II
Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer.
Ses parents et les amis de ses parents mandés en hâte, visitent, courbés sous le plafond bas du toiton, les lieux où s’accomplit le drame.
— Ah ! dit sa mère, j’ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat broyé sur son cœur. Je vous certifie qu’il ne me serre pas ainsi, moi.
Et tandis qu’elle explique les traces d’une férocité qui plus tard, aux veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve :
Il se promène le long d’un ruisseau, où les rayons d’une lune inévitable remuent, se croisent comme les aiguilles d’une tricoteuse.
Sur les pêchettes, les morceaux du chat flamboient à travers l’eau transparente.
Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers fantômes.
Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu’ils n’ont rien à craindre.
Un bœuf approche, s’arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu’au ciel le bruit de ses quatre sabots et s’évanouit.
Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, n’agaçait pas autant, à lui seul, qu’une assemblée de vieilles femmes.
Poil de Carotte, comme s’il voulait le frapper pour le faire taire, lève doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent des écrevisses géantes.
Elles croissent encore et sortent de l’eau, droites, luisantes.
Poil de Carotte, alourdi par l’angoisse, ne sait pas fuir.
Et les écrevisses l’entourent.
Elles se haussent vers sa gorge.
Elles crépitent.
Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.
