VI
« Cache-moi dans un avion pour Marrakech… »
Chaque soir, à Juby, cet esclave des Maures m’adressait sa courte prière. Après quoi, ayant fait son possible pour vivre, il s’asseyait les jambes en croix et préparait mon thé. Désormais paisible pour un jour, s’étant confié, croyait-il, au seul médecin qui pût le guérir, ayant sollicité le seul dieu qui pût le sauver. Ruminant désormais, penché sur la bouilloire, les images simples de sa vie, les terres noires de Marrakech, ses maisons roses, les biens élémentaires dont il était dépossédé. Il ne m’en voulait pas de mon silence, ni de mon retard à donner la vie : je n’étais pas un homme semblable à lui, mais une force à mettre en marche, mais quelque chose comme un vent favorable, et qui se lèverait un jour sur sa destinée.
Pourtant, simple pilote, chef d’aéroport pour quelques mois à Cap Juby, disposant pour toute fortune d’une baraque adossée au fort espagnol, et, dans cette baraque, d’une cuvette, d’un broc d’eau salée, d’un lit trop court, je me faisais moins d’illusions sur ma puissance :
« Vieux Bark, on verra ça… »
Tous les esclaves s’appellent Bark ; il s’appelait donc Bark. Malgré quatre années de captivité, il ne s’était pas résigné encore : il se souvenait d’avoir été roi.
« Que faisais-tu, Bark, à Marrakech ? »
À Marrakech, où sa femme et ses trois enfants vivaient sans doute encore, il avait exercé un métier magnifique :
« J’étais conducteur de troupeaux, et je m’appelais Mohammed ! »
Les caïds, là-bas, le convoquaient :
« J’ai des bœufs à vendre, Mohammed. Va les chercher dans la montagne. »
Ou bien :
« J’ai mille moutons dans la plaine, conduis-les plus haut vers les pâturages. »
Et Bark, armé d’un sceptre d’olivier, gouvernait leur exode. Seul responsable d’un peuple de brebis, ralentissant les plus agiles à cause des agneaux à naître, et secouant un peu les paresseuses, il marchait dans la confiance et l’obéissance de tous. Seul à connaître vers quelles terres promises ils montaient, seul à lire sa route dans les astres, lourd d’une science qui n’est point partagée aux brebis, il décidait seul, dans sa sagesse, l’heure du repos, l’heure des fontaines. Et debout, la nuit, dans leur sommeil, pris de tendresse pour tant de faiblesse ignorante, et baigné de laine jusqu’aux genoux, Bark, médecin, prophète et roi, priait pour son peuple.
Un jour, des Arabes l’avaient abordé :
« Viens avec nous chercher des bêtes dans le Sud. »
On l’avait fait marcher longtemps, et quand, après trois jours, il fut bien engagé dans un chemin creux de montagne, aux confins de la dissidence, on lui mit simplement la main sur l’épaule, on le baptisa Bark et on le vendit.
Je connaissais d’autres esclaves. J’allais chaque jour, sous les tentes, prendre le thé. Allongé là, pieds nus, sur le tapis de haute laine qui est le luxe du nomade, et sur lequel il fonde pour quelques heures sa demeure, je goûtais le voyage du jour. Dans le désert, on sent l’écoulement du temps. Sous la brûlure du soleil, on est en marche vers le soir, vers ce vent frais qui baignera les membres et lavera toute sueur. Sous la brûlure du soleil, bêtes et hommes, aussi sûrement que vers la mort, avancent vers ce grand abreuvoir. Ainsi l’oisiveté n’est jamais vaine. Et toute journée paraît belle comme ces routes qui vont à la mer.
Je les connaissais, ces esclaves. Ils entrent sous la tente quand le chef a tiré de la caisse aux trésors le réchaud, la bouilloire et les verres, de cette caisse lourde d’objets absurdes, de cadenas sans clefs, de vases de fleurs sans fleurs, de glaces à trois sous, de vieilles armes, et qui, échoués ainsi en plein sable, font songer à l’écume d’un naufrage.
Alors l’esclave, muet, charge le réchaud de brindilles sèches, souffle sur la braise, remplit la bouilloire, fait jouer pour des efforts de petite fille, des muscles qui déracineraient un cèdre. Il est paisible. Il est pris par le jeu : faire le thé, soigner les méhara, manger. Sous la brûlure du jour, marcher vers la nuit, et sous la glace des étoiles nues souhaiter la brûlure du jour. Heureux les pays du Nord auxquels les saisons composent, l’été, une légende de neige, l’hiver, une légende de soleil, tristes tropiques où dans l’étuve rien ne change beaucoup, mais heureux aussi ce Sahara où le jour et la nuit balancent si simplement les hommes d’une espérance à l’autre.
Parfois l’esclave noir, s’accroupissant devant la porte, goûte le vent du soir. Dans ce corps pesant de captif, les souvenirs ne remontent plus. À peine se souvient-il de l’heure du rapt, de ces coups, de ces cris, de ces bras d’homme qui l’ont renversé dans sa nuit présente. Il s’enfonce, depuis cette heure-là, dans un étrange sommeil, privé comme un aveugle de ses fleuves lents du Sénégal ou de ses villes blanches du Sud marocain, privé comme un sourd des voix familières. Il n’est pas malheureux, ce Noir, il est infirme. Tombé un jour dans le cycle de la vie des nomades, lié à leurs migrations, attaché pour la vie aux orbes qu’ils décrivent dans le désert, que conserverait-il de commun, désormais, avec un passé, avec un foyer, avec une femme et des enfants qui sont, pour lui, aussi morts que des morts ?
