais à leurs regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus doux sourires, on les eût pris pour ces enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux dont la nature est de s’aimer, et qui n’ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensées, l’amitié par des paroles.
Cependant Mme de la Tour, voyant sa fille se développer, sentait augmenter son inquiétude avec sa tendresse. Elle me disait quelquefois : « Si je venais à mourir, que deviendrait Virginie sans fortune ? »
Elle avait en France une tante, fille de qualité, riche et vieille, qui lui avait refusé si durement des secours, lorsqu’elle se fut mariée à M. de la Tour, qu’elle s’était bien promis de n’avoir jamais recours à elle, à quelque extrémité qu’elle fût réduite. Mais, devenue mère, elle ne craignit plus la honte d’un refus. Elle manda à sa tante la mort inattendue de son mari, la naissance de sa fille, et l’embarras où elle se trouvait, loin de son pays, dénuée de support, et chargée d’une enfant. Elle n’en reçut point de réponse. Elle, qui était d’un caractère élevé, ne craignit plus de s’humilier et de s’exposer aux reproches de sa parente, qui ne lui avait jamais pardonné d’avoir épousé un homme sans naissance, quoique vertueux. Elle lui écrivait donc par toutes les occasions, afin d’exciter sa sensibilité en faveur de Virginie. Mais bien des années s’étaient écoulées sans qu’elle reçût d’elle aucune marque de souvenir.
Enfin, en 1738, trois ans après l’arrivée de M. de la Bourdonnaye dans cette île, Mme de la Tour apprit que ce gouverneur avait à lui remettre une lettre de la part de sa tante. Elle courut au Port-Louis, sans se soucier cette fois d’y paraître mal vêtue, la joie maternelle la mettant au-dessus du respect humain. M. de la Bourdonnaye lui donna, en effet, une lettre de sa tante. Celle-ci mandait à sa nièce qu’elle avait mérité son sort, pour avoir épousé un aventurier ; que les passions portaient avec elles leur punition ; que la mort prématurée de son mari était un juste châtiment de Dieu ; qu’elle avait bien fait de passer aux îles plutôt que de déshonorer sa famille en France ; qu’elle était après tout dans un bon pays, où tout le monde faisait fortune, excepté les paresseux.
Elle ajoutait par un post-scriptum que, toute réflexion faite, elle l’avait fortement recommandée à M. de la Bourdonnaye. Elle l’avait, en effet, recommandée, mais suivant un usage bien connu aujourd’hui, qui rend un protecteur plus à craindre qu’un ennemi déclaré  : afin de justifier aux yeux du gouverneur sa dureté pour sa nièce, en feignant de la plaindre elle l’avait calomniée.
Mme de la Tour fut reçue avec beaucoup de froideur par M. de la Bourdonnaye, prévenu contre elle. Il ne répondit à l’exposé qu’elle lui fit de sa situation et de celle de sa fille que par de durs monosyllabes. « Je verrai... ; nous verrons... ; avec le temps... ; il y a bien des malheureux... Pourquoi indisposer une tante respectable ?... C’est vous qui avez tort. »
Mme de la Tour retourna à l’habitation le cœur navré de douleur et plein d’amertume. En arrivant, elle s’assit, jeta sur la table la lettre de sa tante, et dit à son amie : « Voilà le fruit de onze ans de patience !  » Mais comme il n’y avait que Mme de la Tour qui sût lire dans la société, elle reprit la lettre, et en fit la lecture devant toute la famille assemblée. A peine était-elle achevée, que Marguerite lui dit avec vivacité  : « Qu’avons-nous besoin de tes parents ? Dieu nous a-t-il abandonnées ? C’est lui seul qui est notre père. N’avons-nous pas vécu heureuses jusqu’à ce jour ? Pourquoi donc te chagriner ? Tu n’as point de courage. » Et voyant Mme de la Tour pleurer, elle se jeta à son cou, et la serrant dans ses bras : « Chère amie, s’écria-t-elle, chère amie ! » Ses propres sanglots étouffèrent sa voix. A ce spectacle Virginie, fondant en larmes, pressait alternativement les mains de sa mère et celles de Marguerite contre sa bouche et contre son cœur ; et Paul, les yeux enflammés de colère, criait, serrait les poings, frappait du pied, ne sachant à qui s’en prendre. A ce bruit, Domingue et Marie accoururent, et l’on n’entendit plus dans la case que des cris de douleur : « Ah ! Madame ! ma bonne maîtresse !... ma bonne mère !... ne pleurez pas ! » De si tendres marques d’amitié dissipèrent le chagrin de Mme de la Tour. Elle prit Paul et Virginie dans ses bras, et leur dit d’un air content : « Mes enfants, vous êtes cause de ma peine ; mais vous faites toute ma joie. O mes chers enfants ! le malheur ne m’est venu que de loin ; le bonheur est autour de moi. » Paul et Virginie ne la comprirent pas ; mais quand ils la virent tranquille, ils sourirent et se mirent à la caresser. Ainsi ils continuèrent tous d’être heureux, et ce ne fut qu’un orage au milieu de la belle saison.
Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un dimanche, au lever de l’aurore, leurs mères étant allées à la première messe à l’église des Pamplemousses, une négresse marronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle était décharnée comme un squelette, et n’avait pour vêtement qu’un lambeau de serpillière autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie, qui préparait le déjeuner de la famille, et lui dit : « Ma jeune demoiselle, ayez pitié d’une pauvre esclave fugitive ; il y a un mois que j’erre dans ces montagnes, demi-morte de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est un riche habitant de la Rivière-Noire : il m’a traitée comme vous le voyez. » En même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes par les coups de fouet qu’elle en avait reçus. Elle ajouta : « Je voulais aller me noyer ; mais, sachant que vous demeuriez ici, j’ai dit : Puisqu’il y a encore de bons blancs dans ce pays, il ne faut pas encore mourir. » Virginie, tout émue, lui répondit : « Rassurez-vous, infortunée créature ! Mangez, mangez ; » et elle lui donna le déjeuner de la maison qu’elle avait apprêté. L’esclave, en peu de moments, le dévora tout entier. Virginie, la voyant rassasiée, lui dit : « Pauvre misérable ! j’ai envie d’aller demander votre grâce à votre maître : en vous voyant il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire chez lui ? — Ange de Dieu, repartit la négresse, je vous suivrai partout où vous voudrez. » Virginie appela son frère et le pria de l’accompagner. L’esclave marronne les conduisit par des sentiers, au milieu des bois, à travers de hautes montagnes, qu’ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières, qu’ils passèrent à gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils arrivèrent au bas d’un morne, sur les bords de la Rivière-Noire. Ils aperçurent là une maison bien bâtie, des plantations considérables, et un grand nombre d’esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur maître se promenait au milieu d’eux une pipe à la bouche et un rotin à la main. C’était un grand homme sec, olivâtre, aux yeux enfoncés et aux sourcils noirs et joints. Virginie, tout émue, tenant Paul par le bras, s’approcha de l’habitant ; tous deux le prièrent, pour l’amour de Dieu, de pardonner à son esclave, qui était à quelques pas de là derrière eux. D’abord l’habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus ; mais quand il eut remarqué leur taille élégante et leurs belles têtes blondes, qu’il eut entendu leur voix tremblante ainsi que tout leur corps, en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et, levant son rotin vers le ciel, il jura par un affreux serment qu’il pardonnait à son esclave, non pour l’amour de Dieu, mais pour l’amour d’eux. Virginie aussitôt fit signe à l’esclave de s’avancer vers son maître ; puis elle s’enfuit, et Paul courut après elle.
Ils remontèrent ensemble le revers du morne par où ils étaient descendus, et, parvenus au sommet, ils s’assirent sous un arbre, accablés de lassitude, de faim et de soif. Ils avaient fait à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit à Virginie : « Ma sœur, il est plus de midi ; tu as faim et soif, nous ne trouverons point ici à dîner : redescendons le morne, et allons demander à manger au maître de l’esclave. — Oh ! non, mon ami, reprit Virginie, il m’a fait trop peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefois maman : Le pain du méchant remplit la bouche de gravier. — Comment ferons-nous donc ? dit Paul ; ces arbres ne produisent que de mauvais fruits. Il n’y a pas seulement ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir. — Dieu aura pitié de nous, reprit Virginie ; il exauce la voix des petits oiseaux qui lui demandent la nourriture. » A peine avait-elle dit ces mots, qu’ils entendirent le bruit d’une source qui tombait d’un rocher voisin. Ils y coururent, et après s’être désaltérés avec ses eaux, plus claires que le cristal, ils cueillirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses bords. Comme ils regardaient de côté et d’autre s’ils ne trouveraient pas quelque nourriture plus solide, Virginie aperçut parmi les arbres de la forêt un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est un fort bon manger ; mais quoique sa tige ne fût pas plus grosse que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. A la vérité, le bois de cet arbre n’est formé que d’un paquet de filaments ; mais son aubier est si dur, qu’il fait rebrousser les meilleures haches, et Paul n’avait pas même un couteau. L’idée lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste : autre embarras, il n’avait point de briquet, et d’ailleurs, dans cette île si couverte de rochers, je ne crois pas qu’on puisse trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donne de l’industrie, et souvent les plus utiles découvertes ont été dues aux hommes les plus misérables. Paul résolut d’allumer du feu à la manière des noirs : avec l’angle d’une pierre il fit un petit trou sur une branche d’arbre bien sèche qu’il assujettit sous ses pieds ; puis, avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe à un autre morceau de branche également sèche, mais d’une espèce de bois différente ; il posa ensuite ce morceau de bois pointu dans le petit trou de la branche qui était sous ses pieds ; et le faisant rouler rapidement entre ses mains, comme on roule un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat, en peu de moments il vit sortir du point de contact de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes sèches et d’autres branches d’arbre, et mit le feu au pied du palmiste, qui bientôt après tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller lé chou de l’enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie du chou cru, et l’autre cuite sous la cendre, et ils les trouvèrent également savoureuses. Ils firent ce repas frugal remplis de joie par le souvenir de la bonne action qu’ils avaient faite le matin ; mais cette joie était troublée par l’inquiétude où ils se doutaient bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant Paul, qui sentait ses forces rétablies, l’assura qu’ils ne tarderaient pas à tranquilliser leurs parents.
Après dîner, ils se trouvèrent bien embarrassés ; car ils n’avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui ne s’étonnait de rien, dit à Virginie : « Notre case est vers le soleil du milieu du jour : il faut que nous passions, comme ce matin, par-dessus cette montagne que tu vois là-bas avec ses trois pitons. Allons, marchons, mon amie ! » Cette montagne était celle des Trois-Mamelles 1, ainsi nommée parce que ses trois pitons en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la Rivière-Noire du côté du nord, et arrivèrent, après une heure de marche, sur les bords d’une large rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de l’île, toute couverte de forêts, est si peu connue, même aujourd’hui, que plusieurs de ses rivières et de ses montagnes n’y ont pas encore de nom. La rivière sur le bord de laquelle ils étaient coule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie ; elle n’osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa ainsi chargé sur les roches glissantes de la rivière, malgré le tumulte de ses eaux. « N’aie pas peur, lui disait-il, je me sens bien fort avec toi. Si l’habitant de la Rivière-Noire t’avait refusé la grâce de son esclave, je me serais battu avec lui. — Comment ! dit Virginie, avec cet homme si grand et si méchant ? A quoi t’ai-je exposé  ! Mon Dieu ! qu’il est difficile de faire le bien ! Il n’y a que le mal de facile à faire ! » Quand Paul fut sur le rivage, il voulait continuer sa route, chargé de sa sœur, et il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois-Mamelles, qu’il voyait devant lui à une demi-lieue de là  ; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il fut obligé de la mettre à terre et de se reposer auprès d’elle. Virginie lui dit alors : « Mon frère, le jour baisse ; tu as encore des forces, et les miennes me manquent ; laisse-moi ici, et retourne seul à notre case pour tranquilliser nos mères. — Oh ! non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend dans ces bois, j’allumerai du feu, j’abattrai un palmiste, tu en mangeras le chou, et je te ferai avec ses feuilles un ajoupa pour te mettre à l’abri. » Cependant Virginie, s’étant un peu reposée, cueillit, sur le tronc d’un vieil arbre penché sur le bord de la rivière, de longues feuilles de scolopendre qui pendaient sur son tronc ; elle en fit des espèces de brodequins dont elle entoura ses pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang ; car, dans l’empressement d’être utile, elle avait oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche en s’appuyant d’une main sur ce roseau, et de l’autre sur son frère.
Paul alors prit Virginie sur son dos.
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Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois ; mais la hauteur des arbres et l’épaisseur de leurs feuilles leur firent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles, sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil, qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quittèrent, sans s’en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu’alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d’arbres, de lianes et de roches, qui n’avait plus d’issue. Paul fit asseoir Virginie et se mit à courir çà et là, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais ; mais il se fatigua en vain. Il monta au haut d’un grand arbre pour découvrir au moins la montagne des Trois-Mamelles ; mais il n’aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques-unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l’ombre des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées, le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil ; un profond silence régnait dans ces solitudes, et l’on n’y entendait d’autre bruit que le bramement des cerfs, qui venaient chercher leurs gîtes dans ces lieux écartés. Paul, dans l’espoir que quelque chasseur pourrait l’entendre, cria alors de toute sa force : « Venez, venez au secours de deux infortunés ! » Mais les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix.
Paul descendit alors de l’arbre, accablé de fatigue et de chagrin ; il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu ; mais il n’y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branche de bois sec propre à allumer du feu. Il sentit alors par son expérience toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit à pleurer. Virginie lui dit : « Ne pleure point, mon ami, si tu ne veux m’accabler de chagrin. C’est moi qui suis la cause de toutes tes peines et de celles qu’éprouvent maintenant nos mères. Il ne faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents. Oh ! j’ai été bien imprudente ! » Et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul : « Prions Dieu, mon frère, et il aura pitié de nous. » A peine avaient-ils achevé leur prière, qu’ils entendirent un chien aboyer. « C’est, dit Paul, le chien de quelque chasseur qui vient, le soir, tuer des cerfs à l’affût. » Peu après, les aboiements du chien redoublèrent. « Il me semble, dit Virginie, que c’est Fidèle, le chien de notre case ; oui, je reconnais sa voix : serions-nous si près d’arriver, et au pied de notre montagne ? » En effet, un moment après, Fidèle était à leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise, ils aperçurent Domingue qui accourait à eux. A l’arrivée de ce bon noir, qui pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer sans pouvoir lui dire un mot. Quand Dominge eut repris ses sens : « O mes jeunes maîtres ! leur dit-il, que vos mères ont d’inquiétude ! comme elles ont été étonnées quand elles ne vous ont plus retrouvés au retour de la messe, où je les accompagnais ! Marie, qui travaillait dans un coin de l’habitation, n’a su nous dire où vous étiez allés. J’allais, je venais autour de l’habitation, ne sachant moi-même de quel côté vous chercher. Enfin j’ai pris vos vieux habits à l’un et à l’autre, je les ai fait flairer à Fidèle2. Sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m’eût entendu, il s’est mis à quêter sur vos pas ; il m’a conduit, toujours en remuant la queue, jusqu’à la Rivière-Noire. C’est là que j’ai appris d’un habitant que vous lui aviez ramené une négresse marronne, et qu’il vous avait accordé sa grâce ; mais quelle grâce ! il me l’a montrée attachée avec une chaîne au pied à un billot de bois, et avec un collier de fer à trois crochets autour du cou. De là Fidèle, toujours quêtant, m’a mené sur le morne de la Rivière-Noire, où il s’est arrêté encore en aboyant de toute sa force : c’était sur le bord d’une source, auprès d’un palmiste abattu, et près d’un feu qui fumait encore. Enfin il m’a conduit ici : nous sommes au pied de la montagne des Trois-Mamelles, et il y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons, mangez, et prenez des forces. » Il leur présenta aussitôt un gâteau, des fruits et une grande calebasse remplie d’une liqueur composée d’eau, de vin, de jus de citron, de sucre et de muscade, que leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les rafraîchir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave et des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois : « Oh ! qu’il est difficile de faire le bien ! » Pendant que Paul et elle se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu, et ayant cherché dans les rochers un bois tordu qu’on appelle bois de ronde, et qui brûle tout vert en jetant une grande flamme, il en fit un flambeau, qu’il alluma, car il était déjà nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand il fallut se mettre en route : Paul et Virginie ne pouvaient plus marcher, leurs pieds étaient enflés et tout rouges. Domingue ne savait s’il devait aller bien loin de là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. « Où est le temps, leur disait-il, où je vous portais tous deux à la fois dans mes bras ! Mais maintenant vous êtes grands, et je suis vieux ! » Comme il était dans cette perplexité, une troupe de noirs marrons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe, s’approchant de Paul et de Virginie, leur dit : « Bons petits blancs, n’ayez pas peur ; nous vous avons vu passer ce matin avec une négresse de la Rivière-Noire, vous alliez demander sa grâce à son mauvais maître. En reconnaissance, nous vous reporterons chez vous sur nos épaules. » Alors il fit un signe et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitôt un brancard avec des branches d’arbre et des lianes, y placèrent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules, et, Domingue marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route aux cris de joie de toute la troupe, qui les comblait de bénédictions. Virginie, attendrie, disait à Paul : « O mon ami ! jamais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense. »
Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de la montagne, dont les croupes étaient éclairées par plusieurs feux. A peine ils la montaient, qu’ils entendirent des voix qui criaient : « Est-ce vous, mes enfants ? » Ils répondirent avec les noirs : « Oui, c’est nous ; » et bientôt ils aperçurent leurs mères et Marie, qui venaient au-devant d’eux avec des tisons flambants. « Malheureux enfants ! dit Mme de la Tour, d’où venez-vous ? Dans quelles angoisses vous nous avez jetées ! — Nous venons, dit Virginie, de la Rivière-Noire, demander la grâce d’une pauvre esclave marronne, à qui j’ai donné ce matin le déjeuner de la maison, parce qu’elle mourait de faim ; et voilà que les noirs marrons nous ont ramenés. » Mme de la Tour embrassa sa fille sans pouvoir parler, et Virginie, qui sentit son visage mouillé des larmes de sa mère, lui dit : « Vous me payez de tout le mal que j’ai souffert ! » Marguerite, ravie de joie, serrait Paul dans ses bras, et lui disait : « Et toi aussi, mon fils, tu as fait une bonne action. » Quand elles furent arrivées dans leurs cases avec leurs enfants, elles donnèrent bien à manger aux noirs marrons, qui s’en retournèrent dans leurs bois en leur souhaitant toute sorte de prospérités.
Chaque jour était pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l’envie ni l’ambition ne les tourmentaient. Elles ne désiraient point au dehors une vaine réputation que donne l’intrigue, et qu’ôte la calomnie ; il leur suffisait d’être à elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette île, où, comme dans toutes les colonies européennes, on n’est curieux que d’anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs noms étaient ignorés ; seulement, quand un passant demandait, sur le chemin des Pamplemousses, à quelques habitants de la plaine :
« Qui est-ce qui demeure là-haut dans ces petites cases ? » ceux-ci répondaient sans les connaître :
« Ce sont de bonnes gens. » Ainsi des violettes, sous des buissons épineux, exhalent au loin leurs doux parfums, quoiqu’on ne les voie pas.
Elles avaient banni de leurs conversations la médisance, qui, sous une apparence de justice, dispose nécessairement à la haine ou à la fausseté  ; car il est impossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants, et de vivre avec les méchants si on ne leur cache sa haine sous de fausses apparences de bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d’être mal avec les autres ou avec nous-mêmes. Mais, sans juger les hommes en particulier, elles ne s’entretenaient que des moyens de faire du bien à tous en général ; et quoiqu’elles n’en eussent pas le pouvoir, elles en avaient une volonté perpétuelle qui les remplissait d’une bienveillance toujours prête à s’étendre au dehors. En vivant donc dans la solitude, loin d’être sauvages, elles étaient devenues plus humaines. Si l’histoire scandaleuse de la société ne fournissait point de matière à leurs conversations, celle de la nature les remplissait de ravissement et de joie. Elles admiraient avec transport le pouvoir d’une Providence qui par leurs mains avait répandu au milieu de ces arides rochers l’abondance, les grâces, les plaisirs purs, simples et toujours renaissants.
Paul, à l’âge de douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze, avait embelli ce que le noir Domingue ne faisait que cultiver. Il allait avec lui dans les bois voisins déraciner de jeunes plants de citronniers, d’orangers, de tamarins, dont la tête ronde est d’un si beau vert, et de dattiers, dont le fruit est plein d’une crème sucrée qui a le parfum de la fleur d’oranger ; il plantait ces arbres, déjà grands, autour de cette enceinte. Il y avait semé des graines d’arbres qui, dès la seconde année, portent des fleurs et des fruits : tels que l’agathis, où pendent tout autour, comme les cristaux d’un lustre, de longues grappes de fleurs blanches ; le lilas de Perse, qui élève droit en l’air ses girandoles gris de lin ; le papayer, dont le tronc sans branches, formé en colonne, hérissé de melons verts, porte un chapiteau de larges feuilles semblables à celles du figuier.
Il y avait planté encore des pépins et des noyaux de badamiers, de manguiers, d’avocats, de goyaviers, de jaqs et de jam-roses. La plupart de ces arbres donnaient déjà à leur jeune maître de l’ombre et des fruits. Sa main laborieuse avait rendu la fécondité jusque dans les lieux les plus stériles de cet enclos. Diverses espèces d’aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge, les cierges épineux, s’élevaient sur les têtes noires des rochers, et semblaient vouloir atteindre aux longues lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates, qui pendaient çà et là le long des escarpements de la montagne.
Il avait disposé ces végétaux de manière qu’on pouvait jouir de leur vue d’un seul coup d’œil. Il avait planté au milieu de ce bassin les herbes qui s’élèvent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens, et enfin les grands arbres, qui en bordaient la circonférence ; de sorte que ce vaste enclos paraissait de son centre comme un amphithéâtre de verdure, de fruits et de fleurs, renfermant des fleurs potagères, des lisières de prairie et des champs de riz et de blé. Mais en assujettissant ces végétaux à son plan, il ne s’était pas écarté de celui de la nature : guidé par ses indications, il avait mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles, et sur le bord des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter : ainsi chaque végétal croissait dans son site propre, et chaque site recevait de son végétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces roches formaient, au fond du vallon, ici des fontaines, là de larges miroirs qui répétaient, au milieu de la verdure, les arbres en fleur, les rochers et l’azur des cieux.
Malgré la grande irrégularité de ce terrain, toutes ces plantations étaient, pour la plupart, aussi accessibles au toucher qu’à la vue : à la vérité nous l’aidions tous de nos conseils et de nos secours pour en venir à bout. Il avait pratiqué un sentier qui tournait autour de ce bassin, et dont plusieurs rameaux venaient se rendre de la circonférence au centre. Il avait tiré parti des lieux les plus raboteux, et accordé , par la plus heureuse harmonie, la facilité de la promenade avec l’aspérité du sol, et les arbres domestiques avec les sauvages. De cette énorme quantité de pierres roulantes qui embarrassent maintenant ces chemins, ainsi que la plupart du terrain de cette île, il avait formé çà et là des pyramides, dans les assises desquelles il avait mêlé de la terre et des racines de rosiers, des poincillades et d’autres arbrisseaux qui se plaisent dans les roches. En peu de temps ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure ou de l’éclat des plus belles fleurs. Les ravins, bordés de vieux arbres inclinés sur leurs bords, formaient des souterrains voûtés inaccessibles à la chaleur, où l’on allait prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisait dans un bosquet d’arbres sauvages, au centre duquel croissait à l’abri des vents un arbre domestique chargé de fruits. Là était une moisson, ici un verger. Par cette avenue on apercevait les maisons ; par cette autre, les sommets inaccessibles de la montagne. Sous un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes, on ne distinguait en plein midi aucun objet ; sur la pointe de ce grand rocher voisin qui sort de la montagne, on découvrait tous ceux de cet enclos, avec la mer au loin où apparaissait quelquefois un vaisseau qui venait de l’Europe ou qui y retournait. C’était sur ce rocher que ces familles se rassemblaient le soir, et jouissaient en silence de la fraîcheur de l’air, du parfum des fleurs, du murmure des fontaines et des dernières harmonies de la lumière et des ombres.
Rien n’était plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler, d’où l’on me voyait venir de bien loin, s’appelait LA DÉCOUVERTE DE L’AMITIÉ. Paul et Virginie, dans leurs jeux, y avaient planté un bambou, au haut duquel ils élevaient un petit mouchoir blanc pour signaler mon arrivée dès qu’ils m’apercevaient, ainsi qu’on élève un pavillon sur la montagne voisine à la vue d’un vaisseau en mer. L’idée me vint de graver une inscription sur la tige de ce roseau. Quelque plaisir que j’aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un monument de l’antiquité, j’en ai encore davantage à lire une inscription bien faite : il me semble alors qu’une voix humaine sorte de la pierre, se fasse entendre à travers les siècles, et, s’adressant à l’homme au milieu des déserts, lui dise qu’il n’est pas seul, et que d’autres hommes, dans ces mêmes lieux, ont senti, pensé et souffert comme lui ; que si cette inscription est de quelque nation ancienne qui ne subsiste plus, elle étend notre âme dans les champs de l’infini, et lui donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant qu’une pensée a survécu à la ruine d’un empire.
J’écrivis donc sur le petit mât du pavillon de Paul et de Virginie ces vers d’Horace :


... Fratres Helenæ, lucida sidera,
Ventorumque regat pater,
Obstrictis aliis, præter iapyga.

Que les frères d’Hélène, ces astres charmants, et que le père des vents vous dirigent, et ne fassent souffler que le zéphyr.

Je gravai ce vers de Virgile sur l’écorce d’un tata-maque, à l’ombre duquel Paul s’asseyait quelquefois pour regarder au loin la mer agitée :

Fortunatus et ille deos qui novit agrestes.
Heureux celui qui ne connaît que les divinités champêtres.

Et cet autre au-dessus de la porte de la cabane de Mme de la Tour, qui était leur lieu d’assemblée :

At secura quies, et nescia fallere vita.
Ici est une conscience calme et une vie qui ne sait pas tromper.

Mais Virginie n’approuvait point mon latin ; elle disait que ce que j’avais mis au pied de sa girouette était trop long et trop savant : « J’eusse mieux aimé ajoutait-elle, TOUJOURS AGITÉE, MAIS CONSTANTE. — Cette devise, lui répondis-je, conviendrait mieux à la vertu. » Ma réflexion la fit rougir.
Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférents. Un cercle d’orangers, de bananiers et de jam-roses plantés autour d’une pelouse au milieu de laquelle Virginie et Paul allaient quelquefois danser, se nommait LA CONCORDE. Un vieux arbre à l’ombre duquel Mme de la Tour et Marguerite s’étaient raconté leurs malheurs, s’appelait LES PLEURS ESSUYÉS. Elles faisaient porter les noms de BRETAGNE et de NORMANDIE à de petites portions de terre où elles avaient semé du blé, des fraises et des pois. Domingue et Marie, désirant, à l’imitation de leurs maîtresses, se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appelaient ANGOLA et FOULEPOINTE deux endroits où croissait l’herbe dont ils faisaient des paniers, et où ils avaient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs climats, ces familles expatriées entretenaient les douces illusions de leurs pays, et en calmaient les regrets dans une terre étrangère. Hélas ! j’ai vu s’animer de mille appellations charmantes les arbres, les fontaines, les rochers de ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un champ de la Grèce, n’offre plus que des ruines et des noms touchants.
Mais, de tout ce que renfermait cette enceinte, rien n’était plus agréable que ce qu’on appelait LE REPOS DE VIRGINIE. Au pied du rocher LA DÉCOUVERTE DE L’AMITIÉ est un enfoncement d’où sort une fontaine qui forme dès sa source une petite flaque d’eau au milieu d’un pré d’une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au monde, je lui fis présent d’un coco des Indes qu’on m’avait donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d’eau, afin que l’arbre qu’il produirait servît un jour d’époque à la naissance de son fils. Mme de la Tour, à son exemple, y en planta un autre, dans une même intention, dès qu’elle eut Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers, qui formaient toutes les archives de ces deux familles ; l’un se nommait l’arbre de Paul, et l’autre l’arbre de Virginie ; ils crûrent tous deux dans la même proportion que leurs jeunes maîtres, d’une hauteur un peu inégale, mais qui surpassait au bout de douze ans celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation, on avait laissé cet enfoncement du rocher tel que la nature l’avait orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en étoiles vertes et noires de larges capillaires, et flottaient au gré des vents des touffes de scolopendre suspendues comme de longs rubans d’un vert pourpre. Près de là croissaient des lisières de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments, dont les gousses, couleur de sang, sont plus éclatantes que le corail. Aux environs, l’herbe de baume, dont les feuilles sont en cœur, et les basilics à odeur de girofle, exhalaient les plus doux parfums. Du haut de l’escarpement de la montagne pendaient des lianes semblables à des draperies flottantes, qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles, y venaient passer la nuit. Au coucher du soleil on y voyait voler, le long des rivages de la mer, le corbigeau et l’alouette marine, et au haut des airs la noire frégate, avec l’oiseau blanc du tropique, qui abandonnaient, ainsi que l’astre du jour, les solitudes de l’océan Indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de cette fontaine, décorée d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle venait y laver le linge de la famille à l’ombre des grands cocotiers. Quelquefois elle y menait paître ses chèvres. Pendant qu’elle préparait des fromages avec leur lait, elle se plaisait à leur voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche, et se tenir en l’air sur une de ses corniches comme sur un piédestal. Paul y apporta de la forêt voisine des nids de toutes sortes d’oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s’établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz, de maïs et de millet. Dès qu’elle paraissait, les merles siffleurs, les bengalis, dont le ramage est si doux, les cardinaux, dont le plumage est couleur de feu, quittaient leurs buissons ; des perruches, vertes comme des émeraudes, descendaient des lataniers voisins ; des perdrix accouraient sous l’herbe : tous s’avançaient pêle-mêle jusqu’à ses pieds comme des poules. Paul et elle s’amusaient avec transport de leurs jeux et de leurs appétits.
Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l’innocence vos premiers jours, en vous exerçant aux bienfaits ! Combien de fois, dans ce lieu, vos mères, vous serrant dans leurs bras, bénissaient le Ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse et de vous voir entrer dans la vie sous d’aussi heureux auspices ! Combien de fois, à l’ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champêtres, qui n’avaient coûté la vie à aucun animal ! des calebasses pleines de lait, des œufs frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates, de mangues, d’oranges, de grenades, de bananes, de dattes, d’ananas, offraient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies, et les sucs les plus agréables.
La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces festins : Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque chose d’utile pour la société. Ici les sentiers n’étaient pas commodes ; là on était mal assis ; ces jeunes berceaux ne donnaient pas assez d’ombrage.
Virginie leur distribuait des grains de riz, de maïs et de millet.
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Dans la saison pluvieuse, ils passaient le jour tous ensemble dans la case, maîtres et serviteurs, occupés à faire des nattes d’herbes et des paniers de bambou. On voyait, rangés dans le plus grand ordre aux parois de la muraille, des râteaux, des haches, des bêches ; et auprès de ces instruments de l’agriculture les productions qui en étaient les fruits, des sacs de riz, des gerbes de blé et des régimes de bananes. La délicatesse s’y joignait toujours à l’abondance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère, y préparait des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats.
La nuit venue, ils soupaient à la lueur d’une lampe ; ensuite Mme de la Tour ou Marguerite racontait quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l’Europe infestés de voleurs, ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d’une île déserte. A ces récits les âmes sensibles de leurs enfants s’enflammaient ; ils priaient le Ciel de leur faire la grâce d’exercer quelque jour l’hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant les deux familles se séparaient pour aller prendre du repos, dans l’impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s’endormaient au bruit de la pluie qui tombait par torrents sur la couverture de leurs cases, ou à celui des vents qui leur apportaient le murmure lointain des flots qui se brisaient sur le rivage. Elles bénissaient Dieu de leur sécurité personnelle, dont le sentiment redoublait par celui du danger éloigné.
