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Traité sur la toléranceChapitre 12 / 27

CHAPITRE XI.
Abus de l'Intolérance.

MAis quoi! sera-t-il permis à chaque Citoyen de ne croire que sa raison, & de penser ce que cette raison éclairée ou trompée lui dictera? Il le faut bien,[21] pourvu qu'il ne trouble point l'ordre; car il ne dépend pas de l'homme de croire, ou de ne pas croire; mais il dépend de lui de respecter les usages de sa Patrie: & si vous disiez que c'est un crime de ne pas croire à la Religion dominante, vous accuseriez donc vous-mêmes les premiers Chrétiens vos peres, & vous justifieriez ceux que vous accusez de les avoir livrés aux supplices.

Vous répondez que la différence est grande, que toutes les Religions sont les ouvrages des hommes, & que l'Eglise Catholique Apostolique & Romaine est seule l'ouvrage de Dieu. Mais en bonne foi, parce que notre Religion est divine, doit-elle régner par la haine, par les fureurs, par les exils, par l'enlévement des biens, les prisons, les tortures, les meurtres, & par les actions de graces rendues à Dieu pour ces meurtres? Plus la Religion Chrétienne est divine, moins il appartient à l'homme de la commander; si Dieu l'a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous savez que l'intolérance ne produit que des hypocrites ou des rebelles; quelle funeste alternative! Enfin, voudriez-vous soutenir par des bourreaux la Religion d'un Dieu que des bourreaux ont fait périr, & qui n'a prêché que la douceur & la patience?

Voyez, je vous prie, les conséquences affreuses du droit de l'intolérance: s'il était permis de dépouiller de ses biens, de jetter dans les cachots, de tuer un Citoyen, qui sous un tel degré de latitude ne professerait pas la Religion admise sous ce degré, quelle exception exempterait les premiers de l'Etat des mêmes peines? La Religion lie également le Monarque & les mendiants: aussi, plus de cinquante Docteurs ou Moines ont affirmé cette horreur monstrueuse, qu'il était permis de déposer, de tuer les Souverains qui ne penseraient pas comme l'Eglise dominante; & les Parlements du Royaume n'ont cessé de proscrire ces abominables décisions d'abominables Théologiens.[22]

Le sang de Henri-le-Grand fumait encore, quand le Parlement de Paris donna un Arrêt qui établissait l'indépendance de la Couronne, comme une Loi fondamentale. Le Cardinal Duperron, qui devait la pourpre à Henri-le-Grand, s'éleva dans les Etats de 1614 contre l'Arrêt du Parlement, & le fit supprimer. Tous les Journaux du temps rapportent les termes dont Duperron se servit dans ses harangues: Si un Prince se faisait Arien, dit-il, on serait bien obligé de le déposer.

Non assurément, Monsieur le Cardinal; on veut bien adopter votre supposition chimérique, qu'un de nos Rois ayant lu l'Histoire des Conciles & des Peres, frappé d'ailleurs de ces paroles, mon Pere est plus grand que moi, les prenant trop à la lettre, & balançant entre le Concile de Nicée & celui de Constantinople, se déclarât pour Eusebe de Nicomédie, je n'en obéirais pas moins à mon Roi, je ne me croirais pas moins lié par le serment que je lui ai fait; & si vous osiez vous soulever contre lui, & que je fusse un de vos juges, je vous déclarerais criminel de leze-Majesté.

Duperron poussa plus loin la dispute, & je l'abrege. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir ces chimeres révoltantes; je me bornerai à dire avec tous les Citoyens, que ce n'est pas parce que Henri IV. fut sacré à Chartres qu'on lui devait obéissance, mais parce que le droit incontestable de la naissance donnait la Couronne à ce Prince, qui la méritait par son courage & par sa bonté.

Qu'il soit donc permis de dire que tout Citoyen doit hériter, par le même droit, des biens de son pere, & qu'on ne voit pas qu'il mérite d'en être privé, & d'être traîné au gibet, parce qu'il sera du sentiment de Ratram contre Pascase Ratberg, & de Bérenger contre Scot.

