Aller au contenu principal

XXIX. — CE QUI SE PASSA DANS LA MALLE-POSTE ET QUEL DIALOGUE Y FUT TENU.

Les deux officiers avaient laissé, sans opposition, le chevalier de La Graverie s’installer dans la malle-poste.

Louville, emmailloté dans son manteau et fortifié dans son coin, avait même affecté de dormir ou de faire semblant. Gratien, au contraire, avait suivi, avec une attention mêlée de curiosité et d’inquiétude, tous les mouvements du chevalier,

Le jeune officier semblait deviner que, sous ces apparences pacifiques, s’avançait un ennemi plus à craindre qu’il n’en avait l’air.

Aussi, à peine le chevalier fut-il assis, qu’il voulut entamer la conversation.

Mais le chevalier, étendant la main :

— Souffrez, Monsieur, dit-il, que je reprenne mon haleine et mes sens. Je suis peu habitué, je l’avoue, à ces courses et à ces émotions ; tout a l’heure nous causerons, comme vous paraissez le désirer, mais ce sera peut-être d’une façon plus grave que vous ne vous y attendez. Pardieu ! Pinaud m’a rendu un fier service en arrêtant son véhicule ; je sentais mes forces à bout ; je voyais l’instant où j’allais lâcher le bouton et me laisser choir sur la grande route ; ce qui, à mon âge, n’eût point été sans quelque gravité. — En effet, Monsieur, pour vous livrer à de pareils exercices, vous n’êtes plus assez jeune. — Je puis m’en apercevoir pour mon compte, Monsieur ; mais je ne permettrai pas que vous vous en aperceviez pour le vôtre, entendez-vous ? — Ah ! par exemple, si vous n’êtes pas fou, s’écria Gratien à celte boutade, vous êtes au moins un plaisant original. — Il est fou, grogna Louville du fond de son manteau. — Monsieur, dit le chevalier répondant à l’interpellation de Louville, je n’ai point affaire et ne désire point avoir affaire à vous ; c’est à M. Gratien seul, en ce moment du moins, que j’ai l’honneur d’adresser la parole. — Oh ! oh ! fit Gratien, il parait que vous me connaissez, Monsieur ? — Parfaitement, et de longue date. — Pas depuis le collége, cependant ? demanda en riant le jeune homme. — Monsieur, répondit le chevalier, je désirerais que, soit au collége, soit ailleurs, vous eussiez reçu la même éducation que moi ; vous n’auriez rien à y perdre, comme courtoisie et comme moralité. — Bravo, chevalier ! fit Louville en riant ; morigénez-moi ce drôle là. — Je le ferai avec d’autant plus de plaisir et de conscience, Monsieur, que, chez votre ami, malgré l’éducation mauvaise, le cœur est resté bon et honnête ; ce qui me donne quelque espoir de réussir... — Tandis que chez moi ?... — Je ne tenterais pas plus de réformer le cœur que la taille ; je crois qu’il y a dans tous les deux un mauvais pli adopté, et que j’arriverais trop lard. — Bravo, chevalier ! fit à son tour Gratien, pendant que Louville, qui avait parfaitement compris l’allusion faite par le chevalier, avait l’air de chercher inutilement à comprendre ; bravo ! Toi, mets cela dans ta poche ! — Oui, s’il y a de la place, répondit le chevalier. — Ah çà ! dit Louville en frisant sa moustache, seriez-vous, par hasard, monté dans la malle-poste pour goguenarder ? — Non, Monsieur ; j’y suis monté pour parler sérieusement voilà pourquoi je vous prierai d’avoir la bonté de ne pas vous mêler de la conversation, attendu, je vous le répète, que c’est à M. Gratien, votre ami, que j’ai affaire, et non à vous. — De sorte que, moi, je causerai avec Black ? dit Louville en essayant de faire de l’esprit. — Vous causerez avec Black si vous voulez, répliqua le chevalier ; mais je doute que Black vous réponde, pour peu qu’il se souvienne de vos bonnes intentions à son égard. — Allons, bon ! fit Louville, voilà que j’ai eu de mauvaises intentions envers Black, à présent ! Pourquoi ne me traduisez-vous pas tout de suite en cour d’assises ? — Parce que, malheureusement, Monsieur, répondit le chevalier, l’empoisonnement d’un chien n’est pas, en cour d’assises, regardé comme un crime, quoique, à mon avis, il y ait certains chiens qui seraient plus à regretter que certains individus. — En vérité, Gratien, dit Louville en s’efforçant dé rire, je commence à moins t’en vouloir d’être la cause que Monsieur nous fait l’honneur de sa compagnie ; et, si le voyage se prolongeait seulement deux ou trois jours, au lieu d’être terminé dans cinq ou six heures, je crois qu’en arrivant nous serions les meilleurs amis du monde. — Eh bien, répondit le chevalier avec sa bonhomie moitié courtoise, moitié railleuse, c’est la différence qu’il y a entre vous et moi : plus le voyage serait long, moins je vous aimerais en arrivant ; et je me félicite sincèrement et tout haut que le nôtre n’ait pas une plus longue durée. — Mille cigares ! dit le jeune officier en se redressant vivement dans son coin, en aurez-vous bientôt fini, Monsieur, avec-vos impertinences ? — Bon ! fit le chevalier, voilà que vous vous fâchez parce que j’ai un peu plus d’esprit que vous ? Considérez donc, Monsieur, que j’ai le double de votre âge ; à mon âge, vous en aurez probablement autant, et plus que moi ; seulement, il faut attendre. Patience, jeune homme ! patience ! — C’est là une vertu, Monsieur, dont vous semblez véritablement chargé de nous faire l’apprentissage, et il faut que nous possédions déjà d’assez jolies dispositions à l’acquérir pour que nous ayons pu supporter les calembredaines que vous nous débitez depuis dix minutes. — Si Monsieur, moins essoufflé, dit Gratien, voulait enfin aborder la question grave qu’il avait tout à l’heure remise à plus lard, vu l’émotion de sa course, émotion qui, je suis heureux de le voir, n’a eu d’autre résultat que de lui délier le filet et lui émoustiller l’esprit, je serais en excellentes dispositions pour l’écouter. — Pardieu ! Messieurs, vous voudrez bien, je le présume, être indulgents envers un vieillard et lui pardonner l’intempérance de son langage. La langue est, à mon âge, la seule arme que, non-seulement on n’ait pas désappris à manier, mais encore dans laquelle ou ait fait des progrès ; il ne faut donc pas trop me reprocher de m’en servir avec complaisance. — Eh bien, soit ; expliquez-vous, dit Louville ; nous voici tout à l’heure au relais, si intéressante que soit la chose que vous ayez à nous raconter, je ne suis nullement d’humeur, pour ma part, à lui sacrifier le bon sommeil que l’on goûte lorsqu’on est si doucement bercé. La diligence est la seule machine qui me rappelle mon enfance ; le ronron des roues m’engourdit comme faisait le chant de ma nourrice. Voyons, de quoi s’agit-il ? — D’une chose très-grave et très-futile à la fois, messieurs, d’une de ces affaires qui n’ont, d’habitude, pour un coureur de garnison, qu’un dénoûment agréable, quoique souvent le désespoir, la Hiisere ou le suicide en soient les conséquences. Il s’agit d’une séduction, j’adoucis le mot, dont monsieur Gratien s’est rendu coupable.

Gratien tressaillit ; peut-être allait-il répondre, lorsque Louville, sans lui en donner le temps, prit la parole.

— Et vous vous constituez d’office le redresseur des torts de mon ami ? dit-il. C’est un beau rôle, et la récompense ne peut manquer d’en être honnête, si la victime est tant soit peu reconnaissante ; depuis don Quichotte, il était un peu tombé en désuétude ; vous le faites revivre, bravo ! — J’ai déjà eu l’honneur de vous dire, Monsieur, que je n’avais et ne voulais avoir aucunement affaire à vous. Je parle à M. Gratien. Que diable ! s’il a pu se passer de vous comme interprète lorsqu’il a commis la faute, je présume que vous ne lui êtes pas nécessaire lorsqu’il s’agit tout simplement de la réparer. — Et qui vous dit, Monsieur, que ce n’est pas moi, dans cette affaire, qui ai été son conseil ? — Cela ne m’étonnerait aucunement ; mais je plaindrais d’autant plus votre ami, en ce cas. — Et pourquoi ? — Parce qu’il serait la seconde victime de vos mauvais instincts. — Voyons, finissons-en, Monsieur ! dit Gratien. Quelle est l’honnête personne que vous m’accusez d’avoir séduite ? — Il s’agit, Monsieur, tout simplement de la jeune fille dont vous avez prononcé le nom tout à l’heure, de la maîtresse de Black, de Thérèse enfin !