De temps en temps, Mme de la Tour lisait publiquement quelque histoire touchante de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ils n’avaient point de jours destinés au plaisir, et d’autres à la tristesse. Chaque jour était pour eux un jour de fête, et tout ce qui les environnait, un temple divin où ils admiraient sans cesse une intelligence infinie, toute-puissante et amie des hommes : ce sentiment de confiance dans le pouvoir suprême les remplissait de consolation pour le passé, de courage pour le présent, et d’espérance pour l’avenir. Voilà comme ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature, avaient développé en elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donne la nature pour nous empêcher de tomber dans le malheur.
Mais comme il s’élève quelquefois dans l’âme la mieux réglée des nuages qui la troublent, quand quelque membre de leur société paraissait triste, tous les autres se réunissaient autour de lui, et l’enlevaient aux pensées amères, plus par des sentiments que par des réflexions. Chacun y employait son caractère particulier : Marguerite, une gaieté vive ; Mme de la Tour, une théologie douce ; Virginie, des caresses tendres ; Paul, de la franchise et de la cordialité  ; Marie et Domingue même venaient à son secours. Ils s’affligeaient s’ils le voyaient affligé, et ils pleuraient s’ils le voyaient pleurer. Ainsi des plantes faibles s’entrelacent ensemble pour résister aux ouragans.
Quelle que fût la saison, ils allaient le dimanche à la messe à l’église des Pamplemousses, dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venait des habitants riches en palanquins, qui s’empressèrent plusieurs fois de faire la connaissance de ces familles si unies, et de les inviter à des parties de plaisir. Mais elles repoussèrent toujours leurs offres avec honnêteté et respect, persuadées que les gens puissants ne recherchent les faibles que pour avoir des complaisants, et qu’on ne peut être complaisant qu’en flattant les passions d’autrui, bonnes et mauvaises. D’un autre côté elles n’évitaient pas avec moins de soin l’accointance des petits habitants, pour l’ordinaire jaloux, médisants et grossiers. Elles passèrent d’abord auprès des uns pour timides, et auprès des autres pour fières ; mais leur conduite réservée était accompagnée de marques de politesse si obligeantes, surtout envers les misérables, qu’elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres.
Après la messe, on venait souvent les requérir de quelque bon office. C’était une personne affligée qui leur demandait des conseils, ou un enfant qui les priait de passer chez sa mère malade dans un des quartiers voisins. Elles portaient toujours avec elles quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux habitants, et elles y joignaient la bonne grâce qui donne tant de prix aux petits services. Elles réussissaient surtout à bannir les peines de l’esprit, si intolérables dans la solitude et dans un corps infirme. Mme de la Tour parlait avec tant de confiance de la Divinité, que la malade, en l’écoutant, la croyait présente. Virginie revenait bien souvent de là les yeux humides de larmes, mais le cœur rempli de joie ; car elle avait eu l’occasion de faire du bien. C’était elle qui préparait d’avance les remèdes nécessaires aux malades. Après ces visites d’humanité, elles prolongeaient quelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne-Longue, jusque chez moi, où je les attendais à dîner sur les bords de la petite rivière qui coule dans mon voisinage. Je me procurais pour cette occasion quelques bouteilles de vin vieux, afin d’augmenter la gaieté de nos repas indiens par ces douces et cordiales productions de l’Europe. D’autres fois nous nous donnions rendez-vous sur les bords de la mer à l’embouchure de quelques autres petites rivières qui ne sont guère ici que de grands ruisseaux ; nous y apportions de l’habitation des provisions végétales, que nous joignions à celles que la mer nous fournissait en abondance. Nous pêchions sur ces rivages des cabots, des polypes, des rougets, des langoustes, des chevrettes, des crabes, des oursins, des huîtres et des coquillages de toute espèce. Les sites les plus terribles nous procuraient souvent les plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois, assis sur un rocher, à l’ombre d’un veloutier, nous voyions les flots du large venir se briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul, qui nageait volontiers comme un poisson, s’avançait quelquefois sur les récifs au-devant des lames, puis, à leur approche, il fuyait sur le rivage devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes, qui le poursuivaient bien avant sur la grève.
Nos repas étaient suivis de chants et de danses. Virginie chantait le bonheur de la vie champêtre et les malheurs des gens de mer, que l’avarice porte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la manière des noirs, elle exécutait avec Paul une pantomime. La pantomime est le premier langage de l’homme ; elle est connue de toutes les nations ; elle est si naturelle et si expressive, que les enfants des blancs ne tardent pas à l’apprendre dès qu’ils ont vu ceux des noirs s’y exercer. Virginie, se rappelant, dans les lectures que lui faisait sa mère, les histoires qui l’avaient le plus touchée, en rendait les principaux événements avec beaucoup de naïveté. Tantôt, au son du tam-tam de Domingue, elle se présentait sur la pelouse, portant une cruche sur sa tête ; elle s’avançait avec timidité à la source d’une fontaine voisine, pour y puiser de l’eau. Domingue et Marie, représentant les bergers de Madian, lui en défendaient l’approche et feignaient de la repousser. Paul accourait à son secours, battait les bergers, et remplissait la cruche de Virginie ; et, en la lui mettant sur la tête, il lui mettait en même temps une couronne de fleurs rouges de pervenche. Alors, me prêtant à leurs jeux, je me chargeais du rôle de Raguel, et j’accordais à Paul ma fille Séphora en mariage.
Une autre fois elle représentait l’infortunée Ruth, qui retourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve étrangère après une longue absence. Domingue et Marie contrefaisaient les moissonneurs. Virginie feignait de glaner çà et là sur leurs pas quelques épis de blé. Paul, imitant la gravité d’un patriarche, l’interrogeait ; elle répondait en tremblant à ses questions. Bientôt, ému de pitié, il accordait l’hospitalité à l’innocence et un asile à l’infortune, il remplissait le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions, et l’amenait devant nous comme devant les anciens de la ville, en déclarant qu’il la prenait en mariage malgré son indigence.
Ces drames étaient rendus avec tant de vérité, qu’on se croyait transporté dans les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de décorations, d’illuminations et d’orchestres convenables à ce spectacle. Le lieu de la scène était pour l’ordinaire un carrefour d’une forêt, dont les percées formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillages : nous étions à leur centre, abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil était descendu à l’horizon, ses rayons, brisés par le tronc des arbres, divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses qui produisaient le plus majestueux effet. Quelquefois son disque tout entier paraissait à l’extrémité d’une avenue, et la rendait tout étincelante de lumière. Le feuillage des arbres, éclairés en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l’émeraude ; leurs troncs mousseux et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux, déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaient tous à la fois l’astre du jour par mille et mille chansons.
La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes champêtres ; mais la pureté de l’air et la douceur du climat nous permettaient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bois, sans craindre d’ailleurs les voleurs ni de près ni de loin. Chacun, le lendemain, retournait dans sa case, et la retrouvait dans l’état où il l’avait laissée. Il y avait alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette île sans commerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermaient point à clef, et qu’une serrure était un objet de curiosité pour plusieurs créoles.
Mais il y avait dans l’année des jours qui étaient pour Paul et Virginie des jours de plus grandes réjouissances : c’étaient les fêtes de leurs mères. Virginie ne manquait pas, la veille, de pétrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu’elle envoyait à de pauvres familles de blancs nés dans l’île, qui n’avaient jamais mangé de pain d’Europe, et qui, sans aucun secours de noirs, réduits à vivre de manioc au milieu des bois, n’avaient, pour supporter la pauvreté, ni la stupidité qui accompagne l’esclavage, ni le courage qui vient de l’éducation. Ces gâteaux étaient les seuls présents que Virginie pût faire de l’aisance de l’habitation ; mais elle y joignait une bonne grâce qui leur donnait un grand prix. D’abord c’était Paul qui était chargé de les porter lui-même à ces familles, et elles s’engageaient, en les recevant, à venir le lendemain passer la journée chez Mme de la Latour et Marguerite. On voyait alors arriver une mère de famille avec deux ou trois misérables filles, maigres, jaunes, et si timides, qu’elles n’osaient lever les yeux. Virginie les mettait bientôt à leur aise ; elle leur servait des rafraîchissements, dont elle relevait la bonté par quelque circonstance particulière qui en augmentait, selon elle, l’agrément : cette liqueur avait été préparée par Marguerite, cette autre par sa mère ; son frère avait cueilli lui-même ce fruit au haut d’un arbre. Elle engageait Paul à les faire danser. Elle ne les quittait point qu’elle ne les vît contentes et satisfaites ; elle voulait qu’elles fussent joyeuses de la joie de sa famille. « On ne fait son bonheur, disait-elle, qu’en s’occupant de celui des autres. » Quand elles s’en retournaient, elle les engageait à emporter ce qui paraissait leur avoir fait plaisir, couvrant la nécessité d’agréer ces présents du prétexte de leur nouveauté ou de leur singularité. Si elle remarquait trop de délabrement dans leurs habits, elle choisissait, avec l’agrément de sa mère, quelques-uns des siens, et allait secrètement les déposer à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisait le bien à l’exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice et montrant le bienfait.
Cette aimable famille n’avait ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d’histoire et de philosophie. Les périodes de leur vie se réglaient sur celles de la nature. Ils connaissaient les heures du jour par l’ombre des arbres, les saisons par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits, et les années par le nombre de leurs récoltes. Ces douces images répandaient les plus grands charmes dans leurs conversations. « Il est temps de dîner, disait Virginie à la famille ; les ombres des bananiers sont à leurs pieds ; » ou bien : « La nuit s’approche, les tamarins ferment leurs feuilles. — Quand viendrez-vous nous voir, lui disaient quelques amies du voisinage. — Aux cannes de sucre, répondait Virginie. — Votre visite nous sera encore plus douce et plus agréable, » reprenaient ces jeunes filles. Quand on l’interrogeait sur son âge et sur celui de Paul : « Mon frère, disait-elle, est de l’âge du grand cocotier de la fontaine, et moi de celui du plus petit. Les manguiers ont donné douze fois leurs fruits, et les orangers vingt-quatre fois leurs fleurs, depuis que je suis au monde. » Leur vie semblait attachée à celle des arbres, comme celle des faunes et des dryades ; ils ne connaissaient d’autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères, d’autre chronologie que celle de leurs vergers, et d’autre philosophie que celle de faire du bien à tout le monde et de se résigner à la volonté de Dieu.
Cependant un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages ; c’était vers la fin de décembre, lorsque le soleil au Capricorne échauffe pendant trois semaines l’île de France de ses feux verticaux. Le vent du sud, qui règne presque toute l’année, ne soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s’élevaient sur les chemins et restaient suspendus en l’air. La terre se fendait de toutes parts ; l’herbe était brûlée ; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer ; seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s’élevaient de dessus ses plaines, et paraissaient au coucher du soleil comme les flammes d’un incendie. La nuit même n’apportait aucun rafraîchissement à l’atmosphère embrasée. L’orbe de la lune, toute rouge, se levait dans un horizon enflammé d’une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l’air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur ; mais partout le sol était brûlant, et l’air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes, qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.
Ces chaleurs excessives élevèrent de l’Océan des vapeurs qui couvrirent l’île comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d’eux, et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons ; des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaient le long des flancs de cette montagne : le fond de ce bassin était devenu une mer ; le plateau où sont assises les cabanes, une petite île ; et l’entrée de ce vallon, une écluse par où sortaient pêle-mêle, avec les eaux mugissantes, les terres, les arbres et les rochers.
Toute la famille tremblante priait Dieu dans la case de Mme de la Tour, dont le toit craquait horriblement par l’effort des vents. Quoique la porte et les contrevents en fussent bien fermés, tous les objets s’y distinguaient à travers les jointures de la charpente, tant les éclairs étaient vifs et fréquents. L’intrépide Paul, suivi de Domingue, allait d’une case à l’autre, malgré la fureur de la tempête, assurant ici une paroi avec un arc-boutant, enfonçant là un pieu ; il ne rentrait que pour consoler la famille par l’espoir prochain du retour du beau temps. En effet, sur le soir, la pluie cessa, le vent alizé du sud-est reprit son cours ordinaire, les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l’horizon.
Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu de son repos. Paul s’approcha d’elle, et lui présenta son bras pour l’aider à marcher. Elle l’accepta en souriant, et ils sortirent ensemble de la case. L’air était frais et sonore. Des fumées blanches s’élevaient sur les croupes de la montagne, sillonnée çà et là de l’écume des torrents qui tarissaient de tous côtés. Pour le jardin, il était tout bouleversé par d’affreux ravins ; la plupart des arbres fruitiers avaient leurs racines en haut ; de grands amas de sable couvraient les lisières des prairies, et avaient comblé le bassin de Virginie. Cependant les deux cocotiers étaient debout et bien verdoyants ; mais il n’y avait plus aux environs ni gazons, ni berceaux, ni oiseaux, excepté quelques bengalis, qui, sur la pointe des rochers voisins, déploraient par leurs chants plaintifs la perte de leurs petits.
A la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : « Vous aviez apporté ici des oiseaux, l’ouragan les a tués. Vous aviez planté ce jardin, il est détruit. Tout périt sur la terre ; il n’y a que le ciel qui ne change point. » Paul répondit par un soupir, et tous deux portèrent leurs regards vers ce lieu de délices, le seul où il n’y ait point de larmes à essuyer.
Un jour Mme de la Tour dit à Marguerite : « Chère amie, tu vois dans quelle détresse nous nous trouvons ; nous n’avons guère que le nécessaire de chaque jour. Ton noir Domingue est bien cassé  ; Marie est infirme ; moi-même, depuis quinze ans, je suis fort affaiblie. On vieillit promptement dans les pays chauds, et encore plus vite dans le chagrin ; si le Ciel nous envoie quelque nouveau malheur, qu’allons-nous devenir ? Si notre fils Paul allait dans les Indes pour un peu de temps, le commerce lui fournirait de quoi acheter quelques esclaves, et à son retour nous pourrions vivre tranquilles sur le sort de nos enfants.  » Marguerite goûta fort le discours de Mme de la Tour, et elles se séparèrent en disant : « Nous en parlerons à notre voisin. »
En effet, ces dames me consultèrent, et je fus de leur avis. « Les mers de l’Inde sont belles, leur dis-je. En prenant une saison favorable pour passer d’ici aux Indes, c’est un voyage de six semaines au plus, et d’autant de temps pour en revenir. Nous ferons dans notre quartier une pacotille à Paul ; car j’ai des voisins qui l’aiment beaucoup. Quand nous ne lui donnerions que du coton brut, dont nous ne faisons aucun usage, faute de moulins pour l’éplucher ; du bois d’ébène, si commun ici qu’il sert au chauffage, et quelques résines qui se perdent dans nos bois ; tout cela se vend assez bien aux Indes, et nous est fort inutile ici. »
Je me chargeai de demander à M. de la Bourdonnaye une permission d’embarquement pour ce voyage, et avant tout je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement lorsque ce jeune homme me dit, avec un bon sens fort au-dessus de son âge : « Pourquoi voulez-vous que je quitte ma famille pour je ne sais quel projet de fortune ? Y a-t-il un commerce au monde plus avantageux que la culture d’un champ qui rend quelquefois cinquante et cent pour un ? Si nous voulons faire le commerce, ne pouvons-nous pas le faire en portant notre superflu d’ici à la ville, sans que j’aille courir aux Indes ? Nos mères me disent que Domingue est vieux et cassé  ; mais moi, je suis jeune et je me renforce chaque jour. Il n’a qu’à leur arriver, pendant mon absence, quelque accident ! Oh ! non, non, je se saurais me résoudre à les quitter. »
Sa réponse me jeta dans un grand embarras, et je ne savais quel parti prendre, lorsqu’un vaisseau arrivé de France apporta à Mme de la Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne seraient jamais sensibles, l’avait frappée. Elle sortait d’une grande maladie dégénérée en langueur, et que l’âge rendait incurable. Elle mandait à sa nièce de repasser en France, ou, si sa santé ne lui permettait pas de faire un si long voyage, elle lui enjoignait d’y envoyer Virginie, à laquelle elle destinait une bonne éducation, un parti à la cour et la donation de tous ses biens. Elle attachait, disait-elle, le retour de ses bontés à l’exécution de ses ordres.
A peine cette lettre fut-elle lue dans la famille, qu’elle y répandit la consternation. Domingue et Marie se mirent à pleurer. Pourriez-vous nous quitter maintenant ? dit Maguerite à Mme de la Tour. — Non, mon amie, non, mes enfants, reprit Mme de la Tour, je ne vous quitterai point ; j’ai vécu avec vous, et c’est avec vous que je veux mourir. Je n’ai connu le bonheur que dans votre amitié. Si ma santé est dérangée, d’anciens chagrins en sont cause. J’ai été blessée au cœur par la dureté de mes parents et par la perte de mon cher époux ; mais depuis j’ai goûté plus de consolation et de félicité avec vous sous ces pauvres cabanes, que jamais les richesses de ma famille ne m’en ont fait même espérer dans ma patrie. »
A ce discours, des larmes de joie coulèrent de tous les yeux. Paul, serrant Mme de la Tour dans ses bras, lui dit : « Je ne vous quitterai pas non plus, je n’irai point aux Indes. Nous travaillerons tous pour vous, chère maman ; rien ne vous manquera jamais avec nous. »
Le lendemain, au lever du soleil, comme ils venaient de faire tous ensemble, suivant leur coutume, la prière du matin qui précédait le déjeuner, Domingue les avertit qu’un monsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s’avançait vers l’habitation. C’était M. de la Bourdonnaye. Il entra dans la case, où toute la famille était à table. Virginie venait de servir, suivant l’usage du pays, du café et du riz cuit à l’eau. Elle y avait joint des patates chaudes et des bananes fraîches. Il y avait pour toute vaisselle des moitiés de calebasses, et pour linge des feuilles de bananiers. Le gouverneur témoigna d’abord quelque étonnement de la pauvreté de cette demeure. Ensuite, s’adressant à Mme de la Tour, il lui dit que les affaires générales l’empêchaient quelquefois de songer aux particulières, mais qu’elles avaient bien des droits sur lui. « Vous avez, ajouta-t-il, Madame, une tante de qualité et fort riche à Paris, et qui vous réserve sa fortune et vous attend auprès d’elle. » Mme de la Tour répondit au gouverneur que sa santé altérée ne lui permettait pas d’entreprendre un si long voyage. « Au moins, reprit M. de la Bourdonnaye, pour mademoiselle votre fille, vous ne sauriez sans injustice la priver d’une si grande succession. Je ne vous cache pas que votre tante a employé l’autorité pour la faire venir auprès d’elle. Les bureaux m’ont écrit, à ce sujet, d’user, s’il le fallait, de mon pouvoir ; mais, ne l’exerçant que pour rendre heureux les habitants de cette colonie, j’attends de votre volonté seule un sacrifice de quelques années, d’où dépend l’établissement de votre fille, le bien-être de toute votre vie. Pourquoi vient-on aux îles ? n’est-ce pas pour y faire fortune ? N’est-il pas bien plus agréable de l’aller trouver dans sa patrie ? »
En disant ces mots, il posa sur la table un gros sac de piastres que portait un de ses noirs. « Voilà, ajouta-t-il, ce qui est destiné aux préparatifs de voyage de mademoiselle votre fille de la part de votre tante. » Ensuite il finit par reprocher avec bonté à Mme de la Tour de ne pas s’être adressée à lui, dans ses besoins, en la louant cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit la parole, et dit au gouverneur : « Monsieur, ma mère s’est adressée à vous, et vous l’avez mal reçue. — Avez-vous un autre enfant, Madame ? dit M. de la Bourdonnaye à Mme de la Tour. — Non, Monsieur, reprit-elle, celui-ci est le fils de mon amie ; mais lui et Virginie nous sont communs et également chers. — Jeune homme, dit le gouverneur à Paul, quand vous aurez acquis l’expérience du monde, vous connaîtrez le malheur des gens en place ; vous saurez combien il est facile de les prévenir, combien aisément ils donnent au vice intrigant ce qui appartient au mérite qui se cache. »
M. de la Bourdonnaye, invité par Mme de la Tour, s’assit à table auprès d’elle. Il déjeuna à la manière des créoles, de café mêlé avec du riz cuit à l’eau. Il fut charmé de l’ordre et de la propreté de la petite case, de l’union de ces deux familles charmantes, et du zèle même de leurs vieux domestiques. « Il n’y a, dit-il, ici que des meubles de bois ; mais on y trouve des visages sereins et des cœurs d’or. » Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je désire être votre ami, car vous êtes un honnête homme. » M. de la Bourdonnaye reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. Il embrassa Paul en lui serrant la main, et l’assura qu’il pouvait compter sur son amitié.
Après le déjeuner, il prit Mme de la Tour en particulier, et lui dit qu’il se présentait une occasion prochaine d’envoyer sa fille en France sur un vaisseau près de partir ; qu’il la recommanderait à une dame de ses parentes qui y était passagère ; qu’il fallait bien se garder d’abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années. « Votre tante, ajouta-t-il en s’en allant, ne peut traîner plus de deux ans, ses amis me l’ont mandé. Songez-y bien, la fortune ne vient pas tous les jours. Consultez-vous. Tous les gens de bon sens seront de mon avis. » Elle lui répondit que, ne désirant désormais d’autre bonheur dans le monde que celui de sa fille, elle laisserait son départ pour la France entièrement à sa disposition.
Quelque peine que Mme de la Tour dût éprouver en se séparant de sa fille, elle n’était pas fâchée de faire pour toujours son bonheur. Elle la prit donc à part, et lui dit : « Mon enfant, nos domestiques sont vieux ; Paul est bien jeune ; Marguerite vient sur l’âge ; je suis déjà infirme : si j’allais mourir, que deviendriez-vous, sans fortune au milieu de ces déserts ? Vous resteriez donc seule, n’ayant personne qui puisse vous être d’un grand secours, et obligée, pour vivre, de travailler sans cesse à la terre comme une mercenaire. Cette idée me pénètre de douleur. » Virginie lui répondit : « Dieu nous a condamnés au travail. Vous m’avez appris à travailler et à le bénir chaque jour. Jusqu’à présent il ne nous a pas abandonnés, il ne nous abandonnera point encore. Sa providence veille particulièrement sur les malheureux. Vous me l’avez dit tant de fois, ma mère ! Je ne saurais me résoudre à vous quitter. » Mme de la Tour, émue, reprit : « Je n’ai d’autre objet que de te rendre heureuse.  »
Vers le soir, comme elle était seule avec Virginie, il entra chez elle un grand homme vêtu d’une soutane bleue. C’était un ecclésiastique missionnaire de l’île et confesseur de Mme de la Tour et de Virginie. Il était envoyé par le gouverneur. « Mes enfants, dit-il en entrant, Dieu soit loué  ! vous voilà riches. Vous pourrez écouter votre bon cœur, faire du bien aux pauvres. Je sais ce que vous a dit M. de la Bourdonnaye, et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman, votre santé vous oblige de rester ici ; mais vous, jeune demoiselle, vous n’avez point d’excuse. Il faut obéir à la Providence, à nos vieux parents, même injustes. C’est un sacrifice ; mais c’est l’ordre de Dieu. Il s’est dévoué pour nous ; il faut, à son exemple, se dévouer pour le bien de sa famille. Votre voyage en France aura une fin heureuse. Ne voulez-vous pas bien y aller, ma chère demoiselle ?  »
Virginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant : « Si c’est l’ordre de Dieu, je ne m’oppose à rien. Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit-elle en pleurant.
Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa commission. Cependant Mme de la Tour m’envoya prier par Domingue de passer chez elle pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout d’avis qu’on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur qu’il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de chez nous ce que nous pouvons trouver chez nous. J’étends ces maximes à tout sans exception. Mais que pouvaient ces conseils de modération contre les illusions d’une grande fortune ? D’ailleurs une autorité sacrée avait parlé, son parti était pris ; elle ne me consulta donc que par bienséance, et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui s’était opposée fortement à son départ, ne fit point d’objections.
Cependant le bruit s’était répandu dans l’île que la fortune avait visité ces rochers ; on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent au milieu de ces pauvres cabanes les plus riches étoffes de l’Inde : de superbes, basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour ; des baftas de Surate, d’un si beau blanc ; des chittes de toute couleur et des plus rares, à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lampas découpés à jour, des damas d’un blanc satiné, d’autres d’un vert de prairie, d’autres d’un rouge à éblouir, des taffetas roses, des satins à pleine main, des pékins moelleux comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusqu’à des pagnes de Madagascar.
Mme de la Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui lui ferait plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et la qualité des marchandises, de peur que les marchands ne la trompassent. Virginie choisit tout ce qu’elle crut être agréable à sa mère et à toute sa famille. « Ceci, disait-elle, était bon pour des meubles, cela pour l’usage de Marie et de Domingue. » Enfin le sac de piastres était employé qu’elle n’avait pas encore songé à ses besoins. Il fallut lui faire son partage sur les présents qu’elle avait distribués à la société.
Paul, pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune, qui lui présageaient le départ de Virginie, s’en vint quelques jours après chez moi. Il me dit d’un air accablé  : « Ma sœur s’en va, elle a fait déjà les apprêts de son voyage. Passez chez nous, je vous en prie. Employez votre crédit sur l’esprit de sa mère et de la mienne pour la retenir. » Je me rendis aux instances de Paul, quoique bien persuadé que mes représentations seraient sans effet.
Lorsque l’heure du souper fut venue, on se mit à table ; chacun des convives, agité de passions différentes, mangea peu, et ne parla point. Virginie en sortit la première, et fut s’asseoir au lieu où nous sommes. Il faisait une de ces nuits délicieuses si communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament, entourée d’un rideau de nuages, que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l’île et sur leurs pitons, qui brillaient d’un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d’oiseaux, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l’air. Tous, jusqu’aux insectes, bruissaient sous l’herbe. Les étoiles étincelaient au ciel, et se réfléchissaient au sein de la mer, qui répétait leurs images tremblantes. Virginie parcourait avec des regards distraits son vaste et sombre horizon, distingué du rivage de l’île par les feux rouges des pêcheurs. Elle aperçut à l’entrée du port une lumière et une ombre : c’était le fanal et le corps du vaisseau où elle devait s’embarquer pour l’Europe, et qui, prêt à mettre à la voile, attendait à l’ancre la fin du calme. A cette vue elle se mit à pleurer.
Je m’approchai d’elle en ce moment, et je lui dis : « Mademoiselle, vous partez, dit-on, dans trois jours. Vous ne craignez pas de vous exposer aux dangers de la mer..., de la mer, dont vous êtes si effrayée ! — Il faut, répondit Virginie, que j’obéisse à mes parents, à mon devoir. — Vous nous quitterez pour une parente éloignée que vous n’avez jamais vue ! — Hélas ! dit Virginie, je voulais rester ici toute ma vie, ma mère ne l’a pas voulu. Elle m’a dit que la volonté de Dieu était que je partisse ; que la vie était une épreuve... : oh ! c’est une épreuve bien dure ! bien dure ! — Quoi, lui répondis-je, tant de raisons vous ont décidée, et aucune ne vous a retenue ! Sans doute il en est encore que vous ne dites pas. La richesse a de grands attraits ; mais pensez-vous à votre bonheur ? Dans quelle terre aborderez-vous qui vous soit plus chère que celle où vous êtes née ? Où formerez-vous une société plus aimable que celle qui vous aime ? Comment vivrez-vous sans les caresses de votre mère, auxquelles vous êtes si accoutumée ? Que deviendra-t-elle elle-même, déjà sur l’âge, lorsqu’elle ne vous verra plus à ses côtés, à la table, dans la maison, à la promenade, où elle s’appuyait sur vous ? Que lui dirai-je quand je la verrai pleurer votre absence ? » Virginie voulut me répondre ; mais elle ne put que pousser un soupir. Ses yeux étincelaient ; la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage, ses genoux tremblaient. J’appelai aussitôt Mme de la Tour, Marguerite et Paul, qui étaient assis à quelques pas de là sous des bananiers. Paul était plongé dans la plus profonde affliction ; sa tête altière était baissée, et un torrent de larmes coulait de ses yeux ; sa mère, mêlant ses larmes aux siennes, le tenait embrassé sans pouvoir parler ; Mme de la Tour, hors d’elle-même, me dit : c Je ne puis plus y tenir ; mon âme est déchirée. Ce malheureux voyage n’aura pas lieu. Il y a huit jours que personne n’a dormi. »
Je dis à Paul : « Mon ami, votre sœur restera. Demain nous en parlerons au gouverneur : laissez reposer votre famille et venez passer cette nuit chez moi. Il est tard, il est minuit, la croix du sud est droite sur l’horizon. » Il se laissa emmener sans rien dire, et, après une nuit fort agitée, il se leva au point du jour, et s’en retourna à son habitation.
Mais qu’est-il besoin de vous continuer plus longtemps le récit de cette histoire ? Il n’y a jamais qu’un côté agréable à connaître dans la vie humaine. Semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n’est que d’un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière, que l’autre ne soit livrée aux ténèbres.
« Mon père, lui dis-je, je vous en conjure, achevez de me raconter ce que vous avez commencé d’une manière si touchante. Les images du bonheur nous plaisent ; mais celles du malheur nous instruisent. Que devint cette infortunée famille ? »
Le premier objet que vit Paul, en retournant à l’habitation, fut la négresse Marie, qui, montée sur un rocher, regardait vers la pleine mer. Il lui cria du plus loin qu’il l’aperçut : « Où est Virginie ? » Marie tourna le dos vers son jeune maître, et se mit à pleurer. Paul, hors de lui, revint sur ses pas, et courut au port. Il y apprit que Virginie s’était embarquée au point du jour, que son vaisseau avait mis à la voile aussitôt, et qu’on ne le voyait plus. Il revint à l’habitation, qu’il traversa sans parler à personne.
Quoique cette enceinte de rochers paraisse derrière nous presque perpendiculaire, ces plateaux verts, qui en divisent la hauteur, sont autant d’étages par lesquels on parvient, au moyen de quelques sentiers difficiles, jusqu’au pied de ce cône de rochers incliné et inaccessible qu’on appelle le Pouce. A la base de ce rocher est une esplanade couverte de grands arbres, mais si élevée et si escarpée, qu’elle est comme une grande forêt dans l’air, environnée de précipices effroyables. Les nuages, que le sommet du Pouce attire sans cesse autour de lui, y entretiennent plusieurs ruisseaux, qui tombent à une si grande profondeur au fond de la vallée située au revers de cette montagne, que de cette hauteur on n’entend point le bruit de leur chute. De ce lieu on voit une grande partie de l’île avec ses mornes surmontés de leurs pitons, entre autres Pieter-Booth et les Trois-Mamelles, avec leurs vallons remplis de forêts ; puis la pleine mer et l’île Bourbon, qui est à quarante lieues de là vers l’occident. Ce fut de cette élévation que Paul aperçut le vaisseau qui emmenait Virginie. Il le vit à plus de dix lieues au large, comme un point noir au milieu de l’Océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le considérer ; et quand il fut perdu dans la vapeur de l’horizon, il s’assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents, qui agitent sans cesse les sommets des palmistes et des tatamaques. Leur murmure sourd et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues, et inspire une profonde mélancolie. Ce fut là que je trouvai Paul, la tête appuyée contre le rocher et les yeux fixés vers la terre. Je marchais après lui depuis le lever du soleil. Je le ramenai à son habitation, et son premier mouvement, en revoyant Mme de la Tour, fut de se plaindre amèrement qu’elle l’avait trompé. Mme de la Tour nous dit que le vent s’étant levé vers les trois heures du matin, le vaisseau étant au moment d’appareiller, le gouverneur, suivi d’une partie de son état-major et du missionnaire, était venu chercher Virginie en palanquin, et que malgré ses propres raisons, ses larmes et celles de Marguerite, tout le monde criant que c’était pour leur bien à tous, ils avaient emmené sa fille à demi mourante. « Au moins, répondit Paul, si je lui avais fait mes adieux, je serais tranquille à présent. » Et après quelques instants de silence : « O ma sœur, s’écria-t-il, quelle cruelle séparation ! » Puis il se mit à pleurer, et toute la famille répondit à ses larmes par des larmes plus abondantes. Le bon noir Domingue parcourait la maison en sens divers. Il disait à ses chèvres et à leurs petits chevreaux qui le suivaient en bêlant : « Que me demandez-vous ? vous ne reverrez plus avec moi celle qui vous donnait à manger dans sa main. » A la vue des oiseaux qui voltigeaient autour. de lui, il s’écriait : « Pauvres oiseaux ! vous n’irez plus au-devant de celle qui était votre bonne nourrice.  » En voyant Fidèle, qui flairait çà et là, il lui dit : « Oh ! tu ne la retrouveras plus jamais ! »
Plus d’un an et demi s’était écoulé sans que Mme de la Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fille ; seulement elle avait appris, par une voie étrangère, que celle-ci était arrivée heureusement en France. Enfin elle reçut, par un vaisseau qui allait aux Indes, un paquet et une lettre écrite de la propre main de Virginie. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente jeune fille, elle jugea qu’elle était fort malheureuse. Cette lettre peignait si bien sa situation et son caractère, que je l’ai retenue presque mot pour mot.