Des hommes qui ont vécu longtemps d’un grand amour, puis en furent privés, se lassent parfois de leur noblesse solitaire. Ils se rapprochent humblement de la vie, et, d’un amour médiocre, font leur bonheur. Ils ont trouvé doux d’abdiquer, de se faire serviles, et d’entrer dans la paix des choses. L’esclave fait son orgueil de la braise du maître.
« Tiens, prends », dit parfois le chef au captif.
C’est l’heure où le maître est bon pour l’esclave à cause de cette rémission de toutes les fatigues, de toutes les brûlures, à cause de cette entrée, côte à côte, dans la fraîcheur. Et il lui accorde un verre de thé. Et le captif, alourdi de reconnaissance, baiserait, pour ce verre de thé, les genoux du maître. L’esclave n’est jamais chargé de chaînes. Qu’il en a peu besoin ! Qu’il est fidèle ! Qu’il renie sagement en lui le roi noir dépossédé : il n’est plus qu’un captif heureux.
Un jour, pourtant, on le délivrera. Quand il sera trop vieux pour valoir ou sa nourriture ou ses vêtements, on lui accordera une liberté démesurée. Pendant trois jours, il se proposera en vain de tente en tente, chaque jour plus faible, et vers la fin du troisième jour, toujours sagement il se couchera sur le sable. J’en ai vu ainsi, à Juby, mourir nus. Les Maures coudoyaient leur longue agonie, mais sans cruauté, et les petits des Maures jouaient près de l’épave sombre, et, à chaque aube, couraient voir par jeu si elle remuait encore, mais sans rire du vieux serviteur. Cela était dans l’ordre naturel. C’était comme si on lui eût dit : « Tu as bien travaillé, tu as droit au sommeil, va dormir. » Lui, toujours allongé, éprouvait la faim qui n’est qu’un vertige, mais non l’injustice qui seule tourmente. Il se mêlait peu à peu à la terre. Séché par le soleil et reçu par la terre. Trente années de travail, puis ce droit au sommeil et à la terre.
Le premier que je rencontrai, je ne l’entendis pas gémir : mais il n’avait pas contre qui gémir. Je devinais en lui une sorte d’obscur consentement, celui du montagnard perdu, à bout de forces, et qui se couche dans la neige, s’enveloppe dans ses rêves et dans la neige. Ce ne fut pas sa souffrance qui me tourmenta. Je n’y croyais guère. Mais, dans la mort d’un homme, un monde inconnu meurt, et je me demandais quelles étaient les images qui sombraient en lui. Quelles plantations du Sénégal, quelles villes blanches du Sud marocain s’enfonçaient peu à peu dans l’oubli. Je ne pouvais connaître si, dans cette masse noire, s’éteignaient simplement des soucis misérables : le thé à préparer, les bêtes à conduire au puits… si s’endormait une âme d’esclave, ou si, ressuscité par une remontée de souvenirs, l’homme mourait dans sa grandeur. L’os dur du crâne était pour moi pareil à la vieille caisse aux trésors. Je ne savais quelles soies de couleur, quelles images de fêtes, quels vestiges tellement désuets ici, tellement inutiles dans ce désert, y avaient échappé au naufrage. Cette caisse était là, bouclée, et lourde. Je ne savais quelle part du monde se défaisait dans l’homme pendant le gigantesque sommeil des derniers jours, se défaisait dans cette conscience et cette chair qui, peu à peu, redevenaient nuit et racine.
« J’étais conducteur de troupeaux, et je m’appelais Mohammed… »
Bark, captif noir, était le premier que je connus qui ait résisté. Ce n’était rien que les Maures eussent violé sa liberté, l’eussent fait, en un jour, plus nu sur terre qu’un nouveau-né. Il est des tempêtes de Dieu qui ravagent ainsi, en une heure, les moissons d’un homme. Mais, plus profondément que dans ses biens, les Maures le menaçaient dans son personnage. Et Bark n’abdiquait pas, alors que tant d’autres captifs eussent laissé si bien mourir en eux un pauvre conducteur de bêtes, qui besognait toute l’année pour gagner son pain !
Bark ne s’installait pas dans la servitude comme on s’installe, las d’attendre, dans un médiocre bonheur. Il ne voulait pas faire ses joies d’esclave des bontés du maître d’esclaves. Il conservait au Mohammed absent cette maison que ce Mohammed avait habitée dans sa poitrine. Cette maison triste d’être vide, mais que nul autre n’habiterait. Bark ressemblait à ce gardien blanchi qui, dans les herbes des allées et l’ennui du silence, meurt de fidélité.
