Scène V[11]
Madame, il est donc vrai que votre âme sensible[12].
À la compassion s’est rendue accessible ;
Qu’elle fait succéder dans ce cœur plus humain
La douceur à la haine et l’estime au dédain,
Et que laissant agir une bonté cachée,
À de si longs mépris elle s’est arrachée[13] ?
Ce cœur dont tu te plains, de ta plainte est surpris :
Comte, je n’eus pour toi jamais aucun mépris ;
Et ma haine elle-même auroit cru faire un crime
De t’avoir dérobé ce qu’on te doit d’estime.
Quand je vois ta conduite en mes propres États
Achever sur les cœurs l’ouvrage de ton bras,
Avec ces mêmes cœurs qu’un si grand art te donne
Je dis que la vertu règne dans ta personne ;
Avec eux je te loue, et je doute avec eux
Si sous leur vrai monarque ils seroient plus heureux :
Tant ces hautes vertus qui fondent ta puissance
Réparent ce qui manque à l’heur de ta naissance !
Mais quoi qu’on en ait vu d’admirable et de grand,
Ce que m’en dit Unulphe aujourd’hui me surprend.
Un vainqueur dans le trône, un conquérant qu’on aime,
Faisant justice à tous, se la fait à soi-même !
Se croit usurpateur sur ce trône conquis !
Et ce qu’il ôte au père, il veut le rendre au fils[14] !
Comte, c’est un effort à dissiper la gloire
Des noms les plus fameux dont se pare l’histoire,
Et que le grand Auguste ayant osé tenter[15],
N’osa prendre du cœur jusqu’à l’exécuter.
Je viens donc y répondre, et de toute mon âme
Te rendre pour mon fils…
Ah ! c’en est trop, Madame ;
Ne vous abaissez point à des remercîments :
C’est moi qui vous dois tout ; et si mes sentiments…
Souffre les miens, de grâce, et permets que je mette
Cet effort merveilleux en sa gloire parfaite[16],
Et que ma propre main tâche d’en arracher
Tout ce mélange impur dont tu le veux tacher ;
Car enfin cet effort est de telle nature,
Que la source en doit être à nos yeux toute pure :
La vertu doit régner dans un si grand projet[17],
En être seule cause, et l’honneur seul objet ;
Et depuis qu’on le souille ou d’espoir de salaire,
Ou de chagrin d’amour, ou de souci de plaire,
Il part indignement d’un courage abattu
Où la passion règne, et non pas la vertu.
Comte, penses-y bien ; et pour m’avoir aimée,
N’imprime point de tache à tant de renommée ;
Ne crois que ta vertu : laisse-la seule agir,
De peur qu’un tel effort ne te donne à rougir[18].
On publieroit de toi que les yeux d’une femme
Plus que ta propre gloire auroient touché ton âme ;
On diroit qu’un héros si grand, si renommé,
Ne seroit qu’un tyran s’il n’avoit point aimé.
Donnez-moi cette honte, et je la tiens à gloire :
Faites de vos mépris ma dernière victoire,
Et souffrez qu’on impute à ce bras trop heureux
Que votre seul amour l’a rendu généreux.
Souffrez que cet amour, par un effort si juste,
Ternisse le grand nom et les hauts faits d’Auguste,
Qu’il ait plus de pouvoir que ses vertus n’ont eu.
Qui n’adore que vous n’aime que la vertu.
Cet effort merveilleux est de telle nature[19],
Qu’il ne sauroit partir d’une source plus pure ;
Et la plus noble enfin des belles passions
Ne peut faire de tache aux grandes actions.
Comte, ce qu’elle jette à tes yeux de poussière
Pour voir ce que tu fais les laisse sans lumière.
À ces conditions rendre un sceptre conquis,
C’est asservir la mère en couronnant le fils ;
Et pour en bien parler, ce n’est pas tant le rendre,
Qu’au prix de mon honneur indignement le vendre.
Ta gloire en pourroit croître, et tu le veux ainsi ;
Mais l’éclat de la mienne en seroit obscurci.
Quel que soit ton amour, quel que soit ton mérite,
La défaite et la mort de mon cher Pertharite,
D’un sanglant caractère ébauchant tes hauts faits,
Les peignent à mes yeux comme autant de forfaits ;
Et ne pouvant les voir que d’un œil d’ennemie,
Je n’y puis prendre part sans entière infamie.