« Très chère et bien-aimée maman,
« Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres de mon
« écriture ; et comme je n’ai pas eu de réponse, j’ai
« lieu de craindre qu’elles ne vous soient pas parvenues.
« J’espère mieux de celle-ci par les précautions
« que j’ai prises pour vous donner de mes
« nouvelles et pour recevoir des vôtres.
« J’ai versé bien des larmes depuis notre séparation,
« moi qui n’avais presque jamais pleuré que
« sur les maux d’autrui ! Ma grand’tante fut bien
« surprise à mon arrivée, lorsque m’ayant questionnée
« sur mes talents, je lui dis que je ne savais
« ni lire ni écrire. Elle me demanda qu’est-ce que
« j’avais donc appris depuis que j’étais au monde ;
« et quand je lui eus répondu que c’était à avoir soin
« du ménage et à faire votre volonté, elle me ré
« pondit que j’avais reçu l’éducation d’une servante.
« Elle me mit dès le lendemain dans une pension
« près de Paris, où j’ai des maîtres de toute espèce :
« ils m’enseignent, entre autres choses, l’histoire,
« la géographie, la grammaire, les mathématiques ;
« mais j’ai de si faibles dispositions pour toutes ces
« sciences, que je ne profiterai pas beaucoup avec
« ces messieurs. Je sens que je suis une pauvre créature
« qui a peu d’esprit, comme ils le font entendre.
« Cependant les bontés de ma tante ne se refroidissent
« point. Elle me donne des robes nouvelles à
« chaque saison. Elle a mis près de moi deux femmes
« de chambre, qui sont aussi bien parées que des
« grandes dames. Elle m’a fait prendre le titre de
« comtesse ; mais elle m’a fait quitter mon nom de
« LA TOUR, qui m’était aussi cher qu’à vous-même,
« par tout ce que vous m’avez conté des peines que
« mon père a souffertes pour vous. Elle a remplacé
« votre nom de femme par votre nom de famille,
« qui m’est encore cher cependant, parce qu’il a été
« le vôtre. Me voyant dans une situation aussi brillante,
« je l’ai suppliée de vous envoyer quelque
« secours. Comment vous rendre sa réponse ? Mais
« vous m’avez recommandé de vous dire toujours la
« vérité. Elle m’a donc répondu que peu ne vous
« servirait à rien, et que, dans la vie simple que
« vous menez, beaucoup vous embarrasserait. J’ai
« cherché d’abord à vous donner de mes nouvelles
« par une main étrangère au défaut de la mienne ;
« mais n’ayant, à mon arrivée ici, personne en qui
« je pusse prendre confiance, je me suis appliquée
« nuit et jour à apprendre à lire et à écrire. Dieu
« m’a fait la grâce d’en venir à bout en peu de temps.
« J’ai chargé de l’envoi de mes premières lettres les
« dames qui sont autour de moi ; j’ai lieu de croire
« qu’elles les ont remises à ma grand’tante. Cette
« fois j’ai recours à une pensionnaire de mes amies :
« c’est sous son adresse ci-jointe que je vous prie
« de me faire passer vos réponses. Ma grand’tante
« m’a interdit toute correspondance au dehors, qui
« pourrait, selon elle, mettre obstacle aux grandes
« vues qu’elle a sur moi. Il n’y a qu’elle qui puisse
« me voir, ainsi qu’un vieux seigneur de ses amis.
« Je vis au milieu de l’éclat de la fortune, et je ne
« puis disposer d’un sou. On dit que, si j’avais de
« l’argent, cela tirerait à conséquence. Mes robes
« mêmes appartiennent à mes femmes de chambre,
« qui se les disputent avant que je les aie quittées.
« Au sein des richesses, je suis bien plus pauvre que
« je ne l’étais auprès de vous ; car je n’ai rien à
« donner. Lorsque j’ai vu que les grands talents que
« l’on m’enseignait ne me procureraient pas la facilité
« de faire le plus petit bien, j’ai eu recours à
« mon aiguille, dont heureusement vous m’avez
« appris à faire usage. Je vous envoie donc plusieurs
« paires de bas de ma façon pour vous et maman
« Marguerite, un bonnet pour Domingue, et des
« mouchoirs rouges pour Marie. Je joins à ce paquet
« des pépins et des noyaux des fruits de mes collations,
« avec des graines de toutes sortes d’arbres,
« que j’ai cueillies, à mes heures de récréation, dans
« le parc de la pension. J’y ai ajouté aussi des semences
« de violettes, de marguerites, de bassinets,
« de coquelicots, de bluets, de scabieuses, que j’ai
« ramassés dans les champs. Il y a dans les prairies
« de ce pays de plus belles fleurs que dans les
« nôtres ; mais personne ne s’en soucie. Je suis sûre
« que vous et maman Marguerite serez plus contentes
« de ce sac de graines que du sac de piastres qui a
« été la cause de notre séparation et de mes larmes.
« Ce sera une grande joie pour moi si vous avez un
« jour la satisfaction de voir des pommiers croître
« auprès des bananiers, et des hêtres mêler leur
« feuillage à celui des cocotiers. Vous vous croirez
« dans la Normandie, que vous aimez tant.
« Vous m’avez enjoint de vous mander mes joies
« et mes peines, je n’ai plus de joies loin de vous ;
« pour mes peines. Je les adoucis en pensant que
« je suis dans un poste où vous m’avez mise par la
« volonté de Dieu. Mais le plus grand chagrin que
« j’y éprouve est que personne ne me parle ici
« de vous, et que je n’en puis parler à personne.
« Mes femmes de chambre, ou plutôt celles de ma
« grand’tante, car elles sont plus à elle qu’à moi,
« me disent, lorsque je cherche à amener la conversation
« sur des objets qui me sont si chers : Mademoiselle,
« souvenez-vous que vous êtes Française,
« et que vous devez oublier le pays des sauvages.
« Ah ! je m’oublierais plutôt moi-même, que d’oublier
« le lieu où je suis née, et où vous vivez ! C’est
« ce pays-ci qui est pour moi un pays de sauvages ;
« car j’y vis seule, n’ayant personne à qui je puisse
« faire part de l’amour que vous portera jusqu’au
« tombeau,

« Très chère et bien-ainée maman,
« Votre obéissante et tendre fille,
« VIRGINIE DE LA TOUR. »

« Je recommande à vos bontés Marie et Domingue,
« qui ont pris tant de soins de mon enfance ; caressez
« pour moi Fidèle, qui m’a retrouvée dans les
« bois. »
Dans un post-scriptum, Virginie recommandait particulièrement à Paul deux espèces de graines : celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnait quelques instructions sur les caractères de ces plantes, et sur les lieux les plus propres à les semer. « La violette, lui mandait-elle, produit une petite fleur d’un violet foncé, qui aime à se cacher sous les buissons ; mais son charmant parfum l’y fait bientôt découvrir. » Elle lui enjoignait de la semer sur le bord de la fontaine, au pied de son cocotier. « La scabieuse, ajoutait-elle, donne une jolie fleur d’un bleu mourant et à fond noir piqueté de blanc. On la croirait en deuil. On l’appelle aussi, pour cette raison, fleur de veuve. Elle se plaît dans les lieux âpres et battus des vents. » Elle le priait de la semer sur le rocher où elle avait passé la dernière nuit avec sa famille, et de donner à ce rocher le nom de ROCHER DES ADIEUX.
La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la famille. Sa mère lui répondit, au nom de la société , de rester ou de revenir à son gré, l’assurant qu’ils avaient tous perdu la meilleure partie de leur bonheur depuis son départ, et que pour elle en particulier elle en était inconsolable.
Paul, qui depuis son départ avait aussi appris à lire et à écrire, lui écrivit une lettre fort longue, où il l’assurait qu’il allait rendre le jardin digne d’elle, et y mêler les plantes de l’Europe à celles de l’Afrique. Il lui envoyait des fruits des cocotiers de sa fontaine, parvenus à une maturité parfaite. Il n’y joignait, ajoutait-il, aucune autre semence de l’île, afin que le désir d’en revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. Il la suppliait de se rendre au plus tôt aux vœux ardents de leur famille.
Paul sema avec le plus grand soin les graines enropéennes, et surtout celles de violettes et de scabieuses, dont les fleurs semblaient avoir quelque analogie avec le caractère et la situation de Virginie, qui les lui avait si particulièrement recommandées ; mais soit qu’elles eussent été éventées dans le trajet, soit plutôt que le climat de cette partie de l’Afrique ne leur fût pas favorable, il n’en germa qu’un petit nombre, qui ne put venir à sa perfection.
Je demeure, comme je vous l’ai dit, à une lieue et demie d’ici sur les bords d’une petite rivière qui coule le long de la Montagne-Longue. C’est là que je passe ma vie seul, sans femme, sans enfants et sans esclaves.
Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie, l’état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. La solitude ramène en partie l’homme au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social. Au milieu de nos sociétés, divisées par tant de préjugés, l’âme est dans une agitation continuelle ; elle roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires, dont les membres d’une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangères qui la troublent ; elle reprend le sentiment simple d’elle-même, de la nature et de son auteur. Ainsi l’eau bourbeuse d’un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses vases au fond de son lit, reprend sa première limpidité, et, redevenue transparente, réfléchit, avec ses propres rivages, la verdure de la terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l’âme. C’est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie. Enfin je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu’il me paraît impossible d’y goûter un plaisir durable de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l’on ne se fait une solitude intérieure, d’où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d’autrui n’entre jamais. Je ne peux pas dire toutefois que l’homme doive vivre absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit donc ses travaux aux hommes, il se doit aussi au reste de la nature. Mais comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux éléments du globe où nous vivons, des pieds pour le sol, des poumons pour l’air, des yeux pour la lumière, sans que nous puissions intervertir l’usage de ces sens, il s’est réservé pour lui seul, qui est l’auteur de la vie, le cœur, qui en est le principal organe.
Je passe donc mes jours loin des hommes, que j’ai voulu servir et qui m’ont persécuté.
Après avoir parcouru une grande partie de l’Europe et quelques cantons de l’Amérique et de l’Afrique, je me suis fixé dans cette île peu habitée, séduit par sa douce température et par ses solitudes. Une cabane que j’ai bâtie dans la forêt, au pied d’un arbre, un petit champ défriché de mes mains, une rivière qui coule devant ma porte, suffisent à mes besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celles de quelques bons livres, qui m’apprennent à devenir meilleur. Ils font encore servir à mon bonheur le monde même que j’ai quitté  ; ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitants si misérables ; et, par la comparaison que je fais de leur sort au mien, ils me font jouir d’un bonheur négatif. Comme un homme sauvé du naufrage sur un rocher, je contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde. Mon repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne les hais plus, je les plains. Si je rencontre quelque infortuné, je tâche de venir à son secours par mes conseils, comme un passant sur le bord d’un torrent tend la main à un malheureux qui s’y noie. Mais je n’ai guère trouvé que l’innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à elle le reste des hommes, chacun d’eux se fait d’elle-même une image qu’il revêt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain fantôme qui l’égaré, et il se plaint ensuite au Ciel de l’erreur qu’il s’est formée lui-même. Parmi un grand nombre d’infortunés que j’ai quelquefois essayé de ramener à la nature, je n’en ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils m’écoutaient d’abord avec attention, dans l’espérance que je les aiderais à acquérir de la gloire ou de la fortune ; mais voyant que je ne voulais leur apprendre qu’à s’en passer, ils me trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur, ils blâmaient ma vie solitaire ; ils prétendaient qu’eux seuls étaient utiles aux hommes, et ils s’efforçaient de m’entraîner dans leur tourbillon. Mais si je me communique à tout le monde, je ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour servir de leçon à moi-même. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j’ai donné tant de prix, les protections, la fortune, la réputation, les voluptés et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d’hommes que j’ai vus se disputer avec fureur ces chimères, et qui ne sont plus, aux flots de ma rivière, qui se brisent en écumant contre les rochers de son lit, et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps, vers l’océan de l’avenir qui n’a plus de rivages ; et, par le spectacle des harmonies actuelles de la nature, je m’élève vers son auteur, et j’espère dans un autre monde de plus heureux destins.
Quoiqu’on n’aperçoive pas de mon ermitage, situé au milieu d’une forêt, cette multitude d’objets que nous présente l’élévation du lieu où nous sommes, il s’y trouve des dispositions intéressantes, surtout pour un homme qui, comme moi, aime mieux rentrer en lui-même que de s’étendre au dehors. La rivière qui coule devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois, en sorte qu’elle me présente un long canal ombragé d’arbres de toutes sortes de feuillages : il y a des tatamaques, des bois d’ébène, et de ceux qu’on appelle ici bois de gomme, bois d’olive et bois de cannelle ; des bosquets de palmistes élèvent çà et là leurs colonnes nues et longues de plus de cent pieds, surmontées à leurs sommets d’un bouquet de palmes, et paraissent au-dessus des autres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. Il s’y joint des lianes de divers feuillages, qui, s’enlaçant d’un arbre à l’autre, forment ici des arcades de fleurs, là de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d’influence sur les vêtements mêmes, qu’on sent ici un homme qui a traversé une forêt quelques heures après qu’il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs fleurs, vous les diriez à demi couverts de neige.
A la fin de l’été, plusieurs espèces d’oiseaux étrangers viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues, au delà des vastes mers, récolter les graines des végétaux de cette île, et opposent l’éclat de leurs couleurs à la verdure des arbres rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres, diverses espèces de perruches, les pigeons bleus, appelés ici pigeons hollandais. Les singes, habitants domiciliés de ces forêts, se jouent dans leurs sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre et leur face toute noire ; quelques-uns s’y suspendent par la queue et se balancent en l’air ; d’autres sautent de branche en branche, portant leurs petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n’a effrayé ces paisibles enfants de la nature. On n’y entend que des cris de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répètent au loin les échos de ces forêts. La rivière qui coule en bouillonnant sur son lit de roche, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables de verdure et d’ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux habitants ; à mille pas de là, elle se précipite de différents étages de rocher, et forme à sa chute une nappe d’eau unie comme le cristal, qui se brise en tombant en bouillons d’écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses, et, dispersés par les vents dans la forêt, tantôt ils fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois et assourdissent comme les sons des cloches d’une cathédrale. L’air, sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux, entretient sur les bords de cette rivière, malgré les ardeurs de l’été, une verdure et une fraîcheur qu’on trouve rarement dans cette île, sur le haut même des montagnes.
A quelque distance de là est un rocher assez éloigné de la cascade pour qu’on n’y soit pas étourdi du bruit de ses eaux, et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois, dans les grandes chaleurs, dîner à l’ombre de ce rocher, Mme de la Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi. Comme Virginie dirigeait toujours au bien d’autrui ses actions, même les plus communes, elle ne mangeait pas un fruit à la campagne qu’elle n’en mît en terre les noyaux et les pépins. « Il viendra, disait-elle, des arbres qui donneront leurs fruits à quelque voyageur, ou au moins à un oiseau. » Un jour donc qu’elle avait mangé une papaye au pied de ce rocher, elle y planta des semences de ce fruit. Bientôt après il y crût plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un femelle, c’est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre n’était pas si haut que le genou de Virginie à son départ ; mais, comme il croît vite, deux ans après il avait vingt pieds de hauteur, et son tronc était entouré, dans sa partie supérieure, de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul s’étant rendu par hasard dans ce lieu, fut saisi d’étonnement en voyant ce grand arbre sorti d’une petite graine qu’il avait vu planter. Les objets que nous voyons habituellement ne nous font pas apercevoir de la rapidité dé notre vie ; ils vieillissent avec nous d’une vieillesse insensible ; mais ce sont ceux que nous revoyons tout à coup, après les avoir perdus quelques années de vue, qui nous avertissent de la vitesse avec laquelle s’écoule le fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris à là vue dé ce grand papayer chargé de fruits qu’un voyageur l’est, après une longue absence dé son pays, de n’y plus retrouver ses contemporains, et d’y voir leurs enfants, qu’il avait laissés à la mamellle ; devenus eux-mêmes pères de famille. Paul se rendait souvent au pied dé ce papayer pour y médita sur la rapidité des choses humaines. Un jour je l’y trouvai accablé de mélancolie, et j’eus avec lui une conversation que je vais vous rapporter, si je ne vous suis point trop ennuyeux par mes longues digressions, pardonnables à mon âge et à mes dernières amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue, afin que vous jugiez du bon sens naturel dé ce jeune homme ; et il vous sera aisé de faire la différence des interlocuteurs, par le sens de ses questions et dé mes réponses.
Il me dit :
Je suis bien chagrin Ma sœur Virginie est partie depuis deux ans et deux mois, et depuis huit mois et demi elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est riche, je suis pauvre ; elle m’a oublié. J’ai envie de m’embarquer : j’irai en France ; j’y servirai le roi, je ferai fortune, et la grand’tante de Mlle de la Tour me permettra de la ramener au sein de sa famille.
LE VIEILLARD
O mon ami ! ne m’avez-vous pas dit que vous n’avez pas de naissance ?
PAUL
Ma mère me l’a dit ; car, pour moi, je ne sais ce que c’est que la naissance. Je ne me suis jamais aperçu que j’en eusse moins qu’un autre, ni que les autres en eussent plus que moi.
LE VIEILLARD
Le défaut de naissance vous fermé en France le chemin aux grands emplois. Il y a plus : vous ne pouvez même être admis dans aucun corps distingué.
PAUL
Vous m’avez dit plusieurs fois qu’une des causes de la grandeur de la France était que le moindre sujet pouvait y parvenir à tout, et vous m’avez cité beaucoup d’hommes célèbres qui, sortis de petits états, avaient fait honneur à leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage ?
LE VIEILLARD
Mon fils, jamais je ne l’abattrai. Je vous ai dit la vérité sur les temps passés ; mais les choses sont bien changées à présent ; tout est devenu vénal en France ; tout y est aujourd’hui le patrimoine d’un petit nombre de familles, ou le partage des corps. Le roi est un soleil que les grands et les corps environnent comme des nuages ; il est presque impossible qu’un de ses rayons tombe sur vous. Autrefois, dans une administration moins compliquée, on vu ces phénomènes. Alors les talents et le mérite se sont développés de toutes parts, comme des terres nouvelles qui, venant à être défrichées, produisent avec tout leur suc. Mais les grands rois qui savent connaître les hommes et les choisir sont rares. Le vulgaire des rois ne se laisse aller qu’aux impulsions des grands et des corps qui les environnent.
PAUL
Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera.
LE VIEILLARD
Pour être protégé des grands, il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs. Vous n’y réussiriez jamais ; car vous êtes sans naissance, et vous avez de la probité.
PAUL
Mais je ferai des actions si courageuses, je serai si fidèle à ma parole, si exact dans mes devoirs, si zélé, si constant dans mon amitié, que je mériterai d’être adopté par quelqu’un d’eux, comme j’ai vu que cela se pratiquait dans les histoires anciennes que vous m’avez fait lire.
LE VIEILLARD
O mon ami ! chez les Grecs et chez les Romains, même dans leur décadence, les grands avaient du respect pour la vertu ; mais nous avons eu une foule d’hommes célèbres en tous genres sortis des classes du peuple, et je n’en sache pas un seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos rois, serait condamnée en France à être entièrement plébéienne. Comme je vous l’ai dit, ils la mettent quelquefois en honneur lorsqu’ils l’aperçoivent ; mais aujourd’hui les distinctions qui lui étaient réservées ne s’accordent plus que pour de l’argent.
PAUL
Au défaut d’un grand, je chercherai à plaire à un corps. J’épouserai entièrement son esprit et ses opinions ; je m’en ferai aimer.
LE VIEILLARD
Vous ferez donc comme les autres hommes, vous renoncerez à votre conscience pour parvenir à la fortune.
PAUL
Oh ! non, je ne chercherai jamais que la vérité.
LE VIEILLARD
Au lieu de vous faire aimer, vous pourriez bien vous faire haïr. D’ailleurs les corps s’intéressent fort peu à la découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente aux ambitieux, pourvu qu’ils gouvernent.
PAUL
Que je suis infortuné  ! tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un travail obscur ; je ne pourrai donc jamais rejoindre ma sœur ?
Et il soupira profondément.
LE VIEILLARD
Que Dieu soit votre unique patron, et le genre humain votre corps ! Soyez constamment attaché à l’un et à l’autre. Les familles, les corps, les peuples, les rois ont leurs préjugés et leurs passions ; il faut souvent les servir par des vices : Dieu et le genre humain ne nous demandent que des vertus.
Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes ? C’est un sentiment qui n’est pas naturel, puisque, si chacun l’avait, chacun serait en état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l’état où la Providence vous a mis ; bénissez votre sort, qui vous permet d’avoir une conscience à vous, et qui ne vous oblige pas, comme les grands, de mettre votre bonheur dans l’opinion des petits, et, comme les petits, de ramper sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pays et dans une condition où, pour subsister, vous n’avez besoin ni de tromper, ni de flatter, ni de vous avilir, comme font la plupart de ceux qui cherchent la fortune en Europe ; où votre état ne vous interdit aucune vertu ; où vous pouvez être impunément bon, vrai, sincère, instruit, patient, tempérant, chaste, indulgent, pieux, sans qu’aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n’est encore qu’en fleur. Le Ciel vous a donné de la liberté, de la santé, une bonne conscience et des amis ; les rois dont vous ambitionnez la faveur ne sont pas si heureux.
PAUL
Avec l’étude et des livres on devient savant et célèbre : je m’en vais étudier. J’acquerrai de la science, je servirai utilement ma patrie par mes lumières, sans nuire à personne et sans en dépendre ; je deviendrai fameux, et ma gloire n’appartiendra qu’à moi.
LE VIEILLARD
Mon fils, les talents sont encore plus rares que la naissance et que les richesses ; et sans doute ils sont de plus grands biens, puisque rien ne peut les ôter, et que partout ils nous concilient l’estime publique ; mais ils coûtent cher. On ne les acquiert que par des privations en tout genre, par une sensibilité exquise, qui nous rend malheureux au dedans et au dehors, par les persécutions de nos contemporains. L’homme de robe n’envie point en France la gloire du militaire, ni le militaire celle de l’homme de mer ; mais tout le monde y traversera votre chemin, parce que tout le monde s’y pique d’avoir de l’esprit. Vous servirez les hommes, dites-vous ? Mais celui qui fait produire à un terrain une gerbe de blé de plus leur rend un plus grand service que celui qui leur donne un livre.
PAUL
Oh ! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avait donné une bibliothèque.
LE VIEILLARD
Mon fils, personne ne peut se flatter d’être utile aux hommes par un livre. Rappelez-vous quel a été le sort de la plupart des philosophes qui leur ont prêché la sagesse. Homère, qui l’a revêtue de vers si beaux, demandait l’aumône pendant sa vie. Socrate, qui donna aux Athéniens de si aimables leçons par ses discours et par ses mœurs, fut empoisonné juridiquement par eux. Son sublime disciple Platon fut livré à l’esclavage par l’ordre du prince même qui le protégeait ; et, avant eux, Pythagore, qui étendait l’humanité jusqu’aux animaux, fut brûlé vif par les Crotoniates. Que dis-je ? la plupart même de ces noms illustres sont venus à nous défigurés par quelques traits de satire qui les caractérisent, l’ingratitude humaine se plaisant à les reconnaître là  ; et si, dans la foule, la gloire de quelques-uns est venue nette et pure jusqu’à nous, c’est que ceux qui les ont portés ont vécu loin de la société de leurs contemporains : semblables à ces statues qu’on tire entières des champs de la Grèce et de l’Italie, et qui, pour avoir été ensevelies dans le sein de la terre, ont échappé à la fureur des barbares.
Vous voyez donc que pour acquérir la gloire orageuses des lettres, il faut bien de la vertu et être prêt à sacrifier sa propre vie. D’ailleurs, croyez-vous que cette gloire intéresse en France les gens riches ? Ils se soucient bien des gens de lettres, auxquels la science ne rapporte ni dignités dans la patrie, ni gouvernements, ni entrée à la cour. On persécute peu dans ce siècle indifférent à tout, hors à la fortune et aux voluptés ; mais les lumières et la vertu n’y mènent à rien de distingué, parce que tout est, dans l’État, le prix de l’argent. Autrefois elles trouvaient des récompenses assurées dans les différentes places de la magistrature et de l’administration ; aujourd’hui elles ne servent qu’à faire des livres. Mais ce fruit, peu prisé des gens du monde, est toujours digne de son origine céleste. C’est à ces mêmes livres qu’il est réservé particulièrement de donner de l’éclat à la vertu obscure, de consoler les malheureux, d’éclairer les nations et de dire la vérité même aux rois. C’est, sans contredit, la fonction la plus auguste dont le Ciel puisse honorer un mortel sur la terre. Quel est l’homme qui ne se console de l’injustice et du mépris de ceux qui disposent de la fortune, lorsqu’il pense que son ouvrage ira, de siècle en siècle et de nation en nation, servir de barrière à l’erreur, et que, du sein de l’obscurité où il a vécu, il jaillira une gloire qui effacera celle de la plupart des rois, dont les monuments périssent dans l’oubli, malgré les flatteurs qui les élèvent et qui les vantent ?
PAUL
Je voudrais être savant, au moins pour connaître l’avenir.
LE VIEILLARD
Qui voudrait vivre, mon fils, s’il connaissait l’avenir ? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! la vue d’un malheur certain empoisonnerait tous les jours qui le précéderaient, Il ne faut pas même trop approfondir ce qui nous environne ; et le Ciel, qui nous donne la réflexion pour prévoir nos besoins, nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion.
PAUL
Avec de l’argent, dites-vous, on acquiert en Europe des dignités et des honneurs, J’irai m’enrichir au Bengale, pour aller chercher ma sœur à Paris, Je vais m’embarquer.
LE VIEILLARD
Quoi ! vous quitterez sa mère et la vôtre ?
PAUL
Vous m’avez vous-même donné le conseil de passer aux Indes
LE VIEILLARD
Virginie était alors ici. Mais vous êtes maintenant l’unique soutien de votre mère et de la sienne.
PAUL
Virginie leur fera du bien par sa riche parente.
LE VIEILLARD
Les riches n’en font guère qu’à ceux qui leur font honneur dans le monde. Ils ont des parents bien plus à plaindre que Mme de la Tour, qui, faute d’être secourus par eux, sacrifient leur liberté pour avoir du pain, et passent leur vie dans l’infortune.
PAUL
Quel pays que l’Europe ! Oh ! il faut que Virginie revienne ici. Qu’a-t-elle. besoin d’avoir une parente aussi riche ? Elle était contente sous ces cabanes ! Reviens, Virginie, quitte tes hôtels et tes grandeurs. Reviens dans ces rochers, à l’ombre de ces bois et de nos cocotiers. Hélas ! tu es peut-être maintenant malheureuse ! » Et il se mettait à pleurer.
Un matin, au point du jour (c’était le 24 décembre 1745), Paul, en se levant, aperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon était le signalement d’un vaisseau qu’on voyait en mer. Paul courut à la ville pour savoir s’il n’apportait pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu’au retour du pilote du port, qui s’était embarqué pour aller le reconnaître, suivant l’usage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé était le Saint-Géran, du port de sept cents tonneaux, commandé par un capitaine nommé M. Aubin ; qu’il était à quatre lieues au large, et qu’il ne mouillerait au Port-Louis que le lendemain, dans l’après-midi, si le vent était favorable. Il n’en faisait point du tout alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportait de France. Il y en avait une pour Mme de la Tour, de l’écriture de Virginie. Paul s’en saisit aussitôt et courut à l’habitation. Du plus loin qu’il aperçut la famille, qui attendait son retour sur le rocher des Adieux, il éleva la lettre en l’air sans pouvoir parler ; et aussitôt tout le monde se rassembla chez Mme de la Tour pour en entendre la lecture. Virginie mandait à sa mère qu’elle avait éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de sa grand’tante, qui l’avait voulu marier malgré elle, ensuite déshéritée, et enfin envoyée dans un temps qui ne lui permettait d’arriver à l’île de France que dans la saison des ouragans ; qu’elle avait essayé en vain de la fléchir, en lui représentant ce qu’elle devait à sa mère et aux habitudes du premier âge ; qu’elle en avait été traitée de fille insensée, dont la tête était gâtée par les romans ; qu’elle n’était maintenant sensible qu’au bonheur de revoir et d’embrasser sa chère famille, et qu’elle eût satisfait cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s’embarquer dans la chaloupe du pilote ; mais qu’il s’était opposé à son départ à cause de l’éloignement de la terre, et d’une grosse mer qui régnait au large, malgré le calme des vents.
A peine cette lettre fut lue, que toute la famille, transportée de joie, s’éria : « Virginie est arrivée ! » Maîtres et serviteurs, tous s’embrassèrent. Mme de la Tour dit à Paul : « Mon fils, allez prévenir notre voisin de l’arrivée de Virginie. » Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde, et Paul et lui s’acheminèrent vers mon habitation.
Il pouvait être dix heures du soir ; je venais d’éteindre ma lampe et de me coucher, lorsque j’aperçus à travers les palissades de ma cabane une lumière dans les bois. Bientôt après j’entendis la voix de Paul qui m’appelait. Je me lève, et à peine j’étais habillé, que Paul, hors de lui et tout essoufflé, me saute au cou en me disant : « Allons, allons ; Virginie est arrivée. Allons au port, le vaisseau y mouillera au point du jour. »
Sur-le-champ nous nous mettons en route. Gomme nous traversions les bois de la Montagne-Longue, et que nous étions déjà sur le chemin qui mène des Pamplemousses au port, j’entendis quelqu’un marcher derrière nous. C’était un noir qui s’avançait à grands pas. Dès qu’il nous eut atteints, je lui demandai d’où il venait et où il allait en si grande hâte. Il me répondit : « Je viens du quartier de l’île appelé la Poudre-d’Or : on m’envoie au Port avertir le gouverneur qu’un vaisseau dé France est mouillé sous l’île d’Ambre. Il tiré du canon pour demander dû secours ; car la mer est bien mauvaise. » Cet homme, ayant ainsi parlé, continua sa route sans s’arrêter davantage.
Je dis alors à Paul : « Allons vers le quartier de là Poudre-d’Or, au-devant de Virginie ; il n’y a que trois lieues d’ici ; » Nous nous mîmes donc en route vers le nord de l’île. Il faisait une chaleur étouffante. La luné était levée ; on voyait autour d’elle trois grands cercles noirs. Le ciel était d’une obscurité affreuse On distinguait, à la lueur fréquente des éclairs, de longues files dé nuages épais, sombres, peu élevés, qui s’entassaient vers le milieu de l’île, et venaient de la mer avec une grande vitesse, quoiqu’on ne sentit pas lé moindre vent à terre. Chemin faisant nous crûmes entendre rouler le tonnerre ; mais, ayant prêté l’oreille attentivement nous reconnûmes que c’étaient des coups de canon répétés par les échos. Ces coups de cation lointains, joints à l’aspect d’un ciel orageux, me firent frémir. Je ne pouvais douter qu’ils ne fussent lés signaux dé détresse d’un Vaisseau en perdition. Une demi-heure après, nous n’entendîmes plus tirer du tout ; et ce silence me parut encore plus effrayant que le bruit lugubre qui l’avait précédé.