Il ne disait pas : « Je suis Mohammed ben Lhaoussin », mais : « Je m’appelais Mohammed », rêvant au jour où ce personnage oublié ressusciterait, chassant par sa seule résurrection, l’apparence de l’esclave. Parfois, dans le silence de la nuit, tous ses souvenirs lui étaient rendus, avec la plénitude d’un chant d’enfance. « Au milieu de la nuit, nous racontait notre interprète maure, au milieu de la nuit, il a parlé de Marrakech, et il a pleuré. » Nul n’échappe dans la solitude à ces retours. L’autre se réveillait en lui, sans prévenir, s’étirait dans ses propres membres, cherchait la femme contre son flanc, dans ce désert où nulle femme jamais n’approcha Bark, écoutait chanter l’eau des fontaines, là où nulle fontaine ne coula jamais. Et Bark, les yeux fermés, croyait habiter une maison blanche, assise chaque nuit sous la même étoile, là où les hommes habitent des maisons de bure et poursuivent le vent. Chargé de ses vieilles tendresses mystérieusement vivifiées, comme si leur pôle eût été proche, Bark venait à moi. Il voulait me dire qu’il était prêt, que toutes ses tendresses étaient prêtes, et qu’il n’avait plus, pour les distribuer, qu’à rentrer chez lui. Et il suffirait d’un signe de moi. Et Bark souriait, m’indiquait le truc, je n’y avais sans doute pas songé encore :
« C’est demain le courrier. Tu me caches dans l’avion pour Agadir…
— Pauvre vieux Bark ! »
Car nous vivions en dissidence, comment l’eussions-nous aidé à fuir ? Les Maures, le lendemain, auraient vengé par Dieu sait quel massacre le vol et l’injure. J’avais bien tenté de l’acheter, aidé par les mécaniciens de l’escale, Laubergue, Marchal, Abgrall, mais les Maures ne rencontrent pas tous les jours des Européens en quête d’un esclave. Ils en abusent.
« C’est vingt mille francs.
— Tu te fous de nous ?
— Regarde-moi ces bras forts qu’il a… »
Et des mois passèrent ainsi.
Enfin les prétentions des Maures baissèrent, et, aidé par des amis de France auxquels j’avais écrit, je me vis en mesure d’acheter le vieux Bark.
Ce furent de beaux pourparlers. Ils durèrent huit jours. Nous les passions, assis en rond, sur le sable, quinze Maures et moi. Un ami du propriétaire et qui était aussi le mien, Zin Ould Rhattari, un brigand, m’aidait en secret :
« Vends-le, tu le perdras quand même, lui disait-il sur mes conseils. Il est malade. Le mal ne se voit pas d’abord, mais il est dedans. Un jour vient, tout à coup, où l’on gonfle. Vends-le vite au Français. »
J’avais promis une commission à un autre bandit, Raggi, s’il m’aidait à conclure l’achat, et Raggi tentait le propriétaire :
« Avec l’argent tu achèteras des chameaux, des fusils et des balles. Tu pourras ainsi partir en rezzou et faire la guerre aux Français. Ainsi, tu ramèneras d’Atar trois ou quatre esclaves tout neufs. Liquide ce vieux-là. »
Et l’on me vendit Bark. Je l’enfermai à clef pour six jours dans notre baraque, car s’il avait erré au-dehors avant le passage de l’avion, les Maures l’eussent repris et revendu plus loin.
Mais je le libérai de son état d’esclave. Ce fut encore une belle cérémonie. Le marabout vint, l’ancien propriétaire et Ibrahim, le caïd de Juby. Ces trois pirates, qui lui eussent volontiers coupé la tête, à vingt mètres du mur du fort, pour le seul plaisir de me jouer un tour, l’embrassèrent chaudement, et signèrent un acte officiel.
« Maintenant, tu es notre fils. »
C’était aussi le mien, selon la loi.
Et Bark embrassa tous ses pères.
Il vécut dans notre baraque une douce captivité jusqu’à l’heure du départ. Il se faisait décrire vingt fois par jour le facile voyage : il descendrait d’avion à Agadir, et on lui remettrait, dans cette escale, un billet d’autocar pour Marrakech. Bark jouait à l’homme libre, comme un enfant joue à l’explorateur : cette démarche vers la vie, cet autocar, ces foules, ces villes qu’il allait revoir…
Laubergue vint me trouver au nom de Marchal et d’Abgrall. Il ne fallait pas que Bark crevât de faim en débarquant. Ils me donnaient mille francs pour lui ; Bark pourrait ainsi chercher du travail.
Et je pensais à ces vieilles dames des bonnes œuvres qui « font la charité », donnent vingt francs et exigent la reconnaissance. Laubergue, Marchal, Abgrall, mécaniciens d’avions, en donnaient mille, ne faisaient pas la charité, exigeaient encore moins de reconnaissance. Ils n’agissaient pas non plus par pitié, comme ces mêmes vieilles dames qui rêvent au bonheur. Ils contribuaient simplement à rendre à un homme sa dignité d’homme. Ils savaient trop bien, comme moi-même, qu’une fois passée l’ivresse du retour, la première amie fidèle qui viendrait au-devant de Bark, serait la misère, et qu’il peinerait avant trois mois quelque part sur les voies de chemin de fer, à déraciner des traverses. Il serait moins heureux qu’au désert chez nous. Mais il avait le droit d’être lui-même parmi les siens.
« Allons, vieux Bark, va et sois un homme. »
L’avion vibrait, prêt à partir. Bark se penchait une dernière fois vers l’immense désolation de Cap Juby. Devant l’avion deux cents Maures s’étaient groupés pour bien voir quel visage prend un esclave aux portes de la vie. Ils le récupéreraient un peu plus loin en cas de panne.
Et nous faisions des signes d’adieu à notre nouveau-né de cinquante ans, un peu troublés de le hasarder vers le monde.
« Adieu, Bark !
— Non.
— Comment : non ?
— Non. Je suis Mohammed ben Lhaoussin. »
Nous eûmes pour la dernière fois des nouvelles de lui par l’Arabe Abdallah, qui, sur notre demande, assista Bark à Agadir.
L’autocar partait le soir seulement, Bark disposait ainsi d’une journée. Il erra d’abord si longtemps, et sans dire un mot, dans la petite ville, qu’Abdallah le devina inquiet et s’émut :
« Qu’y a-t-il ?
