SCÈNE QUATRIÈME. LA REINE, RUY BLAS.
Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et glacée, puis il tombe à deux genoux, l’œil fixé à terre, comme s’il n’osait lever les yeux jusqu’à elle.
RUY BLAS, d’une voix grave et basse.
Maintenant, madame, il faut que je vous dise.
– Je n’approcherai pas. – Je parle avec franchise.
Je ne suis point coupable autant que vous croyez.
Je sens, ma trahison, comme vous la voyez,
Doit vous paraître horrible... Oh ! ce n’est pas facile
A raconter. Pourtant je n’ai pas l’âme vile.
Je suis honnête au fond. – Cet amour m’a perdu. –
Je ne me défends pas, je sais bien, j’aurais dû
Trouver quelque moyen. La faute est consommée !
– C’est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.
LA REINE.
Monsieur...
RUY BLAS, toujours à genoux.
N’ayez pas peur, je n’approcherai point.
A votre majesté je vais de point en point
Tout dire. Oh ! croyez-moi, je n’ai pas l’âme vile !
Aujourd’hui tout le jour j’ai couru par la ville
Comme un fou. Bien souvent même on m’a regardé.
Auprès de l’hôpital que vous avez fondé,
J’ai senti vaguement, à travers mon délire,
Une femme du peuple essuyer sans rien dire
Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front.
Ayez pitié de moi, mon Dieu ! mon cœur se rompt !
LA REINE.
Que voulez-vous ?
RUY BLAS, joignant les mains.
Que vous me pardonniez, madame !
LA REINE.
Jamais.
RUY BLAS.
Jamais !
Il se lève et marche lentement vers la table.
Bien sûr ?
LA REINE.
Non, jamais !
RUY BLAS.
Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d’un trait.
Triste flamme,
Éteins-toi !
LA REINE, se levant et courant à lui.
Que fait-il ?
RUY BLAS, posant la fiole.
Rien. Mes maux sont finis.
Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis.
Voilà tout.
LA REINE, éperdue.
Don César !
RUY BLAS.
Quand je pense, pauvre ange,
Que vous m’avez aimé !
LA REINE.
RUY BLAS.
Je m’appelle Ruy Blas.
LA REINE, l’entourant de ses bras.
Ruy Blas, je vous pardonne !
Mais qu’avez-vous fait là ? Parle, je te l’ordonne !
Ce n’est pas du poison, cette affreuse liqueur ?
Dis ?
RUY BLAS.
Si ! c’est du poison. Mais j’ai la joie au cœur.
Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.
Permettez, ô mon Dieu ! justice souveraine !
Que ce pauvre laquais bénisse cette reine,
Car elle a consolé mon cœur crucifié,
Vivant, par son amour, mourant, par sa pitié !
LA REINE.
Du poison ! Dieu ! c’est moi qui l’ai tué ! Je t’aime !
Si j’avais pardonné ?
RUY BLAS, défaillant.
J’aurais agi de même.
sa voix s’éteint, la reine le soutient dans ses bras.
Je ne pouvais plus vivre. Adieu !...
Montrant la porte.
Fuyez d’ici !
– Tout restera secret. – Je meurs !
Il tombe.
LA REINE, se jetant sur son corps.
Ruy Blas !
RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.
Merci !
FIN.