Nous nous hâtions d’avancer sans dire un mot, et sans oser nous communiquer nos inquiétudes. Vers minuit nous arrivâmes tout en nage sur le bord de la mer, au quartier de la Poudre-d’Or. Les flots s’y brisaient avec un bruit épouvantable ; ils en couvraient lés rochers et lés grèves d’écume d’un blanc éblouissant et d’étincelles de feu. Malgré les ténèbres ; nous distinguâmes à ces lueurs phosphoriques les pirogues des pêcheurs, qu’on avait tirées bien avant sur le sable.
A quelque distance de là nous vîmes, à l’entrée du bois, un feu autour duquel plusieurs habitants s’étaient assemblés. Nous fûmes nous y reposer en attendant lé jour. Pendant que nous étions assis auprès dé ce feu, un des habitants nous raconta que dans l’après-midi il avait vu un vaisseau en pleine mer porté sur l’île par des courants ; que la nuit l’avait dérobé à sa vue ; que deux heures après le coucher du soleil il avait entendu tirer le canon pour appeler du secours ; mais que la mer était si mauvaise, qu’on n’avait pu mettre aucun bateau dehors pour aller à lui ; que bientôt après il avait cru apercevoir ses fanaux allumés, et que dans ce cas il craignait que le vaisseau, venu si près du rivage, n’eût passé entre la terre et la petite île d’Ambre, prenant celle-ci pour le coin de Miré, près duquel passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis ; que si cela était, ce qu’il ne pouvait toutefois affirmer, ce vaisseau était dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et nous dit qu’il avait traversé plusieurs fois le canal qui sépare l’île d’Ambre de la côte, qu’il l’avait sondé, que la tenure et le mouillage en étaient très bons, et que le vaisseau y était en parfaite sûreté, comme dans le meilleur port. « J’y mettrais toute ma fortune, ajouta-t-il, et j’y dormirais tout aussi tranquille qu’à terre. » Un troisième habitant dit qu’il était impossible que ce vaisseau pût entrer dans le canal, où à peine les chaloupes pouvaient naviguer. Il assura qu’il l’avait vu mouiller au delà de l’île d’Ambre, en sorte que, si le vent venait à s’élever au matin, il serait le maître de pousser au large ou de gagner le port. D’autres habitants ouvrirent d’autres opinions. Pendant qu’ils contestaient entre eux, suivant la coutume des créoles oisifs, Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là jusqu’au petit point du jour ; mais il faisait trop peu de clarté au ciel pour qu’on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui d’ailleurs était couverte de brume : nous n’entrevîmes au large qu’un nuage sombre, qu’on nous dit être l’île d’Ambre, située à un quart de lieue de la côte. On n’apercevait dans ce séjour ténébreux que la pointe du rivage où nous étions et quelques pitons de montagnes de l’intérieur de l’île, qui apparaissaient de temps en temps au milieu des nuages qui circulaient autour.
Vers les sept heures du matin nous entendîmes dans les bois un bruit de tambours : c’était le gouverneur, M. de la Bourdonnaye, qui arrivait à cheval suivi d’un détachement de soldats armés de fusils et d’un grand nombre d’habitants et de noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois. A peine leur décharge fut faite, que nous aperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d’un coup de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance de nous, et nous courûmes tous du côté où nous avions vu son signal. Nous aperçûmes alors, à travers le brouillard, le corps et les vergues d’un grand vaisseau. Nous en étions si près que, malgré le bruit des flots nous entendions le sifflet du maître qui commandait la manœuvre, et les cris des matelots, qui crièrent trois fois : Vive le roi ! car c’est le cri des Français dans les dangers extrêmes, ainsi que dans les grandes joies : comme si, dans les dangers, ils appelaient leur prince à leur secours, ou comme s’ils voulaient témoigner alors qu’ils sont prêts à mourir pour lui.
Depuis le moment où le Saint-Géran aperçut que nous étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer le canon de trois minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnaye fit allumer de grands feux de distance en distance sur la grève, et envoya chez tous les habitants du voisinage, chercher des vivres, des planches, des câbles et des tonneaux vides. On en vit arriver bientôt une foule, accompagnés de leurs noirs chargés de provisions et d’agrès, qui venaient des habitations de la Poudre-d’Or, du quartier de Flaque et de la rivière du Rempart. Un des plus anciens de ces habitants s’approcha du gouverneur et lui dit : « Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds dans la montagne. Dans les bois, les feuilles des arbres remuent sans qu’il fasse du vent, les oiseaux de marine se réfugient à terre : certainement tous ces signes annoncent un ouragan. — Eh bien ! mes amis, répondit le gouverneur, nous y sommes préparés, et sûrement le vaisseau l’est aussi. »
En effet ; tout présageait l’arrivée prochaine d’un ouragan. Les nuages qu’on distinguait au zénith étaient, à leur centre, d’un noir affreux et cuivrés sur leurs bords. L’air retentissait des cris des frégates, des coupeurs d’eau et d’une multitude d’oiseaux de marine, qui, malgré l’obscurité de l’atmosphère, venaient de tous les points de l’horizon chercher des retraites dans l’île.
Vers les neuf heures du matin, on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d’eau mêlés à des tonnerres eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s’écria : « Voilà l’ouragan ! » Et dans l’instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait l’île d’Ambre et son canal. Le Saint-Géran parut alors à découvert, avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière. Il était mouillé entre l’île d’Ambre et la terre, en deçà de la ceinture des récifs qui entoure l’île de France, et qu’il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n’avait passé avant lui. Il présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer, et, à chaque lame d’eau qui s’engageait dans le canal, sa proue s’enlevait tout entière, de sorte qu’on en voyait la carène en l’air ; mais, dans ce mouvement, sa poupe venant à plonger disparaissait à la vue jusqu’au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position, où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était également impossible de s’en aller par où il était venu, ou, en coupant ses câbles, d’échouer sur le rivage, dont il était séparé par des hauts-fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait se briser sur la côte s’avançait en mugissant jusqu’au fond des anses, et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent, grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre cette île et l’île d’Ambre n’était qu’une vaste nappe d’écumes blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s’amassaient dans le fond des anses à plus de six pieds de hauteur, et le vent qui en balayait la surface les portait, par-dessus l’escarpement du rivage, à plus d’une lieue dans les terres. A leurs flocons blancs et innombrables, qui étaient chassés horizontalement jusqu’au pied des montagnes, on eût dit d’une neige qui sortait de la mer. L’horizon offrait tous les signes d’une longue tempête ; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s’en détachait sans cesse des nuages d’une forme horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d’autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n’apercevait aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre, de la mer et des cieux.
Dans les balancements du vaisseau, ce qu’on craignait arriva : les câbles de son avant rompirent ; et, comme il n’était plus retenu que par une seule ansière, il fut jeté sur les rochers à une demi-encablure du rivage. Ce ne fut qu’un cri de douleur parmi nous. Paul allait s’élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras. « Mon fils, lui dis-je, vous voulez périr ? — Que j’aille au secours de ma sœur, s’écria-t-il, ou que je meure ! »
Comme le désespoir lui ôtait la raison, Domingue et moi nous lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l’une des extrémités. Paul alors s’avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l’espoir de l’aborder ; car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presque à sec, de manière qu’on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d’énormes voûtes d’eau qui soulevaient tout l’avant de sa carène, et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. A peine ce jeune homme avait-il repris l’usage de ses sens, qu’il se relevait et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer, cependant, entr’ouvrait par d’horribles secousses. Tout l’équipage, désespérant de son salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne d’une éternelle pitié  ; une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d’efforts pour la rejoindre. C’était Virginie. Elle nous avait reconnus sur le rivage. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Dans ce moment, une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’île d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau, qu’elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue, Virginie, voyant la mort inévitable, posa la main sur son cœur, et, levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.
O jour affreux ! hélas ! tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs, qu’un mouvement d’humanité avait portés à s’avancer vers Virginie. Je fis conduire Paul dans une maison voisine, tandis qu’accompagné du vieux Domingue, je cherchai le long du rivage si la mer n’y apporterait point le corps de Virginie ; mais, le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans les ouragans, nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu, accablés de consternation, tous l’esprit frappé d’une seule perte dans un naufrage où un grand nombre de personnes avaient péri.
Pour moi, je m’en revins avec Domingue, afin de préparer la mère de Virginie et son amie à ce désastreux événement. Quand nous fûmes à l’entrée du vallon de la rivière des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetait beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-à-vis. Nous y descendîmes, et l’un des premiers objets que j’aperçus sur le rivage fut le corps de Virginie. Elle était à moitié couverte de sable, dans l’attitude où nous l’avions vue périr. Ses traits n’étaient point sensiblement altérés ; ses yeux étaient fermés, mais la sérénité était encore sur son front. A cette vue je pleurai amèrement ; pour Domingue, il se frappait la poitrine et perçait l’air de ses cris douloureux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs, où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares qui prirent le soin de le laver.
Pendant qu’elles s’occupaient à ce triste office, nous montâmes en tremblant à l’habitation. Nous y trouvâmes Mme de la Tour et Marguerite en prière, en attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que Mme de la Tour m’aperçut, elle s’écria : « Où est ma fille, ma chère fille, mon enfant ? » Ne pouvant douter de son malheur à mon silence et à mes larmes, elle fut saisie tout à coup d’étouffements et d’angoisses douloureuses ; sa voix ne faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, elle s’écria : « Où est mon fils ? je ne vois point mon fils ! » Et elle s’évanouit. Nous courûmes à elle, et, l’ayant fait revenir, je l’assurai que Paul était vivant, et qu’elle le verrait bientôt. Elle ne reprit ses sens que pour s’occuper de son amie, qui tombait de temps en temps dans de longs évanouissements. Mme de la Tour passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances, et par leurs longues périodes j’ai jugé qu’aucune douleur n’était égale à la douleur maternelle. Quand elle recouvrait la connaissance, elle tournait des regards fixes et mornes vers le ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les mains dans les nôtres, en vain nous l’appelions par les noms les plus tendres, elle paraissait insensible à ces témoignages de notre ancienne affection, et il ne sortait de sa poitrine oppressée que de sourds gémissements.
A peine Mme de la Tour avait repris l’usage de ses sens, que Paul arriva suivi de quelques habitants du village, et plongé dans la plus vive douleur. Son entrevue avec sa mère et Mme de la Tour, que j’avais d’abord redoutée, produisit un meilleur effet que je n’osais espérer. Un rayon de consolation parut sur le visage de ces deux malheureuses mères. Elles se mirent l’une et l’autre auprès de lui, le saisirent dans leurs bras, le baisèrent ; et leurs larmes, qui avaient été suspendues jusqu’alors par l’excès de leur chagrin, commencèrent à couler. Paul y mêla bientôt les siennes. La nature s’étant ainsi soulagée dans ces trois infortunés, un long assoupissement succéda à l’état convulsif de leur douleur et leur procura un repos léthargique semblable, à la vérité, à celui de la mort.
Virginie était à moitié couverte de sable, dans l’attitude où nous l’avions vue périr.
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M. de la Bourdonnaye m’envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avait été apporté à la ville par son ordre, et que de là on allait le transférer à l’église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai les habitants de tous les quartiers rassemblés pour assister à ses funérailles, comme si l’île eût perdu en elle ce qu’elle avait de plus cher. Dans le port, les vaisseaux avaient leurs vergues croisées, leurs pavillons en berne, et tiraient du canon par de longs intervalles. Des grenadiers ouvraient là marche du convoi ; ifs portaient leurs fusils baissés. Leurs tambours, couverts de longs crêpes, ne faisaient entendre que des sons lugubres, et on voyait l’abattement peint dans les traits de ces guerriers qui avaient tant de fois affronté la mort dans les combats sans changer de visage. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l’île, vêtues de blanc et tenant des palmes à la main, portaient le corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un chœur de petits enfants le suivaient en chantant des hymnes ; après eux venait tout ce que l’île avait de plus distingué dans ses habitants et dans son état-major, à la suite duquel marchait le gouverneur, suivi de la foule du peuple.
Voilà ce que l’administration avait ordonné pour rendre quelques honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé au pied de cette montagne, à la vue de ces mêmes cabanes dont elle avait fait si longtemps le bonheur, et que sa mort remplissait maintenant de désespoir, toute la pompe fut dérangée : les hymnes et les chants cessèrent ; on n’entendit plus dans la plaine que des soupirs et des sanglots. On vit accourir alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines, pour faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs, des chapelets et des couronnes de fleurs, en l’invoquant comme une sainte. Les mères demandaient à Dieu une fille comme elle, les pauvres une amie aussi tendre, les esclaves une maîtresse aussi bonne.
Lorsqu’elle fut arrivée au lieu de la sépulture, des négresses de Madagascar et des Cafres de Mozambique déposèrent autour d’elle des paniers de fruits, et suspendirent des pièces d’étoffes aux arbres voisins, suivant l’usage de leurs pays ; les Indiennes du Bengale et de la côte malabare apportèrent des cages pleines d’oiseaux, auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps : tant la perte d’un objet aimable intéresse toutes les nations ! et tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu’elle réunit tous les cœurs compatissants autour de son tombeau.
Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter quelques filles de pauvres habitants, qui voulaient s’y jeter à toute force, disant qu’elles n’avaient plus de consolation à espérer dans ce monde, et qu’il ne leur restait qu’à mourir avec celle qui était leur unique bienfaitrice.
On l’enterra près de l’église des Pamplemousses, sur son côté occidental, au pied d’une touffe de bambous où, venant à la messe avec sa mère et Marguerite, elle aimait à se reposer assise à côté de celui qu’elle appelait son frère.
Au retour de cette pompe funèbre, M. de la Bourdonnaye monta ici, suivi d’une partie de son nombreux cortège. Il offrit à Mme de la Tour et à son amie tous les secours qui dépendaient de lui. Il s’exprima en peu de mots, mais avec indignation contre sa tante dénaturée ; et, s’approchant de Paul, il lui dit tout ce qu’il crut propre à le consoler. « Je désirais, lui dit - il, votre bonheur et celui de votre famille ; Dieu m’en est témoin. Mon ami, il faut aller en France, je vous y ferai avoir du service. Dans votre absence, j’aurai soin de votre mère comme de la mienne. » En même temps il lui présenta la main ; mais Paul retira la sienne, et détourna la tête pour ne pas le voir.
Pour moi, je restai dans l’habitation de mes amies infortunées, pour leur donner tous les secours dont j’étais capable. Paul semblait anéanti par la douleur. Ses regards étaient éteints ; il ne répondait rien à toutes les questions qu’on pouvait lui faire. Le chirurgien du gouverneur, qui avait pris le plus grand soin de lui et de ces dames, nous dit que, pour le tirer de sa noire mélancolie, il fallait lui laisser faire tout ce qu’il lui plairait, sans le contrarier en rien ; qu’il n’y avait que ce seul moyen de le guérir.
Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu rétablies, le premier usage qu’il en fit fut de s’éloigner de l’habitation. Comme je ne le perdais pas de vue, je me mis en marche après lui, et je dis à Domingue de prendre des vivres et de nous accompagner. A mesure que ce jeune homme descendait cette montagne, sa joie et ses forces semblaient renaître. Il prit d’abord le chemin des Pamplemousses ; et quand il fut auprès de l’église, dans l’allée des bambous, il s’en fut droit au lieu où il vit de la terre fraîchement remuée ; là il s’agenouilla, et, levant les yeux au ciel, il fit une longue prière. Sa démarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puisque cette marque de confiance envers Dieu faisait voir que son âme commençait à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et moi, nous nous mîmes à genoux à son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva, et prit sa route vers le nord de l’île, sans faire beaucoup d’attention à nous. Comme je savais qu’il ignorait non seulement où l’on avait déposé le corps de Virginie, mais même s’il avait été retiré de la mer, je lui demandai pourquoi il avait été prier Dieu au pied de ces bambous ; il me répondit : « Nous y avons été si souvent ! »
Il continua sa route jusqu’à l’entrée de la forêt, où la nuit nous surprit. Là je l’engageai par mon exemple à prendre quelque nourriture, ensuite nous dormîmes sur l’herbe au pied d’un arbre. Le lendemain, je crus qu’il se déterminerait à revenir sur ses pas. En effet, il regarda quelque temps dans la plaine l’église des Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous, et il fit quelques mouvements comme pour y retourner ; mais il s’enfonça brusquement dans la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le nord. Je pénétrai son intention, et je m’efforçai en vain de l’en distraire. Nous arrivâmes, sur le milieu du jour, au quartier de la Poudre-d’Or ; il descendit précipitamment au bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avait péri le Saint-Géran. A la vue de l’île d’Ambre et de son canal, alors uni comme un miroir, il s’écria : « Virginie ! ô ma chère Virginie ! » Et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l’intérieur de la forêt, où nous le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès qu’il eut repris ses sens, il voulut retourner sur les bords de la mer ; mais, l’ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit une autre direction. Enfin, pendant huit jours, il se rendit dans tous les lieux où il s’était trouvé avec la compagne de son enfance. Il parcourut le sentier par où elle avait été demander la grâce de l’esclave de la Rivière-Noire ; il revit ensuite les bords de la rivière des Trois-Mamelles, où elle s’assit, ne pouvant plus marcher, et la partie du bois où elle s’était égarée. Tous les lieux qui lui rappelaient les inquiétudes, les jeux, les repas, la bienfaisance de sa tendre sœur ; la rivière de la Montagne-Longue, ma petite maison, la cascade voisine, le papayer qu’elle avait planté, les pelouses où elle aimait à courir, les carrefours de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à tour couler ses larmes, et les mêmes échos qui avaient retenti tant de fois de leurs cris de joie commune ne répétaient plus maintenant que ces mots douloureux : « Virginie ! ô ma chère Virginie ! »
Dans cette vie sauvage et vagabonde, ses yeux se cavèrent, son teint jaunit, et sa santé s’altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs, et que les passions s’accroissent dans la solitude, je résolus d’éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui rappelaient de si tristes souvenirs, et de le transférer dans quelque endroit de l’île où il eût beaucoup de dissipation. Pour cet effet, je le conduisis sur les hauteurs habitées du quartier Williams, où il n’avait jamais été. L’agriculture et le commerce répandaient dans cette partie de l’île beaucoup de mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers qui équarrissaient des bois, et d’autres qui les sciaient en planches ; des voitures allaient et venaient le long de ces chemins, de grands troupeaux de bœufs et de veaux y paissaient dans de vastes pâturages, et la campagne y était parsemée d’habitations. L’élévation du sol y permettait en plusieurs lieux la culture des diverses espèces de végétaux de l’Europe. On y voyait çà et là des moissons de blé dans la plaine, des tapis de fraisiers dans les éclaircies des bois, et des haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur de l’air, en donnant de la tension aux nerfs, y était même favorable à la santé des blancs. De ces hauteurs, situées vers le milieu de l’ile et entourées de grands bois, on n’apercevait ni la mer, ni le Port-Louis, ni l’église des Pamplemousses, ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes, qui présentent différentes branches du côté du Port-Louis, n’offrent plus, du côté des plaines de Williams, qu’un long promontoire en ligne droite et perpendiculaire, d’où s’élèvent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.
Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et à la pluie, de jour et de nuit, l’égarant exprès dans les bois, les défrichés, les champs, afin de distraire son esprit par la fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par l’ignorance du lieu où nous étions et du chemin que nous avions perdu. Mais tous les moyens que je tentais pour le distraire étaient inutiles.
Je le ramenai à son habitation. J’y trouvai sa mère et Mme de la Tour dans un état de langueur qui avait encore augmenté. Marguerite était la plus abattue. Les caractères vifs, sur lesquels glissent les peines légères, sont ceux qui résistent le moins aux grands chagrins.
Elle me dit : « O mon bon voisin ! il m’a semblé, cette nuit, voir Virginie vêtue de blanc, au milieu de bocages et de jardins délicieux. Elle m’a dit : Je jouis d’un bonheur digne d’envie. Ensuite elle s’est approchée de Paul d’un air riant, et l’a enlevé avec elle. Comme je m’efforçais de retenir mon fils, j’ai senti que je quittais moi-même la terre, et que je le suivais avec un plaisir inexprimable. Alors j’ai voulu dire adieu à mon amie ; aussitôt je l’ai vue qui nous suivait avec Marie et Domingue. Mais ce que je trouve encore de plus étrange, c’est que Mme de la Tour a fait, cette nuit même, un songe accompagné des mêmes circonstances. »
Je lui répondis : « Mon amie, je crois que rien n’arrive dans ce monde sans la permission de Dieu. Les songes annoncent quelquefois la vérité.  »
Mme de la Tour me fit le récit d’un songe tout à fait semblable qu’elle avait eu cette même nuit. Je n’avais jamais remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la superstition ; je fus donc frappé de la concordance de leur songe, et je ne doutai pas en moi-même qu’il ne vînt à se réaliser. Cette opinion, que la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil, est répandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands hommes de l’antiquité y ont ajouté foi, entre autres Alexandre, César, les Scipion, les deux Caton et Brutus, qui n’étaient pas des esprits faibles. L’Ancien et le Nouveau Testament nous fournissent quantité d’exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi, je n’ai besoin, à cet égard, que de ma propre expérience, et j’ai éprouvé plus d’une fois que les songes sont des avertissements que nous donne quelque intelligence qui s’intéresse à nous. Que si l’on veut combattre ou défendre avec des raisonnements des choses qui surpassent la lumière de la raison humaine, c’est ce qui n’est pas possible. Cependant, si la raison de l’homme n’est qu’une image de celle de Dieu, puisque l’homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions jusqu’au bout du monde par des moyens secrets et cachés, pourquoi l’intelligence qui gouverne l’univers n’en emploierait-elle pas de semblables pour la même fin ? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient apporter de la joie et de l’espérance à un seul homme ; pourquoi le souverain protecteur de l’innocence ne peut-il venir, par quelque voix secrète, au secours d’une âme vertueuse qui ne met sa confiance qu’en lui seul ? A-t-il besoin d’employer quelque signe extérieur pour exécuter sa volonté, lui qui agit sans cesse dans tous ses ouvrages par un travail intérieur ?
Pourquoi douter des songes ? La vie, remplie de tant de projets passagers et vains, est-elle autre chose qu’un songe ?
Quoi qu’il en soit, celui de mes amies infortunées se réalisa bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de Virginie. Marguerite vit venir sa fin huit jours après celle de son fils, avec une joie qu’il n’est donné qu’à la vertu d’éprouver. Elle fit les plus tendres adieux à Mme de la Tour, < dans l’espérance, lui dit-elle, d’une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t-elle, on doit la désirer. Si la vie est une. punition, on doit en souhaiter la fin ; si c’est une épreuve, on doit la demander courte. »
Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n’étaient plus en état de servir, et qui ne survécurent pas longtemps à leurs maîtresses. Pour le pauvre Fidèle, il était mort de langueur, à peu près dans le même temps que son maître.
J’amenai chez moi Mme de la Tour, qui se soutenait au milieu de si grandes pertes avec une grandeur d’âme incroyable. Elle avait consolé Paul et Marguerite jusqu’au dernier instant, comme si elle n’avait eu que leur malheur à supporter. Quand elle ne les vit plus, elle m’en parlait chaque jour comme d’amis chéris qui étaient dans le voisinage. Cependant elle ne leur survécut que d’un mois. Quant à sa tante, loin de lui reprocher ses maux, elle priait Dieu de les lui pardonner, et d’apaiser les troubles affreux d’esprit où nous apprîmes qu’elle était tombée immédiatement après qu’elle eut renvoyé Virginie avec tant d’inhumanité.
Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté. J’appris, par l’arrivée successive de plusieurs vaisseaux, qu’elle était agitée de vapeurs qui lui rendaient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se reprochait la fin prématurée de sa petite-nièce, et la perte de sa mère qui s’en était suivie. Tantôt elle s’applaudissait d’avoir repoussé loin d’elle deux malheureuses qui, disait-elle, avaient déshonoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois, se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli : « Que n’envoie-t-on, s’écriait-elle, ces fainéants périr dans nos colonies ? »
Elle ajoutait que les idées d’humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples, n’étaient que des inventions de la politique de leurs princes ; puis, se jetant tout à coup dans une extrémité opposée, elle s’abandonnait à des terreurs superstitieuses, qui la remplissaient de frayeurs mortelles. Souvent son imagination lui représentait des campagnes de feu, des montagnes ardentes, où des spectres hideux erraient en l’appelant à grands cris ; car le Ciel, le juste Ciel, envoie aux âmes cruelles, même en cette vie, des supplices effroyables.
Ainsi elle passa plusieurs années, tour à tour athée et superstitieuse, ayant également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva la fin d’une si déplorable existence, fut le sujet même auquel elle avait sacrifié les sentiments de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passerait après elle à des parents qu’elle haïssait. Elle chercha donc à en aliéner la meilleure partie ; mais ceux-ci, profitant des accès de vapeur auxquels elle était sujette, la firent enfermer comme folle et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mêmes achevèrent sa perte, et comme elles avaient endurci le cœur de celle qui les possédait, elles dénaturèrent de même le cœur de ceux qui les désiraient. Elle mourut donc, et, ce qui est le comble du malheur, avec assez d’usage de sa raison pour connaître qu’elle était dépouillée et méprisée par les mêmes personnes qu’elle aurait voulu dépouiller.
On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. On n’a point élevé de marbres sur leurs humbles terres, ni gravé d’inscriptions à leurs vertus ; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu’ils ont obligés. Ils n’ont pas besoin de l’éclat qu’ils ont fui pendant leur vie ; mais s’ils s’intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute ils aiment à errer sous les toits de chaume qu’habite la vertu laborieuse, à consoler la pauvreté mécontente de son sort, à nourrir dans les jeunes cœurs le goût des biens naturels, l’amour du travail et la crainte des richesses.
La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois, a donné à quelques parties de cette île des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l’île d’Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé la PASSE DU SAINT-GÉRAN, du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant d’Europe. L’extrémité de cette longue pointe de terre que vous apercevez à trois lieues d’ici, à demi couverte des flots de la mer, que le Saint-Géran ne put doubler, la veille de l’ouragan, pour entrer dans le port, s’appelle le CAP MALHEUREUX, et voici devant nous, au bout de ce vallon, la BAIE DU TOMBEAU, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable, comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu’elle avait honorés de son innocence.
Jeunes gens si tendrement unis ! mères infortunées ! chère famille ! ces bois qui vous donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui coulaient pour vous, ces coteaux où vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul, depuis vous, n’a osé cultiver cette terre désolée ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont devenues sauvages, vos vergers sont détruits, vos oiseaux se sont enfuis, et l’on n’entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n’a plus d’amis, comme un père qui a perdu ses enfants, comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.
En disant ces mots, ce bon vieillard s’éloigna en versant des larmes ; et les miennes avaient coulé plus d’une fois pendant ce funeste récit.
FIN DE PAUL ET VIRGINIE
EXTRAIT DE L’ARCADIE
CÉPHAS ET AMASIS CHEZ TIRTÉE L’ARCADIEN
— RÉCIT D’AMASIS
Les deux voyageurs fondaient en larmes. Enfin le plus jeune, prenant la parole, dit à Tirtée : « Quand nous aurions été reçus dans le palais et à la table d’Agamemnon, au moment où, couvert de gloire, il reverra sa fille Iphigénie et son épouse Clytemnestre, qui soupirent depuis si longtemps après son retour, nous n’aurions pu ni voir ni entendre des choses aussi touchantes que celles dont nous sommes spectateurs. O bon berger ! il faut l’avouer, vous avez éprouvé de grands maux ; mais si Céphas, que vous voyez, qui a beaucoup voyagé, voulait vous entretenir de ceux qui accablent les hommes par toute la terre, vous passeriez la nuit à l’entendre et à bénir votre sort. Que d’inquiétudes vous sont inconnues au milieu de ces retraites paisibles ! Vous y vivez libre ; la nature fournit à tous vos besoins ; l’amour paternel vous rend heureux, et une religion douce vous console de toutes vos peines. »
Céphas, prenant la parole, dit à son jeune ami : « Mon fils, racontez - nous vos propres malheurs : Tirtée vous écoutera avec plus d’intérêt qu’il ne m’écouterait moi-même. Dans l’âge viril, la vertu est souvent le fruit de la raison ; mais dans la jeunesse, elle est toujours celui du sentiment. »
Tirtée, s’adressant au jeune étranger, lui dit : « A mon âge, on dort peu. Si vous n’êtes pas trop pressé de sommeil, j’aurai bien du plaisir à vous entendre. Je ne suis jamais sorti de mon pays ; mais j’aime et j’honore les voyageurs. Ils sont sous la protection de Mercure et de Jupiter. On apprend toujours quelque chose d’utile avec eux. Pour vous, il faut que vous ayez éprouvé de grands chagrins dans votre patrie, pour avoir quitté si jeune vos parents, avec lesquels il est si doux de vivre et de mourir.
— Quoiqu’il soit difficile, lui répondit ce jeune homme, de parler toujours de soi avec sincérité, vous nous avez fait un si bon accueil, que je vous raconterai volontiers toutes mes aventures, bonnes et mauvaises.
Je m’appelle Amasis. Je suis né à Thèbes, en Égypte, d’un père riche. Il me fit élever par les prêtres du temple d’Osiris. Ils m’enseignèrent toutes les sciences dont l’Égypte s’honore ; la langue sacrée, par laquelle on communique avec les siècles passés, et la langue grecque, qui nous sert à entretenir des relations avec les peuples de l’Europe. Mais ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m’apprirent à être juste, à dire la vérité, à ne craindre que les dieux, et à préférer à tout la gloire qui s’acquiert par la vertu.
Ce dernier sentiment crût en moi avec l’âge. On ne parlait depuis longtemps en Égypte que de la guerre de Troie. Les noms d’Achille, d’Hector et des autres héros m’empêchaient de dormir. J’aurais acheté un seul jour de leur renommée par le sacrifice de toute ma vie. Je trouvai heureux mon compatriote Memnon, qui avait péri sous les murs de Troie, et pour lequel on construisit à Thèbes un superbe tombeau. Que dis-je ! j’aurais donné volontiers mon corps pour être changé dans la statue d’un héros, pourvu qu’on m’eût exposé sur une colonne à la vénération des peuples.
Je résolus donc de m’arracher aux délices de l’Égypte et aux douceurs de la maison paternelle, pour acquérir une grande réputation. Toutes les fois que je me présentais devant mon père : « Envoyez-moi au siège de Troie, lui disais-je, afin que je me fasse un nom illustre parmi les homms. Vous avez mon frère aîné qui suffit pour assurer votre postérité. Si vous vous opposez toujours à mes désirs dans la crainte de me perdre, sachez que si j’échappe à la guerre, je n’échapperai pas au chagrin. » En effet, je dépérissais à vue d’oeil, je fuyais toute société, et j’étais si solitaire, qu’on m’en avait donné le surnom de Monéros. Mon père voulut en vain combattre un sentiment qui était le fruit de l’éducation qu’il m’avait donnée.
