Chapitre IV
Un soir qu’ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de leur
falaise où la nuit tombait, leurs yeux s’arrêtèrent par hasard sur un buisson
d’épines — le seul d’alentour — qui croissait entre les rochers au bord du
chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur ce buisson de
légères petites houppes blanches:
— On dirait qu’il est fleuri, dit Yann. Et ils s’approchèrent pour s’en assurer.
Il était tout en fleurs. N’y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, vérifiant
avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient tout
humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première impression hâtive de
printemps; du même coup, ils s’aperçurent que les jours avaient allongé; qu’il
y avait quelque chose de plus tiède dans l’air, de plus lumineux dans la nuit.
Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord d’aucun
chemin, on n’en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès
pour eux, pour leur fête d’amour...
— Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le
grand couteau de pêcheur qu’il portait à sa ceinture, il enleva soigneusement
les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:
— Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la nuit,
si cela lui seyait bien.
Au-dessous d’eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets de la
grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une respiration
de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à cette cour qu’ils
se faisaient là tout près d’elle.
Les jours leur paraissaient longs dans l’attente des soirées, et ensuite, quand
ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un petit
découragement de vivre, parce que c’était déjà fini...
Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n’être pas prêt
et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu’à l’automne, jusqu’à l’avenir
incertain...
Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la mer, et
avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, prenait de
tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils étaient des
amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets dans leur amour.
Il ne disait toujours pas ce qu’il avait eu pendant deux ans contre elle et,
quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. Pourtant il
l’aimait bien, elle en était sûre.
C’était vrai, qu’il l’avait de tout temps aimée, mais pas comme à présent: cela
augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, jusqu’à
tout remplir. Il n’avait jamais connu cette manière d’aimer quelqu’un.
De temps en temps, sur le banc de pierre, il s’allongeait, presque étendu,
jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d’enfant pour se faire
caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût aimé se
coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur le bas de sa
robe. En dehors de ce baiser de frère qu’il lui donnait en arrivant et en
partant, il n’osait pas l’embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible
qui était en elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur
et tranquille de sa voix, dans l’expression de son sourire, dans son beau
regard limpide...
Et dire qu’elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus
désirable qu’aucune autre; qu’elle lui appartiendrait bientôt d’une manière
aussi complète que ses maîtresses d’avant, sans cesser pour cela d’être
elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu’aux moelles profondes; il
ne concevait pas bien d’avance ce que serait une pareille ivresse, mais il n’y
arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant presque s’il oserait
commettre ce délicieux sacrilège...
Chapitre IV
Un soir qu’ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de leur
falaise où la nuit tombait, leurs yeux s’arrêtèrent par hasard sur un buisson
d’épines — le seul d’alentour — qui croissait entre les rochers au bord du
chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur ce buisson de
légères petites houppes blanches:
— On dirait qu’il est fleuri, dit Yann. Et ils s’approchèrent pour s’en assurer.
Il était tout en fleurs. N’y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, vérifiant
avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient tout
humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première impression hâtive de
printemps; du même coup, ils s’aperçurent que les jours avaient allongé; qu’il
y avait quelque chose de plus tiède dans l’air, de plus lumineux dans la nuit.
Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord d’aucun
chemin, on n’en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès
pour eux, pour leur fête d’amour...
— Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le
grand couteau de pêcheur qu’il portait à sa ceinture, il enleva soigneusement
les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:
— Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la nuit,
si cela lui seyait bien.
Au-dessous d’eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets de la
grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une respiration
de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à cette cour qu’ils
se faisaient là tout près d’elle.
Les jours leur paraissaient longs dans l’attente des soirées, et ensuite, quand
ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un petit
découragement de vivre, parce que c’était déjà fini...
Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n’être pas prêt
et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu’à l’automne, jusqu’à l’avenir
incertain...
Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la mer, et
avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, prenait de
tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils étaient des
amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets dans leur amour.
Il ne disait toujours pas ce qu’il avait eu pendant deux ans contre elle et,
quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. Pourtant il
l’aimait bien, elle en était sûre.
C’était vrai, qu’il l’avait de tout temps aimée, mais pas comme à présent: cela
augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, jusqu’à
tout remplir. Il n’avait jamais connu cette manière d’aimer quelqu’un.
De temps en temps, sur le banc de pierre, il s’allongeait, presque étendu,
jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d’enfant pour se faire
caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût aimé se
coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur le bas de sa
robe. En dehors de ce baiser de frère qu’il lui donnait en arrivant et en
partant, il n’osait pas l’embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible
qui était en elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur
et tranquille de sa voix, dans l’expression de son sourire, dans son beau
regard limpide...
Et dire qu’elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus
désirable qu’aucune autre; qu’elle lui appartiendrait bientôt d’une manière
aussi complète que ses maîtresses d’avant, sans cesser pour cela d’être
elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu’aux moelles profondes; il
ne concevait pas bien d’avance ce que serait une pareille ivresse, mais il n’y
arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant presque s’il oserait
commettre ce délicieux sacrilège...