— Rien… »
Bark, trop au large dans ses vacances soudaines, ne sentait pas encore sa résurrection. Il éprouvait bien un bonheur sourd, mais il n’y avait guère de différence, hormis ce bonheur, entre le Bark d’hier et le Bark d’aujourd’hui. Il partageait pourtant désormais, à égalité, ce soleil avec les autres hommes, et le droit de s’asseoir ici, sous cette tonnelle de café arabe. Il s’y assit. Il commanda du thé pour Abdallah et lui. C’était son premier geste de seigneur ; son pouvoir eût dû le transfigurer. Mais le serveur lui versa le thé sans surprise, comme si le geste était ordinaire. Il ne sentait pas, en versant ce thé, qu’il glorifiait un homme libre.
« Allons ailleurs », dit Bark.
Ils montèrent vers la Kasbah, qui domine Agadir.
Les petites danseuses berbères vinrent à eux. Elles montraient tant de douceur apprivoisée que Bark crut qu’il allait revivre : c’étaient elles qui, sans le savoir, l’accueilleraient dans la vie. L’ayant pris par la main, elles lui offrirent donc le thé, gentiment, mais comme elles l’eussent offert à tout autre. Bark voulut raconter sa résurrection. Elles rirent doucement. Elles étaient contentes pour lui, puisqu’il était content. Il ajouta pour les émerveiller : « Je suis Mohammed ben Lhaoussin. » Mais cela ne les surprit guère. Tous les hommes ont un nom, et beaucoup reviennent de tellement loin…
Il entraîna encore Abdallah vers la ville. Il erra devant les échoppes juives, regarda la mer, songea qu’il pouvait marcher à son gré dans n’importe quelle direction, qu’il était libre… Mais cette liberté lui parut amère : elle lui découvrait surtout à quel point il manquait de liens avec le monde.
Alors, comme un enfant passait, Bark lui caressa doucement la joue. L’enfant sourit. Ce n’était pas un fils de maître que l’on flatte. C’était un enfant faible à qui Bark accordait une caresse. Et qui souriait. Et cet enfant réveilla Bark, et Bark se devina un peu plus important sur terre, à cause d’un enfant faible qui lui avait dû de sourire. Il commençait d’entrevoir quelque chose et marchait maintenant à grands pas.
« Que cherches-tu ? demandait Abdallah.
— Rien », répondait Bark.
Mais quand il buta, au détour d’une rue, sur un groupe d’enfants qui jouaient, il s’arrêta. C’était ici. Il les regarda en silence. Puis, s’étant écarté vers les échoppes juives, il revint les bras chargés de présents. Abdallah s’irritait :
« Imbécile, garde ton argent ! »
Mais Bark n’écoutait plus. Gravement, il fit signe à chacun. Et les petites mains se tendirent vers les jouets et les bracelets et les babouches cousues d’or. Et chaque enfant, quand il tenait bien son trésor, fuyait, sauvage.
Les autres enfants d’Agadir, apprenant la nouvelle, accoururent vers lui : Bark les chaussa de babouches d’or. Et dans les environs d’Agadir, d’autres enfants, touchés à leur tour par cette rumeur, se levèrent et montèrent avec des cris vers le dieu noir et, cramponnés à ses vieux vêtements d’esclave, réclamèrent leur dû. Bark se ruinait.
Abdallah le crut « fou de joie ». Mais je crois qu’il ne s’agissait pas, pour Bark, de faire partager un trop-plein de joie.
Il possédait, puisqu’il était libre, les biens essentiels, le droit de se faire aimer, de marcher vers le nord ou le sud et de gagner son pain par son travail. À quoi bon cet argent… Alors qu’il éprouvait, comme on éprouve une faim profonde, le besoin d’être un homme parmi les hommes, lié aux hommes. Les danseuses d’Agadir s’étaient montrées tendres pour le vieux Bark, mais il avait pris congé d’elles sans effort, comme il était venu ; elles n’avaient pas besoin de lui. Ce serveur de l’échoppe arabe, ces passants dans les rues, tous respectaient en lui l’homme libre, partageaient avec lui leur soleil à égalité, mais aucun n’avait montré non plus qu’il eût besoin de lui. Il était libre, mais infiniment, jusqu’à ne plus se sentir peser sur terre. Il lui manquait ce poids des relations humaines qui entrave la marche, ces larmes, ces adieux, ces reproches, ces joies, tout ce qu’un homme caresse ou déchire chaque fois qu’il ébauche un geste, ces mille liens qui l’attachent aux autres, et le rendent lourd. Mais sur Bark pesaient déjà mille espérances…
Et le règne de Bark commençait dans cette gloire du soleil couchant sur Agadir, dans cette fraîcheur qui si longtemps avait été pour lui la seule douceur à attendre, la seule étable. Et comme approchait l’heure du départ, Bark s’avançait, baigné de cette marée d’enfants, comme autrefois de ses brebis, creusant son premier sillage dans le monde. Il rentrerait, demain, dans la misère des siens, responsable de plus de vies que ses vieux bras n’en sauraient peut-être nourrir, mais déjà il pesait ici de son vrai poids. Comme un archange trop léger pour vivre de la vie des hommes, mais qui eût triché, qui eût cousit du plomb dans sa ceinture, Bark faisait des pas difficiles, tiré vers le sol par mille enfants, qui avaient tellement besoin de babouches d’or.