Un jour il me présenta à Céphas, en m’exhortant à suivre ses conseils. Quoique je n’eusse jamais vu Céphas, une sympathie secrète m’attacha d’abord à lui. Ce respectable ami ne chercha point à combattre ma passion favorite ; mais, pour l’affaiblir, il lui fit changer d’objet. « Vous aimez la gloire, me dit-il ; c’est ce qu’il y a de plus doux dans le monde, puisque les dieux en font leur partage. Mais comment comptez-vous l’acquérir au siège de Troie ? Quel parti prendrez-vous, des Grecs, ou des Troyens ? La justice est pour la Grèce ; la pitié et le devoir pour Troie. Vous êtes Asiatique : combattrez-vous en faveur de l’Europe contre l’Asie ? Porterez-vous les armes contre Priam, ce père et ce roi infortuné près de succomber avec sa famille et son empire sous le fer des Grecs ? D’un autre côté, prendrez-vous la défense du ravisseur Pâris et de l’adultère Hélène contre Ménélas, son époux ? Il n’y a point de véritable gloire sans justice. Mais quand un homme libre pourrait démêler dans les querelles des rois le parti le plus juste, croyez-vous que ce serait à le suivre que consiste la plus grande gloire qu’on puisse acquérir ? Quels que soient les applaudissements que les victorieux reçoivent de leurs compatriotes, croyez-moi, le genre humain sait bien les mettre un jour à leur place. Il n’a placé qu’au rang des héros et des demi-dieux ceux qui n’ont exercé que la justice, comme Thésée, Hercule, Pirithous, etc... Mais il a élevé au rang des dieux ceux qui ont été bienfaisants : tels sont Isis, qui donna des lois aux hommes ; Osiris, qui leur apprit les arts de la navigation ; Apollon, la musique ; Mercure, le commerce ; Pan, à conduire les troupeaux ; Bacchus, à planter la vigne ; Gérés, à faire croître le blé. Je suis né dans les Gaules, continua Céphas : c’est un pays naturellement bon et fertile, mais qui, faute de civilisation, manque de la plupart des choses nécessaires au bonheur. Allons-y porter les arts et les plantes utiles de l’Égypte, une religion humaine et des lois sociales ; nous en rapporterons peut-être des choses utiles à votre patrie. Il n’y a point de peuple sauvage qui n’ait quelque industrie dont un peuple policé ne puisse tirer parti, quelque tradition ancienne, quelque production rare et particulière à son climat. C’est ainsi que Jupiter, le père des hommes, a voulu lier par un commerce réciproque de bienfaits tous les peuples de la terre pauvres ou riches, barbares ou civilisés. Si nous ne trouvons dans les Gaules rien d’utile à l’Égypte, ou si nous perdons par quelque accident les fruits de notre voyage, il nous en restera un que ni la mort ni les tempêtes ne sauraient nous enlever : ce sera le plaisir d’avoir fait du bien. »
Ce discours éclaira tout à coup mon esprit d’une lumière divine. J’embrassai Céphas les larmes aux yeux. « Partons, lui dis-je : allons faire du bien aux hommes, allons imiter les dieux ! »
Mon père approuva notre projet ; et, comme je prenais congé de lui, il me dit en me serrant dans ses bras : « Mon fils, vous allez entreprendre la chose la plus difficile qu’il y ait au monde, puisque vous allez travailler au bonheur des hommes. Mais si vous pouvez y trouver le vôtre, soyez bien sûr que vous ferez le mien. »
Après avoir fait nos adieux, Céphas et moi, nous nous embarquâmes à Canope sur un vaisseau phénicien qui allait chercher des pelleteries dans les Gaules et de l’étain dans les îles Britanniques. Nous emportâmes avec nous des toiles de lin, des modèles de chariots, de charrues et de divers métiers ; des cruches de vin et des instruments de musique, des graines de toute espèce, entre autres celles du chanvre et du lin. Nous fîmes attacher dans des caisses, autour de la poupe du vaisseau, sur son pont et jusque dans ses cordages, des ceps de vigne qui étaient en fleur et des arbres fruitiers de plusieurs sortes. On aurait pris notre vaisseau, couvert de pampre et de feuillage, pour celui de Bacchus allant à la conquête des Indes.
Nous mouillâmes d’abord sur les côtes de l’île de Crète, pour y prendre des plantes convenables au climat des Gaules. Cette île nourrit une plus grande quantité de végétaux que l’Égypte, dont elle est voisine, par la variété de ses températures, qui s’étendent depuis les sables chauds de ses rivages jusqu’au pied des neiges qui couvrent le mont Ida, dont le sommet se perd dans les nues. Mais ce qui doit être encore bien plus cher à ses habitants, elle est gouvernée par les sages lois de Minos.
Un vent favorable nous poussa ensuite de la Crète à la hauteur de Mélite. C’est une petite île dont les collines de pierre blanche paraissent de loin sur la mer comme des toiles tendues au soleil. Nous y jetâmes l’ancre pour y faire de l’eau, que l’on y conserve très pure dans des citernes. Nous y aurions vainement cherché d’autres secours : cette île manque de tout, quoique, par sa situation entre la Sicile et l’Afrique et par la vaste étendue de son port, qui se partage en plusieurs bras, elle dût être le centre du commerce entre les peuples de l’Europe, de l’Afrique et même de l’Asie. Ses habitants ne vivent que de brigandages. Nous leur fîmes présent de graines de melons et de celles de xilon. C’est une herbe qui se plaît dans les lieux les plus arides, dont la bourre sert à faire des toiles très blanches et très légères. Quoique Mélite, qui n’est qu’un rocher, ne produise presque rien pour la subsistance des hommes et des animaux, on y prend chaque année, vers l’équinoxe d’automne, une quantité prodigieuse de cailles qui s’y reposent en passant d’Europe en Afrique. C’est un spectacle curieux de les voir, toutes pesantes qu’elles sont, traverser la mer en nombre presque infini. Elles attendent que le vent du nord souffle ; et, dressant en l’air une de leurs ailes comme une voile et battant de l’autre comme d’une rame, elles rasent les flots de leurs croupions chargés de graisse. Quand elles arrivent dans l’île, elles sont si fatiguées, qu’on les prend à la main. Un homme peut en ramasser dans un jour plus qu’il n’en peut manger dans une année.
De Mélite, les vents nous poussèrent jusqu’aux îles d’Énosis, qui sont à l’extrémité méridionale de la Sardaigne. Là ils devinrent contraires, et nous obligèrent de mouiller. Ces îles sont des écueils sablonneux qui ne produisent rien ; mais, par une merveille de la providence des dieux, qui dans les lieux les plus stériles sait nourrir les hommes de mille manières différentes, elle a donné des thons à ces sables, comme elle a donné des cailles au rocher de Mélite. Au printemps, les thons, qui entrent de l’Océan dans la Méditerranée, passent en si grande quantité entre la Sardaigne et les îles d’Énosis, que les habitants sont occupés nuit et jour à les pêcher, à les saler et à en tirer de l’huile. J’ai vu sur leurs rivages des monceaux d’os brûlés de ces poissons plus hauts que cette maison. Mais ce présent de la nature ne rend pas les insulaires plus riches. Ils pêchent pour le profit des habitants de la Sardaigne. Aussi nous ne vîmes que des esclaves aux îles d’Énosis, et des tyrans à Mélite.
Les vents étant devenus favorables, nous partîmes après avoir fait présent aux habitants d’Énosis de quelques ceps de vigne, et en avoir reçu de jeunes plants de châtaigniers, qu’ils tirent de la Sardaigne, où les fruits de ces arbres viennent d’une grosseur considérable.
Pendant le voyage, Céphas me faisait remarquer les aspects variés des terres, dont la nature n’a fait aucune semblable en qualité et en forme, afin que diverses plantes et divers animaux pussent trouver dans le même climat des températures différentes. Quand nous n’apercevions que le ciel et l’eau, il me faisait observer les hommes. Il me disait : « Voyez ces gens de mer, comme ils sont robustes ! Vous les prendriez pour des Tritons. L’exercice du corps est l’aliment de la santé. Il dissipe une infinité de maladies et de passions qui naissent dans le repos des villes. Les dieux ont planté la vie humaine comme les chênes de mon pays. Plus ils sont battus des vents, plus ils sont vigoureux. La mer, me disait-il encore, est une école de toutes les vertus. On y vit dans les privations et dans les dangers de toute espèce. On est forcé d’y être courageux, sobre, chaste, prudent, patient, vigilant, religieux.
— Mais, lui répondis-je, pourquoi la plupart de nos compagnons de voyage n’ont-ils aucune de ces qualités-là  ? Ils sont presque tous intempérants, violents, impies, louant ou blâmant sans discernement tout ce qu’ils voient faire.
— Ce n’est point la mer qui les a corrompus, reprit Céphas, ils y ont apporté leurs passions de la terre. C’est l’amour des richesses, la paresse, le désir de se livrer à toute sorte de désordres quand ils sont à terre, qui déterminent un grand nombre d’hommes à voyager sur la mer pour s’enrichir : et, comme ils ne trouvent qu’avec beaucoup de peine les moyens de se satisfaire sur cet élément, vous les voyez toujours inquiets, sombres et impatients, parce qu’il n’y a rien de si mauvaise humeur que le vice quand il se trouve dans le chemin de la vertu. Un vaisseau est le creuset où s’éprouvent les qualités morales. Le méchant y empire, et le bon y devient meilleur. Mais la vertu tire parti de tout. Profitez de leurs défauts. Vous apprendrez ici à mépriser également l’injure et les vains applaudissements, à mettre votre contentement en vous-même, et à ne prendre que les dieux pour témoins de vos actions. Celui qui veut faire du bien aux hommes doit s’exercer de bonne heure à en recevoir du mal. C’est par les travaux du corps et par l’injustice des hommes que vous fortifierez à la fois votre corps et votre âme. C’est ainsi qu’Hercule a acquis ce courage et cette force prodigieuse qui ont porté sa gloire jusqu’aux astres. »
Je suivais donc, autant que je pouvais, les conseils de mon ami, malgré mon extrême jeunesse. Je travaillais à lever de lourdes antennes et à manœuvrer les voiles ; mais à la moindre raillerie de mes compagnons, qui se moquaient de mon inexpérience, j’étais tout déconcerté. Il m’était plus facile de m’exercer contre les tempêtes que contre le mépris des hommes : tant mon éducation m’avait déjà rendu sensible à l’opinion d’autrui !
Nous passâmes le détroit qui sépare l’Afrique de l’Europe, et nous vîmes, à droite et à gauche, les deux montagnes Calpé et Abila, qui en fortifient l’entrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous faire observer que leur nation était la première, de toutes celles de la terre, qui avait osé pénétrer dans le vaste Océan, et côtoyer ses rivages jusque sous l’Ourse glacée. Ils mirent sa gloire fort au - dessus de celle d’Hercule, qui avait planté, disaient-ils, deux colonnes à ce passage avec l’inscription : ON NE VA POINT AU DELA : comme si le terme de ses travaux devait être celui des courses du genre humain. Céphas, qui ne négligeait aucune occasion de rappeler les hommes à la justice et de rendre hommage à la mémoire des héros, leur disait : « J’ai toujours ouï dire qu’il fallait respecter les anciens. Les inventeurs en chaque science sont les plus dignes de louange, parce qu’ils en ouvrent la carrière aux autres hommes. Il est peu difficile ensuite à ceux qui viennent après eux d’aller plus avant. Un enfant monté sur les épaules d’un grand homme voit plus loin que celui qui le porte. » Mais Céphas leur parlait en vain : ils ne daignèrent pas rendre le moindre honneur à la mémoire du fils d’Alcmène. Pour nous, nous vénérâmes les rivages de l’Espagne, où il avait tué Géryon à trois corps ; nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier, et nous versâmes en son honneur du vin de Thasos dans les flots.
Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forêts qui couvrent la Gaule celtique. C’est un fils d’Hercule, appelé Galatès, qui donna à ses habitants le surnom de Galates ou de Gaulois. Sa mère, fille d’un roi des Celtes, était d’une grandeur prodigieuse. Elle dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père ; mais quand Hercule passa dans les Gaules après la défaite de Géryon, elle ne put refuser son cœur et sa main au vainqueur d’un tyran. Nous entrâmes ensuite dans le canal qui sépare la Gaule des îles Britanniques, et en peu de jours nous parvînmes à l’embouchure de la Seine, dont les eaux vertes se distinguent en tout temps des flots azurés de la mer. J’étais au comble de la joie. Nous étions près d’arriver. Nos arbres étaient frais et couverts de feuilles. Plusieurs d’entre eux, entre autres des ceps de vigne, avaient des fruits mûrs. Je pensais au bon accueil qu’allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens de la nature, lorsqu’ils nous verraient débarquer sur leurs rivages avec les plus douces productions de l’Égypte et de la Crète. Les seuls travaux de l’agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et vagabonds, et leur ôter le désir de soutenir par la violence la vie humaine, que la nature entretient par tant de bienfaits. Il ne faut qu’un grain de blé, me disais-je, pour policer tous les Gaulois par les arts que l’agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les vêtir un jour ; ce cep de vigne est suffisant pour répandre à perpétuité la gaieté et la joie dans leurs festins. Je sentais alors combien les ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux des hommes. Ceux-ci dépérissent dès qu’ils commencent à paraître ; les autres, au contraire, portent en eux l’esprit de vie qui les propage. Le temps, qui détruit les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je voyais dans une seule semence plus de vrais biens renfermés qu’il n’y en a, en Egypte, dans les trésors des rois.
Je me livrais à ces divines et humaines spéculations ; et, dans les transports de ma joie, j’embrassais Céphas, qui m’avait donné une si juste idée des biens des peuples et de la véritable gloire. Cependant mon ami remarqua que le pilote se préparait à remonter la Seine, à l’embouchure de laquelle nous étions alors. La nuit s’approchait ; le vent soufflait de l’Occident, et l’horizon était fort chargé. Céphas dit au pilote : « Je vous conseille de ne point entrer dans le fleuve, mais plutôt de jeter l’ancre dans ce port aimé d’Amphitrite, que vous voyez sur la gauche. Voici ce que j’ai ouï raconter à ce sujet à nos anciens :
« La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Gérés, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Héva, qui devait veiller près d’elle, de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer, qui quelquefois lui mouillaient la plante des pieds et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva, sa compagne, aperçut sous les ondes les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il parcourait les rivages de l’Océan, examinant avec son trident si leurs fondements n’avaient point été ébranlés. A sa, vue, Héva jeta un grand cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins-après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bacchus, son père, et Cérès, sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être épris, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune.
« Héva mourut du regret de la perte de sa maîtresse. Mais les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires, qu’on aperçoit de fort loin. Par un art céleste, elles y enfermèrent même un écho, afin qu’Héva, après sa mort, prévînt par l’ouïe et par la vue les marins des dangers de la terre, comme, pendant sa vie, elle avait averti la nymphe de Cérès des dangers de la mer. Vous voyez d’ici son tombeau. C’est cette montagne escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires. Elle porte toujours le nom de Héva. Vous voyez, à ces amas de cailloux dont sa base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger les fondements ; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la montagne, qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Pour Amphitrite, touchée du malheur de la Seine, elle pria les Néréides de creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche à l’embouchure du fleuve, et elle voulut qu’elle fût en tout temps un havre assuré contre les fureurs de son époux. Entrez-y donc maintenant, si vous m’en croyez, pendant qu’il fait jour. Je puis vous certifier que j’ai vu souvent le dieu des mers poursuivre la Seine bien avant dans les campagnes, et renverser tout ce qui se rencontrait sur son passage. Gardez-vous donc de vous trouver sur le chemin d’un dieu que la passion met en fureur.
— Il faut, répondit le pilote à Céphas, que vous me preniez pour un homme bien stupide, de me faire de pareils contes à mon âge. Il y a quarante ans que je navigue. J’ai mouillé de nuit et de jour dans la Tamise, pleine d’écueils, et dans le Tage, qui est si rapide ; j’ai vu les cataractes du Nil, qui font un bruit affreux ; et jamais je n’ai vu ni ouï dire rien de semblable à ce que vous venez de me raconter. Je ne serai pas assez fou de m’arrêter ici à l’ancre, tandis que le vent est favorable pour remonter le fleuve. Je passerai la nuit dans son canal, et j’y dormirai bien profondément. »
Il dit ; et, de concert avec les matelots, il fit une huée, comme les hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire quand on leur donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens.
Céphas alors s’approcha de moi, et me demanda si je savais nager. « Non, lui répondis-je. J’ai appris en Égypte tout ce qui pouvait me faire honneur parmi les hommes, et presque rien de ce qui pouvait m’être utile à moi-même. » Il me dit : « Ne nous quittons pas : tenons-nous près de ce banc de rameurs, et mettons toute notre confiance dans les dieux. »
Cependant le vaisseau, poussé par le vent, et sans doute aussi par la vengeance d’Hercule, entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous évitâmes d’abord trois bancs de sable qui sont à son embouchure ; ensuite, nous étant engagés dans son canal, nous ne vîmes plus autour de nous qu’une vaste forêt qui s’étendait jusque sur ses rivages. Nous n’apercevions dans ce pays d’autres marques d’habitation que quelques fumées qui s’élevaient çà et là au-dessus des arbres. Nous voguâmes ainsi jusqu’à ce que, la nuit nous empêchant de rien distinguer, le pilote laissa tomber l’ancre.
Le vaisseau, chassé d’un côté par un vent frais, et de l’autre par le cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette position dangereuse, nos matelots se mirent à boire et à se réjouir, se croyant à l’abri de tout danger, parce qu’ils se voyaient entourés de la terre de toutes parts. Ils furent ensuite se coucher, sans qu’il en restât un seul pour veiller à la manœuvre.
Nous étions restés sur le pont, Céphas et moi, assis sur un banc de rameurs. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, en nous entretenant du spectacle majestueux des astres qui roulaient sur nos têtes. Déjà la constellation de l’Ourse était au milieu de son cours, lorsque nous entendîmes au loin un bruit sourd, mugissant, semblable à celui d’une cataracte. Je me levai imprudemment pour voir ce que ce pouvait être. J’aperçus, à la blancheur de son écume, une montagne d’eau qui venait à nous du côté de la mer, en se roulant sur elle-même. Elle occupait toute la largeur du fleuve, et, surmontant ses rivages à droite et à gauche, elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des arbres de la forêt. Dans l’instant elle fut sur notre vaisseau, et, le rencontrant en travers, elle le coucha sur le côté  : ce mouvement me fit tomber dans l’eau. Un moment après, une seconde vague, encore plus élevée que la première, fit tourner le vaisseau tout à fait. Je me souviens qu’alors j’entendis sortir une multitude de cris sourds et étouffés de cette carène renversée ; mais, voulant appeler moi-même mon ami à mon secours, ma bouche se remplit d’eau salée, mes oreilles bourdonnèrent, je me sentis emporter avec une extrême rapidité, et bientôt après je perdis connaissance.
Je ne sais combien de temps je restai dans l’eau ; mais, quand je revins à moi, j’aperçus vers l’occident l’arc d’Iris dans les cieux, et du côté de l’orient les premiers feux de l’aurore, qui coloraient les nuages d’argent et de vermillon. Une troupe de jeunes filles fort blanches, demi-vêtues de peaux, m’entouraient. Les unes me présentaient des liqueurs dans des coquilles, d’autres m’essuyaient avec des mousses, d’autres me soutenaient la tête avec leurs mains. Leurs cheveux blonds, leurs joues vermeilles, leurs yeux bleus, et je ne sais quoi de céleste que la pitié met sur le visage des femmes, me firent croire que j’étais dans les cieux et que j’étais servi par les Heures, qui en ouvrent chaque jour les portes aux malheureux mortels. Le premier mouvement de mon cœur fut de vous chercher, et le second fut de vous demander, ô Céphas ! Je ne me serais pas cru heureux, même dans l’Olympe, si vous eussiez manqué à mon bonheur. Mais mon illusion se dissipa lorsque j’entendis ces jeunes filles prononcer de leur bouche de rose un langage inconnu et barbare. Je me rappelai alors peu à peu les circonstances de mon naufrage. Je me levai. Je voulus vous chercher ; mais je ne savais où vous trouver. J’errais aux environs, au milieu des bois. J’ignorais si le fleuve où nous avions fait naufrage était près ou loin, à ma droite ou à ma gauche ; et, pour surcroît d’embarras, je ne pouvais interroger personne sur sa position.
Après y avoir un peu réfléchi, je remarquai que les herbes étaient humides, et le feuillage des arbres d’un vert brillant, d’où je conclus qu’il avait plu abondamment la nuit précédente. Je me confirmai dans cette idée à la vue de l’eau qui coulait encore en torrents jaunes le long des chemins. Je pensai que ces eaux devaient se jeter dans quelque ruisseau, et le ruisseau dans le fleuve. J’allais suivre ces indications, lorsque des hommes sortis d’une cabane voisine me forcèrent d’y rentrer d’un ton menaçant. Je m’aperçus alors que je n’étais plus libre, et que j’étais esclave chez des peuples où je m’étais flatté d’être honoré comme un dieu.
J’en atteste Jupiter, ô Céphas ! le déplaisir d’avoir fait naufrage au port, de me voir réduit en servitude par ceux que j’étais venu servir de si loin, d’être relégué dans une terre barbare où je ne pouvais me faire entendre de personne, loin du doux pays de l’Égypte et de mes parents, n’égala pas le chagrin de vous avoir perdu. Je me rappelai la sagesse de vos conseils, votre confiance dans les dieux, dont vous me faisiez sentir la providence au milieu même des plus grands maux ; vos observations sur les ouvrages de la nature, qui la remplissaient pour moi de vie et de bienveillance ; le calme où vous saviez tenir toutes mes passions ; et je sentais, par les nuages qui s’élevaient dans mon cœur, que j’avais perdu en vous le premier des biens, et qu’un ami sage est le plus grand présent que la bonté des dieux puisse accorder à un homme.
Je ne pensais donc qu’au moyen de vous retrouver, et je me flattais d’y réussir en m’enfuyant au milieu de la nuit, si je pouvais seulement me rendre au bord de la mer. Je savais bien que je ne pouvais pas en être fort éloigné  ; mais j’ignorais de quel côté elle était. Il n’y avait point aux environs de hauteur d’où je pusse la découvrir. Quelquefois je montais au sommet des plus grands arbres ; mais je n’apercevais que la surface de la forêt qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Souvent j’étais attentif au vol des oiseaux, pour voir si je n’apercevais pas quelque oiseau de marine venant à terre faire son nid dans la forêt, ou quelque pigeon sauvage allant picorer le sel sur les bords de la mer. J’aurais préféré mille fois d’entendre les cris perçants des mauves, lorsqu’elles viennent dans les tempêtes se réfugier sur les rochers, au doux chant des rouges-gorges, qui annonçaient déjà, dans les feuilles jaunies des bois, la fin des beaux jours.
Une nuit que j’étais couché, je crus entendre au loin le bruit que font les flots de la mer lorsqu’ils se brisent sur les rivages ; il me sembla même que je distinguais le tumulte des eaux de la Seine poursuivie par Neptune. Leurs mugissements, qui m’avaient transi d’horreur, me comblèrent alors de joie. Je me levai : je sortis de la cabane, et je prêtai une oreille attentive ; mais bientôt des rumeurs qui venaient des diverses parties de l’horizon confondirent tous mes jugements, et je reconnus que c’étaient les murmures des vents qui agitaient au loin les feuillages des chênes et des hêtres.
Quelquefois j’essayais de faire entendre aux sauvages de ma cabane que j’avais perdu un ami. Je mettais la main sur mes yeux, sur ma bouche et sur mon cœur ; je leur montrais l’horizon ; je levais au ciel mes mains jointes, et je versais des larmes. Ils comprenaient ce langage muet de ma douleur, car ils pleuraient avec moi ; mais, par une contradiction dont je ne pouvais me rendre raison, ils redoublaient de précautions pour m’empêcher de m’éloigner d’eux.
Je m’appliquai donc à apprendre leur langue, afin de les instruire de mon sort et de les y rendre sensibles. Ils s’empressaient eux-mêmes de m’enseigner les noms des objets que je leur montrais. L’esclavage est fort doux chez ces peuples. Ma vie, à la liberté près, ne différait en rien de celle de mes maîtres. Tout était commun entre nous, les vivres, le toit et la terre, sur laquelle nous couchions enveloppés de peaux. Ils avaient même des égards pour ma jeunesse, et ils ne me donnaient à supporter que la moindre partie de leurs travaux. En peu de temps je parvins à converser avec eux. Voici ce que j’ai connu de leur gouvernement et de leur caractère.
Les Gaules sont peuplées d’un grand nombre de petites nations, dont les unes sont gouvernées par des rois, d’autres par des chefs appelés iarles, mais soumises toutes au pouvoir des druides, qui les réunissent sous une même religion, et les gouvernent avec d’autant plus de facilité que mille coutumes différentes les divisent. Les druides ont persuadé à ces nations qu’elles descendent de Pluton, dieu des enfers, qu’ils appellent Hoder, ou l’aveugle. C’est pourquoi les Gaulois comptent par nuits, et non point par jours ; et ils comptent les heures du jour du milieu de la nuit, contre la coutume de tous les peuples. Ils adorent plusieurs autres dieux aussi terribles que Hoder, tels que Niorder, le maître des vents, qui brise les vaisseaux sur leurs côtes, afin, disent-ils, de leur en procurer le pillage. Aussi croient-ils que tout vaisseau qui périt sur les rivages leur est envoyé par Niorder. Ils ont de plus Thor ou Theutatès, le dieu de la guerre, armé d’une massue qu’il lance du haut des airs : ils lui donnent des gants de fer, et un baudrier qui redouble sa fureur quand il en est ceint ; Tir, aussi cruel ; le taciturne Vidar, qui porte des souliers fort épais, avec lesquels il peut marcher dans l’air et sur l’eau sans faire de bruit ; Heimdall à la dent d’or, qui voit le jour et la nuit : il entend le bruit le plus léger, même celui que fait l’herbe ou la laine quand elle croît ; Uller, le dieu de la glace, chaussé de patins ; Loke, qui eut trois enfants de la géante Angherbode, la messagère de douleur, savoir : le loup Fenris, le serpent de Migdar, et l’impitoyable Héla. Héla est la mort. Ils disent que son palais est la misère, sa table la famine, sa porte le précipice, son vestibule la langueur, son lit la consomption. Ils ont encore plusieurs autres dieux, dont les exploits sont aussi féroces que les noms, Hériam, Riflindi, Sividur, Svidrer, Salsk, qui veulent dire le guerrier, le bruyant, l’exterminateur, l’incendiaire, le père du carnage. Les druides honorent ces divinités avec des cérémonies lugubres, des chants lamentables et des sacrifices humains. Ce culte affreux leur donne tant de pouvoir sur les esprits effrayés des Gaulois, qu’ils président à tous leurs conseils et décident de toutes les affaires. Si quelqu’un s’oppose à leurs jugements, ils le privent de la communion de leurs mystères, et dès ce moment il est abandonné de tout le monde, même de sa femme et de ses enfants. Mais il est rare qu’on ose leur résister ; car ils se chargent seuls de l’éducation de la jeunesse, afin de lui imprimer de bonne heure, et d’une manière inaltérable, ces opinions horribles.
Quant aux iarles ou nobles, ils ont droit de vie et de mort sur leurs vassaux. Ceux qui vivent sous des rois leur payent la moitié du tribut qu’ils lèvent sur les peuples ; d’autres les gouvernent entièrement à leur profit. Les peuples riches donnent des festins aux plus pauvres de leur classe, qui les accompagnent à la guerre et font vœu de mourir pour eux. Ils sont très braves. S’ils rencontrent à la chasse un ours, le principal d’entre eux met bas ses flèches, attaque seul l’animal, et le tue d’un coup de couteau. Si le feu prend à leur maison, ils ne la quittent point qu’ils ne voient tomber sur eux les solives enflammées. D’autres, sur le bord de la mer, s’opposent, la lance ou l’épée à la main, aux vagues qui se brisent sur le rivage. Ils mettent la valeur à résister non seulement aux ennemis et aux bêtes féroces, mais même aux éléments. La valeur leur tient lieu de justice. Ils ne décident leurs différends que par les armes, et regardent la raison comme la ressource de ceux qui n’ont pas de courage. Ces deux classes de citoyens, dont l’une emploie la ruse, l’autre la force, pour se contraindre, se balancent entre elles ; mais elles se réunissent pour tyranniser les peuples, qu’elles traitent avec un souverain mépris. Jamais un homme du peuple ne peut parvenir, chez les Gaulois, à remplir aucune charge publique. Il semble que cette nation n’est faite que pour ses prêtres et pour ses grands. Au lieu d’être consolée par les uns et protégée par les autres, comme la justice le requiert, les druides ne l’effrayent que pour que les iarles l’oppriment.
On ne trouverait cependant nulle part des hommes qui aient de meilleures qualités que les Gaulois. Ils sont fort ingénieux, et ils excellent dans plusieurs genres d’industrie qu’on] ne trouve point ailleurs. Ils couvrent d’étain des plaques en fer avec tant d’art, qu’on les prendrait pour des plaques d’argent. Ils assemblent des pièces de bois avec une si grande justesse, qu’ils en forment des vases capables de contenir toutes sortes de liqueurs. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’ils savent y faire bouillir de l’eau sans les brûler. Ils font rougir des cailloux au feu, et les jettent dans l’eau contenue dans le vase de bois, jusqu’à ce qu’elle prenne le degré de chaleur qu’ils veulent lui donner. Ils savent encore allumer du feu sans se servir d’acier ni de caillou, en frottant ensemble du bois de lierre et de laurier. Les qualités de leur cœur surpassent encore celles de leur esprit. Ils sont très hospitaliers. Celui qui a peu le partage de bon cœur avec celui qui n’a rien. Ils aiment leurs enfants avec tant de passion, que jamais ils ne les maltraitent. Ils se contentent de les ramener à leur devoir par des remontrances. Il résulte de cette conduite qu’en tout temps la plus tendre affection unit tous les membres de leurs familles, et que les jeunes gens y écoutent avec le plus grand respect les conseils des vieillards.
Cependant ce peuple serait bientôt détruit par la tyrannie de ses chefs, s’il ne leur opposait leurs propres passions. Quand il arrive des querelles parmi les nobles, il est si persuadé que c’est aux armes à les décider, et que la raison n’y peut rien, qu’il les force, pour mériter son estime, de se battre jusqu’à la mort. Ce préjugé populaire détruit beaucoup de iarles. D’un autre côté, il est si convaincu des choses terribles que les druides racontent de leurs dieux, et la peur, comme c’est l’ordinaire, lui fait ajouter à leurs traditions des circonstances si effrayantes, que ses prêtres bien souvent tremblent plus que lui devant les idoles qu’ils ont eux-mêmes fabriquées. J’ai bien reconnu parmi eux la vérité de cette maxime de nos livres sacrés, qui dit que Jupiter a voulu que le mal que l’on fait aux hommes rejaillît sept fois sur son auteur, afin que personne ne pût trouver son bonheur dans le malheur d’autrui.
Il y a çà et là, parmi quelques peuples des Gaules, des rois qui fortifient leur autorité en prenant la défense des plus faibles ; mais ce qui préserve la nation de sa ruine totale, ce sont les femmes. Également opprimées par les lois des druides et par les mœurs féroces des iarles, elles sont réduites au plus dur esclavage. Elles sont chargées des offices les plus pénibles, comme de labourer la terre, d’aller dans les bois chercher le gibier du chasseur, de porter les bagages des hommes dans les voyages. Elles sont de plus assujetties toute leur vie à obéir à leurs propres enfants. Chaque mari a droit de vie et de mort sur la sienne ; et lorsqu’il meurt, si on soupçonne sa mort de n’être pas naturelle, on donne la question à sa femme : si elle s’avoue coupable par la violence des tourments, on la condamne au feu.
Ce sexe malheureux triomphe de ses tyrans par leurs propres opinions. Comme c’est la vanité qui les domine, les femmes les tournent en ridicule ; une simple chanson leur suffit pour détruire le résultat des assemblées les plus graves. Le peuple, et surtout les jeunes gens, toujours prêts à les servir, font courir cette chanson dans les bourgs et les hameaux. On la chante le jour et la nuit. Celui qui en est le sujet, quel qu’il soit, n’ose plus se montrer. De là il arrive que les femmes, si faibles en particulier, jouissent en général du plus grand pouvoir. Soit crainte du ridicule, soit expérience des lumières des femmes, les chefs n’entreprennent rien sans les consulter ; elles décident de la paix et de la guerre. Comme elles sont forcées par les maux de la société de renoncer à ses opinions et de se réfugier entre les bras de la nature, elles ne sont ni aveuglées ni endurcies par les préjugés des hommes. De là vient qu’elles voient plus sainement qu’eux dans les affaires publiques, et prévoient avec beaucoup de justesse les événements futurs. Le peuple, dont elles soulagent les maux, frappé de leur trouver souvent plus de discernement qu’à ses chefs, sans en pénétrer les causes, se plaît à leur attribuer quelque chose de divin.
Ainsi les Gaulois passent successivement et rapidement de la tristesse à la crainte, et de la crainte à la joie. Les druides les épouvantent, les iarles les maltraitent ; les femmes les font rire, chanter et danser. Leur religion, leurs lois et leurs mœurs étant sans cesse en contradiction, ils vivent dans une inconstance perpétuelle, qui fait leur caractère principal. Voilà pourquoi encore ils sont très curieux de nouvelles, et de savoir ce qui se passe chez les étrangers. C’est pour cette raison qu’on en trouve beaucoup hors de leur patrie, dont ils aiment à sortir, comme tous les hommes qui y sont malheureux.
