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Terre des HommesChapitre 29 / 29

APPENDICE

LE PILOTE ET LES PUISSANCES NATURELLES

Conrad, s’il raconte un typhon, décrit à peine les vagues monumentales, les ténèbres et l’ouragan. Il renonce à traiter cette matière. Mais, dans la cale encombrée d’émigrants chinois, le roulis a versé en vrac leurs bagages, crevé leurs caisses et mêlé leurs pauvres trésors. Cet or que, sou par sou, ils ont amassé au cours de leur vie, ces souvenirs qui se ressemblent tous mais qui sont tous individuels, tout retourne au désordre, tout rentre dans l’anonymat, tout se confond dans un magma inextricable. Conrad ne nous montre du typhon que le drame social.

Nous avons tous connu cette impuissance à transmettre nos témoignages quand, après la tempête, une fois réunis comme au bercail dans le petit restaurant de Toulouse sous la protection de la servante, nous renoncions à raconter l’enfer. Notre récit, nos gestes, nos grands mots eussent fait sourire les camarades comme des vantardises d’enfants. Ce n’est point par hasard. Le cyclone dont je vais parler est bien l’expérience la plus saisissante, dans sa brutalité, qu’il m’ait été donné de subir ; et cependant, passé une certaine mesure, je ne sais plus décrire la violence des remous qu’en multipliant les superlatifs qui ne charrient plus rien, sinon un goût gênant d’exagération.

J’ai compris lentement la raison profonde de cette impuissance : on veut décrire un drame qui n’a pas existé. Si l’on échoue dans l’évocation de l’horreur, c’est que, l’horreur, on l’a inventée après coup, en revivant les souvenirs. L’horreur ne se montre pas dans le réel.

C’est pourquoi, abordant ce récit d’une révolte des éléments, que j’ai vécue, je n’éprouve pas l’impression d’écrire un drame communicable.

 

*

 

J’avais quitté l’escale de Trelew, en direction de Comodoro-Rivadavia en Patagonie. On survole là-bas une terre bosselée comme un vieux chaudron. Aucun sol, nulle part, ne montre si bien son usure. Les vents que chassent, à travers une échancrure de la cordillère des Andes, les hautes pressions du Pacifique s’étranglent et s’accélèrent dans un étroit couloir de cent kilomètres de front, en direction de l’Atlantique, et raclent tout sur leur passage. Végétation unique d’un sol usé jusqu’à la corde, des puits de pétrole l’habillent seuls, comme une forêt incendiée. De loin en loin, dominant des collines rondes où les vents n’ont laissé qu’un résidu de gravier dur, se haussent des montagnes en forme d’étraves, aiguisées, dentelées, dépouillées de leur chair jusqu’à l’os.

Pendant trois mois d’été la vitesse de ces vents, mesurée au sol, s’élève jusqu’à cent soixante kilomètres-heure. Nous les connaissions bien. Mes camarades et moi, une fois franchie la lande de Trelew, à l’heure d’aborder la lisière de la zone qu’ils balayaient, nous reconnaissions leur présence à je ne sais quelle couleur bleu gris, et serrions d’un cran ceinture et bretelles en prévision des grands remous. Nous commencions dès lors un vol pénible, culbutant à chaque pas dans d’invisibles fondrières. C’était là un travail manuel. Une heure durant, les épaules écrasées par ces variations brutales, nous faisions un métier de dockers. Plus loin, une heure plus tard, nous retrouvions le calme.

Nos machines résistaient. Nous avions confiance dans les attaches d’ailes. La visibilité demeurait bonne, en général, et ne posait point de problèmes. Nous abordions ces voyages comme des corvées, mais non comme des drames.

Mais ce jour-là je n’aimai pas la couleur du ciel.

 

*

 

Ce ciel était bleu. D’un bleu pur. Trop pur. Un soleil dur luisait sur cette terre râpée et faisait resplendir, de loin en loin, ces échines nettoyées jusqu’à l’os. Aucun nuage. Mais à ce bleu pur se mêlait, plus que jamais, cette lueur de couteau aiguisé.

J’éprouvai à l’avance le dégoût vague qui précède les épreuves physiques. Cette pureté même du ciel me gênait.