Ce sont des sentiments que je ne puis trahir :
Je te dois estimer, mais je te dois haïr ;
Je dois agir en veuve autant qu’en magnanime,
Et porter cette haine aussi loin que l’estime.
Ah ! forcez-vous, de grâce, à des termes plus doux
Pour des crimes qui seuls m’ont fait digne de vous :
Par eux seuls ma valeur en tête d’une armée
À des plus grands héros atteint la renommée ;
Par eux seuls j’ai vaincu, par eux seuls j’ai régné,
Par eux seuls ma justice a tant de cœurs gagné[20],
Par eux seuls j’ai paru digne du diadème,
Par eux seuls je vous vois, par eux seuls je vous aime,
Et par eux seuls enfin mon amour tout parfait
Ose faire pour vous ce qu’on n’a jamais fait.
Tu ne fais que pour toi, s’il t’en faut récompense ;
Et je te dis encore que toute ta vaillance,
T’ayant fait vers moi seule à jamais criminel,
A mis entre nous deux un obstacle éternel.
Garde donc ta conquête, et me laisse ma gloire ;
Respecte d’un époux et l’ombre et la mémoire :
Tu l’as chassé du trône et non pas de mon cœur.
Unulphe, c’est donc là toute cette douceur !
C’est là comme son âme, enfin plus raisonnable,
Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable !
Seigneur, souvenez-vous qu’il est temps de parler.
Oui, l’affront est trop grand pour le dissimuler :
Elle en sera punie, et puisqu’on me méprise,
Je deviendrai tyran de qui me tyrannise,
Et ne souffrirai plus qu’une indigne fierté
Se joue impunément de mon trop de bonté.
Eh bien ! deviens tyran : renonce à ton estime ;
Renonce au nom de juste, au nom de magnanime…
La vengeance est plus douce enfin que ces vains noms ;
S’ils me font malheureux, à quoi me sont-ils bons ?
Je me ferai justice en domptant qui me brave.
Qui ne veut point régner mérite d’être esclave.
Allez, sans irriter plus longtemps mon courroux[21],
Attendre ce qu’un maître ordonnera de vous.
Qui ne craint point la mort craint peu quoi qu’il ordonne.
Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne.
Quoi ? tu voudrois…
Allez, et ne me pressez point ;
On vous pourra trop tôt éclaircir sur ce point.
(Rodelinde rentre[22].)
Voilà tous les efforts qu’enfin j’ai pu me faire[23].
Toute ingrate qu’elle est, je tremble à lui déplaire[24] ;
Et ce peu que j’ai fait, suivi d’un désaveu,
Gêne autant ma vertu comme il trahit mon feu.
Achève, Garibalde : Unulphe est trop crédule,
Il prend trop aisément un espoir ridicule ;
Menace, puisqu’enfin c’est perdre temps qu’offrir.
Toi qui m’as trop flatté, viens m’aider à souffrir.
- ↑ « Il me paraît prouvé que Racine a puisé toute l’ordonnance de sa tragédie d’Andromaque dans ce second acte de Pertharite. Dès la première scène, vous voyez Édüige, qui est avec son Garibalde précisément dans la même situation qu’Hermione avec Oreste. Elle est abandonnée par un Grimoald, comme Hermione par Pyrrhus ; et si Grimoald aime sa prisonnière Rodelinde, Pyrrhus aime Andromaque, sa captive. Vous voyez qu’Édüige dit à Garibalde les mêmes choses qu’Hermione dit à Oreste : elle a des ardents souhaits de voir punir le change de Grimoald, elle assure sa conquête à son vengeur, il faut servir sa haine pour venger son amour. C’est ainsi qu’Hermione dit à Oreste (Andromaque, acte IV, scène III) :
- Vengez-moi, je crois tout…
- Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé,
- Que je le hais ; enfin… que je l’aimai ?
- Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste…
- Et vous le haïssez ! Avouez-le, Madame,
- L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en son âme (a) ;
- Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
- Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.
(a) Le texte de Racine est : « en une âme. »
(b) Dans la scène ii de l’acte II, il y a :
- Mais, Seigneur, cependant, s’il épouse Andromaque.
- Le vers cité par Voltaire est dans la scène iii de l’acte IV.