Ils méprisent les laboureurs, et ils négligent par conséquent l’agriculture, qui est la base de la félicité publique. Quand nous arrivâmes dans leur pays, ils ne cultivaient que les grains qui peuvent croître dans le cours d’un été, comme les fèves, les lentilles, l’avoine, le petit mil, le seigle et l’orge. On n’y trouvait que bien peu de froment. Cependant la terre y est très féconde en productions naturelles : il y a beaucoup de pâturages excellents le long des rivières ; les forêts y sont élevées et remplies de toutes sortes d’arbres fruitiers sauvages. Comme ils manquent souvent de vivres, ils m’employaient à en chercher dans les champs et dans les bois. Je trouvais dans les prairies des gousses d’ail, des racines de daucus et de la filipendule. Je revenais quelquefois tout chargé de baies de myrtilles, de faînes de hêtres, de prunes, de poires, de pommes, que j’avais cueillies dans la forêt. Ils faisaient cuire ces fruits, dont la plupart ne peuvent se manger crus, tant ils sont âpres. Mais il s’y trouve des arbres qui en produisent d’un goût excellent. J’y ai souvent admiré des pommiers chargés de fruits d’une couleur si éclatante, qu’on les eût pris pour les plus belles fleurs.
Voici ce qu’ils racontent au sujet de ces pommiers qui y croissent en abondance et de la plus grande beauté. Ils disent que la belle Thétis, qu’ils appellent Friga, jalouse de ce qu’à ses propres noces Vénus, qu’ils appellent Siofne, avait remporté la pomme qui était le prix de la beauté sans qu’on l’eût mise seulement dans la concurrence des trois déesses, résolut de s’en venger. Un jour donc que Vénus, descendue sur cette partie du rivage des Gaules, y cherchait des perles pour sa parure, et des coquillages appelés manches de couteau pour son fils Sifionne, un triton lui déroba sa pomme, qu’elle avait mise sur un rocher, et la porta à la déesse des mers. Aussitôt Thétis en sema les pépins dans les campagnes voisines, pour y perpétuer le souvenir de sa vengeance et de son triomphe. Voilà, disent les Gaulois celtiques, la cause du grand nombre de pommiers qui croissent dans leur pays, et de la beauté singulière de leurs filles.
L’hiver vint, et je ne saurais vous exprimer quel fut mon étonnement lorsque je vis, pour la première fois de ma vie, le ciel se dissoudre en plumes blanches comme celles des oiseaux, l’eau des fontaines se changer en pierre, et les arbres se dépouiller entièrement de leur feuillage. Je n’avais jamais rien vu de semblable en Egypte. Je crus que les Gaulois ne tarderaient pas à mourir comme les plantes et les éléments de leur pays ; et sans doute la rigueur de l’air n’aurait pas manqué de me faire mourir moi-même, s’ils n’avaient pris le plus grand soin de me vêtir de fourrures. Mais qu’il est aisé à un homme sans expérience de se tromper ! Je ne connaissais pas les ressources de la nature pour chaque saison comme pour chaque climat. L’hiver est pour ces peuples septentrionaux le temps des festins et de l’abondance. Les oiseaux des rivières, les élans, les taureaux sauvages, les lièvres, les cerfs, les sangliers abondent alors dans leurs forêts, et s’approchent de leurs cabanes. On en tue des quantités prodigieuses. Je ne fus pas moins surpris quand je vis le printemps revenir et étaler dans ces lieux désolés une magnificence que je ne lui avais jamais vue sur les bords mêmes du Nil. Les rubus, les framboisiers, les églantiers, les fraisiers, les primevères, les violettes et beaucoup d’autres fleurs inconnues à l’Égypte, bordaient les lisières verdoyantes des forêts. Quelques-unes, comme les chèvrefeuilles, grimpaient sur les troncs des chênes, et suspendaient à leurs rameaux leurs guirlandes parfumées. Les rivages, les rochers, les montagnes, les bois, tout était revêtu d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Un si touchant spectacle redoubla ma mélancolie. Heureux, me disais-je, si, parmi tant de plantes, j’en voyais s’élever une seule de celles que j’ai apportées de l’Égypte ! ne fût-ce que l’humble plante du lin, elle me rappellerait ma patrie pendant ma vie ; en mourant, je choisirais près d’elle mon tombeau ; elle apprendrait un jour à Céphas où reposent les os de son ami, et aux Gaulois le nom et les voyages d’Amasis.
Un jour, pendant que je cherchais à dissiper ma mélancolie en voyant danser des jeunes filles sur l’herbe nouvelle, une d’entre elles quitta la troupe des danseuses et s’en vint pleurer sur moi, puis tout à coup elle se joignit à ses compagnes et continua de danser en jouant et folâtrant avec elles. Je pris ce passage subit de la joie à la douleur et de la douleur à la joie, dans cette jeune fille, pour un effet d’une inconstance naturelle à ce peuple, et je ne m’en mettais pas beaucoup en peine, lorsque je vis sortir de la forêt un vieillard à barbe rousse, revêtu d’une robe de peau de belette. Il portait à sa main une branche de gui, et à sa ceinture un couteau de caillou. Il était suivi d’une troupe de jeunes gens à la fleur de l’âge, vêtus de baudriers faits des mêmes peaux, et tenant dans leurs mains des courges vides, des chalumeaux de fer, des cornes de bœuf, et d’autres instruments de leur musique barbare.
Dès que ce vieillard parut, toutes les danses cessèrent, tous les visages s’attristèrent, et tout le monde s’éloigna de moi. Mon maître même et sa famille se retirèrent dans leur cabane. Ce méchant vieillard alors s’approcha de moi, me passa une corde de cuir autour du cou, et ses satellites me forçant à le suivre, ils m’entraînèrent tout éperdu, comme des loups qui emportent un mouton. Ils me conduisirent à travers la forêt jusqu’aux bords de la Seine ; là leur chef m’arrosa de l’eau du fleuve, ensuite il me fit entrer dans un grand bateau d’écorce de bouleau, où il s’embarqua lui-même avec toute sa troupe.
Nous remontâmes la Seine pendant huit jours, en gardant un profond silence. Le neuvième, nous arrivâmes dans une petite ville bâtie au milieu d’une île. Ils me débarquèrent vis-à-vis, sur la rive droite du fleuve, et ils me conduisirent dans une grande cabane sans fenêtres qui était éclairée par des torches de sapin. Ils m’attachèrent au milieu de la cabane, à un poteau ; et ces jeunes gens, qui me gardaient jour et nuit, armés de haches de caillou, ne cessaient de sauter autour de moi, en soufflant de toutes leurs forces dans leurs cornes de bœuf et leurs fifres de fer. Ils accompagnaient leur affreuse musique de ces horribles paroles, qu’ils chantaient en chœur :
« O Niorder ! ô Rifindi ! ô Svidrer ! ô Héla ! ô Héla ! dieux du carnage et des tempêtes, nous vous apportons de la chair. Recevez le sang de cette victime, de cet enfant de la mort. O Niorder ! ô Rifindi ! ô Svidrer ! ô Héla ! ô Héla ! »
En prononçant ces mots épouvantables, ils avaient les yeux tournés dans la tête, et la bouche écumante. Enfin ces fanatiques, accablés de lassitude, s’endormirent, à l’exception de l’un d’entre eux, appelé Omfi. Ce nom, dans la langue celtique, veut dire bienfaisant. Omfi, touché de pitié, s’approcha de moi. « Jeune infortuné, me dit-il, une guerre cruelle s’est élevée entre les peuples de la Grande-Bretagne et ceux des Gaules. Les Bretons prétendent être les maîtres de la mer qui nous sépare de leur île. Nous avons déjà perdu contre eux deux batailles navales. Le collège des druides de Chartres a décidé qu’il fallait des victimes humaines pour se rendre favorable Mars, dont le temple est près d’ici. Le chef des druides, qui a des espions par toutes les Gaules, a appris que la tempête t’avait jeté sur nos côtes : il a été te chercher lui-même. Il est vieux et sans pitié  ; il porte les noms de deux de nos dieux les plus redoutables. Il s’appelle Tor-Tir. Mets donc ta confiance dans les dieux de ton pays ; car ceux des Gaules demandent ton sang. »
Il me fut impossible de répondre à Omfi, tant j’étais saisi de frayeur. Je le remerciai seulement en inclinant la tête ; et aussitôt il s’éloigna de moi, de peur d’être aperçu de ses compagnons.
Je me rappelai dans ce moment la raison qui avait obligé les Gaulois qui m’avaient fait esclave de m’empêcher de m’écarter de leur demeure : ils craignaient que je ne tombasse entre les mains des druides ; mais je n’avais pu vaincre ma fatale destinée. Ma perte maintenant me paraissait si certaine, que je ne croyais pas que Jupiter même pût me délivrer de la gueule de ces tigres affamés de mon sang. Je ne me rappelais plus, ô Céphas, ce que vous m’aviez dit tant de fois, que les dieux n’abandonnent jamais l’innocence. Je ne me souvenais plus même qu’ils m’avaient sauvé du naufrage. Le danger présent fait oublier les délivrances passées. Quelquefois je pensais qu’ils ne m’avaient préservé des flots que pour me livrer à une mort mille fois plus cruelle.
Cependant j’adressai mes prières à Jupiter, et je goûtais une sorte de repos à m’abandonner à cette Providence infinie qui gouverne l’univers, lorsque les portes de ma cabane s’ouvrirent tout à coup, et une troupe nombreuse de prêtres entra, ayant Tor-Tir à leur tête, tenant toujours à la main une branche de gui de chêne. Aussitôt la jeunesse barbare qui m’entourait se réveilla, et commença ses chansons et ses danses funèbres. Tor-Tir vint à moi, il me posa sur la tête une couronne d’if et une poignée de farine de fèves ; ensuite il me mit un bâillon dans la bouche, et, m’ayant délié de mon poteau, il m’attacha les mains derrière le dos. Alors tout le cortège se mit en marche au bruit de ses lugubres instruments, et deux druides, me soutenant par les bras, me conduisirent au lieu du sacrifice.
Ici Tirtée, s’apercevant que le fuseau de Cyanée lui échappait des mains et qu’elle pâlissait, lui dit : « Ma fille, il est temps de vous aller reposer. Songez que vous devez vous lever demain avant l’aurore, pour aller à la fête du mont Lycée, où vous devez offrir, avec vos compagnes, les dons des bergers sur les autels de Jupiter. » Cyanée, toute tremblante, lui répondit : « Mon père, j’ai tout préparé pour la fête de demain. Les couronnes de fleurs, les gâteaux de froment, les vases de lait, tout est prêt. Mais il n’est pas tard : la lune n’éclaire pas le fond du vallon ; les coqs n’ont pas encore chanté  ; il n’est pas minuit. Permettez-moi, je vous en supplie, de rester jusqu’à la fin de cette histoire. Mon père, je suis auprès de vous ; je n’aurai pas peur. »
Tirtée regarda sa fille en souriant ; et s’excusant à Amasis de l’avoir interrompu, il le pria de continuer.
Nous sortîmes de la cabane, reprit Amasis, au milieu d’une nuit obscure, à la lueur enfumée des torches de sapin. Nous traversâmes d’abord un vaste champ de pierres, où l’on voyait çà et là des squelettes de chevaux et de chiens fichés sur des pieux ; de là nous arrivâmes à l’entrée d’une grande caverne creusée dans le flanc d’un rocher tout blanc. Des caillots d’un sang noir, répandu aux environs, exhalaient une odeur infecte, et annonçaient que c’était le temple de mars. Dans l’intérieur de cet affreux repaire étaient rangés, le long des murs, des têtes et des ossements humains, et au milieu, sur une pièce de roc, s’élevait jusqu’à la voûte une statue de fer représentant le dieu Mars. Elle était si difforme, qu’elle ressemblait plutôt à un bloc de fer rouillé qu’au dieu de la guerre. On y distinguait cependant sa massue hérissée de pointes, ses gants garnis de têtes de clous, et son horrible baudrier, où était figurée la Mort. A ses pieds était assis le roi du pays, ayant autour de lui les principaux de l’État. Une foule immense de peuple, répandue au dedans et au dehors de la caverne, gardait un morne silence, saisie de respect, de religion et d’effroi.
Tor-Tir, leur adressant la parole à tous, leur dit : « O roi, et vous, iarles, rassemblés pour la défense des Gaules, ne croyez pas triompher de vos ennemis sans le secours du Dieu des batailles. Vos pertes vous ont fait voir ce qu’il en coûte de négliger son culte redoutable. Le sang donné aux dieux épargne celui que versent les mortels. Les dieux ne font naître les hommes que pour les faire mourir. Oh ! que vous êtes heureux que le choix de la victime ne soit point tombé sur l’un d’entre vous ! Lorsque je cherchais en moi-même quelle tête parmi nous leur serait agréable, prêt à lui offrir la mienne pour le bien de la patrie, Niorder, le dieu des mers, m’apparut dans les sombres forêts de Chartres ; il était tout dégouttant de l’onde marine. Il me dit d’une voix bruyante comme celle des tempêtes : « J’envoie, pour
« le salut des Gaules, un étranger sans parents et
« sans amis. Je l’ai jeté moi-même sur les rivages de
« l’Occident. Son sang plaira aux dieux infernaux. » Ainsi parla Niorder. Niorder nous aime, ô enfants de Pluton ! »
A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables, qu’un Gaulois assis auprès du roi s’élança jusqu’à moi ; c’était Céphas. « O Amasis, mon cher Amasis ! s’écria-t-il. O cruels compatriotes ! vous allez immoler un homme venu des bords du Nil pour vous apporter les biens les plus précieux de la Grèce et de l’Égypte. Vous commencerez donc par moi, qui lui en donnai le premier désir, et qui le touchai de pitié pour vous, si cruels envers lui. » En disant ces mots, il me serrait dans ses bras et me baignait de ses larmes. Pour moi je pleurais et je sanglotais, sans pouvoir lui exprimer autrement les témoigages de ma joie. Aussitôt la caverne retentit de murmures et de gémissements. Les jeunes druides pleurèrent, et laissèrent tomber de leurs mains les instruments de mon sacrifice ; car la religion se tut dès que la nature parla. Cependant personne de l’assemblée n’osait encore me délivrer des mains des sacrificateurs, lorsque les femmes, se jetant au milieu d’eux, m’arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.
Le roi, me prenant dans ses bras, me dit : « Quoi ! c’est vous, malheureux étranger, que Céphas regrettait sans cesse ! O dieux ennemis de ma patrie, ne nous envoyez-vous des bienfaiteurs que pour les immoler ! » Alors il s’adressa aux chefs des nations, et leur parla avec tant de force des droits de l’humanité, que d’un commun accord ils jurèrent de ne plus réduire à l’esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur leurs côtes, de ne sacrifier à l’avenir aucun homme innocent, et de n’offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir, irrité, voulut en vain s’opposer à cette loi : il se retira en menaçant le roi et tous les Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.
Cependant le roi, accompagné de mon ami, me conduisit, au milieu des acclamations du peuple, dans sa ville, située dans l’île voisine. Jusqu’au moment de notre arrivée dans l’île, j’avais été si troublé, que je n’avais été capable d’aucune réflexion. Chaque espèce de circonstance nouvelle de mon malheur resserrait mon cœur et obscurcissait mon esprit. Mais dès que j’eus repris l’usage de mes sens, et que je vins à envisager le péril extrême auquel je venais d’échapper, je m’évanouis. Oh ! que l’homme est faible dans la joie ! il n’est fort qu’à la douleur. Céphas me fit revenir, à la manière des Gaulois, en m’agitant la tête et en soufflant sur mon visage.
Dès qu’il vit que j’avais recouvré l’usage de mes sens, il me prit les mains dans les siennes, et me dit : « O mon ami, que vous m’avez coûté de larmes ! Dès que les flots de l’Océan qui renversèrent notre vaisseau nous eurent séparés, je me trouvai jeté, je ne sais comment, sur la rive droite de la Seine. Mon premier soin fut de vous chercher. J’allumai des feux sur le rivage ; je vous appelai ; j’engageai plusieurs de mes compagnons accourus à mes cris de visiter dans leurs barques les bords du fleuve, pour voir s’ils ne vous trouveraient pas ; tous nos soins furent inutiles. Le jour vint, et me montra notre vaisseau renversé, la carène en haut, tout près du rivage où j’étais. Jamais il ne me vint dans la pensée que vous eussiez pu aborder sur le rivage opposé, dans le Belgium, ma patrie. Ce ne fut que le troisième jour que, vous croyant péri, je me déterminai à y passer pour y voir mes parents. La plupart étaient morts depuis mon absence : ceux qui restaient me comblèrent d’amitiés, mais un frère même ne dédommage pas de la perte d’un ami. Je retournai presque aussitôt de l’autre côté du fleuve. On y déchargeait notre malheureux vaisseau, où rien n’avait péri que les hommes. Je cherchais votre corps sur le rivage de la mer, et je le redemandais le soir, le matin et au milieu de la nuit, aux nymphes de l’Océan, afin de vous élever un tombeau près de celui d’Héva. J’aurais passé, je crois, ma vie dans ces vaines recherches, si le roi qui règne sur les bords de ce fleuve, informé qu’un vaisseau phénicien avait péri dans ses domaines, n’en avait réclamé les effets, qui lui appartenaient suivant les lois des Gaules. Je fis donc rassembler tout ce que nous avions apporté de l’Égypte, jusqu’aux arbres mêmes, qui n’avaient pas été endommagés par l’eau, et je me rendis avec ces débris auprès de ce prince. Bénissons donc la providence des dieux, qui nous a réunis, et qui a rendu vos maux encore plus utiles à ma patrie que vos présents. Si vous n’eussiez pas fait naufrage sur nos côtes, on n’y eût pas aboli la coutume barbare de condamner à l’esclavage ceux qui y périssent ; et si vous n’eussiez pas été condamné à être sacrifié, je ne vous aurais peut-être jamais revu, et le sang des innocents fumerait encore sur les autels du dieu Mars. »
Ainsi parla Céphas. Pour le roi, il n’oublia rien de ce qui pouvait me faire oublier le souvenir de mes malheurs. Il s’appelait Bardus. Il était déjà avancé en âge, et il portait, comme son peuple, la barbe et les cheveux longs. Son palais était bâti de troncs de sapins couchés les uns sur les autres. Il n’y avait pour portes que de grands cuirs de bœuf qui en fermaient les ouvertures. Personne n’y faisait la garde, car il n’avait rien à craindre de ses sujets ; mais il avait employé toute son industrie pour fortifier sa ville contre les ennemis du dehors. Il l’avait entourée de murs faits de troncs d’arbres entremêlés de mottes de gazon, avec des tours de pierres aux angles et aux portes. Il y avait au haut de ces tours des sentinelles qui veillaient jour et nuit. Le roi Bardus avait eu cette île de la nymphe Lutétia, sa mère, dont elle portait le nom. Elle n’était d’abord couverte que d’arbres, et Bardus n’avait pas un seul sujet. Il s’occupait à tordre, sur le bord de son île, des câbles d’écorce de tilleul, et à creuser des aunes pour en faire des bateaux. Il vendait les ouvrages de ses mains aux mariniers qui descendaient ou remontaient la Seine. Pendant qu’il travaillait, il chantait les avantages de l’industrie et du commerce, qui lient tous les hommes. Les bateliers s’arrêtaient souvent pour écouter ses chansons. Ils les répétaient et les répandaient dans toutes les Gaules, où elles étaient connues sous le nom de vers bardes. Bientôt il vit des gens s’établir dans son île pour l’entendre chanter, et pour y vivre avec plus de sûreté. Ses richesses s’accrurent avec ses sujets. L’île se couvrit de maisons, les forêts voisines se défrichèrent, et des troupeaux nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voisins. C’est ainsi que ce bon roi s’était formé un empire sans violence. Mais lorsque son île n’était pas encore entourée de murs, et qu’il songeait déjà à en faire le centre du commerce dans toutes les Gaules, la guerre pensa en exterminer les habitants.
Un jour, un grand nombre de guerriers qui remontaient la Seine en canots d’écorce d’orme débarquèrent sur son rivage septentrional, tout vis-à-vis de Lutétia. Ils avaient à leur tête le iarle Carnut, troisième fils de Tendal, prince du Nord. Carnut venait de ravager toutes les côtes de la mer Hyperborée, où il avait jeté l’épouvante et la désolation. Il était favorisé en secret, dans les Gaules, par les druides, qui, comme tous les hommes faibles, inclinent toujours pour ceux qui se rendent redoutables. Dès que Carnut eut mis pied à terre, il vint trouver le roi Bardus, et lui dit : « Combattons, toi et moi, à la tête de nos guerriers : le plus faible obéira au plus fort, car la première loi de la nature. est que tout cède à la force. » Le roi Bardus lui répondit : « O Carnut, s’il ne s’agissait que d’exposer ma vie pour défendre mon peuple, je le ferais très volontiers ; mais je n’exposerais pas la vie de mon peuple quand il s’agirait de sauver la mienne. C’est la bonté, et non la force, qui doit choisir les rois. La bonté seule gouverne le monde, et elle emploie, pour le gouverner, l’intelligence et la force, qui lui sont subordonnées, comme toutes les puissances de l’univers. Vaillant fils de Tendal, puisque tu veux gouverner les hommes, voyons qui de toi ou de moi est le plus capable de leur faire du bien. Voilà de pauvres Gaulois tout nus. Sans reproche, je les ai plusieurs fois vêtus et nourris, en me refusant à moi-même des habits et des aliments. Voyons si tu sauras pourvoir à leurs besoins.
Carnut accepta le défi. C’était en automne. Il fut-à la chasse avec ses guerriers. Il tua beaucoup de chevreuils, de cerfs, de sangliers et d’élans. Il donna ensuite, avec la chair de ces animaux, un grand festin à tout le peuple de Lutétia, et vêtit de leurs peaux ceux des habitants qui étaient nus. Le roi Bardus lui dit : « Fils de Tendal, tu es un grand chasseur : tu nourriras le peuple dans la saison de la chasse ; mais au printemps et en été il mourra de faim. Pour moi, avec mes blés, la laine de mes brebis et le lait de mes troupeaux, je puis l’entretenir toute l’année. »
Carnut ne répondit rien ; mais il resta campé avec ses guerriers sur le bord du fleuve, sans vouloir se retirer.
Bardus, voyant son obstination, fut le trouver à son tour, et lui proposa un autre défi. « La valeur, lui dit-il, convient à un chef de guerre ; mais la patience est encore plus nécessaire aux rois. Puisque tu veux régner, voyons qui de nous deux portera le plus longtemps cette longue solive. » C’était le tronc d’un chêne de trente ans. Carnut le prit sur son dos ; mais, impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur ses épaules, et le porta, sans remuer, jusque après le coucher du soleil et bien avant dans la nuit.
Cependant Carnut et ses guerriers ne s’en allaient point. Ils passèrent ainsi tout l’hiver, occupés de la chasse. Le printemps venu, ils menaçaient de détruire une ville naissante qui refusait de leur obéir, et ils étaient d’autant plus à craindre qu’ils manquaient alors de nourriture. Bardus ne savait comment s’en défaire ; car ils étaient les plus forts. En vain il consultait les plus anciens de son peuple ; personne ne pouvait lui donner de conseils. Enfin il exposa son embarras à sa mère Lutétia, qui était fort âgée, mais qui avait un grand sens.
Lutétia lui dit : « Mon fils, vous savez quantité d’histoires anciennes et curieuses que je vous ai apprises dès votre enfance, vous excellez à les chanter : défiez le fils de Tendal aux chansons. »
Bardus fut trouver Carnut et lui dit : « Fils de Tendal, il ne suffit pas à un roi de nourrir ses sujets et d’être ferme et constant dans les travaux ; il doit savoir bannir de leur pensée les opinions qui les rendent malheureux, car ce sont les opinions qui font agir les hommes, et qui les rendent bons ou méchants. Voyons qui de toi ou de moi régnera sur leurs esprits. Ce ne fut point par des combats qu’Hercule se fit suivre dans les Gaules, mais par des chants divins qui sortaient de sa bouche comme des chaînes d’or, enchaînaient les oreilles de ceux qui l’écoutaient et les forçaient à le suivre. »
Carnut accepta avec joie ce troisième défi. Il chanta les combats des dieux du Nord sur les glaces, les tempêtes de Niorder sur les mers, les ruses de Vidar dans les airs, les ravages de Thor sur la terre, et l’empire de Horder dans les enfers. Il y joignit le récit de ses propres victoires ; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de ses guerriers, qui paraissaient prêts à tout détruire.
Pour le roi Bardus, voici ce qu’il chanta : « Je chante l’aube du matin, les premiers rayons de l’aurore qui ont lui sur les Gaules, l’empire de Pluton, les bienfaits de Cérès, et le malheur de l’enfant Loïs. Écoutez mes chants, esprits des fleuves, et répétez-les aux esprits des montagnes bleues.
« Cérès venait de chercher par toute la terre sa fille Proserpine. Elle retournait dans la Sicile, où elle était adorée. Elle traversait les Gaules sauvages, leurs montagnes sans chemin, leurs vallées désertes et leurs sombres forêts, lorsqu’elle se trouva arrêtée par les eaux de la Seine, sa nymphe changée en fleuve.
« Sur la rive opposée de la Seine se baignait alors un bel enfant aux cheveux blonds, appelé Loïs. Il aimait à nager dans ses eaux transparentes, et à courir tout nu sur les pelouses solitaires. Dès qu’il aperçut une femme, il fut se cacher sous une touffe de roseaux.
« Mon bel enfant, lui cria Cérès en soupirant, « venez à moi, mon bel enfant ! » A la voix d’une femme affligée, Loïs sort des roseaux. Il met en rougissant sa peau d’agneau, suspendue à un saule. Il traverse la Seine sur un banc de sable, et, présentant la main à Cérès, il lui montre un chemin au milieu des eaux.
« Cérès, ayant passé le fleuve, donne à l’enfant Loïs un gâteau, une gerbe d’épis et un baiser ; puis lui apprend comment le pain se fait avec le blé, et comment le blé vient dans les champs. « Grand merci, belle étrangère, lui dit Loïs, je vais porter à ma mère vos leçons et vos doux présents. »
« La mère de Loïs partage avec son enfant et son époux le gâteau et le baiser. Le père, ravi, cultive un champ, sème le blé. Bientôt la terre se couvre d’une moisson dorée, et le bruit se répand dans les Gaules qu’une déesse a apporté une plante céleste aux Gaulois.
« Près de là vivait un druide. Il avait l’inspection des forêts. Il distribuait aux Gaulois, pour leur nourriture, les faînes des hêtres et les glands des chênes. Quand il vit une terre labourée et une moisson :
« Que deviendra ma puissance, dit-il, si les hommes
« vivent de froment ? »
« Il appelle Loïs. « Mon bel ami, lui dit-il, où
« étiez-vous quand vous vîtes l’étrangère aux beaux
« épis ? » Loïs, sans malice, le conduit sur les bords de la Seine. « J’étais, dit-il, sous ce saule argenté  :
« je courais sur ces blanches marguerites ; je fus me
« cacher sous ces roseaux, car j’étais nu. » Le traître druide sourit : il saisit Loïs, et le noie au fond des eaux.
« La mère de Loïs ne revoit plus son fils. Elle s’en va dans les bois, et s’écrie : « Où êtes-vous, « Loïs, Loïs, mon cher enfant ? » Les seuls échos répètent : Loïs, Loïs, mon cher enfant ! Elle court tout éperdue le long de la Seine. Elle aperçoit sur son rivage une blancheur. « Il n’est pas loin, dit
«  elle : voilà ses fleurs chéries, voilà ses blanches
« marguerites. » Hélas ! c’était Loïs, Loïs, son cher enfant.
« Elle pleure, elle gémit, elle soupire ; elle prend dans ses bras tremblants le corps glacé de Loïs ; elle veut le ranimer contre son cœur, mais le cœur de la mère ne peut plus réchauffer le corps du fils, et le corps du fils glace déjà le cœur de la mère : elle est près de mourir. Le druide, monté sur un roc voisin, s’applaudit de sa vengeance.
« Les dieux ne viennent pas toujours à la voix des malheureux ; mais aux cris d’une mère affligée, Cérès apparut. « Loïs, dit-elle, sois la plus belle fleur des
« Gaules. » Aussitôt les joues pâles de Loïs se développent en calice plus blanc que la neige, ses cheveux blonds se changent en filets d’or. Une odeur suave s’en exhale. Sa taille légère s’élève vers le ciel ; mais sa tête penche encore sur les bords du fleuve qu’il a chéri. Loïs devient lis.
« Le prêtre de Pluton voit ce prodige, et n’en est point touché. Il lève vers les dieux supérieurs un visage et des yeux irrités. Il blasphème ; il menace Gérés ; il allait porter sur elle une main impie, lorsqu’elle lui cria : « Tyran cruel et dur, demeure. »
« A la voix de la déesse, il reste immobile. Mais le roc ému s’entrouvre, les jambes du druide s’y enfoncent ; son visage barbu et enflammé de colère se dresse vers le ciel en pinceau de pourpre, et les vêtements qui couvraient ses bras meurtris se hérissent d’épines. Le druide devient chardon.
« Toi, dit la déesse des blés, qui voulais nourrir
« les hommes comme les bêtes, deviens toi-même la
« pâture des animaux. Sois l’ennemi des moissons
« après ta mort, comme tu le fus pendant ta vie.
« Pour toi, belle fleur de Loïs, sois l’ornement de
« la Seine, et que, dans la main de ses rois, ta
« fleur victorieuse l’emporte un jour sur le gui des
« druides. »
« Braves suivants de Carnut, venez habiter ma ville. La fleur de Loïs parfume mes jardins ; de jeunes filles chantent jour et nuit son aventure dans mes champs. Chacun s’y livre à un travail facile et gai ; et mes greniers, aimés de Cérès, rompent sous l’abondance des blés. »
A peine Bardus avait fini de chanter, que les guerriers du Nord, qui mouraient de faim, abandonnèrent le fils de Tendal, et se firent habitants de Lutétia. « Oh ! me disait souvent ce bon roi, que n’ai-je ici quelque fameux chantre de la Grèce ou de l’Égypte pour policer l’esprit de mes sujets ! Rien n’adoucit le cœur des hommes comme de beaux chants. Quand on sait faire des vers et de belles fictions, on n’a pas besoin de sceptre pour régner. »
Il me mena voir avec Céphas le lieu où il avait fait planter les arbres et les graines réchappées de notre naufrage. C’était sur les flancs d’une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand je vis les arbres que nous avions apportés pleins de suc et de vigueur. Je reconnus d’abord l’arbre aux coings de Crète à ses fruits cotonneux et odorants ; le noyer de Jupiter, d’un vert lustré  ; l’avelinier, le figuier, le peuplier, le poirier du mont Ida, avec ses fruits en pyramides : tous ces arbres venaient de l’île de Crète. Il y avait encore des vignes de Thasos et de jeunes châtaigniers de l’île de Sardaigne. Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait parmi ces végétaux quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres le chanvre et le lin. C’étaient celles qui plaisaient le plus au roi à cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu’on faisait en Égypte, plus durables et plus souples que les peaux dont s’habillaient la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir à arroser lui-même ces plantes et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre, d’un beau vert, portait toutes ses têtes égales à la hauteur d’un homme, et le lin en fleur couvrait la terre d’un nuage d’azur.
Pendant que nous nous livrions, Céphas et moi, au plaisir d’avoir fait du bien, nous apprîmes que les Bretons, fiers de leurs derniers succès, non contents de disputer aux Gaulois l’empire de la mer qui les sépare, se préparaient à les attaquer par mer et à remonter la Seine, afin de porter le fer et le feu jusqu’au milieu de leur pays. Ils étaient partis dans un nombre prodigieux de barques, d’un promontoire de leur île qui n’est séparé du continent que par un petit détroit. Ils côtoyaient le rivage des Gaules et ils étaient près d’entrer dans la Seine, dont ils avaient franchi les dangers en se mettant dans les anses à l’abri des fureurs de Neptune. L’invasion des Bretons fut sue dans toutes les Gaules au moment où ils commencèrent à l’exécuter ; car les Gaulois allument des feux sur les montagnes, et, par le nombre de ces feux et l’épaisseur de leur famée, ils donnent des avis qui volent plus promptement que les oiseaux.