Dans les orages bien noirs, l’ennemi se montre. On mesure son étendue, on se prépare à son assaut. Dans les orages bien noirs, on étreint l’adversaire. Mais, à haute altitude, par temps clair, ces remous de tempête bleue surprennent le pilote comme des éboulements, et il sent le vide au-dessous de lui.

Je remarquai aussi autre chose. C’était au niveau des montagnes, non une brume, non des vapeurs, non un brouillard de sable, mais une sorte de traînée de cendres. Je n’aimais pas cette limaille de terre usée que le vent charriait en mer. Je tendis à fond mes courroies de cuir, et, pilotant d’une main, je me cramponnai de l’autre main à un longeron de mon avion. Et cependant je naviguais encore dans un ciel remarquablement calme.

Enfin il frémit. Nous connaissions tous ces chocs secrets qui annoncent des tempêtes véritables. Ni tangage ni roulis. Aucun mouvement de grande amplitude. Le vol demeure rectiligne et horizontal. Mais on a reçu dans les ailes ces coups d’annonce : des chocs espacés, à peine perceptibles, infiniment secs, et qui éclatent de loin en loin, comme si à l’air étaient mêlées des traces de poudre.

Puis autour de moi tout sauta.

Je n’ai rien à dire sur les deux minutes qui suivirent. Il n’émerge dans mon souvenir que quelques pensées rudimentaires, des ébauches de raisonnement, des observations simples. Je ne puis pas en faire un drame parce qu’il n’y eut point de drame. Je ne puis que les aligner dans une sorte d’ordre chronologique.

D’abord, je n’avançais plus. Ayant obliqué sur la droite, pour corriger une dérive soudaine, je vis le paysage s’immobiliser peu à peu, puis s’enrayer définitivement. Je ne gagnais plus de terrain. Mes ailes ne mordaient plus sur le dessin du sol. Cette terre je la voyais basculer, pivoter, mais sur place : l’avion dérapait désormais comme sur un engrenage usé.

J’avais en même temps l’impression absurde de me montrer à découvert. Toutes ces crêtes, toutes ces arêtes, tous ces pics, qui creusaient leur sillage dans le vent et me décochaient leurs remous, me semblaient autant de canons pointés sur moi. Aussi l’idée se formait-elle lentement en moi de sacrifier mon altitude et de chercher, au fond d’une vallée, la protection d’un flanc de montagne. J’étais d’ailleurs, que je le désirasse ou non, aspiré vers le sol.

Pris ainsi dans les premières vagues d’un cyclone dont l’expérience m’apprit, vingt minutes plus tard, qu’il atteignait au niveau de la terre l’allure fantastique de deux cent quarante kilomètres-heure, je n’éprouvais rien de tragique. Si je ferme les yeux, si j’oublie l’avion et le vol pour chercher à exprimer mon expérience dans son intime simplicité, je retrouve l’embarras d’un porteur chargé de colis en équilibre, qui se débat contre le glissement de sa charge, rattrape un des objets par un mouvement brusque qui provoque l’éboulement d’un autre, et qui tout à coup, quand il est bien noyé dans l’absurde, se découvre tenté d’ouvrir les bras et d’abandonner la pile entière. Aucune image de danger ne hantait mon esprit. Il est une sorte de loi du plus court chemin de l’image ; l’événement que l’on subit, on l’enferme dans le symbole qui le résume dans le raccourci le plus rapide : j’étais ce porteur de vaisselle qui a glissé sur le parquet et laisse crouler son échafaudage de porcelaine.

Me voici maintenant prisonnier d’une vallée. Mon inconfort, loin de s’atténuer, s’est accru. Les remous, certes, n’ont jamais tué personne. Nous savons bien que l’expression : « plaqué au sol par les remous » n’est qu’une expression de journaliste. Comment le vent descendrait-il sous terre ? Mais aujourd’hui, dans mon fond de vallée, j’ai perdu aux trois quarts le contrôle de mon appareil. Et cette étrave de roc, là, en face, je l’aperçois qui se balance de droite à gauche, escalade brusquement le ciel, et, une seconde, me surplombe avant de retomber sous l’horizon.

