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Terre des HommesChapitre 8 / 29

III

Nous habitons une planète errante. De temps à autre, grâce à l’avion elle nous montre son origine : une mare en relation avec la lune révèle des parentés cachées – mais j’en ai connu d’autres signes.

On survole de loin en loin, sur la côte du Sahara entre Cap Juby et Cisneros, des plateaux en forme de troncs de cône dont la largeur varie de quelques centaines de pas à une trentaine de kilomètres. Leur altitude, remarquablement uniforme, est de trois cents mètres. Mais, outre cette égalité de niveau, ils présentent les mêmes teintes, le même grain de leur sol, le même modelé de leur falaise. De même que les colonnes d’un temple, émergeant seules du sable, montrent encore les vestiges de la table qui s’est éboulée, ainsi ces piliers solitaires témoignent d’un vaste plateau qui les unissait autrefois.

Au cours des premières années de la ligne Casablanca-Dakar, à l’époque où le matériel était fragile, les pannes, les recherches et les sauvetages nous ont contraints d’atterrir souvent en dissidence. Or, le sable est trompeur : on le croit ferme et l’on s’enlise. Quant aux anciennes salines qui semblent présenter la rigidité de l’asphalte, et sonnent dur sous le talon, elles cèdent parfois sous le poids des roues. La blanche croûte de sel crève, alors, sur la puanteur d’un marais noir. Aussi choisissions-nous, quand les circonstances le permettaient, les surfaces lisses de ces plateaux : elles ne dissimulaient jamais de pièges.

Cette garantie était due à la présence d’un sable résistant, aux grains lourds, amas énorme de minuscules coquillages. Intacts encore à la surface du plateau, on les découvrait qui se fragmentaient et s’aggloméraient, à mesure que l’on descendait le long d’une arête. Dans le dépôt le plus ancien, à la base du massif, ils constituaient déjà du calcaire pur.

Or, à l’époque de la captivité de Reine et Serre, camarades dont les dissidents s’étaient emparés, il se trouva qu’ayant atterri sur l’un de ces refuges, afin de déposer un messager maure, je cherchai avec lui, avant de le quitter, s’il était un chemin par où il pût descendre. Mais notre terrasse aboutissait, dans toutes les directions, à une falaise qui croulait, à la verticale, dans l’abîme, avec des plis de draperie. Toute évasion était impossible.

Et cependant, avant de décoller pour chercher ailleurs un autre terrain, je m’attardai ici. J’éprouvais une joie peut-être puérile à marquer de mes pas un territoire que nul jamais encore, bête ou homme, n’avait souillé. Aucun Maure n’eût pu se lancer à l’assaut de ce château fort. Aucun Européen, jamais, n’avait exploré ce territoire. J’arpentais un sable infiniment vierge. J’étais le premier à faire ruisseler, d’une main dans l’autre, comme un or précieux, cette poussière de coquillages. Le premier à troubler ce silence. Sur cette sorte de banquise polaire qui, de toute éternité, n’avait pas formé un seul brin d’herbe, j’étais, comme une semence apportée par les vents, le premier témoignage de la vie.

Une étoile luisait déjà et je la contemplai. Je songeai que cette surface blanche était restée offerte aux astres seuls depuis des centaines de milliers d’années. Nappe tendue immaculée sous le ciel pur. Et je reçus un coup au cœur, ainsi qu’au seuil d’une grande découverte, quand je découvris sur cette nappe, à quinze ou vingt mètres de moi, un caillou noir.

Je reposais sur trois cents mètres d’épaisseur de coquillages. L’assise énorme, tout entière, s’opposait, comme une preuve péremptoire, à la présence de toute pierre. Des silex dormaient peut-être dans les profondeurs souterraines, issus des lentes digestions du globe, mais quel miracle eût fait remonter l’un d’entre eux jusqu’à cette surface trop neuve ? Le cœur battant, je ramassai donc ma trouvaille : un caillou dur, noir, de la taille du poing, lourd comme du métal, et coulé en forme de larme.

Une nappe tendue sous un pommier ne peut recevoir que des pommes, une nappe tendue sous les étoiles ne peut recevoir que des poussières d’astres ; jamais aucun aérolithe n’avait montré avec une telle évidence son origine.

Et, tout naturellement, en levant la tête, je pensai que, du haut de ce pommier céleste, devaient avoir chu d’autres fruits. Je les retrouverais au point même de leur chute, puisque, depuis des centaines de milliers d’années, rien n’avait pu les déranger. Puisqu’ils ne se confondraient point avec d’autres matériaux. Et, aussitôt, je m’en fus en exploration pour vérifier mon hypothèse.

Elle se vérifia. Je collectionnai mes trouvailles à la cadence d’une pierre environ par hectare. Toujours cet aspect de lave pétrie. Toujours cette dureté de diamant noir. Et j’assistai ainsi, dans un raccourci saisissant, du haut de mon pluviomètre à étoiles, à cette lente averse de feu.