Gratien demeura muet pendant quelques instants ; puis il balbutia :

— Eh bien, que venez-vous me demander au nom de Thérèse ? Voyons, Monsieur. — De l’épouser, pardieu ! s’écria Louville. Monsieur, qui me paraît un homme sérieux, ne se serait pas dérangé à moins ! Voyons, Gratien ; es-tu prêt à conduire à l’autel mademoiselle Thérèse ? Eh bien, écris au colonel, demande à ton père et au ministre la permission et dormons ! car, maintenant que nous savons ce que désire Monsieur, c’est ce que nous avons de mieux à faire. — Vous sentez bien, Monsieur, reprit Gratien, auquel l’intervention de son ami venait de rendre quelque assurance, que tout ceci ne peut être qu’une plaisanterie. Certainement je suis prêt à remplir près de mademoiselle Thérèse mes devoirs de galant homme ; mais... — Mais vous commencez par y manquer ? dit le chevalier de La Graverie. — Comment cela ? — Sans doute. Le premier devoir de celui que vous appelez un galant homme, et que j’appellerais, moi, un honnête homme, n’est-il pas de donner un nom à son enfant ? — Eh quoi ! s’écria Gratien, Thérèse ?... — Hélas ! monsieur Gratien, reprit le chevalier, c’est une des conséquences les moins tristes du gracieux dénoûment dont je vous parlais tout à l’heure. — Et quand cela serait, que voulez-vous qu’il y fasse ? interrompit de nouveau Louville. Vous semblerait-il convenable qu’un escadron de nourrices fût attaché à chaque régiment ? Nous avons changé de garnison : que voulez-vous ! c’est un malheur. Que la belle cherche un consolateur dans les lanciers qui nous ont succédé ; elle est assez jolie pour n’avoir pas besoin de chercher longtemps. — Vous partagez les sentiments que votre ami vient d’exprimer ? demanda le Chevalier à Gratien. — Pas tout à fait, Monsieur. Louville, dans son amitié pour moi, va beaucoup trop loin. Certes, j’ai eu des torts, de grands torts vis-à-vis de mademoiselle Thérèse, et je voudrais pour beaucoup qu’elle ne se fût pas trouvée sur mon chemin ; je suis donc prêt, je vous le répète, à faire tout ce qui dépendra de moi pour adoucir sa position ; et cette assurance vous suffira : vous êtes un homme du monde, Monsieur, et vous sentez trop combien une pareille union serait incompatible avec les obligations sociales d’un homme de ma condition pour insister davantage. — C’est ce qui vous trompe, monsieur Gratien ; j’insisterai, et j’ai encore de vous une assez bonne opinion pour espérer que mes prières ne seront pas vaines. — En ce cas, laissez-moi vous répondre, Monsieur, que ce que vous demandez est impossible. — Rien n’est impossible, monsieur Gratien, insista le chevalier, quand l’homme se trouve en face d’un devoir. J’en sais quelque chose, moi qui vous parle. Tenez, il y a quelques années, je ne pouvais supporter sans frémir la vue d’une épée nue ; l’explosion d’une arme à feu me faisait tressaillir ; tout ce qui devait déranger l’équilibre parfait de ma vie me donnait la fièvre. Eh bien, à l’heure qu’il est, me voilà courant les chemins, dans une mauvaise diligence, au lieu de dormir bien douillettement dans mon lit ; allant à reculons, ce qui m’est particulièrement désagréable ; prêt à faire davantage encore, tout cela parce que le devoir a parlé. Vous êtes jeune, Monsieur, et de taille à envisager sans frémir bien d’autres impossibilités.

Gratien allait faire une réponse quelconque ; mais Louville ne lui en laissa point le temps.

— Allons donc, mon cher Monsieur ! dit-il au chevalier de La Graverie ; mais vous êtes fou, à moins que... Mais oui, tenez, voici un moyen. Puisque le mariage de mademoiselle Thérèse vous paraît si urgent ; puisqu’à votre avis il est nécessaire que son enfant ait un nom, pourquoi n’épousez-vous pas la mère et ne reconnaissez-vous pas l’enfant ? — Si des obstacles matériels que j’ai le droit de ne pas vous faire connaître ne m’interdisaient celte pensée, sur le refus que vient de me faire M. Gratien, je ne penserais plus qu’à cela. — Mille cigares ! reprit Louville, vous êtes un homme antique ! — Pardon, Monsieur, dit Gratien, tout à l’heure vous avez nié l’impossibilité, et voilà que vous l’invoquez maintenant. Pourquoi ce privilège en votre faveur, ce monopole à votre profit ? — Admettez deux motifs : ou que je sois marié, ou qu’un degré de parenté trop proche m’unisse à Thérèse ; dans l’un ou l’autre cas, je ne puis être son mari ? — J’en conviens. — Tandis que vous, vous êtes garçon et étranger, par les liens du sang du moins, à la jeune fille dont nous nous occupons.

Gratien se tut.

— Voyons, continua le chevalier, examinons froidement, monsieur Gratien, ce qui vous empêcherait de rester honnête homme à vos propres yeux, si ce n’est à ceux de vos amis. Pourquoi vous refuseriez-vous à donner votre main à une jeune fille que vous avez assez aimée pour commettre vis-à-vis d’elle une action qui ressemble fort à un crime, et à reconnaître ainsi l’enfant dont elle va vous rendre père ? Certes, vous n’avez rien à dire contre l’extérieur de celle que je m’obstine à considérer comme votre future épouse. — C’est vrai, répondit Gratien. — Bah ! un minois chiffonné, fit Louville. — Comme caractère, il est impossible de rencontrer une femme plus douce, et je vous jure qu’elle sera si reconnaissante de ce que vous ferez pour elle, que ce sentiment lui tiendra lieu de l’amour qu’elle n’éprouve pas précisément pour vous. — Mais c’est une grisette ! — Une ouvrière, Monsieur, ce qui n’est pas toujours la même chose ; une simple ouvrière, c’est vrai ; mais, moi qui m’y connais, je trouve que bien des grandes dames d’aujourd’hui ne possèdent pas la distinction naturelle que j’ai remarquée dans cette ouvrière. Lorsque, pendant quelques mois, elle se sera frottée au monde, Thérèse sera certainement une femme fort remarquable et fort remarquée. — C’est convenu ! s’écria Louville : elle a vingt-cinq mille livres de rente en qualités. — Mais ma famille, Monsieur, dit Gratien, ma famille, qui est noble et riche, croyez-vous que, dans le cas où je consentirais à ce que vous me proposez, elle voudrait jamais autoriser une semblable union ? — Qui vous dit que la famille de Thérèse ne vaut pas la vôtre ? — Laissez faire, monsieur Gratien, dit Louville, et nous allons voir tout à l’heure Thérèse devenir une archiduchesse qui faisait de la lingerie pour son agrément. — Il y a plus, Monsieur, poursuivit le chevalier : qui vous dit que Thérèse n’a pas à attendre une fortune au moins égale à la vôtre ? — Dame ! fit Gratien embarrassé, si cela était... — Allons donc ! s’écria impétueusement Louville ; la contagion vous gagne, il me semble : vous devenez fou, Gratien, plus fou, sur ma parole, que le bonhomme qui vous parle ! Mais je suis là, moi, par bonheur, et je ne vous laisserai pas vous enferrer davantage. Répondez-lui donc, une fois pour toutes, par un non bien sec et bien carré, afin qu’il nous laisse dormir en repos, et aille au diable, lui, son infante et leur chien !

Et, en manière de péroraison, Louville lança un coup de pied à Black, pour lequel, on se le rappelle, il n’avait jamais eu une grande affection.

Black poussa un hurlement douloureux..