L’horizon… il n’y a d’ailleurs plus d’horizon. Je suis comme enfermé dans les coulisses d’un théâtre encombré de plans de décors. Verticales, obliques, horizontales, toutes les lignes se mêlent. Cent vallées transversales m’embrouillent dans leurs perspectives. Je n’ai pas le temps de me situer, qu’une éruption nouvelle me fait virer d’un quart de tour ou me retourne. Et je dois de nouveau me démêler de mes plâtras. Alors il se forme en moi deux idées. La première est une découverte : je comprends aujourd’hui seulement la cause de certains accidents d’avions survenus en montagne et que la brume absente n’explique pas. Les pilotes ont confondu une seconde, dans cette valse du paysage, versants obliques et plans horizontaux. L’autre idée est une idée fixe : il faut regagner la mer. La mer est plate. Je n’accrocherai pas la mer.

Et je vire, autant que l’on peut appeler virage cette danse vaguement dirigée dans les vallées qui s’orientent vers l’est. Ici encore rien n’est très pathétique. Je lutte contre le désordre, je m’épuise contre le désordre, je m’épuise à remettre sur pied un gigantesque château de cartes qui s’écroule indéfiniment. C’est à peine si j’éprouve une peur élémentaire, quand une des parois de ma prison se soulève comme une lame de fond contre moi. C’est à peine si me serrent le cœur les crocs-en-jambe que me décochent les arêtes vives, quand je passe dans leurs remous. Quand sautent ces poudrières invisibles. Si je reconnais un sentiment clair dans ce mélange de sentiments confus, c’est un sentiment de respect. Je respecte ce pic. Je respecte cette arête aiguisée. Je respecte ce dôme. Je respecte cette vallée transversale, qui débouche dans la mienne et va provoquer Dieu sait quels remous, en mêlant son torrent de vent à celui qui déjà m’emporte.

Et je découvre ainsi que je ne lutte point contre le vent, mais contre cette arête elle-même, contre cette crête, contre ce roc. C’est contre le roc, malgré la distance, que je me bats. Par le jeu de prolongement invisible, par le jeu de muscles secrets, c’est lui-même qui s’oppose à moi. Devant moi, sur ma droite, je reconnais le pic de Salamanque, un cône parfait dont je sais qu’il domine la mer. Je vais donc m’évacuer en mer ! Mais il me faut d’abord passer sous le vent de ce pic. Dans son « rabattement », comme nous disons. Le pic de Salamanque est un géant… Et je respecte le pic de Salamanque.

Je connais une seconde de répit… deux secondes… Quelque chose se noue, se boucle, se resserre. Je suis étonné simplement. J’ouvre des yeux ronds. Il me semble que tout mon avion vibre, s’étale, s’amplifie. Sur place, horizontal, il est soulevé de cinq cents mètres dans une sorte d’épanouissement. Je domine soudain mes ennemis, moi qui, depuis quarante minutes, n’avais pu me hausser à plus de soixante mètres. L’avion tremble comme dans une bouilloire. L’océan, largement, se découvre. La vallée s’ouvre sur cet océan, sur le salut…

Et voici que, sans transition, je reçois dans le ventre, à mille mètres de lui, le choc du pic de Salamanque. Tout m’échappe. Et je suis culbuté vers la mer.

 

*

 

Me voici plein moteur face à la côte. Perpendiculaire à la côte. Il s’est passé beaucoup de choses en une minute. Tout d’abord je n’ai pas débouché sur la mer. J’ai été expulsé vers la mer comme par une toux monstrueuse ; vomi par ma vallée comme par une gueule d’obusier. Quand, presque aussitôt selon moi, j’ai viré de trois quarts, pour contrôler ma distance à la côte, je l’ai aperçue, estompée, à dix kilomètres de moi, déjà bleue comme une côte étrangère. Et la dentelure de ces monts bien découpés sur le ciel pur m’a fait l’effet d’une forteresse crénelée. J’étais écrasé au ras des eaux par la puissance des vents rabattants et je fus aussitôt renseigné sur la vitesse de la perturbation que je tentais de remonter, comprenant trop tard ma faute. Plein moteur, à deux cent quarante kilomètres-heure (vitesse maximum à cette époque), et à vingt mètres de l’écume, je ne progressais pas.