On sait que tous nos dogmes n'ont pas toujours été clairement expliqués, & universellement reçus dans notre Eglise. Jesus-Christ ne nous ayant point dit comment procédait le St. Esprit, l'Eglise Latine crut long-temps avec la Grecque, qu'il ne procédait que du Pere: enfin elle ajouta au Symbole, qu'il procédait aussi du Fils. Je demande, si le lendemain de cette décision, un Citoyen qui s'en serait tenu au symbole de la veille eût été digne de mort? La cruauté, l'injustice serait-elle moins grande de punir aujourd'hui celui qui penserait comme on pensait autrefois? Etait-on coupable du temps d'Honorius I, de croire que Jesus n'avait pas deux volontés?

Il n'y a pas long-temps que l'Immaculée Conception est établie: les Dominicains n'y croyent pas encore. Dans quel temps les Dominicains commenceront-ils à mériter des peines dans ce monde, & dans l'autre?

Si nous devons apprendre de quelqu'un à nous conduire dans nos disputes interminables, c'est certainement des Apôtres & des Evangélistes. Il y avait de quoi exciter un schisme violent entre St. Paul & St. Pierre. Paul dit expressément dans son Epître aux Galates, qu'il résista en face à Pierre, parce que Pierre était répréhensible, parce qu'il usait de dissimulation aussi-bien que Barnabé, parce qu'ils mangeaient avec les Gentils avant l'arrivée de Jacques, & qu'ensuite ils se retirerent secrétement, & se séparerent des Gentils de peur d'offenser les Circoncis. Je vis, ajoute-t-il, qu'ils ne marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis à Céphas: Si vous, Juif, vivez comme les Gentils, & non comme les Juifs, pourquoi obligez-vous les Gentils à judaïser?

C'était là un sujet de querelle violente. Il s'agissait de savoir si les nouveaux Chrétiens judaïseraient ou non. St. Paul alla dans ce temps-là même sacrifier dans le Temple de Jérusalem. On sait que les quinze premiers Evêques de Jérusalem furent des Juifs circoncis, qui observerent le Sabath & qui s'abstinrent des viandes défendues. Un Evêque Espagnol ou Portugais, qui se ferait circoncire & qui observerait le Sabath, serait brulé dans un auto-da-fé. Cependant la paix ne fut altérée pour cet objet fondamental, ni parmi les Apôtres, ni parmi les premiers Chrétiens.

Si les Evangélistes avaient ressemblé aux Ecrivains modernes, ils avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres. St. Matthieu compte vingt-huit générations depuis David jusqu'à Jesus. St. Luc en compte quarante-une; & ces générations sont absolument différentes. On ne voit pourtant nulle dissention s'élever entre les Disciples sur ces contrariétés apparentes, très-bien conciliées par plusieurs Peres de l'Eglise. La charité ne fut point blessée, la paix fut conservée. Quelle plus grande leçon de nous tolérer dans nos disputes, & de nous humilier dans tout ce que nous n'entendons pas?

St. Paul, dans son Epître à quelques Juifs de Rome, convertis au Christianisme, employe toute la fin du Chapitre III à dire que la seule Foi glorifie, & que les œuvres ne justifient personne. St. Jacques, au contraire, dans son Epître aux douze Tribus dispersées par toute la terre, Chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut être sauvé sans les œuvres. Voilà ce qui a séparé deux grandes Communions parmi nous, & ce qui ne divisa point les Apôtres.

Si la persécution contre ceux avec qui nous disputons, était une action sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus d'hérétiques serait le plus grand Saint du Paradis. Quelle figure ferait un homme qui se serait contenté de dépouiller ses freres, & de les plonger dans des cachots, auprès d'un zélé qui en aurait massacré des centaines le jour de la St. Barthelemi? en voici la preuve.

Le Successeur de St. Pierre & son Consistoire ne peuvent errer; ils approuverent, célébrerent, consacrerent l'action de la St. Barthelemi: donc cette action était très-sainte; donc, de deux assassins égaux en piété, celui qui aurait éventré vingt-quatre femmes grosses Huguenotes, doit être élevé en gloire du double de celui qui n'en aura éventré que douze: par la même raison les fanatiques des Cévennes devaient croire qu'ils seraient élevés en gloire à proportion du nombre des Prêtres, des Religieux, & des femmes Catholiques qu'ils auraient égorgés. Ce sont là d'étranges titres pour la gloire éternelle.