M. de La Graverie reçut en plein cœur le contre-coup de ce coup de pied.

— Monsieur, dit-il à Louville, votre langage a été jusqu’ici celui d’un sot ; votre action est celle d’un homme brutal et sans éducation. Qui bat le chien frappe le maître. — J’ai battu votre chien, parce qu’il me gêne en se roulant entre mes jambes. Et tenez, au fait, je vais appeler le conducteur et lui dire d’exécuter le règlement. Les chiens n’ont pas le droit d’entrer dans les malles poste. — Dumesnil... c’est-à-dire mon chien, est cent fois plus à sa place ici que vous, Monsieur, et vous venez de donner à mon pauvre ami un coup de pied que vous payeriez cher, si je n’avais point affaire particulièrement à M. Gratien, et si je ne m’étais point juré à moi-même de ne pas me laisser détourner de mon but.

Puis, s’adressant à Gratien :

— Voyons, finissons-en, Monsieur, dit-il ; car la discussion, je vous prie de le croire, pour être plus posée de ma part, parce que je suis un gentilhomme ne me plaît pas plus qu’à vous. Voulez-vous, oui ou non, rendre à cette jeune fille l’honneur que vous lui avez enlevé ? — Posée ainsi, Monsieur, la question ne peut obtenir de moi qu’une réponse : non. — Vous vous attaquez à une enfant pauvre, isolée, sans appui, sans défense ! Vous avez employé un indigne subterfuge pour triompher d’elle ! J’ai encore assez bonne opinion de vous, Monsieur, je veux ne pas croire, sur votre premier refus, que vous êtes sérieusement décidé à abandonner comme un lâche la mère à son désespoir, et à jeter voire enfant sur le pavé, à la merci de la charité officielle et de la pitié publique. — Monsieur, s’écria Gratien, vous vous vantiez tout à l’heure d’être gentilhomme ; moi aussi, je le suis : en cette qualité, j’ai été habitué au respect des cheveux blancs ; mais ce respect ne peut aller jusqu’à me laisser insulter. Il y a un mot de trop dans ce que vous venez de dire ; rétractez-le à l’instant, je vous en prie ! Et, en effet, Gratien prononça ces derniers mots en vrai gentilhomme.

— Oui, Monsieur, dit le chevalier, qui comprenait qu’il avait été trop loin, et que le mot lâche est un de ceux que ne peut supporter un militaire ; oui, je rétracterai tout ce que vous voudrez ; mais, à votre tour, faites ce que je vous demande, je vous en conjure ! Si vous saviez combien elle a souffert, la pauvre Thérèse ! si vous saviez combien elle était peu née pour souffrir ! elle est si bonne, si douce, si tendre ! Oh ! vous ne vous repentirez jamais de ce qui aura été une bonne action. S’il lui faut un nom, je lui en trouverai un, Monsieur, un nom honorable, le mien. Si vous avez besoin de fortune pour jouir de la vie, je vous abandonnerai ma fortune et ne me réserverai qu’une petite rente viagère ; vous-même fixerez cette rente ; je me contenterai de ce que vous voudrez bien me laisser. Je vivrai heureux de votre bonheur ; vous me permettrez de lavoir de temps en temps, et cela nous suffira... N’est-ce pas, Black ? n’est-ce pas, mon vieil ami ? Tenez, monsieur Gratien, c’est ici, à genoux, que le pauvre vieillard vous conjure... c’est avec des larmes qu’il vous implore !

Le chevalier fit effectivement le geste de tomber à genoux ; Gratien l’arrêta.

— Au fait, dit Louville, c’est une assez jolie spéculation que celle que Monsieur te propose, et à ta place, Gratien, j’y réfléchirais,

Le chevalier sentit où tendait l’insinuation que lançait si perfidement le lieutenant, et, se tournant de son côté :

— Ah ! Monsieur, lui dit-il, n’est-ce donc point assez que d’avoir, par vos conseils, causé le malheur de la pauvre Thérèse, sans vous opposer au mouvement de repentir qui pourrait naître dans le cœur de votre ami ? Que vous a donc fait l’innocenté enfant, pour que vous cherchiez encore à empêcher monsieur Gratien de réparer une faute qui, en bonne justice, est plus la vôtre que la sienne ?

Par malheur, l’effet était produit.

— Vous avez peut-être raison dans ce que vous venez de dire, Monsieur, repartit Gratien, et je ne vous cacherai point que vos paroles m’avaient louché ; mais la raison doit passer par-dessus toutes les autres considérations, et, tout bien réfléchi, je n’épouserai pas mademoiselle Thérèse. — C’est votre dernier mot ? — C’est mon dernier mot, Monsieur. Je n’épouserai pas une fille pauvre et d’obscure naissance, je ne ferai pas une spéculation ; votre protégée ne peut être que dans l’une ou l’autre de ces deux alternatives, et je les repousse également.

Le chevalier cacha son visage entre ses mains. Sa douleur le suffoquait et il n’était pas assez maître de lui pour la dissimuler.

— Votre douleur me fait mal, Monsieur, continua Gratien ; mais comme, cependant, elle ne peut rien sur mon irrévocable détermination, je crois que je ferai bien de vous céder la placé. Nous voici au relais ; je vais prier le courrier de me prendre avec lui.

En effet, presque au même instant la voiture s’arrêta, et le jeune homme descendit sans que le chevalier dît un seul mot, fît un seul geste pour le retenir.

— Et maintenant, Monsieur, dit Louville en ramenant son manteau sur son visage, je crois qu’il est temps de nous souhaiter mutuellement une bonne nuit ; et je vais, de mon côté, je vous le promets, tâcher de rattraper le temps que vous m’avez fait perdre. — J’abuserai cependant une fois de plus de cette complaisance dont vous m’avez donné tant de preuves, Monsieur, repartit le chevalier avec ironie, et je vous prierai de me donner l’adresse de votre ami. — Pourquoi faire ? demanda Louville. — Pour essayer une fois encore de toucher son cœur. — Inutile ! Il vous a dit que sa résolution était irrévocable. — Je reviendrai à la charge, Monsieur ; un père ne se fatigue jamais d’intercéder pour son enfant, et Thérèse est presque mon enfant. — Mais puisque je vous dis, moi, que c’est inutile. — Eh bien, alors, Monsieur, je vous demanderai la vôtre. — La mienne ? Vous n’avez personne à me faire épouser, il me semble. — Monsieur, remarquez que j’insiste pour avoir votre carte. — Mille cigares ! vous me dites cela d’un air presque provocateur ; seriez-vous feu M. de Saint-Georges, par hasard ? — Non, Monsieur, je ne suis qu’un pauvre diable de bonhomme qui hais les querelles et a le sang en horreur, et ce sera, je vous le jure, bien malgré moi si jamais je suis forcé de répandre celui de mon prochain. — Alors, dormez tranquille, mon cher Monsieur, et ne me tourmentez pas davantage pour avoir un morceau de carton qui vous serait parfaitement inutile dans les dispositions pacifiques où vous êtes.

En achevant ces paroles, Louville appuya sa tête contre l’angle de la voiture, et, quelque temps après, les ronflements sonores du jeune officier se mariaient au fracas des roues sur le pavé.

M. de La Graverie né dormit pas, lui : il passa ce qui restait de l’a nuit à penser à ce qu’il dirait à son frère, en face duquel il devait se trouver dans quelques heures ; à chercher où et comment il pourrait retrouver des traces de la naissance de Thérèse ; et sa préoccupation fut si grande, que, malgré toute son horreur pour la marche à reculons, il ne songea pas même à s’emparer de la place que le départ de Gratien avait laissée vide.

Le lendemain, à cinq heures, la voiture entrait dans la cour de l’hôtel des Postes.

Là, le chevalier et ses deux compagnons se retrouvèrent à côté les uns des autres.

Le chevalier de La Graverie eût volontiers essayé encore une fois de remettre la conversation sur Thérèse, avant de laisser s’éloigner son séducteur ; mais Louville ne lui en donna pas le temps : il prit Gratien par le bras, et tous deux sortirent, suivis d’un commissionnaire chargé de leur bagage.

— Une voiture ! demanda le chevalier. On lui amena un fiacre.

Le commissionnaire, voyant une malle aux pieds du chevalier, chargea la malle auprès du cocher, et reçut du chevalier distrait une pièce de vingt sous pour la peine qu’il avait prise.

Le chevalier fit monter Black le premier dans le fiacre et s’assit près de lui en grelottant ; car le pauvre chevalier était parti sans manteau, et la fraîcheur du matin se faisait vivement sentir.

— Où faut-il vous conduire, bourgeois ? demanda le cocher. — Rue Saint-Guillaume, faubourg Saint-Germain, répondit le chevalier.