Un vent semblable, s’il attaque une forêt tropicale, se prend dans les branchages comme une flamme, les tord en spirale et déracine les arbres géants comme des radis… Ici, culbutant du haut des montagnes, il écrasait la mer.

Cramponné de tout mon moteur, face à la côte, contre ce vent où chaque dentelure du sol accrochait comme un long reptile son sillage, il me semblait me cramponner à l’extrémité d’un fouet monstrueux qui claquait au-dessus de la mer.

 

*

 

À cette latitude l’Amérique est déjà étroite, et la cordillère des Andes est peu éloignée de l’Atlantique. Ce n’est pas seulement dans le rabattement des monts de la côte que je me débattais, mais, sans doute, contre un ciel entier qui basculait vers moi du haut de la cordillère des Andes. Pour la première fois après quatre années de vol de ligne, je doutais de la résistance de mes ailes. Je craignais aussi d’emboutir la mer, non à cause des remous descendants qui formaient nécessairement, à son niveau, un matelas horizontal, mais à cause des positions acrobatiques involontaires où ils me surprenaient. Je doutais à chaque abattée de redresser avant le choc. Enfin, je craignais, avant tout, de sombrer simplement, une fois l’essence épuisée, ce qui me paraissait fatal. Je m’attendais à chaque instant au désamorçage de mes pompes. Et, en effet, les secousses étaient telles que l’inertie de l’essence dans les réservoirs à demi pleins, ou dans les tubulures, provoquait des arrêts répétés du moteur, qui lâchait non un grondement homogène, mais un étrange langage morse composé de longues et de brèves.

Cependant, cramponné aux commandes de mon lourd avion de transport, absorbé par la lutte physique, je ne connaissais plus que des sentiments rudimentaires et considérais sans rien éprouver les empreintes du vent sur la mer. Je voyais de larges flaques blanches, de huit cents mètres d’envergure, courir sur moi à deux cent quarante kilomètres-heure, là où les trombes descendantes se divisaient contre les eaux en explosions horizontales.

La mer était à la fois verte et blanche. D’un blanc de sucre écrasé, et, par plaques, d’un vert émeraude. Je ne distinguais point l’une de l’autre les vagues dans ce tumulte désordonné. Des torrents ruisselaient sur la mer. Les vents y imprimaient des foulées géantes, comme l’automne dans les moissons, quand un gigantesque remous se propage à travers les blés. Parfois, entre les plages, une transparence absurde offrait la vision d’un fond vert et noir. Puis craquait en mille éclats blancs la grande vitre de la mer.

Certes, je me découvrais perdu. Après vingt minutes de lutte, je n’avais pas gagné cent mètres. De plus, le vol était si difficile, à dix kilomètres des falaises, que je me demandais comment je résisterais aux remous si jamais je me rapprochais. Je marchais sur des batteries qui tiraient sur moi. Mais comment aurais-je connu la peur ? J’étais vide, absolument, de toute pensée qui ne fût pas l’image d’un acte simple. Redresser. Redresser encore. Redresser.

 

*

 

Je connaissais cependant des instants de répit. Sans doute ces répits ressemblaient-ils encore aux plus violents orages que j’aie subis, mais, en comparaison, je goûtais une grande détente. L’urgence des ripostes se dénouait un peu. Ces répits, je savais les prévoir. Ce n’est pas moi qui marchais vers ces zones de calme relatif ; mais ces oasis presque vertes, bien inscrites sur la mer, c’étaient elles qui coulaient vers moi. Je lisais clairement sur les eaux l’annonce d’une province habitable. Et, chaque fois, au cours du répit temporaire, le pouvoir de penser et d’éprouver m’était rendu. Alors je me jugeais perdu. Alors l’angoisse me gagnait peu à peu. Et, lorsque je voyais déferler dans ma direction une nouvelle offensive blanche, j’étais pris d’une courte panique, jusqu’à l’instant précis où je butais, aux lisières du bouillonnement, contre mon invisible mer. Dès lors je n’éprouvais plus rien.

