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Terre des HommesChapitre 18 / 29

I

En abordant la Méditerranée j’ai rencontré des nuages bas. Je suis descendu à vingt mètres. Les averses s’écrasent contre le pare-brise et la mer semble fumer. Je fais de grands efforts pour apercevoir quelque chose et ne point tamponner un mât de navire.

Mon mécanicien, André Prévot, m’allume des cigarettes.

« Café… »

Il disparaît à l’arrière de l’avion et revient avec le thermos. Je bois. Je donne de temps en temps des chiquenaudes à la manette des gaz pour bien maintenir deux mille cent tours. Je balaie d’un coup d’œil mes cadrans : mes sujets sont obéissants, chaque aiguille est bien a sa place. Je jette un coup d’œil sur la mer qui, sous la pluie, dégage des vapeurs, comme une grande bassine chaude. Si j’étais en hydravion, je regretterais qu’elle soit si « creuse ». Mais je suis en avion. Creuse ou non je ne puis m’y poser. Et cela me procure, j’ignore pourquoi, un absurde sentiment de sécurité. La mer fait partie d’un monde qui n’est pas le mien. La panne, ici, ne me concerne pas, ne me menace même pas : je ne suis point gréé pour la mer.

Après une heure trente de vol la pluie s’apaise. Les nuages sont toujours très bas, mais la lumière les traverse déjà comme un grand sourire. J’admire cette lente préparation du beau temps. Je devine, sur ma tête, une faible épaisseur de coton blanc. J’oblique pour éviter un grain : il n’est plus nécessaire d’en traverser le cœur. Et voici la première déchirure…

J’ai pressenti celle-ci sans la voir, car j’aperçois, en face de moi, sur la mer, une longue traînée couleur de prairie, une sorte d’oasis d’un vert lumineux et profond, pareil à celui de ces champs d’orge qui me pinçaient le cœur, dans le Sud marocain, quand je remontais du Sénégal après trois mille kilomètres de sable. Ici aussi j’ai le sentiment d’aborder une province habitable, et je goûte une gaieté légère. Je me retourne vers Prévot :

« C’est fini, ça va bien !

— Oui, ça va bien… »

 

Tunis. Pendant le plein d’essence, je signe des papiers. Mais à l’instant où je quitte le bureau j’entends comme un « plouf ! » de plongeon. Un de ces bruits sourds, sans écho. Je me rappelle à l’instant même avoir entendu un bruit semblable : une explosion dans un garage. Deux hommes étaient morts de cette toux rauque. Je me retourne vers la route qui longe la piste : un peu de poussière fume, deux voitures rapides se sont tamponnées, prises tout à coup dans l’immobilité comme dans les glaces. Des hommes courent vers elles, d’autres courent à nous :

« Téléphonez… Un médecin… La tête… »

J’éprouve un serrement au cœur. La fatalité, dans la calme lumière du soir, vient de réussir un coup de main. Une beauté ravagée, une intelligence, ou une vie… Les pirates ainsi ont cheminé dans le désert, et personne n’a entendu leur pas élastique sur le sable. Ç’a été, dans le campement, la courte rumeur de la razzia. Puis tout est retombé dans le silence doré. La même paix, le même silence… Quelqu’un près de moi parle d’une fracture du crâne. Je ne veux rien savoir de ce front inerte et sanglant, je tourne le dos à la route et rejoins mon avion. Mais je conserve au cœur une impression de menace. Et ce bruit-là je le reconnaîtrai tout à l’heure. Quand je raclerai mon plateau noir à deux cent soixante-dix kilomètres-heure je reconnaîtrai la même toux rauque le même « han » ! du destin, qui nous attendait au rendez-vous.

En route pour Benghazi.