XXX. — COMMENT M. LE BARON DE LA GRAVERIE ENTENDAIT ET PRATIQUAIT LES PRÉCEPTES DE L’ÉVANGILE.

Bien qu’il ne fût que cinq heures et demie de matin, le chevalier de La Graverie ne songea point un instant à remettre à plus tard la visite qu’il voulait faire à son frère.

Comme tous lés gens lents à prendre un parti, le chevalier, une fois sorti de sa voluptueuse tranquillité, ne savait plus ni temporiser ni attendre.

D’ailleurs, les questions qu’il allait poser au baron lui semblaient si importantes, qu’il ne doutait point que toutes les portes de l’hôtel de La Graverie ne s’ouvrissent immédiatement devant lui.

Le baron habitait, rue Saint-Guillaume, une de ces immenses demeures dont lés proportions jurent assez ordinairement avec le luxe étriqué et les habitudes parcimonieuses de ceux qui les habitent aujourd’hui.

Le fiacre du chevalier s’arrêta devant une grande porte cintrée aux épais ballants de chêne, sur l’un desquels le cocher fil, à plusieurs reprises, retentir un lourd marteau, Rien ne bougea dans l’intérieur de l’hôtel.

Le cocher réitéra ses appels, en ayant soin de les rendre de plus en plus bruyants, et enfin une voix glapissante, partie d’une loge construite à droite de la porte cochère, suivant les anciennes traditions, parlementa longtemps avant de se décider à tirer le cordon.

Le chevalier profita de l’entre-bâillement de la porte pour pénétrer dans la cour ; il paya son cocher, siffla Black, qui commençait d’explorer les lieux, et s’adressa à une tête coiffée d’un bonnet de coton et bizarrement éclairée par la lueur fantastique d’une mauvaise chandelle qu’une main décharnée sortait du vasistas pour reconnaître le visiteur matinal.

— M. le baron de La Graverie est-il visible ? demanda le chevalier. — Plaît-il ? fit le ou la concierge.

Le chevalier réitéra sa question.

— Ah çà ! mais, vous êtes fou, mon cher Monsieur ! s’écria la tête. Permettez-moi d’abord de vous demander quelle heure il est.

Le chevalier tira naïvement sa montre et concentra tout ce qu’il avait de puissance dans les yeux pour y voir au milieu du crépuscule.

— Six heures, mon cher Monsieur... ou ma brave dame, dit le chevalier ; car votre chandelle éclaire si mal, que je ne saurais bien précisément dire à quel sexe vous appartenez, et si c’est au concierge ou à la concierge de mon frère que j’ai l’honneur d’adresser la parole. — Comment ! vous êtes le frère de M. le baron ? s’écria la tête avec un accent d’étonnement que la main accompagna d’un geste analogue. Mais entrez donc, alors, entrez dans la loge, Monsieur, je vous prie, entrez ! car, vraiment, vous grelottez en plein air, et moi je sens à mon nez que je m’enrhume. — Ne serait-il pas beaucoup plus simple, dites-moi, que vous m’introduisissiez tout de suite chez mon frère ? — Chez votre frère ? s’écria la tête en continuant de manifester, par son accent et par son geste, un étonnement croissant ; mais, impossible, Monsieur, impossible ! Le cocher ne se lève qu’à sept heures ; il ne fait jour chez le valet de chambre de Monsieur qu’à huit ; enfin, il pourra être dix heures lorsque Ce dernier entrera chez M. le baron, et, avant que la toilette de monsieur votre frère soit faite, avant que notre maître ait été rasé, poudré, habillé, il s’écoulera encore une heure au moins ! C’est comme cela. Dame ! il faut en prendre votre parti et vous résigner à la patience. Entrez donc, Monsieur, entrez donc !

A ces mots, qu’elle regardait comme concluants et qui l’étaient en effet, la tête se retira du vasistas, qui se referma.

Mais presque aussitôt là porte s’ouvrit et offrit au chevalier l’hospitalité tiède et nauséabonde de là loge.

— Cependant, insista le chevalier, ne pouvant se décider à franchir le seuil de la barraque, j’ai à entretenir mon frère de choses très-pressées et de la plus haute importance. — Faire ce que désire Monsieur, serait risquer de perdre ma place. M. le baron est bien trop sévère pour toutes les choses d’étiquette. Ah ! il n’y a pas de danger que l’on désobéisse à ses ordres, à celui-là. — Voyons, ma brave femme, puisque décidément vous êtes une femme, je prends tout sous ma responsabilité... Et, tenez, voilà d’abord un louis pour, vous dédommager de l’ennui que votre complaisance pourra vous occasionner.

La concierge étendait la main pour saisir le jaunet, lorsqu’on entendit un grand bruit de planches renversées qui venait de la cour ; à ce bruit se mêlaient des abois frénétiques et des cris de volaille en détresse. La concierge ne fit qu’un bond de sa loge dans la cour en s’écriant :

— Oh ! mon Dieu ! qu’arrive-t-il aux cochinchinois de M. le baron ?

Quant au chevalier, n’apercevant pas Black près de lui, il frissonna, se doutant instinctivement de ce qui était arrivé.

En effet, la concierge avait à peine fait trois pas dans la cour, que l’épagneul revenait à son maître, tenant à sa gueule un énorme coq, dont la tête pendante, et allant de droite à gauche comme le balancier d’une pendule, indiquait suffisamment qu’il avait passé de vie à trépas.

C’était bien, comme l’avait dit la concierge, un coq de l’espèce dite cochinchinoise, alors dans toute sa nouveauté.

Le chevalier prit le coq par ses pattes, longues comme des échasses, et l’admira avec curiosité, tandis que Black regardait amoureusement sa victime et paraissait enchanté du chef-d’œuvre qu’il venait de faire.

Mais la concierge ne semblait nullement disposée à partager l’admiration de l’un et la satisfaction de l’autre ; car elle se mit à pousser des cris déchirants avec des invocations à la manière antique.

A ses cris, toutes les fenêtres s’illuminèrent, et à chacune de ces fenêtres apparurent des têtes capricieusement coiffées, qui de madras, qui de bonnet de coton, qui de serre-tête d’indienne ; toutes, au reste, précieuses par le cachet d’ancien régime qui caractérisait chacune d’elles.

C’était la domesticité de M. le baron.

Chacune de ces têtes donnait passage à une voix dans un diapason différent, et chacune de ces voix s’enquérait à la fois de ce qui pouvait causer ce tumulte et troubler tant de braves gens au milieu de leur repos.

Il en résulta un brouhaha qui domina bientôt le bruit d’une sonnette que l’on faisait vibrer à tour de bras,

A l’instant même on entendit cette phrase sortir de toutes les bouches avec un ensemble qui eût fait honneur aux comparses d’un théâtre du boulevard :

— Ah ! voilà monsieur le baron réveillé.

Et le tumulte s’apaisa comme par enchantement ; ce qui donna au chevalier une haute idée de la fermeté avec laquelle son frère aîné gouvernait son intérieur.

— Allons, madame Wilhem, dit le valet de chambre en arrachant son bonnet de coton et en découvrant son crâne nu et poli comme l’ivoire, allons, venez raconter à M. le baron ce qui s’est passé et lui expliquer comment des étrangers peuvent se trouver dans l’hôtel à cette heure de nuit. — Je n’oserai jamais, répondit la pauvre concierge, — Eh bien ! j’irai, moi, dit le chevalier. — Qui êtes-vous ? demanda le valet de chambre. — Qui je suis ? je suis le chevalier de La Graverie et je viens voir mon frère. — Ah ! monsieur le chelier, s’écria le valet de chambre, mille pardons de vous avoir parié dans une tenue si peu convenable ! Souffrez que je passe quelque vêtement, et j’aurai l’honneur de vous introduire auprès de votre frère.

Quelques instants après, le vieux domestique apparaissait à la porte du vestibule, où, après force salutations des plus respectueuses, il introduisit le chevalier.

Il lui fit d’abord monter un large escalier de pierres de taille à la rampe de fer ouvragé, lui fit traverser plusieurs pièces meublées de ces meubles jadis dorés, mais aujourd’hui peints en blanc par économie, frappa discrètement à une dernière porte, l’ouvrit et annonça majestueusement, comme il eût pu le faire en introduisant un ambassadeur étranger chez un ministre :


ENTRÉE DE M. DE LA GRAVERIE CHEZ SON FRÈRE.PAG_00000195_IL000001


— Monsieur le chevalier de La Graverie !