 

*

 

Monter ! Je formais cependant ce désir. Il arrivait que la zone de calme m’apparût comme infiniment profonde. Alors j’étais repris par une lourde espérance : « Je vais prendre de l’altitude…, je vais trouver plus haut d’autres courants qui me permettront d’avancer…, je vais… » J’usais donc de la trêve pour tenter en hâte l’escalade. Elle était dure, car les vents rabattants demeuraient de solides adversaires. Cent mètres…, deux cents mètres… et je pensais : « Si j’atteins mille mètres, je suis sauvé. » Mais j’apercevais à l’horizon la meute blanche lâchée sur moi. Et je rendais la main pour n’être point frappé en plein poitrail, pour n’être point surpris, dans une position dangereuse. Trop tard. Le premier croc-en-jambe me culbutait. Ainsi le ciel m’apparaissait-il comme une sorte de dôme glissant, où je ne parvenais pas à me maintenir.

 

*

 

Comment donne-t-on des ordres à ses propres mains ? Je viens de faire une découverte qui m’épouvante. Mes mains sont gourdes. Mes mains sont mortes. Je ne reçois d’elles aucun message. Sans doute en est-il ainsi depuis longtemps, mais je ne l’avais pas remarqué. Ce qui est grave, c’est de le remarquer, c’est de se poser cette question-là…

En effet, les torsions des ailes entraînaient les câbles de commande et imprimaient à mon volant des battements désordonnés. Depuis quarante minutes je me cramponnais à lui, de toutes mes forces, pour amortir un peu ces chocs, dont je craignais qu’ils ne fissent sauter les câbles. J’ai trop serré, et ne sens plus mes mains.

Quelle découverte ! Mes mains sont des mains étrangères. Je les regarde, je détache un doigt : il m’obéit. Je regarde ailleurs. Je prends la même décision. Je ne sais pas si le doigt m’obéit. Aucun message ne m’est communiqué. Je pense : « Si mes mains s’ouvraient, comment le saurais-je ? » et brusquement je les regarde : elles sont demeurées fermées, mais j’ai eu peur. Comment distingue-t-on l’image d’une main qui s’ouvre, de la décision de l’ouvrir, quand les sensations ne s’échangent plus entre cette main et le cerveau ? Image ou acte de volonté, comment les reconnaît-on l’un de l’autre ? Il faut chasser l’image de mains qui s’ouvrent. Elles vivent d’une vie à part. Il faut leur éviter cette tentation monstrueuse. Et me voilà lancé dans une absurde litanie, que je n’interromprai plus une fois jusqu’à la fin du vol. Une seule pensée. Une seule image. Une seule phrase qu’inlassablement je débite : « Je serre les mains… Je serre les mains… Je serre les mains… » Je me suis condensé tout entier dans cette phrase-là, et il n’y a plus ni mer blanche, ni remous, ni dentelure des montagnes. Il y a que je serre les mains. Il n’y a plus ni danger ni cyclone, ni terre perdue. Il y a quelque part des mains de caoutchouc qui, si une seule fois elles laissent échapper le volant, n’auront point le temps de se ressaisir et de dompter le renversement avant la mer.

 

*

 

Je ne sais rien. Je n’éprouve rien, sinon que je me vide. Je me vide de ma force, comme de mon désir de lutter. Mon moteur poursuit son langage morse, longues et brèves, craquement par saccades d’un drap qui se déchire. Quand le silence se prolonge plus d’une seconde, j’ai l’impression d’un arrêt du cœur. Mes pompes désamorcées… Fini ! Non, ça reprend encore…

Je lis au thermomètre d’aile trente-deux degrés centigrade au-dessous de zéro. Mais, des pieds à la tête, je suis baigné dans ma sueur. Elle ruisselle sur mon visage. Quelle danse ! J’apprendrai tout à l’heure que ma batterie d’accumulateurs a arraché ses brides d’acier et s’est écrasée contre le plafond qu’elle a défoncé. J’apprendrai aussi que les nervures d’ailes se sont décollées et que certains câbles de commande sont limés jusqu’au dernier brin.

Et je me vide toujours. J’ignore quand me viendra l’indifférence des grandes fatigues et le goût funèbre du repos.

Qu’ai-je à raconter là-dessus ? Rien. J’ai mal aux épaules. Très mal. Comme si j’avais porté des sacs trop lourds. Je me penche. Dans une flaque verte j’ai perçu, en transparence, un fond si proche que j’en distingue tous les détails. Mais le genou du vent pulvérise l’image.