(c) Dans Racine : « le venin qui la tue. »
- ↑ Var. Je n’en fais point secret après tant de mépris,
Je l’ai dit à ce traître, et je vous le redis :
Je ne suis plus à moi, je suis à qui me venge,
Et ma conquête est libre au bras le plus étrange. (1653-56) - ↑ Var. Et quelque doux espoir qu’offre votre conquête
À vos feux rallumés exposeroit sa tête. - ↑ Var. Ce lâche en ses périls s’obstine à s’engager. (1653-56 recueil)
Var. Ce lâche en ces périls s’obstine à s’engager. (1656 édition séparée) - ↑ Var. Faites qu’elle aime un autre, et qu’un rival me venge,
Qu’il tombe au désespoir que me donne son change. (1653-56) - ↑ Var. Le dépôt de sa haine entre des mains fidèles. (1653-56)
- ↑ Var. Menacez-la, Seigneur, de la mort de son fils. (1653-56)
- ↑ Var. Sachons qu’a fait Unulphe, avant que de résoudre. (1653-56)
- ↑ Var. Eh bien ! que faut-il faire ? est-il temps de mourir ?
Ou si tu vois pour moi quelque espoir de guérir ? (1653-56) - ↑ Var. Rendra rudes les coups dont on me va percer ! (1653-56)
- ↑ Voyez ci-dessus la fin de la note 1 de la p. 36.
- ↑ Var. Madame, est-il donc vrai que votre âme sensible. (1653-56)
- ↑ L’édition de 1682 donne attachée, pour arrachée ; c’est une faute évidente, et nous ne la mentionnons que parce qu’elle a été reproduite dans l’impression de 1692.
- ↑ Var. Et ce qu’il ôte au père, il veut le rendre au fils ! (1653-64)
- ↑ Var. Et que le seul Auguste ayant osé tenter. (1653-56)
- ↑ Var. Cet effort sans exemple en sa gloire parfaite. (1653-63)
- ↑ « Andromaque dit à Pyrrhus (acte I, scène iv) :
Seigneur, que faites-vous ? et que dira la Grèce ?
Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de foiblesse,
Et qu’un dessein si beau, si grand, si généreux (a),
Passe pour le transport d’un esprit amoureux ?…
Non, non ; d’un ennemi respecter la misère,
Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
Sans me faire payer son salut de mon cœur ;
Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.
On reconnaît dans Racine la même idée, les mêmes nuances que dans Corneille ; mais avec cette douceur, cette mollesse, cette sensibilité, et cet heureux choix de mots qui porte l’attendrissement dans l’âme.Grimoald dit à Rodelinde (vers 740) :
- Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne.
- Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
- S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur ;
- Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
- Le fils me répondra du mépris (b) de la mère. » (Voltaire.)
(a) Le texte de Racine est :
- Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux.
(b) Dans Racine : « des mépris. »
- ↑ Var. Que cet illustre effort ne te fasse rougir. (1653-56)
Var. Que cet illustre effort ne te donne à rougir. (1660-64) - ↑ Var. Cet effort sans exemple est de telle nature. (1660-63)
- ↑ D’ordinaire, avec cette inversion, Corneille fait accorder le participe. Ainsi dans le Cid, acte III, scène iii, vers 797 et 798 :
Mon père est mort, Elvire, et la première épée
Dont s’est armé Rodrigue a sa trame coupée. - ↑ Var. Allez, sans davantage irriter mon courroux. (1653-56)
- ↑ Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1653-56 et de 1644.
- ↑ Var. Voilà tous les efforts que je me suis pu faire. (1653-56)
- ↑ Corneille a répété ce vers dans Tite et Bérénice (acte I, scène iii).
- ↑ « Il me paraît prouvé que Racine a puisé toute l’ordonnance de sa tragédie d’Andromaque dans ce second acte de Pertharite. Dès la première scène, vous voyez Édüige, qui est avec son Garibalde précisément dans la même situation qu’Hermione avec Oreste. Elle est abandonnée par un Grimoald, comme Hermione par Pyrrhus ; et si Grimoald aime sa prisonnière Rodelinde, Pyrrhus aime Andromaque, sa captive. Vous voyez qu’Édüige dit à Garibalde les mêmes choses qu’Hermione dit à Oreste : elle a des ardents souhaits de voir punir le change de Grimoald, elle assure sa conquête à son vengeur, il faut servir sa haine pour venger son amour. C’est ainsi qu’Hermione dit à Oreste (Andromaque, acte IV, scène III) :
- Vengez-moi, je crois tout…
- Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé,
- Que je le hais ; enfin… que je l’aimai ?
- Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste…
- Et vous le haïssez ! Avouez-le, Madame,
- L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en son âme (a) ;
- Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
- Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.
(a) Le texte de Racine est : « en une âme. »
(b) Dans la scène ii de l’acte II, il y a :
- Mais, Seigneur, cependant, s’il épouse Andromaque.
- Le vers cité par Voltaire est dans la scène iii de l’acte IV.
(c) Dans Racine : « le venin qui la tue. »
- ↑ Var. Je n’en fais point secret après tant de mépris,
Je l’ai dit à ce traître, et je vous le redis :
Je ne suis plus à moi, je suis à qui me venge,
Et ma conquête est libre au bras le plus étrange. (1653-56) - ↑ Var. Et quelque doux espoir qu’offre votre conquête
À vos feux rallumés exposeroit sa tête. - ↑ Var. Ce lâche en ses périls s’obstine à s’engager. (1653-56 recueil)
Var. Ce lâche en ces périls s’obstine à s’engager. (1656 édition séparée) - ↑ Var. Faites qu’elle aime un autre, et qu’un rival me venge,
Qu’il tombe au désespoir que me donne son change. (1653-56) - ↑ Var. Le dépôt de sa haine entre des mains fidèles. (1653-56)
- ↑ Var. Menacez-la, Seigneur, de la mort de son fils. (1653-56)
- ↑ Var. Sachons qu’a fait Unulphe, avant que de résoudre. (1653-56)
- ↑ Var. Eh bien ! que faut-il faire ? est-il temps de mourir ?
Ou si tu vois pour moi quelque espoir de guérir ? (1653-56) - ↑ Var. Rendra rudes les coups dont on me va percer ! (1653-56)
- ↑ Voyez ci-dessus la fin de la note 1 de la p. 36.
- ↑ Var. Madame, est-il donc vrai que votre âme sensible. (1653-56)
- ↑ L’édition de 1682 donne attachée, pour arrachée ; c’est une faute évidente, et nous ne la mentionnons que parce qu’elle a été reproduite dans l’impression de 1692.
- ↑ Var. Et ce qu’il ôte au père, il veut le rendre au fils ! (1653-64)
- ↑ Var. Et que le seul Auguste ayant osé tenter. (1653-56)
- ↑ Var. Cet effort sans exemple en sa gloire parfaite. (1653-63)
- ↑ « Andromaque dit à Pyrrhus (acte I, scène iv) :
Seigneur, que faites-vous ? et que dira la Grèce ?
Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de foiblesse,
Et qu’un dessein si beau, si grand, si généreux (a),
Passe pour le transport d’un esprit amoureux ?…
Non, non ; d’un ennemi respecter la misère,
Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
Sans me faire payer son salut de mon cœur ;
Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.
On reconnaît dans Racine la même idée, les mêmes nuances que dans Corneille ; mais avec cette douceur, cette mollesse, cette sensibilité, et cet heureux choix de mots qui porte l’attendrissement dans l’âme.Grimoald dit à Rodelinde (vers 740) :
- Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne.
- Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
- S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur ;
- Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
- Le fils me répondra du mépris (b) de la mère. » (Voltaire.)
(a) Le texte de Racine est :
- Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux.
(b) Dans Racine : « des mépris. »
- ↑ Var. Que cet illustre effort ne te fasse rougir. (1653-56)
Var. Que cet illustre effort ne te donne à rougir. (1660-64) - ↑ Var. Cet effort sans exemple est de telle nature. (1660-63)
- ↑ D’ordinaire, avec cette inversion, Corneille fait accorder le participe. Ainsi dans le Cid, acte III, scène iii, vers 797 et 798 :
Mon père est mort, Elvire, et la première épée
Dont s’est armé Rodrigue a sa trame coupée. - ↑ Var. Allez, sans davantage irriter mon courroux. (1653-56)
- ↑ Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1653-56 et de 1644.
- ↑ Var. Voilà tous les efforts que je me suis pu faire. (1653-56)
- ↑ Corneille a répété ce vers dans Tite et Bérénice (acte I, scène iii).