Le baron de La Graverie reposait dans un lit d’assez mince apparence et complètement veuf de rideaux.. Comme, tous les gentilshommes qui avaient passé par les rudes épreuves de l’émigration, le baron avait pris l’habitude de mépriser lés superfluités de la vie, c’est-à-dire ce que l’on appelle aujourd’hui le confortable.

Une commode, un secrétaire en acajou, une table de nuit qui s’ouvrait par une coulisse, tels étaient, avec le lit, les seuls meubles de la chambre.

Sur la cheminée se dressait un cartel en cuivre, flanqué de deux chandeliers argentés et de deux cornets de porcelaine française ; autour de la glace étaient pendus différents médaillons représentant le roi Louis XVIII, Charles X et monseigneur le dauphin.

Là se bornaient tous les ornements de celte pièce froide et nue, qui ne répondait nullement à la position réelle de son propriétaire et au luxe de domestiques qui l’entouraient.

Au moment où le valet de chambre annonça le chevalier, le baron se dressa sur son coude, souleva de là main gauche un madras qui lui tombait sur les yeux, et, sans faire d’autre démonstration amicale :

— Et d’où diable sortez-vous, chevalier ? s’écria-t-il. Puis, après une pause et comme obéissant à un sentiment de convenance :

— Jasmin, fit-il, avancez un tabouret à mon frère.

Le pauvre chevalier fût glacé par cet accueil. Il y avait une quinzaine d’années qu’il n’avait revu son frère, et, quels qu’eussent été les procédés de son aîné envers lui, ce n’était pas sans une profonde émotion qu’il se trouvait en présence dé cet homme qui avait puisé la vie aux mêmes flancs que lui ; et tout son sang reflua vers son, cœur lorsqu’il pût se rendre compte du peu d’importance que le baron de La Graverie attachait à la vie ou à la mort de son cadet. Aussi lui laissa-t-il faire tous les frais de la conversation.

Le baron en profita.

— Par la sambleu ! comme vous êtes changé, mon pauvre chevalier ! dit le baron en inspectant son frère de la tête aux pieds, avec cette curiosité froide complètement dénuée d’intérêt ! — Je ne vous ferai pas le même compliment, mon frère, dit Dieudonné ; car je vous trouve le même air, la même mine, la même voix que le jour où je vous ai quitté.

En effet, le baron de La Graverie, toujours sec et osseux, ridé de bonne heure, avait vu impunément, en revanche, les années s’accumuler sur sa tête. Vivant sans souci comme les gens profondément égoïstes, il n’avait pas ajouté une ride à ses rides précoces, pas un cheveu blanc à ses cheveux gris avant l’âge.

— Et qui vous amène, monsieur mon frère ? reprit le baron ; car je présume qu’il n’a pas fallu moins qu’un motif bien grave pour que vous vous décidiez à forcer ma porte à une heure aussi indue. D’où venez-vous ? Mon notaire, auquel je m’informai quelquefois de l’état de vos affaires et eu même temps de celui de votre santé, m’a dit que vous viviez, je crois, à Chartres en Beauce, ou à Meaux en Brie... je ne sais plus... Non, je crois que c’est à Chartres, n’est-ce pas ? — Effectivement, mon frère, c’est à Chartres. — Eh bien, que fait-on là ? Les gens qui pensent bien sont-ils nombreux ? Philippe d’Orléans y compte-t-il beaucoup d’amis ? A Paris, mon pauvre Dieudonné, la société, se gangrène : la Gazette de France bat la breloque ; Chateaubriand et Fitz-James se font libéraux, et nombre de gens bien nés se rallient. Pouah ! c’est un temps bien déplorable que celui dans lequel nous vivons ! Croiriez-vous que, pas plus tard qu’hier, la Quotidienne nous citait des noms de grands seigneurs, mais de vrais grands seigneurs, des gens dont les pères et les grands-pères montaient dans les carrosses du roi, qui ne rougissent pas de se faire industriels ! des ducs, des marquis, qui deviennent marchands de fer et de charbons... que sais-je, moi ! — Mon frère, dit le chevalier, si cela vous était agréable, nous parlerions tout à l’heure de la chose publique, mais nous nous en tiendrions, pour le moment, aux intérêts privés qui m’amènent. — Soit, soit, dit le baron légèrement piqué. Parlons de ce qu’il vous plaira. Mais qu’est-ce donc qui grouille à vos côtés, dans l’ombre ? — C’est mon chien, mon frère ; n’y faites aucune attention. — Et depuis quand, mon cher, fait-on des visites à un frère aîné avec une semblable escorte ? Un chien, cela se met au chenil, et, quand on veut s’en servir ou le montrer à des connaisseurs, s’il est de race, on le fait amener par son piqueur. Il va souiller mon tapis.

Le tapis du baron de La Graverie, notez bien cela, montrait la corde sur toutes ses faces et semblait avoir été jusqu’alors fort indifférent aux taches de toute espèce.

— Ne craignez rien, mon frère, répondit humblement le chevalier, qui comprenait toute l’importance qu’il y avait pour lui à ne pas indisposer son frère aîné ; ne faites pas attention à Black : il est très-propre, et si je l’ai amené avec moi, c’est qu’il me quitte rarement. Ce Chien, c’est... c’est mon ami ! — Singulier goût que vous avez de placer vos amitiés dans cette espèce !

Le chevalier avait grande envie de répondre qu’à la façon dont la fraternité était pratiquée chez les hommes, on ne perdait rien à, chercher un bon sentiment chez les bêtes ; mais il résista à la tentation et se tint coi.

Malheureusement, tout n’était pas fini entre Black et le baron de La Graverie.

— Mais, chevalier, dit ce dernier, regardez donc ce que votre diable de chien tient entré ses pattes.

Le chevalier se retourna si brusquement du côté de Black, que celui-ci crut que son maître lui adressait une invitation d’aller à lui, et, ramassant le coq que tout le monde avait oublié au coup de sonnette furibond du baron, il entra dans le Cercle de lumière tracé autour du lit, tenant à la gueule le malheureux volatile qu’il avait étranglé dans la cour.

C’était l’état du pauvre Black d’étrangler et de rapporter ; étant dans l’exercice de ses fonctions, il croyait bien faire.

A la vue de l’oiseau mort, le baron se dressa convulsivement sur son séant.

— Par la mort du diable ! s’écria-t-il, votre sot animal a fait là un beau chef-d’œuvre : un coq de Cochinchine que j’avais fait venir de Londres et qui m’avait bel et bien coûté douze pistoles ! Vous aviez bien besoin, Monsieur de venir ici, et d’y venir, en pareille compagnie ! Je ne sais à quoi tient que je sonne mes gens et que je leur ordonne à l’instant de pendre cette maudite bête. — Pendre Dumesnil ! s’écria le chevalier mis tout hors de lui par cette menace ; songez-y bien, mon frère, avant de donner un pareil ordre ! Je vous ai dit que ce chien était mon ami, et je le défendrais jusqu’à la mort ?

Le pauvre chevalier s’était levé d’un bond en entendant la menace de son frère ; et, tout en prononçant, de son côté, la menace par laquelle il y répondait, il brandissait son tabouret, comme s’il se fût déjà trouvé en présence de l’ennemi.

Son altitude belliqueuse étonna singulièrement le baron, qui l’avait toujours connu fort poule mouillée, comme il disait.

— Holà ! mais quelle mouche vous pique donc, mon frère ? s’écria ce dernier. Je ne vous connaissais pas ces transports héroïques. Savez-vous que vous êtes un hôte aussi dangereux que votre chien ? Voyons, continua-t-il en jetant un coup d’œil sur le malheureux coq, que Black avait déposé à terre comme pour être prêt à soutenir son maître si besoin était ; voyons, dites-moi vite de quoi il s’agit, et finissons-en.

Le chevalier déposa son tabouret, fit signe à Black de se tenir tranquille ; puis, après s’être recueilli un instant :

— Mon frère, dit-il, je désirerais avoir des nouvelles de madame de La Graverie.

Le tonnerre tombant dans la ruelle de M. le baron ne l’eût pas plus étonné que cette demande inattendue, sortant de la bouche de son frère.