VI
« Cache-moi dans un avion pour Marrakech… »
Chaque soir, à Juby, cet esclave des Maures m’adressait sa courte prière. Après quoi, ayant fait son possible pour vivre, il s’asseyait les jambes en croix et préparait mon thé. Désormais paisible pour un jour, s’étant confié, croyait-il, au seul médecin qui pût le guérir, ayant sollicité le seul dieu qui pût le sauver. Ruminant désormais, penché sur la bouilloire, les images simples de sa vie, les terres noires de Marrakech, ses maisons roses, les biens élémentaires dont il était dépossédé. Il ne m’en voulait pas de mon silence, ni de mon retard à donner la vie : je n’étais pas un homme semblable à lui, mais une force à mettre en marche, mais quelque chose comme un vent favorable, et qui se lèverait un jour sur sa destinée.
Pourtant, simple pilote, chef d’aéroport pour quelques mois à Cap Juby, disposant pour toute fortune d’une baraque adossée au fort espagnol, et, dans cette baraque, d’une cuvette, d’un broc d’eau salée, d’un lit trop court, je me faisais moins d’illusions sur ma puissance :
« Vieux Bark, on verra ça… »
Tous les esclaves s’appellent Bark ; il s’appelait donc Bark. Malgré quatre années de captivité, il ne s’était pas résigné encore : il se souvenait d’avoir été roi.
« Que faisais-tu, Bark, à Marrakech ? »
À Marrakech, où sa femme et ses trois enfants vivaient sans doute encore, il avait exercé un métier magnifique :
« J’étais conducteur de troupeaux, et je m’appelais Mohammed ! »
Les caïds, là-bas, le convoquaient :
« J’ai des bœufs à vendre, Mohammed. Va les chercher dans la montagne. »
Ou bien :
« J’ai mille moutons dans la plaine, conduis-les plus haut vers les pâturages. »
Et Bark, armé d’un sceptre d’olivier, gouvernait leur exode. Seul responsable d’un peuple de brebis, ralentissant les plus agiles à cause des agneaux à naître, et secouant un peu les paresseuses, il marchait dans la confiance et l’obéissance de tous. Seul à connaître vers quelles terres promises ils montaient, seul à lire sa route dans les astres, lourd d’une science qui n’est point partagée aux brebis, il décidait seul, dans sa sagesse, l’heure du repos, l’heure des fontaines. Et debout, la nuit, dans leur sommeil, pris de tendresse pour tant de faiblesse ignorante, et baigné de laine jusqu’aux genoux, Bark, médecin, prophète et roi, priait pour son peuple.
Un jour, des Arabes l’avaient abordé :
« Viens avec nous chercher des bêtes dans le Sud. »
On l’avait fait marcher longtemps, et quand, après trois jours, il fut bien engagé dans un chemin creux de montagne, aux confins de la dissidence, on lui mit simplement la main sur l’épaule, on le baptisa Bark et on le vendit.
Je connaissais d’autres esclaves. J’allais chaque jour, sous les tentes, prendre le thé. Allongé là, pieds nus, sur le tapis de haute laine qui est le luxe du nomade, et sur lequel il fonde pour quelques heures sa demeure, je goûtais le voyage du jour. Dans le désert, on sent l’écoulement du temps. Sous la brûlure du soleil, on est en marche vers le soir, vers ce vent frais qui baignera les membres et lavera toute sueur. Sous la brûlure du soleil, bêtes et hommes, aussi sûrement que vers la mort, avancent vers ce grand abreuvoir. Ainsi l’oisiveté n’est jamais vaine. Et toute journée paraît belle comme ces routes qui vont à la mer.
Je les connaissais, ces esclaves. Ils entrent sous la tente quand le chef a tiré de la caisse aux trésors le réchaud, la bouilloire et les verres, de cette caisse lourde d’objets absurdes, de cadenas sans clefs, de vases de fleurs sans fleurs, de glaces à trois sous, de vieilles armes, et qui, échoués ainsi en plein sable, font songer à l’écume d’un naufrage.
Alors l’esclave, muet, charge le réchaud de brindilles sèches, souffle sur la braise, remplit la bouilloire, fait jouer pour des efforts de petite fille, des muscles qui déracineraient un cèdre. Il est paisible. Il est pris par le jeu : faire le thé, soigner les méhara, manger. Sous la brûlure du jour, marcher vers la nuit, et sous la glace des étoiles nues souhaiter la brûlure du jour. Heureux les pays du Nord auxquels les saisons composent, l’été, une légende de neige, l’hiver, une légende de soleil, tristes tropiques où dans l’étuve rien ne change beaucoup, mais heureux aussi ce Sahara où le jour et la nuit balancent si simplement les hommes d’une espérance à l’autre.
Parfois l’esclave noir, s’accroupissant devant la porte, goûte le vent du soir. Dans ce corps pesant de captif, les souvenirs ne remontent plus. À peine se souvient-il de l’heure du rapt, de ces coups, de ces cris, de ces bras d’homme qui l’ont renversé dans sa nuit présente. Il s’enfonce, depuis cette heure-là, dans un étrange sommeil, privé comme un aveugle de ses fleuves lents du Sénégal ou de ses villes blanches du Sud marocain, privé comme un sourd des voix familières. Il n’est pas malheureux, ce Noir, il est infirme. Tombé un jour dans le cycle de la vie des nomades, lié à leurs migrations, attaché pour la vie aux orbes qu’ils décrivent dans le désert, que conserverait-il de commun, désormais, avec un passé, avec un foyer, avec une femme et des enfants qui sont, pour lui, aussi morts que des morts ?
