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Ruy Blas : drame en cinq actes (Édition originale)Chapitre 33 / 34

SCÈNE QUATRIÈME.   LA REINE, RUY BLAS.

Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et glacée, puis il tombe à deux genoux, l’œil fixé à terre, comme s’il n’osait lever les yeux jusqu’à elle.

RUY BLAS, d’une voix grave et basse.

Maintenant, madame, il faut que je vous dise.

– Je n’approcherai pas. – Je parle avec franchise.

Je ne suis point coupable autant que vous croyez.

Je sens, ma trahison, comme vous la voyez,

Doit vous paraître horrible... Oh ! ce n’est pas facile

A raconter. Pourtant je n’ai pas l’âme vile.

Je suis honnête au fond. – Cet amour m’a perdu. –

Je ne me défends pas, je sais bien, j’aurais dû

Trouver quelque moyen. La faute est consommée !

– C’est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.

LA REINE.

Monsieur...

RUY BLAS, toujours à genoux.

N’ayez pas peur, je n’approcherai point.

A votre majesté je vais de point en point

Tout dire. Oh ! croyez-moi, je n’ai pas l’âme vile !

Aujourd’hui tout le jour j’ai couru par la ville

Comme un fou. Bien souvent même on m’a regardé.

Auprès de l’hôpital que vous avez fondé,

J’ai senti vaguement, à travers mon délire,

Une femme du peuple essuyer sans rien dire

Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front.

Ayez pitié de moi, mon Dieu ! mon cœur se rompt !

LA REINE.

Que voulez-vous ?

RUY BLAS, joignant les mains.

Que vous me pardonniez, madame !

LA REINE.

Jamais.

RUY BLAS.

Jamais !

Il se lève et marche lentement vers la table.

Bien sûr ?

LA REINE.

Non, jamais !

RUY BLAS.

Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d’un trait.

Triste flamme,

Éteins-toi !

LA REINE, se levant et courant à lui.

Que fait-il ?

RUY BLAS, posant la fiole.

Rien. Mes maux sont finis.

Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis.

Voilà tout.

LA REINE, éperdue.

Don César !

RUY BLAS.

Quand je pense, pauvre ange,

Que vous m’avez aimé !

LA REINE.

Quel est ce philtre étrange ?

Qu’avez-vous fait ? Dis-moi ! réponds-moi ! parle-moi !

César ! je te pardonne et t’aime et je te croi !

RUY BLAS.

Je m’appelle Ruy Blas.

LA REINE, l’entourant de ses bras.

Ruy Blas, je vous pardonne !

Mais qu’avez-vous fait là ? Parle, je te l’ordonne !

Ce n’est pas du poison, cette affreuse liqueur ?

Dis ?

RUY BLAS.

Si ! c’est du poison. Mais j’ai la joie au cœur.

Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.

Permettez, ô mon Dieu ! justice souveraine !

Que ce pauvre laquais bénisse cette reine,

Car elle a consolé mon cœur crucifié,

Vivant, par son amour, mourant, par sa pitié !

LA REINE.

Du poison ! Dieu ! c’est moi qui l’ai tué ! Je t’aime !

Si j’avais pardonné ?

RUY BLAS, défaillant.

J’aurais agi de même.

sa voix s’éteint, la reine le soutient dans ses bras.

Je ne pouvais plus vivre. Adieu !...

Montrant la porte.

Fuyez d’ici !

– Tout restera secret. – Je meurs !

Il tombe.

LA REINE, se jetant sur son corps.

Ruy Blas !

RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.

Merci !

FIN.