— Des nouvelles de madame de La Graverie ? s’écria-t-il. Mais il me semble, mon cher Dieudonné, que, si vous avez attendu jusqu’à ce jour pour vous informer d’elle, c’est, en vérité, vous y prendre un peu tard. — Oui, mon frère, répondit humblement le chevalier, oui, j’avoue qu’il eût été plus convenable à moi de chercher à savoir, dès mon arrivée en France, ce que Mathilde était devenue ; mais, que voulez-vous, d’autres soins... — Les soins de votre personne, sans doute ; car, d’après ce qui m’a été raconté, et si j’en juge par voire mine fleurie et la graisse qui vous boursouffle de tous côtés et fait craquer vos vêtements, il est facile de voir que, si vous êtes resté indifférent au sort de votre frère et de votre femme, vous n’avez pas négligé les soins de votre estomac. — Enfin, mon frère, toute récrimination à part, aujourd’hui je désire savoir ce qui est arrivé dé Mathilde après mon départ pour l’Amérique. — Mon Dieu ! que vous dirai-je ? je ne la revis qu’une fois, lorsqu’il s’agit de régler les affaires dont vous m’aviez laissé la direction, et je dois avouer que je la trouvai beaucoup plus accommodante que je ne m’y attendais. Elle ne manquait point de bon sens, celte créature ; elle comprit tout de suite la position exceptionnelle que lui faisait sa faute et se prêta de bonne grâce à ce que ma situation de chef de ma famille voulait que j’exigeasse d’elle. — Mais, enfin, quelles furent ces conditions que vous vous crûtes contraint de lui imposer ? s’écria le chevalier, qui voyait avec satisfaction son frère aller au-devant de l’interrogatoire qu’il comptait lui faire subir..

Par malheur, le baron était meilleur diplomate que le chevalier ; il s’aperçut, à la mine embarrassée de son cadet, que sa question cachait une arrière pensée, et, à tout événement, il résolut de ne rien révéler de ce qui s’était passé entre sa belle-sœur et lui.

— Mon Dieu ! dit-il d’un air naïf, il ne m’en souvient guère à cette heure ; c’était, autant que je puis me le rappeler, la promesse de ne plus porter votre nom, et, enfin, l’acquiescement de votre femme à l’acte qui me substituait à votre fortune, au cas où vous viendriez à décéder sans enfants. — Mais, demanda le chevalier, comment Mathilde qui était enceinte put-elle se décider a signer cet acte qui livrait son enfant à la misère ? — La facilité même avec laquelle elle y donna son consentement vous prouverait, si vous en doutiez encore, combien les accusations portées contre elle étaient justes et fondées, puisqu’elle n’osait défendre ce qu’elle devait regarder comme le bien de son enfant. — Et cet enfant, qu’est-il devenu ? demanda le chevalier abordant résolument la question. — Cet enfant ? Sais-je seulement s’il y a eu un enfant, moi. Croyez-vous que j’avais du temps à perdre, pour suivre, dans ses campagnes amoureuses, une drôlesse de ce genre ? Elle accoucha, je ne sais où ; deux ans après, elle mourut. J’ai là, dans mon bureau, son acte de décès. Peut-être sa grossesse s’est-elle bornée à une fausse-couche ; car il me semble hors de doute que, si ce fruit de l’adultère eût vécu, on n’eût pas manqué de s’adresser à ma charité bien connue pour venir en aide à ce petit malheureux ou à cette petite malheureuse. — Eh bien ! mon frère, vous vous trompez, dit le chevalier piqué du sans façon avec lequel son frère traitait la femme qu’il avait tant aimée. Il y a eu une belle et bonne couche ; l’enfant existe ; c’est une grande et belle fille, qui est, je vous jure, le vivant portrait, de sa mère.

Comprenant instinctivement qu’il portait à son frère le coup le plus douloureux qu’il pût lui porter, le chevalier donnait comme assurée la chose dont il doutait encore.

Malgré sa finesse et son assurance, le baron ne put s’empêcher de pâlir.

— Quelque jeune coquine qui cherche à abuser de votre crédulité, mon frère ! car, ce que vous me dites là n’est pas possible.

Le chevalier raconta alors tout au long son histoire avec Thérèse. C’était une faute !

Le baron le laissa aller jusqu’au bout ; puis, quand il eut fini, il leva les épaules.

— Je vois, dit-il, que les années, si elles ont modifié votre intérieur et ballonné votre extérieur, n’ont rien changé à votre cervelle, mon pauvre Dieudonné. Vous êtes fou ! Mathilde n’a point laissé d’enfant, je vous en donne l’assurance.

Quel que fût le doute du chevalier lui-même à ce sujet, il ne voulut pas se démentir.

— Pardon, mon frère, dit-il, mais, malgré tout le respect que je vous dois, comme mon aîné, vous me permettrez de croire que votre affirmation ne prévaut pas contre mes...

Il allait dire contre mes certitudes ; mais son honnête nature se refusa à ce mensonge ; il se contenta donc de dire, après avoir hésité une seconde :

— Contre mes présomptions... Je pense, moi, au contraire, que Mathilde a laissé un enfant, et j’ai la presque certitude que cet enfant, c’est la fille dont je viens de vous parler, tout à l’heure. — Vous n’avez pas, Monsieur, je le présume du moins, la prétention d’introduire cette intruse dans notre famille ? — J’ai la prétention, Monsieur, dit le chevalier, que l’égoïsme de son frère révoltait, de rendre mon nom à mon enfant aussitôt qu’il me sera possible de prouver au monde, comme il m’est déjà prouvé à moi-même, que Thérèse est ma fille. — Voire fille ! vous voulez rire, sans doute : la fille du lieutenant Pontfarcy ! — Ma fille ou la fille de ma femme, comme vous l’entendrez, mon frère. Tenez, moi, je n’y mets pas le moindre amour-propre ni le moindre respect humain ; qu’elle m’appartienne ou qu’elle ne m’appartienne pas, peu m’importe ! N’est-ce pas, Black ? Pour le monde, pour le droit, elle sera ma fille. Pater is est quem nuptiœ demonstrant. Je n’ai retenu que cela de mon latin, mais je le sais bien. Pour le cœur, elle me reviendra encore. J’ai assez aimé Mathilde, elle m’a rendu assez heureux pour que je paye, pour que j’achète même bien cher le portrait vivant qu’elle aura laissé après elle. Voyons, mon frère, voulez-vous, oui ou non, me dire ce que vous savez là-dessus ? — Encore une fois, Monsieur, dit le baron, je ne sais rien, absolument rien ! mais je saurais quelque chose, que je ne parlerais pas davantage ; c’est à moi, comme l’aîné, comme le chef de la famille, qu’il appartient de sauvegarder l’honneur du nom que je porte, et je ne veux pas qu’il soit compromis par vos folies. — Le nom n’est pas tout ici-bas, mon frère, et souvent nous n’obéissons aux préjugés et aux convenances de la société qu’aux dépens des préceptes de l’Évangile et des commandements du Sauveur des hommes. — Ainsi, s’écria le baron en se dressant une seconde fois sur son séant, en croisant les bras, et en hochant la tête à chaque syllabe qu’il prononçait ; ainsi, vous n’attendez qu’une preuve de la naissance de cette fille pour oublier que la mère a déshonoré votre nom et brisé votre vie ; qu’elle vous a torturé, banni de votre pays ? Eh bien ! tenez, je vais vous donner encore une nouvelle preuve de l’indignité de cette femme. Vous avez cru, jusqu’ici, que M. de Pontfarcy avait été son seul amant : point ? elle en avait deux. Le second, devinez qui c’était ? Ce capitaine Dumesnil, cet Oreste dont vous étiez le Pylade ! — Je le savais, dit simplement le chevalier.

Le baron recula d’épouvante, étouffant dans ce mouvement son oreiller contre le dossier de son lit.

— Vous le saviez ? s’écria-t-il. Le chevalier fit de la tête un signe affirmatif.