Des hommes qui ont vécu longtemps d’un grand amour, puis en furent privés, se lassent parfois de leur noblesse solitaire. Ils se rapprochent humblement de la vie, et, d’un amour médiocre, font leur bonheur. Ils ont trouvé doux d’abdiquer, de se faire serviles, et d’entrer dans la paix des choses. L’esclave fait son orgueil de la braise du maître.
« Tiens, prends », dit parfois le chef au captif.
C’est l’heure où le maître est bon pour l’esclave à cause de cette rémission de toutes les fatigues, de toutes les brûlures, à cause de cette entrée, côte à côte, dans la fraîcheur. Et il lui accorde un verre de thé. Et le captif, alourdi de reconnaissance, baiserait, pour ce verre de thé, les genoux du maître. L’esclave n’est jamais chargé de chaînes. Qu’il en a peu besoin ! Qu’il est fidèle ! Qu’il renie sagement en lui le roi noir dépossédé : il n’est plus qu’un captif heureux.
Un jour, pourtant, on le délivrera. Quand il sera trop vieux pour valoir ou sa nourriture ou ses vêtements, on lui accordera une liberté démesurée. Pendant trois jours, il se proposera en vain de tente en tente, chaque jour plus faible, et vers la fin du troisième jour, toujours sagement il se couchera sur le sable. J’en ai vu ainsi, à Juby, mourir nus. Les Maures coudoyaient leur longue agonie, mais sans cruauté, et les petits des Maures jouaient près de l’épave sombre, et, à chaque aube, couraient voir par jeu si elle remuait encore, mais sans rire du vieux serviteur. Cela était dans l’ordre naturel. C’était comme si on lui eût dit : « Tu as bien travaillé, tu as droit au sommeil, va dormir. » Lui, toujours allongé, éprouvait la faim qui n’est qu’un vertige, mais non l’injustice qui seule tourmente. Il se mêlait peu à peu à la terre. Séché par le soleil et reçu par la terre. Trente années de travail, puis ce droit au sommeil et à la terre.
Le premier que je rencontrai, je ne l’entendis pas gémir : mais il n’avait pas contre qui gémir. Je devinais en lui une sorte d’obscur consentement, celui du montagnard perdu, à bout de forces, et qui se couche dans la neige, s’enveloppe dans ses rêves et dans la neige. Ce ne fut pas sa souffrance qui me tourmenta. Je n’y croyais guère. Mais, dans la mort d’un homme, un monde inconnu meurt, et je me demandais quelles étaient les images qui sombraient en lui. Quelles plantations du Sénégal, quelles villes blanches du Sud marocain s’enfonçaient peu à peu dans l’oubli. Je ne pouvais connaître si, dans cette masse noire, s’éteignaient simplement des soucis misérables : le thé à préparer, les bêtes à conduire au puits… si s’endormait une âme d’esclave, ou si, ressuscité par une remontée de souvenirs, l’homme mourait dans sa grandeur. L’os dur du crâne était pour moi pareil à la vieille caisse aux trésors. Je ne savais quelles soies de couleur, quelles images de fêtes, quels vestiges tellement désuets ici, tellement inutiles dans ce désert, y avaient échappé au naufrage. Cette caisse était là, bouclée, et lourde. Je ne savais quelle part du monde se défaisait dans l’homme pendant le gigantesque sommeil des derniers jours, se défaisait dans cette conscience et cette chair qui, peu à peu, redevenaient nuit et racine.
« J’étais conducteur de troupeaux, et je m’appelais Mohammed… »
Bark, captif noir, était le premier que je connus qui ait résisté. Ce n’était rien que les Maures eussent violé sa liberté, l’eussent fait, en un jour, plus nu sur terre qu’un nouveau-né. Il est des tempêtes de Dieu qui ravagent ainsi, en une heure, les moissons d’un homme. Mais, plus profondément que dans ses biens, les Maures le menaçaient dans son personnage. Et Bark n’abdiquait pas, alors que tant d’autres captifs eussent laissé si bien mourir en eux un pauvre conducteur de bêtes, qui besognait toute l’année pour gagner son pain !
Bark ne s’installait pas dans la servitude comme on s’installe, las d’attendre, dans un médiocre bonheur. Il ne voulait pas faire ses joies d’esclave des bontés du maître d’esclaves. Il conservait au Mohammed absent cette maison que ce Mohammed avait habitée dans sa poitrine. Cette maison triste d’être vide, mais que nul autre n’habiterait. Bark ressemblait à ce gardien blanchi qui, dans les herbes des allées et l’ennui du silence, meurt de fidélité.