A la nouvelle du départ des Bretons, les troupes confédérées des Gaules se mirent en route pour défendre l’embouchure de la Seine. Elles marchaient sous les enseignes de leurs chefs : c’étaient des peaux de loup, d’ours, de vautour, d’aigle, ou de quelque autre animal malfaisant, suspendues au bout d’une gaule. Celle du roi Bardus et de son île était la figure d’un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et moi nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours toutes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.
Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut d’y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer ; ce qui était d’une facile exécution, attendu que nous étions en grand nombre, et que la forêt était voisine. Le deuxième fut de les combattre au moment où ils débarqueraient ; le troisième, de ne pas exposer les troupes à découvert à la descente des ennemis, mais de les attaquer lorsque, ayant mis pied à terre, ils s’engageraient dans les bois et les vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi ; car la discorde était parmi les chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d’eux n’était disposé à obéir. Pendant qu’ils délibéraient, l’ennemi parut, et il débarqua au moment où ils se mettaient en ordre.
Nous étions perdus sans Céphas. Avant l’arrivée des Bretons, il avait conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des habitants de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d’Héva, tandis que lui, Céphas, combattrait les ennemis avec l’autre partie, jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division les jeunes gens qui brûlaient, comme moi, d’en venir aux mains, et de m’en donner le commandement. « Je ne crains point les dangers, lui dis-je ; j’ai passé par toutes les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux initiés, et je n’ai point eu peur. Céphas balança quelques moments. Enfin il me confia les jeunes gens de sa troupe, en leur recommandant, ainsi qu’à moi, de ne pas s’écarter de sa division.
L’ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue, beaucoup de Gaulois s’avancèrent vers lui en jetant de grands cris ; mais comme ils l’attaquaient par petites troupes, ils en furent aisément repoussés ; et il aurait été impossible d’en rallier un seul, s’ils n’étaient venus se remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais s’ébranlèrent alors, et nous marchâmes aux Bretons, sans nous embarrasser si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du trait, nous vîmes que les ennemis ne formaient qu’une seule colonne, grosse, longue et épaisse, qui s’avançait vers nous à petits pas, tandis que leurs barques se hâtaient d’entrer dans le fleuve pour nous prendre à revers. Je l’avoue, je fus ébranlé à la vue de cette multitude de barbares demi-nus, peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence dans le plus grand ordre. Mais lorsqu’il sortit tout à coup de cette colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches, de cailloux et de balles de plomb, qui renversèrent plusieurs d’entre nous en les perçant de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J’allais oublier moi - même que j’avais l’exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à mes côtés : il était suivi de toute l’armée. « Invoquons Hercule, me dit-il, et chargeons. » La présence de mon ami me rendit mon courage. Je restai à mon poste et nous chargeâmes, les piques baissées. Le premier ennemi que je rencontrai fut un habitant des îles Hébrides. Il était d’une taille gigantesque. L’aspect de ses armes inspirait l’horreur ; ses épaules et sa tête étaient couvertes d’une peau de raie épineuse ; il portait au cou un collier de mâchoires d’homme, et il avait pour lance le tronc d’un jeune sapin armé d’une dent de baleine. « Que demandes-tu à Hercule ? me dit-il. Le voici qui vient à toi. » En même temps il me porta un coup de son énorme lance avec tant de furie, que, si elle m’eût atteint, elle m’eût cloué en terre, où elle entra bien avant. Pendant qu’il s’efforçait de la ramener à lui, je lui perçai la gorge de l’épieu dont j’étais armé  : il en sortit aussitôt un jet de sang noir et épais, et ce Breton tomba en mordant la terre et en blasphémant les dieux.
Cependant nos troupes, réunies en un seul corps, étaient aux prises avec la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues, les boucliers poussaient les boucliers, les lances se croisaient avec les lances. Ainsi deux fiers taureaux se disputent l’empire des prairies : leurs cornes sont entrelacées ; leurs fronts se heurtent ; ils se poussent en mugissant ; et, soit qu’ils reculent ou qu’ils avancent, ces deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps à corps. Cependant cette colonne, qui nous surpassait en nombre, nous accablait de son poids, lorsque le roi Bardus vint la charger en queue, à la tête de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique saisit ces barbares, qui avaient cru nous envelopper, et qui l’étaient eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs, et s’enfuirent vers les bords de la mer pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. On en fit alors un grand massacre, et on prit beaucoup de prisonniers.
Après la bataille, je dis à Céphas : « Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi ; pour moi, je vous dois l’honneur. J’avais demandé un poste que je ne connaissais pas. Il fallait y donner l’exemple, et j’en étais incapable, lorsque votre présence m’a rassuré. Je croyais que les initiations de l’Égypte m’avaient fortifié contre tous les dangers ; mais il est aisé d’être brave dans un péril dont on est sûr de sortir. » Céphas me répondit ; « O Amasis ! il y a plus de force à avouer ses fautes qu’il n’y a de faiblesse à les commettre. C’est Hercule qui nous a donné la victoire ; mais, après lui, c’est la surprise qui a ôté le courage à nos ennemis, et qui avait ébranlé le vôtre. La valeur militaire s’apprend par l’exercice, comme toutes les autres vertus. Nous devons en tout temps nous méfier de nous-mêmes. En vain nous nous appuyons sur notre expérience, nous ne devons compter que sur le secours des dieux. Pendant que nous nous cuirassons d’un côté, la fortune nous frappe de l’autre. La seule confiance dans les dieux couvre un homme tout entier. »
On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides voulaient qu’on brûlât les ennemis prisonniers, parce que ceux-ci en usent de même à l’égard des Gaulois qu’ils ont pris dans les batailles. Mais je me présentai dans l’assemblée des Gaulois, et je leur dis : « O peuples, vous voyez par mon exemple si les dieux approuvent les sacrifices humains. Ils ont remis la victoire dans vos mains généreuses : la souillerez-vous dans le sang des malheureux ? N’y a-t-il pas eu assez de sang versé dans la fureur du combat ? En répandrez-vous maintenant sans colère et dans la joie du triomphe ? Vos ennemis immolent leurs prisonniers, surpassez-les en générosité, comme vous les surpassez en courage. » Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Ils décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à l’esclavage.
Je fus donc cause qu’on abolit la loi qui les condamnait au feu. C’était aussi à mon occasion qu’on avait abrogé la coutume de sacrifier des innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi je fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules, une fois par mes succès, et deux fois par mes malheurs : tant il est vrai que les dieux tirent le bien du mal quand il leur plaît !
Nous revînmes à Lutétia, comblés par les peuples d’honneurs et d’applaudissements. Le premier soin du roi à son arrivée fut de nous mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il admira d’abord comment la nature avait préservé leurs fruits de l’attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de cuir et d’une coque épineuse. La noix tendre était protégée par une dure coquille et par un brou amer. Les fruits nous étaient défendus avant leur maturité par leur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux qui étaient mûrs invitaient à les cueillir. Les abricots dorés, les pêches veloutées et les coings cotonneux exhalaient les plus doux parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets saupoudrés de poudre blanche. Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à la vigne ; et sur les larges feuilles du figuier la figue entrouverte laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal. « On voit bien, dit le roi, que ces fruits sont des présents des dieux. Ils ne sont pas, comme les semences des arbres de nos forêts, à une hauteur où on ne puisse atteindre : ils sont à la portée de la main. Leurs riantes couleurs appellent les yeux, leurs doux parfums, l’odorat, et ils semblent formés pour la bouche, par leur forme et leur rondeur. » Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût : « O vrai présent de Jupiter ! dit-il ; aucun mets préparé par l’homme ne leur est comparable ; ils surpassent en douceur le miel et la crème. O mes chers amis, mes respectables hôtes ! vous avez donné plus que mon royaume, vous avez apporté dans les Gaules sauvages une portion de la délicieuse Egypte. Je préfère un seul de ces arbres à toutes les mines d’étain qui rendent les Bretons si riches et si fiers. »
Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que chacun d’eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d’en conserver précieusement les semences, et de les mettre en terre dans leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuple, je sentis que le plus grand plaisir de l’homme est de faire du bien à ses semblables. Céphas me dit : « Il est temps de montrer à mes compatriotes l’usage des arts de l’Égypte. J’ai sauvé du vaisseau naufragé la plupart de mes machines ; mais jusqu’ici elles sont restées inutiles, sans que j’osasse même les regarder ; car elles me rappelaient trop vivement le souvenir de votre perte. Voici le moment de nous en servir. Ces froments sont murs, cette chènevière et ces lins ne tarderont pas à l’être. »
Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple l’usage des moulins pour réduire le blé en farine, et les divers apprêts qu’on donne à la pâte pour en faire du pain. Avant notre arrivée, les Gaulois mondaient le blé, l’avoine et l’orge de leurs écorces en les battant avec des pilons de bois dans des troncs d’arbres creusés, et ils se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l’eau pour le séparer de son chaume, à le sécher, à le briser, à le teiller, à le peigner, à le filer, et à tordre ensemble plusieurs de ses fils pour en faire des cordes. Nous leur fîmes voir comment des cordes, par leur force et leur souplesse, deviennent propres à être les nerfs de toutes leurs machines. Nous leur enseignâmes à tendre les fils de lin sur les métiers, pour en faire de la toile au moyen de la navette, et comment ces doux travaux font passer aux jeunes filles de longues nuits de l’hiver dans l’innocence et dans la joie.
Nous leur apprîmes l’usage de la tarière, de l’herminette, du rabot et de la scie, inventée par l’ingénieux Dédale ; comment ces outils donnent à l’homme de nouvelles mains, et façonnent à son usage une multitude d’arbres dont les bois se perdent dans les forêts. Nous leur enseignâmes à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs, propres à exprimer le jus d’une infinité de fruits, et à extraire des huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin de nos vignes ; mais nous leur donnâmes un grand désir d’en multiplier les ceps, non seulement par l’excellence de leurs fruits, mais en leur faisant goûter des vins de Crète et de l’île de Thasos, que nous avions sauvés, dans des urnes.
Après leur avoir montré l’usage d’une infinité de biens que la nature a placés sur la terre à la vue de l’homme, nous leur apprîmes à découvrir ceux qu’elle a mis sous ses pieds : comment on peut trouver de l’eau dans les lieux les plus éloignés des fleuves, au moyen des puits inventés par Danaüs ; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein de la terre ; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on les forge sur l’enclume pour les diviser en tables et en lames ; comment, par des travaux plus faciles, l’argile se façonne, sur la roue-du potier, en figures et en vases de toutes les formes. Nous les surprîmes bien davantage en leur montrant des bouteilles de verre faites avec du sable et des cailloux. Ils étaient ravis d’étonnement de voir la liqueur qu’elles renfermaient se manifester à la vue et échapper à la main. Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure Trismégiste, qui traitent des arts libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que leur admiration n’eut plus de bornes. D’abord ils ne pouvaient comprendre que la parole pût sortir d’un livre muet, et que les pensées des premiers Égyptiens eussent pu se transmettre jusqu’à eux sur des feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de nos découvertes, qu’ils virent les prodiges de la mécanique, qui remue avec de petits leviers les plus lourds fardeaux, et ceux de la géométrie, qui mesure des distances inaccessibles, ils étaient hors d’eux-mêmes. Les merveilles de la chimie et de la magie, les divers phénomènes de physique les faisaient passer de ravissement en ravissement. Mais lorsque nous leur eûmes prédit une éclipse de lune, qu’ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance accidentelle de cette planète, et qu’ils virent, au moment que nous leur indiquâmes, l’astre de la nuit s’obscurcir dans un ciel serein, ils tombèrent à nos pieds en disant : « Certainement vous êtes des dieux ! » Omfi, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs, assistait à toutes nos instructions. Il nous dit : « A vos lumières et à vos bienfaits, je suis tenté d vous prendre pour quelques-uns des dieux supérieurs ; mais aux maux que vous avez soufferts, je vois que vous n’êtes que des hommes comme nous. Sans doute vous avez trouvé quelque moyen de monter dans le ciel, ou les habitants du ciel sont descendus dans l’heureuse Égypte pour vous communiquer tant de biens et tant de lumières. Vos sciences et vos arts surpassent notre intelligence, et ne peuvent être que les effets d’un pouvoir divin. Vous êtes les enfants chéris des dieux supérieurs : pour nous, Jupiter nous a abandonnés aux dieux infernaux. Notre pays est couvert de stériles forêts habitées par des génies malfaisants, qui sèment notre vie de discordes, de guerres civiles, de terreurs, d’ignorances et d’opinions malheureuses. Notre sort est mille fois plus déplorable que celui des bêtes, qui, vêtues, logées et nourries par la nature, suivent leur instinct sans s’égarer, et ne craignent point les enfers.
— Les dieux, répondit Céphas, n’ont été injustes envers aucun pays ni à l’égard d’aucun homme. Chaque pays a des biens qui lui sont particuliers, et qui servent à entretenir la communication entre tous les peuples par des échanges réciproques. La Gaule a des métaux que l’Égypte n’a pas ; ses forêts sont plus belles ; ses troupeaux ont plus de lait, et ses brebis plus de toisons. Mais, dans quelque lieu que l’homme habite, son partage est toujours fort supérieur à celui des bêtes, parce qu’il a une raison qui se développe à proportion des obstacles qu’elle surmonte ; qu’il peut, seul des animaux, appliquer à son usage des moyens auxquels rien ne peut résister, tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a donné l’empire sur la terre, en éclairant sa raison et l’intelligence même de la nature, et en ne confiant qu’à lui l’élément qui en est le premier moteur. »
Céphas parla ensuite à Omfi et aux Gaulois des récompenses réservées dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punitions destinées au vice et à la tyrannie ; de la métempsycose, et des autres mystères de la religion de l’Égypte, autant qu’il est permis à un étranger de les connaître. Les Gaulois, consolés par ses discours et par nos présents, nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs pères, les vrais interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit : « Je ne veux adorer que Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il doit protéger particulièrement les rois, qui sont chargés du bonheur des nations. Je veux aussi honorer Isis, qui a apporté ses bienfaits sur la terre, afin qu’elle présente au roi des dieux les vœux de mon peuple. » En même temps il ordonna qu’on élevât un temple à Isis, à quelque distance de la ville, au milieu de la forêt ; qu’on y plaçât sa statue avec l’enfant Orus dans ses bras, telle que nous l’avions apportée dans le vaisseau ; qu’elle fût servie avec toutes les cérémonies de l’Égypte ; que ses prêtresses, vêtues de lin, l’honorassent nuit et jour par des chants et par une vie pure qui approche l’homme des dieux.
Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères ioniques. Il fut si frappé de l’utilité de l’écriture, que, dans un transport de sa joie, il chanta ces vers :
« Voici des caractères magiques, qui peuvent évoquer les morts du sein des tombeaux. Ils nous apprendront ce que nos pères ont pensé il y a mille ans ; et dans mille ans ils instruiront nos enfants de ce que nous pensons aujourd’hui. Il n’y a point de flèche qui aille aussi loin, ni de lance aussi forte. Ils atteindraient un homme retranché au haut d’une montagne, ils pénètrent dans la tête malgré le casque, et traversent le cœur malgré la cuirasse. Ils calment les séditions, ils donnent de sages conseils, ils font aimer, ils consolent, ils fortifient ; mais si quelque homme méchant en fait usage, ils produisent un effet contraire. »
Nous ne trouvâmes, en traversant les Gaules, aucun culte raisonnable de la Divinité, si ce n’est qu’un soir, en arrivant sur le haut de la montagne couverte de neige, nous y aperçûmes un feu au milieu d’un bois de hêtres et de sapins. Un rocher moussu taillé en forme d’autel lui servait de foyer. Il y avait de grands amas de bois sec, et des peaux d’ours et de loup étaient suspendues aux rameaux des arbres voisins. On n’apercevait d’ailleurs autour de cette solitude, dans toute l’étendue de l’horizon, aucune marque du séjour des hommes. Nos guides nous dirent que ce lieu était consacré au dieu des voyageurs. Ce mot consacré me fit frémir. Je dis à Céphas : « Éloignons-nous d’ici, tout autel m’est suspect dans les Gaules. Je n’honore désormais la Divinité que dans les temples de l’Égypte. — Pour moi, me répondit Céphas, je sacrifie à tous les autels où l’on soulage les maux du genre humain. » Alors il se prosterna, et fit sa prière ; ensuite il jeta dans le feu un tronçon de sapin et des branches de genévrier, qui parfumèrent les airs en pétillant. J’imitai son exemple ; après quoi nous fûmes nous asseoir au pied d’un rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du vent du nord ; et nous étant couverts de peaux suspendues aux arbres, malgré la rigueur du froid nous passâmes la nuit chaudement. Le matin venu, nos guides nous dirent que nous marcherions jusqu’au soir sur des hauteurs semblables, sans trouver ni bois, ni feu, ni habitation. Nous bénîmes une seconde fois la Providence de l’asile qu’elle nous avait donné  ; nous mîmes religieusement nos pelleteries aux rameaux de sapins ; nous jetâmes de nouveau bois dans le foyer ; et avant de nous mettre en route, je gravai ces mots sur l’écorce d’un hêtre :

CÉPHAS ET AMASIS
ONT ADORÉ ICI LE DIEU
QUI PREND SOIN DES VOYAGEURS

FIN DE L’EXTRAIT DE L’ARCADIE
MORCEAUX CHOISIS DES ÉTUDES DE LA NATURE
LES NUAGES
J’ai aperçu dans les nuages des tropiques, principalement sur la mer et dans les tempêtes, toutes les couleurs qu’on peut voir sur la terre. Il y en avait alors de cuivrées, de brunes, de noires, de grises, de livides. Quant à celles qui y paraissent dans les jours sereins, il y en a de si vives et de si éclatantes qu’on n’en verra jamais de semblables dans aucun palais, quand on rassemblerait toutes les pierres du Mogol. Quelquefois les vents alizés du nord-ouest où du sud-est, qui y soufflent constamment, cardent les nuages comme si c’étaient des flocons de soie ; puis ils les chassent à l’occident, en les croisant les uns sur les autres comme les mailles d’un panier à jour. Ils jettent sur les côtés de ce réseau les nuages qu’ils n’ont pas employés, et qui ne sont pas en petit nombre ; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige, les contournent sur leurs bornes en forme de croupe, et les entassent les uns sur les autres comme les Cordillères du Pérou, en leur donnant des formes de montagnes, de cavernes et de rochers ; ensuite, vers le soir, ils calmissent un peu, comme s’ils craignaient de déranger leur ouvrage. Quand le soleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau, on voit passer par tous ces losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel effet, que les deux côtés de chaque losange qui en sont éclairés paraissent relevés d’un filet d’or, et les deux autres, qui devaient être dans l’ombre, sont teints d’un superbe nacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière, qui s’élèvent du soleil couchant jusqu’au zénith, bordent de franges d’or les sommets indécis de cette barrière céleste, et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides des montagnes aériennes collatérales, qui semblent alors être d’argent et de vermillon. C’est dans ce moment qu’on aperçoit, au milieu de leurs croupes redoublées, une multitude de vallons qui s’étendent à l’infini, en se distinguant à leur ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent, dans leurs divers contours, des teintes inimitables de blanc, ou des ombres qui se plongent, sans se confondre, sur d’autres ombres. Vous voyez çà et là sortir des flancs caverneux de ces montagnes des fleuves de lumière, qui se précipitent en lingots d’or et d’argent sur des rochers de corail. Ici ce sont de sombres rochers percés à jour qui laissent apercevoir par leurs ouvertures le bleu pur du firmament ; là ce sont de longues grèves sablées d’or, qui s’étendent sur de riches fonds du ciel, ponceaux, écarlates, et verts comme l’émeraude. La réverbération de ces couleurs occidentales se répand sur la mer, dont elle glace les flots azurés de safran et de pourpre. Les matelots, appuyés sur les passavents du navire, admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux à l’heure de la prière, et semble les inviter à lever leurs cœurs comme leurs yeux vers les cieux. Il change à chaque instant : bientôt ce qui était lumineux est simplement coloré, et ce qui était coloré est dans l’ombre. Les formes en sont aussi variables que les nuances ; ce sont tour à tour des îles, des hameaux, des collines plantées de palmiers, de grands ponts qui traversent des fleuves, des campagnes d’or, d’améthyste, de rubis ; ou plutôt ce n’est rien de tout cela : ce sont des couleurs et des formes célestes qu’aucun pinceau ne peut rendre, ni aucune langue exprimer.
RÉFLEXIONS SUR MON FRAISIER
La nature est infiniment étendue ; non seulement son histoire générale, mais celle de la plus petite plante est bien au-dessus des forces humaines. Voici en quelle occasion je m’en suis convaincu.
Un jour d’été, pendant que je travaillais à mettre en ordre quelques observations sur les harmonies de ce globe, j’aperçus sur un fraisier qui était venu par hasard sur ma fenêtre, de petites mouches si jolies que l’envie me prit de les décrire. Le lendemain j’y en vis d’une autre sorte, que je décrivis encore. J’en observai pendant trois semaines trente espèces toutes différentes ; mais il en vint à la fin en si grand nombre et d’une si grande variété, que je laissai là cette étude, quoique très amusante, parce que je manquais de loisir, et, pour dire la vérité, d’expression.
Les mouches que j’avais observées étaient distinguées les unes des autres par leurs couleurs, leurs formes et leurs allures. Il y en avait de dorées, d’argentées, de bronzées, de bleues, de vertes, etc. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban ; d’autres, allongée en pointe de clou ; à quelques-unes elle paraissait obscure comme un point de velours noir ; elle étincelait à d’autres comme un rubis. Il n’y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques-unes en avaient de longues et de brillantes comme des lames de nacre ; d’autres, de courtes et de larges, qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Chacune avait sa manière de les porter et de s’en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre ; celles-ci volaient en tourbillonnant, à la manière des papillons ; celles-là s’élevaient en l’air en se dirigeant contre le vent par un mécanisme à peu près semblable à celui des cerfs-volants de papier, qui s’élèvent en formant avec l’axe du vent un angle, je crois, de vingt-deux degrés et demi. Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs œufs ; d’autres, simplement pour s’y mettre à l’abri du soleil. Mais la plupart y venaient pour des raisons qui m’étaient absolument inconnues ; car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel, tandis que d’autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. Il y en avait beaucoup d’immobiles, et qui étaient peut-être occupées, comme moi, à observer. Je dédaignai comme suffisamment connues toutes les tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier : tels que les limaçons qui se nichaient sous les feuilles, les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées qui en labouraient les racines, les petits vers qui trouvaient le moyen de vivre dans le parenchyme, c’est-à-dire dans l’épaisseur d’une feuille ; les guêpes et les mouches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs, les pucerons qui en suçaient les tiges, les fourmis qui léchaient les pucerons, enfin les araignées qui, pour attraper ces différentes proies, tendaient des filets dans le voisinage...
En examinant les feuilles de ce végétal au moyen d’une lentille de verre qui grossissait médiocrement, je les ai trouvées divisées par compartiments hérissés de poils, séparés par des canaux et parsemés de glandes. Ces compartiments m’ont paru semblables à de grands tapis de verdure ; leurs poils, à des végétaux d’un ordre particulier, parmi lesquels il y en avait de droits, d’inclinés, de fourchus, de creusés en tuyaux, de l’extrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur ; et leurs canaux, ainsi que leurs glandes, me paraissaient remplis d’un fluide brillant... Or Dieu n’a rien fait en vain. Quand il dispose un lieu propre à être habité, il y met des animaux ; il n’est pas borné par la petitesse de l’espace. Il en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d’eau, et en si grand nombre, que le physicien Leuwenhoeck en a compté des milliers. On peut donc croire, par analogie, qu’il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes, comme les bestiaux dans nos prairies ; qui se couchent à l’ombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent, dans leurs glandes façonnées en soleil, des liqueurs d’or et d’argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n’avons point d’idée. Les anthères jaunes des fleurs suspendues sur des filets blancs leur présentent de doubles solives d’or en équilibre sur des colonnes plus belles que l’ivoire ; les corolles, des voûtes de rubis et de topaze d’une grandeur incommensurable ; les nectaires, des fleuves de sucre ; les autres parties de la floraison, des coupes, des urnes, des pavillons, des dômes que l’architecture et l’orfèvrerie des hommes n’ont pas core imités.
Je ne dis point ceci par conjecture ; car un jour, ayant examiné au microscope des fleurs de thym, j’y distinguai avec la plus grande surprise de superbes amphores à long cou, du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d’or fondu. Je n’ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur, que je ne l’aie vue composée d’une matière admirable, demi-transparente, parsemée de brillants, et teinte des plus vives couleurs. Les êtres qui vivent sous leurs riches reflets doivent avoir d’autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de la nature. Une goutte de rosée qui filtre dans les tuyaux capillaires et diaphanes d’une plante, leur présente des milliers de jets d’eau ; fixée en boule à l’extrémité d’un de ses poils, un océan sans rivage ; évaporée dans l’air, une mer aérienne.
IL FAUT LIRE DANS LE LIVRE DE LA NATURE
Les botanistes, pour me donner une idée des variétés de la germination, me montrent dans des bocaux une longue suite de graines nues, de toutes les formes ; mais c’est la capsule qui les conserve, les aigrettes qui les ressèment, la branche élastique qui les lance au loin, qu’il m’importait d’examiner. Pour me montrer le caractère d’une fleur, ils me la font voir sèche, décolorée et étendue dans un herbier. Est-ce dans cet état que je reconnaîtrai un lis ? N’est-ce pas sur le bord d’un ruisseau, élevant au milieu des herbes sa tige auguste, et réfléchissant dans les eaux ses beaux calices plus blancs que l’ivoire, que j’admirerai le roi des vallées ? Sa blancheur incomparable n’est-elle pas encore plus éclatante quand elle est mouchetée, comme des gouttes de corail, par de petits scarabées écarlates hémisphériques, piquetés de noir, qui y cherchent presque toujours un asile ? Qui est-ce qui peut connaître dans une rose sèche la reine des fleurs ? Il faut la voir lorsque, sortant des fentes d’un rocher humide, elle brille sur sa propre verdure, que le zéphyr la balance sur sa tige hérissée d’épines, et que l’aurore l’a couverte de ses pleurs. Quelquefois une cantharide nichée dans sa corolle en relève le carmin par son vert d’émeraude ; c’est alors que cette fleur semble nous dire que, symbole du plaisir par ses charmes et par sa rapidité, elle porte, comme lui, le danger autour d’elle et le repentir dans son sein.
Quel spectacle nous présentent nos collections d’animaux dans nos cabinets ? En vain l’art de Daubenton 3 leur rend une apparence de vie : quelque industrie qu’on emploie pour conserver leurs formes, leur attitude raide et immobile, leurs yeux fixes et mornes, leurs poils hérissés, nous disent que les traits de la mort les ont frappés. C’est là que la beauté même inspire de l’horreur, tandis que les objets les plus laids sont agréables lorsqu’ils sont à la place où Dieu les a mis. J’ai vu plus d’une fois avec plaisir des crabes sur le sable s’efforcer d’entamer avec leurs tenailles un gros coco, ou un singe velu se balancer au haut d’un arbre à l’extrémité d’une liane toute chargée de gousses et de fleurs brillantes. Nos livres sur la nature n’en sont que le roman, et nos cabinets que le tombeau.
LE SOLEIL
Voyez comme le soleil environne constamment de ses rayons une moitié de la terre, tandis que la nuit couvre l’autre de son ombre. Il n’y a pas un point des deux hémisphères où ne paraisse tour à tour une ombre, un crépuscule, une aurore, un midi, un occident chargé de feux, et une nuit tantôt constellée, tantôt ténébreuse. Les saisons s’y donnent la main comme les heures du jour. Le printemps, couronné de fleurs, y devance le char du soleil ; l’été l’environne de ses moissons, l’automne le suit avec sa couronne chargée de fruits. En vain l’hiver et la nuit, retirés sous les pôles du monde, veulent donner des bornes à sa magnifique carrière ; en vain ils élèvent du sein des mers australes et boréales de nouveaux continents qui ont leurs vallées, leurs montagnes et leurs clartés : le père du jour renverse de ses flèches de feu ces ouvrages fantastiques, et, sans sortir de son trône, il reprend l’empire de l’univers. Rien n’échappe à sa chaleur féconde. Du sein de l’Océan il élève dans les airs les fleuves qui vont couler dans les deux mondes. Il ordonne aux vents de les distribuer sur les îles et sur les continents. Ces invisibles enfants de l’air les transportent sous mille formes capricieuses. Tantôt ils les étendent dans le ciel comme des voiles d’or et des pavillons de soie ; tantôt ils les roulent en forme d’horribles dragons et de lions rugissants qui vomissent le feu du tonnerre. Ils les versent sur les montagnes d’autant de manières différentes : en rossées, en pluies, en grêles, en neige, en torrents impétueux. Quelque bizarres que paraissent leurs services, chaque partie de la terre n’en reçoit, tous les ans, que sa portion d’eau accoutumée. Chaque fleuve remplit son urne, et chaque naïade sa coquille. Chemin faisant, ils déploient sur les plaines liquides de la mer la variété de leurs caractères. Les uns rident à peine la surface de ses flots, les autres la sillonnent en ondes d’azur ; d’autres les bouleversent en mugissant et couvrent d’écume les hauts promontoires.
DIEU SEUL
Les riches et les puissants croient qu’on est misérable et hors du monde quand on ne vit pas comme eux ; mais ce sont eux qui, vivant loin de la nature, vivent hors du monde. Ils vous trouveraient, ô éternelle beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ! ô vie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement ! s’ils vous cherchaient seulement au dedans d’eux-mêmes. Si vous étiez un amas stérile d’or, ou un roi victorieux qui ne vivra pas demain, ils vous apercevraient, et vous attribueraient la puissance de leur donner quelque plaisir. Votre nature vaine occuperait leur vanité. Vous seriez un objet proportionné à leurs pensées craintives et rampantes. Mais, parce que vous êtes trop au dedans d’eux, où ils ne rentrent jamais, et trop magnifique au dehors, où vous vous répandez dans l’infini, vous leur êtes un Dieu caché. Ils vous ont perdu en se perdant. L’ordre et la beauté même que vous avez répandus sur toutes vos créatures, comme des degrés pour élever l’homme à vous, sont devenus des voiles qui vous dérobent à leurs yeux malades : ils n’en ont plus que pour voir des ombres. La lumière les éblouit. Ce qui n’est rien est tout pour eux ; ce qui est tout ne leur semble rien. Cependant qui ne vous voit pas n’a rien vu, qui ne vous goûte point n’a jamais rien senti : il est comme s’il n’existait pas, et sa vie entière n’est qu’un songe malheureux.
Moi-même, ô mon Dieu ! égaré par une éducation trompeuse, j’ai cherché un vain bonheur dans le système des sciences, dans les armes, dans la faveur des grands, quelquefois dans de frivoles et dangereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je courais après le malheur, tandis que le bonheur était auprès de moi. Quand j’étais loin de ma patrie, je soupirais après des biens que je n’y avais pas ; et cependant vous me faisiez connaître les biens sans nombre que vous avez répandus sur la terre, qui est la patrie du genre humain. Je m’inquiétais de ne tenir ni à aucun grand ni à aucun corps ; et j’ai été protégé par vous dans mille dangers où ils ne peuvent rien. Je m’attristais de vivre seul et sans considération, et vous m’avez appris que la solitude vaut mieux que le séjour des cours, et que la liberté est préférable à la grandeur.
Je n’ai cessé d’être heureux que quand j’ai cessé de me fier à vous. O mon Dieu ! donnez à ces travaux d’un homme, je ne dis pas la durée ou l’esprit de vie, mais la fraîcheur du moindre de vos ouvrages ! Que leurs grâces divines passent dans mes écrits, et ramènent mon siècle à vous, comme elles m’y ont ramené moi-même. Contre vous toute puissance est faiblesse ; avec vous toute faiblesse devient puissance. Quand les rudes aquilons ont ravagé la terre, vous appelez le plus faible des vents : à votre voix le zéphyr souffle, la verdure renaît, les douces primevères et les humbles violettes colorent d’or et de pourpre les seins des noirs rochers.