— Eh bien ! cherchez, démêlez votre paternité au milieu de ce conflit d’adultères, si vous le pouvez ; pardonnez, si vous l’osez. — Je pardonnerai, parce que c’est plus que mon droit, mon frère : parce que c’est mon devoir. — A votre aise ! Moi, je vous dirai ceci, Monsieur : Il faut être sans pitié pour ceux qui commettent les fautes qui, en démoralisant la société, nous ont conduit dans l’abîme où nous sommes. — Vous oubliez, mon frère, vous qui, cependant, avez la prétention d’être un homme religieux, vous oubliez que le Christ a dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Or, de qui était-il question, je vous le demande, si ce n’est d’une femme adultère, d’une Mathilde juive ? — Ah ! vous allez prendre l’Évangile à la lettre, vous ? s’écria le baron. — Au surplus, mon frère, reprit doucement le chevalier, pour ne pas mettre l’Évangile dans tout cela, je trouve tout simplement que mieux vaudrait que mademoiselle Thérèse, en supposant qu’elle ne fût que mademoiselle Thérèse, devînt mademoiselle de La Graverie, que de penser que mademoiselle de La Graverie pût rester mademoiselle Thérèse. — Faites-en une religieuse, Monsieur : payez sa dot sur votre revenu, puisque vous vous intéressez tant à une fille de la borne ! — Il importe au bonheur de Thérèse qu’elle ait un nom, et c’est un nom que je Cherche pour elle. — Mais, mort-diable ! songez-y, Monsieur, le jour où elle aura votre nom, elle aura aussi votre fortune. — Je le sais. — Et vous oseriez dépouiller votre famille, frustrer mes fils, qui sont vos héritiers légitimes, pour jeter votre fortune à Un enfant dont vous n’êtes pas, dont vous ne pouvez pas être le père ? — Qui le prouve ? — Cette lettre même que je voulais vous remettre, le jour où je me décidai à vous faire connaître l’inconduite de votre femme ; lettre que Dumesnil osa déchirer malgré mes prières. — Cette lettre, je ne l’ai point lue, vous devez vous en souvenir, mon frère. — Oui ; mais je l’ai lue, moi, et je puis vous affirmer que, dans cette lettre, Mathilde félicitait M. de Pontfarcy d’une paternité dont elle lui attribuait tout l’honneur. — En feriez-vous vraiment le serment sur votre foi de gentilhomme ? demanda le chevalier, qui, depuis quelques Instants, paraissait rêveur. — Sur ma foi de gentilhomme, je le" jure, dit le baron. — Eh bien, grand merci, mon frère ! dit en respirant le chevalier. — Et pourquoi cela, grand merci ? — Parce que vous mettez ma conscience à l’aise ; car, puisqu’il m’est impossible de reconnaître la pauvre Thérèse pour ma fille, je vais me décider à une chose à laquelle j’avais songé déjà : c’est à en faire ma femme, et, par ma foi de gentilhomme aussi, mort frère, dans quelques mois d’ici, je vous aurai donné, je vous le jure à mon tour, ou un bon gros neveu, ou une gentille petite nièce.

Le baron fit un bond furieux dans son lit.

— Sortez d’ici, Monsieur ! dit-il, sortez à l’instant même, et ne vous avisez jamais d’y remettre les pieds ; et si vous tenez à exécuter l’infâme projet dont vous venez d’avoir l’audace de me parler, je vous donne ma parole d’honneur que j’use de tout mon crédit pour vous faire interdire.

Le chevalier, qui s’émancipait de plus en plus, ne prêta qu’une médiocre attention aux menaces de son frère. Il prit son chapeau, siffla Black aussi familièrement qu’il eût pu le faire dans une écurie, et ferma la porte en laissant le baron en tête-à-tête avec son coq cochinchinois étranglé, et dans une exaspération difficile à décrire.

XXXI. — COMMENT LES PIRATÉS DU BOULEVARD DES ITALIENS COUPENT LES AMARRES ET ENLÈVENT LES CONVOIS.

L’idée que le chevalier de La Graverie venait de communiquer à son frère aîné, et qui avait si fort agacé le système nerveux de celui-ci, semblait tout à fait praticable à notre héros ; aussi, malgré l’insuccès des démarches qu’il avait accomplies en moins de douze heures, paraissait-il tout joyeux en quittant l’hôtel de la rue Saint-Guillaume.

— L’un refuse d’épouser ce cher petit ange, disait-il ; l’autre veut m’empêcher de lui donner le nom qui lui revient ; eh bien, je vais joliment les attraper tous les deux ! J’étais, ma foi, bien bon de quitter Chartres, de m’aventurer dans cette maudite malle-poste, où j’ai ramassé une courbature que je devrais peut-être, si j’étais raisonnable, combattre au plus vite par des frictions ; j’étais bien simple de venir me morfondre à la porte de ce vieux fou égoïste, de me risquer à battre le pavé de Paris comme je le fais à cette heure, sans linge, sans vêtement et sans abri, lorsqu’il m’était si facile de donner à la fois une fortune à la pauvre Thérèse et une paternité à son enfant !.. Je le ferai, oui, de par Dieu ! je le ferai, et monsieur mon frère, qui compte si bien sur ma succession, en aura un pied de nez ! Bien entendu que si, pour le monde, je donne à la pauvre enfant le titre d’époux, je ne serai jamais pour elle qu’un père...

Le chevalier en était là de son monologue lorsqu’il s’entendit appeler.

Il se retourna et aperçut le valet de chambre de son frère qui courait après lui, une petite malle sur l’épaule.

— Monsieur le chevalier ! monsieur le chevalier ! criait ce dernier en se rapprochant de lui, vous oubliez voire valise. — Ma valise ? fit le chevalier s’arrêtant ; mais, sac à papier ! je n’avais avec moi aucune valise, que je sache du moins. — Cependant, monsieur le chevalier, dit le valet de chambre tout essoufflé en rejoignant monsieur de La Graverie, c’est bien le cocher qui vous a amené qui a déposé celte petite malle au coin de la loge. Madame Wilhem, la concierge, en est certaine.

Le chevalier prit la valise des mains du valet de chambre, la tourna et la retourna dans tous les sens, puis enfin aperçut sur la partie supérieure une carte coupée en deux, où il lut le nom et l’adresse suivante :

« M. Gratien d’Elbène, officier de cavalerie, rue du Faubourg-Saint-Honoré, numéro 42. »

— Parbleu ! s’écria le chevalier, voilà une erreur dont je ne me plaindrai pas, et je suis sûr maintenant de retrouver mon homme quand bon me semblera.

Dieudonné remercia le valet de chambre, joignit un louis au remerciement, fit signe à un commissionnaire, lui mit la malle sur l’épaule, et continua son chemin en quête d’un hôtel où il pût se reposer de ses fatigues.

Il trouva cet hôtel rue de Rivoli.

Après avoir pris une chambre au premier étage pour n’avoir pas trop haut à monter, après y avoir fait allumer un grand feu auquel il exposa ses reins et ses épaules de manière à les faire presque cuire ; après avoir installé Black sur des coussins que, sans aucune pudeur, il prit au canapé de velours d’Utrecht qui ornait la chambre qu’on lui avait donnée, le chevalier se mit au lit ; mais, contre, son attente et malgré sa fatigue, il lui fut impossible de s’endormir.

Tant que son esprit s’était trouvé échauffé par la discussion qu’il avait eue avec son frère, il avait, comme nous le lui avons entendu dire à lui-même, trouvé qu’épouser Thérèse serait la chose la plus simple, la plus naturelle et la plus logique du monde ; mais, depuis que le hasard lui avait remis sous les yeux le nom du séducteur de la jeune fille, il s’était pris à réfléchir plus froidement, et, à chaque réflexion nouvelle, il rencontrait des objections qui révoltaient sa délicatesse et dont la plus grave était celle-ci :

Lui demeurait-il bien prouvé que Thérèse ne fût point son enfant, et, dans le cas où elle le serait, quelle que fût la réserve de ses relations avec la jeune femme, n’y aurait-il pas quelque chose de profondément immoral dans cette union ?

Puis, qui lui disait que le baron n’avait pas quelque preuve de cette naissance, preuve que son aîné lui cacherait tant qu’il aurait intérêt : à le faire, mais qu’il rendrait publique, pour se venger, le jour où cette preuve ; pourrait produire un incestueux scandale ?

A ces deux objections, qui se dressaient menaçantes au fond de son esprit, et peut-être bien même au fond de sa conscience, le chevalier retomba rapidement dans toutes ses indécisions et dans toutes ses angoisses. Il résolut de ne pas renoncer entièrement à cette idée qui lui semblait une épée de Damoclès, bonne à suspendre au-dessus de la tête de monsieur son aîné ; mais il résolut en même temps, quoi qu’il en coutât à sa paresse et à son amour du repos, de tout faire, de tout tenter pour donner un autre dénoûment aux amours de la pauvre Thérèse.