Il ne disait pas : « Je suis Mohammed ben Lhaoussin », mais : « Je m’appelais Mohammed », rêvant au jour où ce personnage oublié ressusciterait, chassant par sa seule résurrection, l’apparence de l’esclave. Parfois, dans le silence de la nuit, tous ses souvenirs lui étaient rendus, avec la plénitude d’un chant d’enfance. « Au milieu de la nuit, nous racontait notre interprète maure, au milieu de la nuit, il a parlé de Marrakech, et il a pleuré. » Nul n’échappe dans la solitude à ces retours. L’autre se réveillait en lui, sans prévenir, s’étirait dans ses propres membres, cherchait la femme contre son flanc, dans ce désert où nulle femme jamais n’approcha Bark, écoutait chanter l’eau des fontaines, là où nulle fontaine ne coula jamais. Et Bark, les yeux fermés, croyait habiter une maison blanche, assise chaque nuit sous la même étoile, là où les hommes habitent des maisons de bure et poursuivent le vent. Chargé de ses vieilles tendresses mystérieusement vivifiées, comme si leur pôle eût été proche, Bark venait à moi. Il voulait me dire qu’il était prêt, que toutes ses tendresses étaient prêtes, et qu’il n’avait plus, pour les distribuer, qu’à rentrer chez lui. Et il suffirait d’un signe de moi. Et Bark souriait, m’indiquait le truc, je n’y avais sans doute pas songé encore :
« C’est demain le courrier. Tu me caches dans l’avion pour Agadir…
— Pauvre vieux Bark ! »
Car nous vivions en dissidence, comment l’eussions-nous aidé à fuir ? Les Maures, le lendemain, auraient vengé par Dieu sait quel massacre le vol et l’injure. J’avais bien tenté de l’acheter, aidé par les mécaniciens de l’escale, Laubergue, Marchal, Abgrall, mais les Maures ne rencontrent pas tous les jours des Européens en quête d’un esclave. Ils en abusent.
« C’est vingt mille francs.
— Tu te fous de nous ?
— Regarde-moi ces bras forts qu’il a… »
Et des mois passèrent ainsi.
Enfin les prétentions des Maures baissèrent, et, aidé par des amis de France auxquels j’avais écrit, je me vis en mesure d’acheter le vieux Bark.
Ce furent de beaux pourparlers. Ils durèrent huit jours. Nous les passions, assis en rond, sur le sable, quinze Maures et moi. Un ami du propriétaire et qui était aussi le mien, Zin Ould Rhattari, un brigand, m’aidait en secret :
« Vends-le, tu le perdras quand même, lui disait-il sur mes conseils. Il est malade. Le mal ne se voit pas d’abord, mais il est dedans. Un jour vient, tout à coup, où l’on gonfle. Vends-le vite au Français. »
J’avais promis une commission à un autre bandit, Raggi, s’il m’aidait à conclure l’achat, et Raggi tentait le propriétaire :
« Avec l’argent tu achèteras des chameaux, des fusils et des balles. Tu pourras ainsi partir en rezzou et faire la guerre aux Français. Ainsi, tu ramèneras d’Atar trois ou quatre esclaves tout neufs. Liquide ce vieux-là. »
Et l’on me vendit Bark. Je l’enfermai à clef pour six jours dans notre baraque, car s’il avait erré au-dehors avant le passage de l’avion, les Maures l’eussent repris et revendu plus loin.
Mais je le libérai de son état d’esclave. Ce fut encore une belle cérémonie. Le marabout vint, l’ancien propriétaire et Ibrahim, le caïd de Juby. Ces trois pirates, qui lui eussent volontiers coupé la tête, à vingt mètres du mur du fort, pour le seul plaisir de me jouer un tour, l’embrassèrent chaudement, et signèrent un acte officiel.
« Maintenant, tu es notre fils. »
C’était aussi le mien, selon la loi.
Et Bark embrassa tous ses pères.
Il vécut dans notre baraque une douce captivité jusqu’à l’heure du départ. Il se faisait décrire vingt fois par jour le facile voyage : il descendrait d’avion à Agadir, et on lui remettrait, dans cette escale, un billet d’autocar pour Marrakech. Bark jouait à l’homme libre, comme un enfant joue à l’explorateur : cette démarche vers la vie, cet autocar, ces foules, ces villes qu’il allait revoir…
Laubergue vint me trouver au nom de Marchal et d’Abgrall. Il ne fallait pas que Bark crevât de faim en débarquant. Ils me donnaient mille francs pour lui ; Bark pourrait ainsi chercher du travail.
Et je pensais à ces vieilles dames des bonnes œuvres qui « font la charité », donnent vingt francs et exigent la reconnaissance. Laubergue, Marchal, Abgrall, mécaniciens d’avions, en donnaient mille, ne faisaient pas la charité, exigeaient encore moins de reconnaissance. Ils n’agissaient pas non plus par pitié, comme ces mêmes vieilles dames qui rêvent au bonheur. Ils contribuaient simplement à rendre à un homme sa dignité d’homme. Ils savaient trop bien, comme moi-même, qu’une fois passée l’ivresse du retour, la première amie fidèle qui viendrait au-devant de Bark, serait la misère, et qu’il peinerait avant trois mois quelque part sur les voies de chemin de fer, à déraciner des traverses. Il serait moins heureux qu’au désert chez nous. Mais il avait le droit d’être lui-même parmi les siens.
« Allons, vieux Bark, va et sois un homme. »
L’avion vibrait, prêt à partir. Bark se penchait une dernière fois vers l’immense désolation de Cap Juby. Devant l’avion deux cents Maures s’étaient groupés pour bien voir quel visage prend un esclave aux portes de la vie. Ils le récupéreraient un peu plus loin en cas de panne.
Et nous faisions des signes d’adieu à notre nouveau-né de cinquante ans, un peu troublés de le hasarder vers le monde.
« Adieu, Bark !
— Non.
— Comment : non ?
— Non. Je suis Mohammed ben Lhaoussin. »
Nous eûmes pour la dernière fois des nouvelles de lui par l’Arabe Abdallah, qui, sur notre demande, assista Bark à Agadir.
L’autocar partait le soir seulement, Bark disposait ainsi d’une journée. Il erra d’abord si longtemps, et sans dire un mot, dans la petite ville, qu’Abdallah le devina inquiet et s’émut :
« Qu’y a-t-il ?