 

*

 

Après une heure vingt minutes de lutte, j’ai réussi une ascension de trois cents mètres. J’ai aperçu, un peu au sud, une longue traînée sur la mer, une sorte de fleuve bleu. J’ai décidé de dériver jusqu’à ce fleuve. Ici je n’avance pas, mais je ne recule pas non plus. Si j’atteins cette route abritée par je ne sais quelles interférences, peut-être pourrai-je remonter lentement vers la côte. Je me laisse donc dériver sur ma gauche. Il me semble aussi que la violence du vent faiblit.

 

*

 

Il m’a fallu une heure pour couvrir mes dix kilomètres. Puis, à l’abri de la falaise, j’ai achevé ma descente vers le sud. Je tente maintenant de monter pour m’engager, au-dessus des terres, dans la direction du terrain d’escale. Je réussis à me maintenir à trois cents mètres d’altitude. Il règne toujours un temps atroce, mais qui n’a plus rien de comparable. C’est fini…

Sur le terrain, j’ai aperçu cent vingt soldats. On les a réquisitionnés pour moi, en raison du cyclone. Je me pose donc au milieu d’eux. Après une heure de manœuvres, on rentre l’avion dans le hangar. Je descends de mon poste. Je ne raconte rien aux camarades. J’ai sommeil. Je remue lentement des doigts que je ne parviens pas à dégourdir. À peine me semble-t-il que tout à l’heure j’ai eu peur. Ai-je eu peur ? J’ai assisté à un étrange spectacle. Quel étrange spectacle ? Je ne sais pas. Le ciel était bleu et la mer très blanche. Je devrais dire mon aventure puisque je reviens de si loin ! Mais je n’ai point de prise sur les événements subis. « Imaginez une mer blanche… très blanche… encore plus blanche… » On ne communique rien en multipliant les épithètes. On ne communique rien par ces balbutiements.

On ne communique rien parce qu’il n’y a rien à communiquer. Il ne se loge aucun drame véritable dans ces pensées qui vous ont creusé les entrailles, dans cette douleur aux épaules. Ni dans ce cône du pic de Salamanque. Il était chargé comme une poudrière, mais, si je raconte ça, on va rire. Moi-même… j’ai respecté le pic de Salamanque. C’est tout. Ce n’est pas un drame.

Il n’y a point de drame ni de pathétique, sinon dans les affaires humaines. Je serai ému demain peut-être, quand j’embellirai mon aventure en m’imaginant, moi vivant, moi qui marche sur la terre des hommes, en perdition dans le cyclone. Je tricherai, car celui qui luttait des bras et des cuisses contre ce cyclone ne se comparait pas à cet homme heureux de demain. Il était bien trop occupé.

Je n’ai fait qu’un léger butin, je n’ai apporté qu’une maigre découverte. Voici mon témoignage : comment distingue-t-on, d’une simple image, l’acte de volonté, lorsque les sensations ne sont pas transmises ?

J’eus probablement réussi à vous bouleverser en vous racontant la légende de quelque enfant injustement puni. Mais je vous ai mêlé à un cyclone sans peut-être vous tourmenter. De même n’assistons-nous pas, chaque semaine, du fond de nos fauteuils de cinéma, au bombardement de Changhaï ? Nous pouvons admirer, sans horreur, les torsades de suie et de cendre que ces terres à volcans débitent lentement vers le ciel. Et cependant en même temps que le grain des greniers, que l’héritage des générations, que les trésors familiaux, c’est la chair des enfants brûlés qui, dilapidée en fumée, engraisse lentement ce cumulus noir.

Mais le drame physique lui-même ne nous touche que si l’on nous montre son sens spirituel.

Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com

en juillet 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : les membres du Groupe des Ebooks Libres et Gratuits, Martine, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après la numérisation du groupe des Ebooks Libres et Gratuits. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte, notamment les éditions Folio et La Pléiade. La photo de première page, tirée de Wikimédia, Une section de dunes de l’Erg Chebbi près Merzouga au Maroc, vers la frontière de l’Algérie, a été prise par Bjørn Christian Tørrissen le 22.04.2011 (Licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported).

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