LA TERRE AU MOIS D’AVRIL
Dans nos climats tempérés on voit se développer, dès les premiers jours d’avril, au milieu des sombres forêts, les réseaux de la pervenche et ceux de l’anémona nemorosa, qui recouvrent d’un long tapis vert et lustré les mousses et les feuilles détachées par l’année précédente. Cependant à l’orée des bois on voit déjà fleurir les primevères, les violettes et les marguerites, qui bientôt disparaissent en partie, pour faire place, en mai, à l’hyacinthe bleue, à la croisette jaune, qui sent le miel, au muguet parfumé, au genêt doré, au bassinet doré et vernissé, et au trèfle rouge et blanc, si bien allié aux graminées. Bientôt les orties blanches et jaunes, les fleurs du fraisier, celles du sceau-de-Salomon, sont remplacées par des coquelicots et des bluets, qui éclosent dans des oppositions ravissantes ; les églantiers épanouissent leurs guirlandes fraîches et variées, les fraises se colorent, les chèvrefeuilles parfument les airs ; on voit ensuite les vipérines d’un bleu pourpré, les bouillons-blancs, avec leurs longues quenouilles de fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses battues des vents, les ansérines, les champignons et les asclépias, qui restent bien avant dans l’hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.
Toutes les fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon, dont la couleur est uniforme, sert de fond à ce riche tableau.
Quand ces plantes ont fleuri et donné leurs graines, la plupart s’enfoncent et se cachent pour renaître avec d’autres printemps. Il y en a qui durent toute l’année, comme la pâquerette et le pissenlit ; d’autres s’épanouissent pendant cinq jours, après lesquels elles disparaissent entièrement : ce sont les éphémères de la végétation.
Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque espèce présente, dans le cours de l’année, les progrès de la prairie. D’abord les buissons donnent leurs fleurs ; les chèvrefeuilles déroulent leur tendre verdure ; l’aubépine parfumée se couvre de nombreux bouquets ; les ronces laissent pendre leurs grappes d’un bleu mourant ; les mérisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts de neige au milieu du printemps ; les néfliers entr’ouvrent leurs larges fleurs aux extrémités d’un rameau cotonneux ; les ormes donnent leurs fruits, les hêtres développent leurs superbes feuillages, et enfin le chêne majestueux se couvre le dernier de ses feuilles épaisses, qui doivent résister à l’hiver.
Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par l’éclat de leurs couleurs, de même les rameaux fleuris des arbrisseaux se détachent du feuillage des grands arbres. L’hiver présente de nouveaux accords ; car alors les fruits noirs du troène, la mûre d’un bleu sombre, le fruit de corail de l’églantier, la baie du myrtille, brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur nourriture et un asile pendant la saison rigoureuse.
Mais comment exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des graminées, et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs ! et celles des forêts, où les chênes antiques agitent leurs sommets vénérables, le bouleau ses feuilles pendantes, et les sombres sapins leurs longues flèches toujours vertes ! Du sein de ces forêts s’échappent de doux murmures, et s’exhalent mille parfums qui influent sur les qualités de l’air. Le matin, au lever de l’aurore, tout est chargé de gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des ruisseaux ; tout se meut au gré des vents ; de longs rayons de soleil dorent la cime des arbres et traversent les forêts. Cependant des êtres d’un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs volent sans bruit sur les fleurs ; ici l’abeille et le bourdon murmurent ; là les oiseaux font leurs nids ; les airs retentissent de mille chansons. Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de basse aux ravissants concerts du rossignol et aux accords vifs et gais de la fauvette. La prairie a aussi ses oiseaux : les cailles qui couvent sous les herbes, les alouettes qui s’élèvent vers le ciel au-dessus de leurs nids ; on en entend de tous côtés les accents maternels. Oh ! qu’il est doux alors de quitter les cités qui ne retentissent que du bruit des marteaux des ouvriers et de celui des lourdes charrettes, ou des carrosses qui menacent l’homme à pied, pour errer dans les bois, sur les collines, au fond des vallons, sur des pelouses plus douces que les tapis de la Savonnerie, et qu’embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de nouveaux parfums.
LES TOMBEAUX
Un tombeau est un monument placé sur les limites des deux mondes. Il nous présente d’abord la fin des vaines inquiétudes de la vie et l’image d’un éternel repos ; ensuite il élève en nous le sentiment confus d’une immortalité heureuse, dont les probabilités augmentent à mesure que celui dont il nous rappelle la mémoire a été plus vertueux. C’est là que se fixe notre vénération ; et cela est si vrai, que, quoiqu’il n’y ait aucune différence entre la cendre de Socrate et celle de Néron, personne ne voudrait avoir dans ses bosquets celle de l’empereur romain, quand même elle serait renfermée dans une urne d’argent ; et qu’il n’y a personne qui ne mît celle du philosophe dans le lieu le plus honorable de son appartement, quand elle ne serait que dans un vase d’argile.
C’est donc par cet instinct intellectuel pour la vertu que les tombeaux des grands hommes nous inspirent une vénération si touchante. C’est par le même sentiment que ceux qui renferment des objets qui ont été aimables nous donnent tant de regrets. Voilà pourquoi nous sommes émus à la vue du petit tertre qui couvre les cendres d’un enfant aimable par le souvenir de son innocence ; voilà encore pourquoi nous voyons avec tant d’attendrissement une tombe sous laquelle repose une jeune femme, l’amour et l’espérance de sa famille par ses vertus. Il ne faut pas, pour rendre recommandables ces monuments, des marbres, des bronzes, des dorures : plus ils sont simples, plus ils donnent d’énergie au sentiment de la mélancolie. Ils font plus d’effet pauvres que riches, antiques que modernes, avec des détails d’infortune qu’avec des titres d’honneur, avec des attributs de la nature qu’avec ceux de la puissance.
C’est surtout à la campagne que leur impression se fait vivement sentir ; une simple fosse fait souvent verser plus de larmes que les catafalques dans les cathédrales ; c’est là que la douleur prend de la sublimité  : elle s’élève avec les vieux ifs des cimetières ; elle s’étend avec les plaines et les collines d’alentour ; elle s’allie avec tous les effets de la nature : le lever de l’aurore, le murmure des vents, le coucher du soleil et les ténèbres de la nuit. Les travaux les plus rudes et les destinées les plus humiliantes n’en peuvent éteindre l’impression dans les cœurs les plus misérables.
HARMONIE DES MOISSONS
Il est remarquable que nous trouvons dans nos moissons cette charmante nuance de vert, qui naît de l’alliance de deux couleurs primordiales opposées : le jaune et le bleu. Cette couleur harmonique se décompose à son tour par une autre métamorphose, vers le temps de la moisson, en trois couleurs primordiales, qui sont : le jaune des blés, le rouge des coquelicots et l’azur des bluets. Ces deux plantes se trouvent toujours dans les blés de l’Europe, quelque soin que les laboureurs prennent de les sarcler et de les vanner. Elles forment par leur harmonie une teinte pourpre très riche, qui se détache admirablement sur la couleur fauve des moissons. Si on étudie ces deux plantes à part, on trouvera entre elles beaucoup de contrastes particuliers ; car le bluet a des feuilles menues, et le pavot les a larges et découpées ; le bluet a les corolles de ses fleurs rayonnantes et d’un bleu tendre, et le pavot a les siennes larges et d’un rouge foncé  ; le bluet jette ses tiges divergentes, et le pavot les porte droites. On trouve encore dans les blés la nielle, qui s’élève à la hauteur de leurs épis, avec de jolies fleurs purpurines en trompette ; et le convolvulus à fleur couleur de chair qui grimpe autour de leurs chalumaux et les entoure de verdure comme des thyrses. Il y a encore plusieurs autres végétaux qui ont coutume d’y croître et d’y former d’agréables contrastes ; la plupart exhalent de douces odeurs, et quand le vent les agite, vous diriez, à leurs ondulations, d’une mer de verdure et de fleurs. Joignez-y un certain frissonnement d’épis fort agréable, qui invite au sommeil par un doux murmure.
Ces aimables forêts ne sont pas sans habitants. On voit courir sous leurs ombrages le scarabée vert à raies d’or, et le monocéros couleur de café brûlé. Ce dernier insecte se plaît dans les fumiers de cheval, et il porte sur la tête un soc dont il remue la terre comme un laboureur. Il y a encore plusieurs contrastes charmants dans les mouches et les papillons qui sont attirés par les fleurs des moissons, et dans les mœurs des oiseaux qui les habitent. L’hirondelle voyageuse plane sans cesse à leur surface ondoyante, comme sur un lac, tandis que l’alouette sédentaire s’élève à pic au-dessus d’elles, en chantant à la vue de son nid. La perdrix domiciliée et la caille passagère y nourrissent également leurs petits. Souvent un lièvre place son gîte dans le voisinage et y broute en paix les laiterons. Ces animaux ont avec l’homme des relations d’utilité par leur fécondité et leurs fourrures. Il est remarquable qu’on les trouve dans toutes les moissons de l’Europe, et que leurs espèces sont variées comme les différents sites que l’homme devait habiter ; car il y a des espèces différentes de cailles, de perdrix, d’alouettes, d’hirondelles et de lièvres, pour les plaines, les montagnes, les landes, les prairies, les forêts et les rochers.
Quant aux blés, ils ont des rapports innombrables avec les besoins de l’homme et de ses animaux domestiques. Ils ne sont ni trop hauts ni trop bas pour sa taille ; ils sont faciles à manier et à recueillir. Ils donnent des grains à sa poule, du son à son porc, du fourrage et des litières à son cheval et à son bœuf. Chaque plante qui croît a des vertus particulièrement assorties aux maladies auxquelles les laboureurs sont sujets. Le pavot des champs guérit la pleurésie ; il procure le sommeil ; il apaise les hémorragies et le crachement de sang. Le bluet est diurétique, vulnéraire, cordial et rafraîchissant ; il guérit les piqûres des bêtes venimeuses et l’inflammation des yeux. Ainsi un laboureur trouve toute sa pharmacie dans ses guérets.
La culture des blés lui présente bien d’autres concerts agréables avec la vie humaine. Il connaît à leurs ombres les heures du jour ; à leurs accroissements, les rapides saisons ; et il ne compte ses années fugitives que par leurs récoltes innocentes. Ses travaux sont toujours surpassés par les bienfaits de la nature. Dès que le soleil est au signe de la Vierge, il rassemble ses parents, il invite ses voisins, et dès l’aurore il entre avec eux, la faucille à la main, dans ses blés mûrs. Son cœur palpite de joie en voyant ses gerbes s’accumuler, et ses enfants danser autour d’elles, couronnés de bluets et de coquelicots ; leurs jeux lui rappellent ceux de son premier âge et la mémoire de ses vertueux ancêtres, qu’il espère revoir un jour dans un monde plus heureux. Il ne doute pas qu’il n’y ait un Dieu à la vue de ses moissons et aux douces époques qu’elles ramènent à son souvenir ; il le remercie d’avoir lié la société passagère des hommes par une chaîne éternelle de bienfaits.
Prés fleuris, majestueuses et murmurantes forêts, fontaines mousseuses, sauvages rochers fréquentés de la seule colombe, aimables solitudes qui nous ravissez par d’ineffables concerts, heureux qui pourra lever le voile qui couvre vos charmes secrets ! mais plus heureux encore celui qui peut les goûter en paix dans le patrimoine de ses pères !
LE CHANT DES OISEAUX
L’auteur de la nature a jugé l’harmonie des sons si nécessaire à l’homme, qu’il n’y a point de site sur la terre qui n’ait son oiseau chantant. Le serin des Canaries fréquente ordinairement, dans ces îles, les ravines caillouteuses des montagnes. Le chardonneret se plaît dans les dunes sablonneuses, l’alouette dans les prairies, le rossignol dans les bocages le long des ruisseaux ; le bouvreuil, dont le chant est si doux, dans l’épine blanche ; la grive, la fauvette, le verdier et tous les oiseaux qui chantent ont leur poste favori. Il est très remarquable que partout ils ont l’instinct de se rapprocher de l’habitation de l’homme : s’il y a une cabane dans une forêt, tous les oiseaux chantants du voisinage viennent s’établir aux environs ; on n’en trouve même qu’auprès des lieux habités. J’ai fait plus de six cents lieues dans les forêts de la Russie, et je n’y ai jamais vu de petits oiseaux qu’aux environs des villages. En faisant la visite des places dans la Finlande russe, avec les généraux du corps du génie où je servais, nous faisions quelquefois vingt lieues dans un jour sans rencontrer sur la route ni village ni oiseau. Mais quand nous apercevions voltiger des moineaux dans les arbres, nous jugions que nous étions près de quelque lieu habité  : cet indice ne nous a jamais trompés. Je le rapporte d’autant plus volontiers, qu’il peut quelquefois servir à des gens égarés dans les bois. Garcilaso de la Véga raconte que son père, ayant été détaché du Pérou avec une compagnie d’Espagnols pour faire des découvertes au delà des Cordillères, pensa mourir de faim au milieu de leurs vallées et leurs frontières inhabitées. Il n’en serait jamais sorti s’il n’eût aperçu en l’air une volée de perroquets, qui lui fit soupçonner qu’il y avait des habitations quelque part aux environs. Il se dirigea sur le rumb de vent qu’avaient suivi les perroquets, et parvint, après des fatigues incroyables, à une peuplade d’Indiens qui cultivaient des champs de maïs. Nous observons que la nature n’a donné aucun chant agréable aux oiseaux de marine et de rivière, parce qu’il eût été étouffé par le bruit des eaux, et que l’oreille humaine n’eût pu en jouir à la distance où ils vivent de la terre. S’il y a des cygnes qui chantent comme on l’a prétendu, leur chant ne doit avoir que peu de modulations, et ressembler aux cris des canards et des oies ; celui des cygnes sauvages qui sont venus dernièrement s’établir à Chantilly n’a que quatre ou cinq notes. Les oiseaux aquatiques ont des cris perçants propres à se faire entendre dans les régions des vents et des tempêtes qu’ils habitent, et qui ont des convenances parfaites avec eurs sites brillants et leurs solitudes mélancoliques. Les mélodies des oiseaux de chantont de pareilles relations avec les sites qu’ils occupent, et même avec les distances où ils vivent de nos habitations. L’alouette, qui fait son nid dans nos blés, et qui aime à s’y élever à perte de vue, se fait entendre lors même qu’on ne l’aperçoit plus. L’hirondelle, qui frise en volant les parois de nos maisons, et qui repose sur nos cheminées, a un petit gazouillement doux, qui n’est point étourdissant, comme serait celui des oiseaux de bocage ; mais le rossignol solitaire se fait ouïr à plus d’une demi-lieue. Il se méfie du voisinage de l’homme, et cependant il se place toujours à la vue de son habitation et à la portée de son ouïe. Il choisit, pour cet effet, les lieux les plus retentissants, afin que leurs échos donnent plus d’action à sa voix. Quand il s’est établi dans son orchestre, il chante alors un drame inconnu, qui a son exorde, son exposition, ses récits, ses événements, entremêlés tantôt des sons de la joie la plus éclatante, tantôt des ressouvenirs amers et lamentables, qu’il exprime par de longs soupirs. Il se fait entendre au commencement de la saison où la nature se renouvelle, et semble présenter à l’homme un tableau de la carrière inquiète qu’il doit parcourir.
Chaque oiseau a une voix convenable au temps et au poste où il se montre, et relative aux besoins de l’homme. Le cri perçant du coq le réveille au point du jour pour les travaux ; le chant gai de l’alouette dans la prairie invite les bergères aux danses ; la grive gourmande, qui ne paraît qu’en automne, appelle aux vendanges les rustiques vignerons. L’homme seul, de son côté, est attentif aux accents des oiseaux. Jamais le cerf, qui verse des pleurs sur ses propres malheurs, ne soupira à ceux de la plaintive philomèle ; jamais le bœuf laboureur, mené à la boucherie après de pénibles services, ne retourna sa tête vers elle en lui disant : « Oiseau solitaire, voyez comme l’homme récompense ses serviteurs ! » La nature a répandu ses distractions et ces consonances de fortune sur des êtres volatiles, afin que notre âme, susceptible de tous les maux, trouvant partout à les étendre, pût partout en affaiblir le poids. Elle a rendu capables de ces communications les corps même insensibles. Souvent elle nous présente au milieu des scènes qui affligent notre vue d’autres scènes qui réjouissent notre ouïe et nous rappellent d’intéressants souvenirs. C’est ainsi que du sein des forêts elle nous transporte sur le bord des eaux, par le frémissement des trembles et des peupliers. D’autres fois elle nous apporte sur le bord des ruisseaux les bruits de la mer et des manœuvres des navires, par le murmure des roseaux agités par les vents. Quand elle ne peut séduire notre raison par des images étrangères, elle l’assoupit par le charme du sentiment ; elle fait sortir du sein des forêts, des prairies et des vallons, dès bruits ineffables, qui excitent en nous de douces rêveries, et nous plongent dans de profonds sommeils.
LES MOUVEMENTS
Je ne crois pas qu’il y ait un seul lieu sur la terre où il n’y ait quelque corps en mouvement. Je me suis trouvé bien des fois au milieu des plus vastes solitudes, de jour et de nuit, par les plus grands calmes, et j’y ai toujours entendu quelque bruit ; souvent, à la vérité, c’est celui d’un oiseau qui vole, ou d’un insecte qui remue une feuille, mais ce. bruit. suppose toujours du mouvement.
Le mouvement est l’expression de la vie. Voilà pourquoi la nature en a multiplié les causes dans tous ses ouvrages. Un des grands charmes des paysages est d’y voir du mouvement, et c’est ce que les tableaux de la plupart de nos peintres manquent souvent d’exprimer. Si vous en exceptez ceux qui représentent des tempêtes, vous trouverez partout ailleurs leurs forêts et leurs prairies immobiles, et les eaux de leurs lacs glacées. Cependant les retroussis des feuilles des arbres, frappés en dessous de gris et de blanc, les ondulations des herbes dans les vallées et sur les croupes des montagnes, celles qui rident la surface polie des eaux et les écumes qui blanchissent les rivages rappellent avec grand plaisir, dans une scène brûlante de l’été, le souffle si agréable des zéphirs. On peut y joindre avec une grâce infinie les mouvements particuliers aux animaux qui les habitent : par exemple, les cercles concentriques qu’un plongeon forme sur la surface de l’eau, le vol d’un oiseau de marine qui part de dessus un tertre, les pattes allongées en arrière et le cou tendu en avant ; celui de deux tourterelles blanches qui filent côte à côte dans l’ombre, le long d’une forêt ; le balancement d’une bergeronnette à l’extrémité d’une feuille de roseau qui se courbe sous son poids. On peut y faire sentir même le mouvement et le poids d’un lourd chariot qui gravit dans une montagne en y exprimant la poussière des cailloux broyés qui s’élèvent de dessous ses roues.
L’ILE DE FRANCE
UN PAYSAGE DE L’ILE DE FRANCE
Elle est exposée au vent perpétuel du sud-est, qui empêche les forêts qui la recouvre de s’étendre jusqu’au bord de la mer ; mais une large lisière de gazon d’un beau vert gris, qui l’environne, en facilite la communication tout autour, et s’harmonise d’un côté avec la verdure des bois, et de l’autre avec l’azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux aspects, l’un terrestre, et l’autre maritime. Celui de la terre présente des collines qui fuient les unes derrière les autres, en amphithéâtre, et dont les contours, couverts d’arbres en pyramides, se profilent avec majesté sous la voûte des cieux. Au-dessus de ces forêts s’élève comme une seconde forêt de palmistes, qui balancent au - dessus des forêts solitaires leurs longues colonnes couronnées d’un panache de palmes et surmontées d’une lance. Les montagnes de l’intérieur présentent au loin des plateaux de rochers garnis de grands arbres et de lianes pendantes qui flottent, comme des draperies, au gré des vents. Elles sont surmontées de hauts pitons, autour desquels se rassemblent sans cesse des nuées pluvieuses ; et lorsque les rayons du soleil les éclairent, on voit les couleurs de l’arc-en-ciel se peindre sur leurs escarpements, et les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns en nappes blanches de cristal ou en longs filets d’argent. Aucun obstacle n’empêche de parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases ; car les ruisseaux qui descendent des montagnes présentent le long de leurs rives des lisières de sables, ou de larges plateaux de roches qu’ils ont dépouillés de leur terre. De plus, ils frayent un libre passage depuis leurs sources jusqu’à leurs embouchures, en détruisant les arbres qui croîtraient dans leurs lits et en fertilisant ceux qui naissent sur leurs bords, et ils ménagent au-dessus d’eux, dans tout leur cours, de grandes voûtes de verdures qui fuient en perspective, et qu’on aperçoit des bords de la mer. Des lianes s’entrelacent dans les cintres de ces voûtes, assurent leurs arcades contre les vents, et les décorent de la manière la plus agréable, en opposant à leurs feuillages et à leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté, la nature, qui hâte partout la destruction de tous les êtres inutiles, couvre son front de capillaires du plus beau vert, et d’agarics ondés de jaune, d’aurore et de pourpre, qui se nourrissent de ses débris. Du côté de la mer, le gazon qui termine l’île est parsemé çà et là de bosquets de lataniers, dont les palmes faites en éventail et attachées à des queues souples, rayonnent en l’air comme des soleils de verdure. Ces lataniers s’avancent jusque dans la mer sur des caps de l’île, avec les oiseaux de la terre qui les habitent, tandis que de petites baies, où nagent une multitude d’oiseaux de marine, et qui sont, pour ainsi dire, pavées de madrépores couleur de fleurs de pêcher, de roches noires couvertes de nérites couleur de rose, et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans l’île et réfléchissent comme des miroirs tous les objets de la terre et des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l’eau et les poissons nager dans les arbres, et vous diriez le mariage de la terre et de l’Océan qui entrelacent et confondent leurs domaines.
BEAUTÉS DE LA NATURE DANS LE GENRE VÉGÉTAL
Que de beautés décorent l’architecture de ce globe, et le rendent habitable aux êtres sensibles ! Une ceinture de palmiers auxquels sont suspendus la datte et le coco l’entoure entre les brûlants tropiques, et des forêts de sapins moussus le couronnent sous les cercles polaires. D’autres végétaux s’étendent comme des rayons, du midi au nord, et viennent expirer à différents degrés. Le bananier s’avance depuis la ligne jusqu’aux bords de la Méditerranée. L’oranger passe la mer, et borde de ses fruits dorés les rivages méridionaux de l’Europe. Les plus nécessaires, comme le blé et les graminées, pénètrent le plus loin, et, forts de leur faiblesse, s’étendent à l’abri des vallées, depuis les bords du Gange jusqu’à ceux de la mer Glaciale. D’autres, plus robustes, partent des rudes climats du Nord, s’avancent sur les croupes du Taurus, et arrivent, à la faveur des neiges, jusque dans le sein de la zone torride. Les sapins et les cèdres couronnent les montagnes de l’Arabie et du royaume de Cachemire, et voient à leurs pieds les plaines brûlantes d’Aden et de Lahore, où se recueillent la datte et la canne à sucre. D’autres arbres, ennemis à la fois du chaud et du froid, ont leur centre dans les zones tempérées. La vigne languit en Allemagne et au Sénégal. Le pommier, l’arbre de ma patrie, n’a jamais vu le soleil à plomb sur sa tête, en décrivant autour de lui le cercle entier de l’horizon, mûrir ses beaux fruits. Mais chaque sol a sa Flore et sa Pomone. Les rochers, les marais, les vases, les sables ont des végétaux qui leur sont propres. Les écueils même de la mer sont sensibles. Le cocotier ne se plaît que dans les sables marins, où il laisse pendre ses fruits pleins de lait au-dessus des flots salés. D’autres plantes sont subordonnées aux vents, aux saisons et aux heures du jour avec tant de précision, que Linné en avait formé des almanachs et des horloges botaniques. Qui pourrait décrire la variété infinie de leurs figures ? Que de berceaux, de voûtes, d’avenues, de pyramides de verdure chargées de fruits offrent de ravissantes habitations ! que d’heureuses républiques vivent sous leurs tranquilles ombrages ! que de banquets délicieux y sont préparés ! Rien n’en est perdu. Les quadrupèdes en mangent les tendres feuillages ; les oiseaux, les semences ; d’autres animaux, les racines et les écorces ; les insectes en ont la desserte, leurs légions infinies sont armées de toutes sortes d’instruments pour les recueillir. Les abeilles ont sur leurs cuisses des cuillers garnies de poils pour ramasser les poussières de leurs fleurs ; les mouches, des pompes pour en sucer la sève ; les vers, des tarières, des vilebrequins et des râpes pour en dépecer les parties solides ; et les fourmis, des pinces pour en emporter les miettes. A la diversité des formes, des mœurs, des gouvernements, et aux guerres perpétuelles de tous ces animaux, vous diriez une multitude de nations étrangères et ennemies qui vont bientôt s’entre-détruire. A la constance de leurs liaisons, à la perpétuité de leurs espèces, à leur admirable harmonie avec toutes les parties du règne végétal, vous diriez un seul peuple qui a sa noblesse domaniale, ses charpentiers, ses pompiers et ses artisans.
DESCRIPTION D’UN LIEU IMAGINAIRE
Supposons le terroir le plus ingrat, un écueil sur nos côtes à l’embouchure d’un fleuve escarpé du côté de la mer, et en pente douce de celui de la terre ; que, du côté de la mer, les flots couvrent d’écume ses rochers revêtus de varechs, de fucus et d’algues de toutes les couleurs et de toutes les formes, vertes, brunes, purpurines, en houppes et en guirlandes, comme j’en ai vu sur les côtes de Normandie à des roches de marne blanche que la mer détache de ses falaises ; que, du côté du fleuve, on voie sur son sable jaune un gazon fin mêlé d’un peu de trèfle, et çà et là quelques saules, non pas comme ceux de nos prairies, mais avec leur crue naturelle, et semblables à ceux que j’ai vus sur les bords de la Sprée, aux environs de Berlin, qui avaient une large cime et plus de cinquante pieds de hauteur ; n’y oublions pas l’harmonie des différents âges, si agréable à rencontrer dans toute espèce d’agrégation, mais surtout dans celle des végétaux ; qu’on voie de ces saules lisses et remplis de suc dresser en l’air leurs jeunes rameaux, et d’autres, bien vieux, dont la cime soit pendante et les troncs caverneux ; ajoutons-y leurs plantes auxiliaires, telles que des mousses vertes et des lichens dorés qui marbrent leurs écorces grises, et quelques-uns de ces convolvulus appelés chemises de Notre-Dame, qui se plaisent à grimper sur leur tronc et à en garnir les branches, sans fleurs apparentes, de leurs feuilles en cœur et de fleurs évidées en cloches blanches comme la neige ; mettons-y les habitants naturels au saule et à ces plantes, leurs papillons, leurs mouches, leurs scarabées et leurs autres insectes, avec les volatiles qui leur font la guerre, tels que les demoiselles aquatiques, polies comme l’acier bruni, qui les attrapent en l’air, des bergeronnettes qui les poursuivent à terre en hochant la queue, et des martins-pêcheurs qui les prennent à fleur d’eau : vous verrez naître d’une seule espèce d’arbre une multitude d’harmonies agréables.
Cependant elles sont encore imparfaites.
Opposons au saule l’aune, qui se plaît comme lui sur les bords des fleuves, et qui, par sa forme pareille à celle d’une longue tour, son feuillage large, sa verdure sombre, ses racines charnues, faites comme des cordes qui courent le long des rivages, dont elles lient les terres, contraste en tout avec la masse étendue, la feuille légère, la verdure frappée de blanc, et les racines pivotantes du saule ; ajoutons-y les individus de l’aune des différents âges qui s’élèvent comme autant d’obélisques de verdure, avec leurs plantes parasites, telles que des capillaires qui rayonnent en étoiles sur leur tronc humide, de longues scolopendres qui pendent de leurs rameaux jusqu’à terre, et les autres accessoires en insectes et en oiseaux, et même en quadrupèdes, qui contrastent probablement en formes, en couleurs, en allures et en instincts avec ceux du saule : nous aurons, avec deux genres d’arbres, un concert ravissant de végétaux et d’animaux. Si nous éclairons ces bosquets des premiers rayons de l’aurore, nous verrons à la fois des ombres fortes et transparentes se répandre sur le gazon, une verdure sombre et une verdure argentée se découper sur l’azur des cieux, et leurs doux reflets, confondus ensemble, se mouvoir au sein des eaux.
LES GRAMINÉES
C’est dans la famille des graminées, si j’ose dire, cosmopolite, que la nature a placé le principal aliment de l’homme ; car les blés, dont tant de peuples subsistent, ne sont que des espèces de graminées. Il n’y a point de terre où il ne puisse croître quelque espèce de blé. Homère, qui avait si bien étudié la nature, caractérise souvent chaque pays par le végétal qui lui est propre. Il vante une île pour ses raisins, une autre pour ses oliviers, une autre pour ses lauriers, une autre pour ses palmiers ; mais il ne donne à la terre que l’épithète générale de zeidora, ou porte-blé. En effet, la nature en a formé pour croître dans tous les sites, depuis la ligne jusqu’aux bords de la mer Glaciale. Il y en a pour les lieux humides des pays chauds, comme le riz de l’Asie, qui vient en abondance dans les vases du Gange. Il y en a pour les lieux marécageux des pays froids, comme une espèce de folle-avoine qui croît naturellement sur les bords des fleuves de l’Amérique septentrionale, et dont plusieurs nations sauvages font, chaque année, d’abondantes récoltes. D’autres blés réussissent à merveille sur les terres chaudes et sèches, comme le millet et le panic, en Afrique, et le maïs au Brésil. Dans nos climats, le froment se plaît dans les terres fortes ; le seigle, dans les sables ; le sarrasin, sur les coteaux pluvieux ; l’avoine, dans les plaines humides ; l’orge, dans les rochers. L’orge réussit jusque dans le fond du Nord. J’en ai vu, par le 61° degré de latitude nord, dans les roches de la Finlande, des récoltes aussi belles qu’en aient jamais produit les champs de la Palestine. Le blé suffit à tous les besoins de l’homme. Avec sa paille, il peut se loger, se couvrir, se chauffer, et nourrir ses brebis, sa vache et son cheval ; avec son grain, il fait des aliments et des boissons de toutes sortes de saveurs. Les peuples du Nord en brassent de la bière, et en tirent des eaux-de-vie plus fortes que celles du vin : telles sont celles de Dantzick. Les Chinois font avec le riz un vin aussi agréable que le meilleur vin d’Espagne. Les Brésiliens préparent avec le maïs leur ouicou. Enfin, avec l’avoine torréfiée, on peut faire des crèmes qui ont le parfum de la vanille. Si nous joignons à ces qualités celles des autres plantes domestiques, dont la plupart croissent aussi par toute la terre, nous y trouverons les saveurs du girofle, du poivre, des épiceries, et, sans sortir de nos jardins, nous rassemblerons les jouissances dispersées dans le reste des végétaux.
FIN
1
Il y a beaucoup de montagnes dont les sommets sont arrondis en forme de mamelles, et qui en portent le nom dans toutes les langues. Ce sont, en effet, de véritables mamelles ; car c’est d’elles que découlent beaucoup de rivières et de ruisseaux, qui répandent l’abondance sur la terre. Elles sont les sources des principaux fleuves qui l’arrosent, et elles fournissent constamment à leurs eaux, en attirant sans cesse les nuages autour du piton de rocher qui les surmonte à leur centre comme un mamelon. Nous avons indiqué ces prévoyances admirables de la nature dans nos Études précédentes.
2
Ce trait de sagacité du noir Domingue et de son chien Fidèle ressemble beaucoup à celui du sauvage Téwésina et de son chien Oniath, rapporté par M. de Crèvecœur dans son ouvrage plein d’humanité, intitulé  : Lettres d’un cultivateur américain.
3
Anatomiste célèbre, le premier qui ait été autorisé en France à faire un cours public d’histoire naturelle ; il est mort le 1er janvier 1800.
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Paul et Virginie ; suivi de morceaux choisis de l'Arcadie et des Études de la nature

 

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