— Rien… »
Bark, trop au large dans ses vacances soudaines, ne sentait pas encore sa résurrection. Il éprouvait bien un bonheur sourd, mais il n’y avait guère de différence, hormis ce bonheur, entre le Bark d’hier et le Bark d’aujourd’hui. Il partageait pourtant désormais, à égalité, ce soleil avec les autres hommes, et le droit de s’asseoir ici, sous cette tonnelle de café arabe. Il s’y assit. Il commanda du thé pour Abdallah et lui. C’était son premier geste de seigneur ; son pouvoir eût dû le transfigurer. Mais le serveur lui versa le thé sans surprise, comme si le geste était ordinaire. Il ne sentait pas, en versant ce thé, qu’il glorifiait un homme libre.
« Allons ailleurs », dit Bark.
Ils montèrent vers la Kasbah, qui domine Agadir.
Les petites danseuses berbères vinrent à eux. Elles montraient tant de douceur apprivoisée que Bark crut qu’il allait revivre : c’étaient elles qui, sans le savoir, l’accueilleraient dans la vie. L’ayant pris par la main, elles lui offrirent donc le thé, gentiment, mais comme elles l’eussent offert à tout autre. Bark voulut raconter sa résurrection. Elles rirent doucement. Elles étaient contentes pour lui, puisqu’il était content. Il ajouta pour les émerveiller : « Je suis Mohammed ben Lhaoussin. » Mais cela ne les surprit guère. Tous les hommes ont un nom, et beaucoup reviennent de tellement loin…
Il entraîna encore Abdallah vers la ville. Il erra devant les échoppes juives, regarda la mer, songea qu’il pouvait marcher à son gré dans n’importe quelle direction, qu’il était libre… Mais cette liberté lui parut amère : elle lui découvrait surtout à quel point il manquait de liens avec le monde.
Alors, comme un enfant passait, Bark lui caressa doucement la joue. L’enfant sourit. Ce n’était pas un fils de maître que l’on flatte. C’était un enfant faible à qui Bark accordait une caresse. Et qui souriait. Et cet enfant réveilla Bark, et Bark se devina un peu plus important sur terre, à cause d’un enfant faible qui lui avait dû de sourire. Il commençait d’entrevoir quelque chose et marchait maintenant à grands pas.
« Que cherches-tu ? demandait Abdallah.
— Rien », répondait Bark.
Mais quand il buta, au détour d’une rue, sur un groupe d’enfants qui jouaient, il s’arrêta. C’était ici. Il les regarda en silence. Puis, s’étant écarté vers les échoppes juives, il revint les bras chargés de présents. Abdallah s’irritait :
« Imbécile, garde ton argent ! »
Mais Bark n’écoutait plus. Gravement, il fit signe à chacun. Et les petites mains se tendirent vers les jouets et les bracelets et les babouches cousues d’or. Et chaque enfant, quand il tenait bien son trésor, fuyait, sauvage.
Les autres enfants d’Agadir, apprenant la nouvelle, accoururent vers lui : Bark les chaussa de babouches d’or. Et dans les environs d’Agadir, d’autres enfants, touchés à leur tour par cette rumeur, se levèrent et montèrent avec des cris vers le dieu noir et, cramponnés à ses vieux vêtements d’esclave, réclamèrent leur dû. Bark se ruinait.
Abdallah le crut « fou de joie ». Mais je crois qu’il ne s’agissait pas, pour Bark, de faire partager un trop-plein de joie.
Il possédait, puisqu’il était libre, les biens essentiels, le droit de se faire aimer, de marcher vers le nord ou le sud et de gagner son pain par son travail. À quoi bon cet argent… Alors qu’il éprouvait, comme on éprouve une faim profonde, le besoin d’être un homme parmi les hommes, lié aux hommes. Les danseuses d’Agadir s’étaient montrées tendres pour le vieux Bark, mais il avait pris congé d’elles sans effort, comme il était venu ; elles n’avaient pas besoin de lui. Ce serveur de l’échoppe arabe, ces passants dans les rues, tous respectaient en lui l’homme libre, partageaient avec lui leur soleil à égalité, mais aucun n’avait montré non plus qu’il eût besoin de lui. Il était libre, mais infiniment, jusqu’à ne plus se sentir peser sur terre. Il lui manquait ce poids des relations humaines qui entrave la marche, ces larmes, ces adieux, ces reproches, ces joies, tout ce qu’un homme caresse ou déchire chaque fois qu’il ébauche un geste, ces mille liens qui l’attachent aux autres, et le rendent lourd. Mais sur Bark pesaient déjà mille espérances…
Et le règne de Bark commençait dans cette gloire du soleil couchant sur Agadir, dans cette fraîcheur qui si longtemps avait été pour lui la seule douceur à attendre, la seule étable. Et comme approchait l’heure du départ, Bark s’avançait, baigné de cette marée d’enfants, comme autrefois de ses brebis, creusant son premier sillage dans le monde. Il rentrerait, demain, dans la misère des siens, responsable de plus de vies que ses vieux bras n’en sauraient peut-être nourrir, mais déjà il pesait ici de son vrai poids. Comme un archange trop léger pour vivre de la vie des hommes, mais qui eût triché, qui eût cousit du plomb dans sa ceinture, Bark faisait des pas difficiles, tiré vers le sol par mille enfants, qui avaient tellement besoin de babouches d’or.