Agité comme il l’était, Dieudonné se tourna et se retourna tant dans son lit, qu’il craignit de se donner une seconde courbature, et qu’il prit le parti de se lever.

Il s’habilla, dissimula tant bien que mal, sous son gilet boutonné le plus haut possible, la fraîcheur douteuse de sa chemise, et sortit en se disant que le grand air lui donnerait peut-être les idées qui lui faisaient défaut en restant enfermé dans une chambre d’hôtel garni. Nous l’avons dit, M. de La Graverie était essentiellement flâneur, et, malgré les sérieuses préoccupations auxquelles il était en proie, il trouva dans les rues de Paris, qu’il n’avait point parcourues depuis dix-sept ou dix-huit ans, trop de prétextes à flânerie pour ne pas être promptement distrait de ses pensées. C’étaient d’abord les omnibus, invention nouvelle pour M. de La Graverie, qui les considérait avec curiosité. Puis c’étaient les marchands de toute espèce, les magasins de tout genre ; les cafés, dont le luxe avait pris, depuis quelque temps, des proportions qui stupéfiaient le pauvre Dieudonné et qui, à chaque pas, le clouaient sur le trottoir.

Black ne semblait pas moins étonné que M. de La Graverie au milieu de cette cohue ; il allait, venait, courait d’un air effaré, bousculé par l’un, arrête par l’autre, perdant son maître tous les cinq minutes ; traversant alors la rue la tête haute et le nez au vent, entrant dans toutes les portes qu’il trouvait ouvertes, flairant chaque passant, disparaissant, reparaissant et redisparaissant, tant et si bien, qu’il commença à donner les plus vives inquiétudes au chevalier.

— Par la sambleu ! dit celui-ci, pour peu que cela dure, je ne puis manquer de perdre mon chien. C’est singulier comme du jour où il est soumis à la métempsycose, l’homme prend les habitudes du corps que Dieu lui a donné à habiter. Je vous demande un peu qui diable reconnaîtrait le grave capitaine de grenadiers Dumesmil dans ce chien qui court comme un fou, au lieu de se tenir prudemment à mes côtés.

Ces réflexions inspirèrent au chevalier l’idée ingénieuse d’acheter une laisse ; il en passa le porte-mousqueton dans l’anneau du collier de l’épagneul, et, traînant l’animal à la remorque, il continua ses pérégrinations à travers les rues de Paris, où, comme un autre Christophe Colomb, il semblait marcher de découvertes en découvertes.

Black, déchargé de tout souci, semblait enchanté de cette nouvelle maniera de voyager et suivait son maître sans opposer la moindre résistance.

Cependant, la soirée approchant sans que M. de La Graverie se fût encore arrêté à aucune résolution, il songea qu’il était temps de satisfaire les besoins de son estomac.

Sa première idée avait été de se rendre dans ce but, soit chez Véry, soit aux Frères-Provençaux, soit au Rocher-de-Cancale, qui étaient, comme souvenirs gastronomiques, restés dans son esprit ; mais il aperçut un restaurant couvert de tant de dorure et de sculpture, qu’il pensa que la cuisine de rétablissement devait être en, harmonie avec l’élégance extérieure de la maison ; il y entra donc et se fit servir, pour lui et Black, un dîner qu’il trouva détestable, mais que Black, moins difficile que son maître, mangea, lui, sans sourciller.

Le chevalier paya la carte et sortit.

Pendant son absence, la carte avait changé de nom : elle s’appelait l’addition.

M. de La Graverie fit une légère grimace en vérifiant la susdite addition ; il avait mangé ou plutôt on lui avait servi un dîner de trente-neuf francs soixante centimes qui, dans son appréciation culinaire, ne valait pas, à part le vin, un petit écu. Nous devons avouer, avec notre franchise bien connue, que, pendant le dîner, M. de La Graverie, qui avait jugé à propos de faire au garçon des observations, d’abord sur la façon dont il fermait la porte de son cabinet, sans pouvoir obtenir de lui qu’il la fermât plus doucement ; puis des commentaires sur chaque plat que ce même garçon lui servait, le chargeant d’expliquer au chef comme quoi la sauce tomate doit, dans sa préparation, absorber un tiers d’oignons et deux tiers de pommes d’amour, comme quoi le fricandeau doit être brais dessus et dessous, comme quoi les écrevisses doivent être cuites au vin de Bordeaux, qui ne s’aigrit pas sur le feu comme le vin de Chablis, et servies chaudes dans leur sauce au lieu d’être servies froides et sèches sur un lit de persil ; nous devons avouer, disons-nous, qu’en exposant ces théories gastronomiques pour le plus grand avantage de ceux ; qui viendraient après lui se réconforter dans le même restaurant, M. de La Graverie avait vidé une bouteille de chambertin grand cru et une demi-bouteille de château-laffitte, retour des Indes.

Cet excès n’était point dans ses habitudes.

Il sortit donc fort échauffé et reprit sa promenade sur le boulevard, en tenant la corde au bout de laquelle marchait Black, corde que, pour plus de sûreté, il avait roulée autour de son poignet.

Le chevalier était de fort, méchante humeur. Il avait supporté tant bien que mal les inconvénients d’une nuit sans sommeil, assaisonnée, d’un dialogue plein d’émotions diverses ; le mauvais lit dans lequel il avait essayé de prendre du repos avait ajouté à sa fatigue, au lieu de la lui enlever ; cependant il avait vite oublié le mauvais lit, les vents coulis de la chambre l’avaient trouvé à peu près indifférent ; mais le dîner qu’il venait de faire l’avait exaspéré, et il se demandait s’il ne serait pas prudent à lui de retourner au plus vite dans sa bonne ville de Chartres, où, si grands que fussent ses ennuis, il avait au moins la ressource d’un dîner passable et la société, si douce à son cœur, de Thérèse.

Puisque le baron, puisque Gratien refusaient tous les deux de faire ce qu’il était venu leur demander, dans quel but prolongerait-il désormais son voyage à Paris ?

Le chevalier traversait la foule qui, entre sept et huit heures, encombre le boulevard des Italiens, en s’adressant à lui-même ces réflexions, et il les accompagnait de gestes qui lui attirèrent plus d’une imprécation de la part des gens que, dans sa distraction, il heurtait en passant, imprécations auxquelles le digne chevalier ne prenait pas même la peine de répondre. Enfin, l’affluence devenant de plus en plus considérable, M. de La Graverie fut pris d’une de ces colères assez habituelles aux provinciaux lorsqu’ils ont à fendre les flots pressés de la badauderie parisienne, et, tournant les talons à toute cette cohue, il prit son parti, décida qu’if regagnerait Chartres, et chercha à regagner d’abord son hôtel, qui lui semblait une étape indispensable de son voyage.

— Oui, grommelait-il entre ses dents, je te quitte à jamais, ville maudite et gangrenée ! je vais m’enfermer dans ma maison, près de ma pauvre Thérèse, qui sera ma fille adoptive, puisque je ne puis arriver ni à en faire ma femme, ni à en faire ma fille véritable, et je jure que, dussé-je manger la moitié de mon bien en procès, je lui laisserai, malgré mon frère, assez de fortune pour vivre à l’aise lorsque je n’y serai plus. Sois tranquille va, Dumesnil !

Jusque-là, le chevalier avait gesticulé de la main gauche ; la droite, qui tenait la laisse de Black, était restée plongée dans la poche de son pantalon : mais, cette fois, emporté par la chaleur de son mouvement oratoire, ce fut la main droite qu’il éleva en l’air, comme pour prendre le ciel à témoin du serment qu’il faisait en même temps à lui-même et à son ami.

A sa grande surprise, il s’aperçut alors qu’il n’avait plus rien au bout de la tresse de cuir qui s’agitait à son poignet.

Le chevalier se retourna.

Black n’était ni à ses côtés, ni derrière lui ! Il s’approcha d’un bec de gaz, regarda la laisse avec attention. Elle avait été fort proprement coupée d’un instrument tranchant.

On lui avait volé son chien.

Le premier mouvement du chevalier fut de courir et d’appeler Black.

Mais où courir ? de quel côté appeler ?

Puis, en appelant, comment faire dominer à sa voix le bruit assourdissant des voilures et le sourd murmure de cette multitude ?

M. de La Graverie se mit à interroger les passants.

Les uns répondirent à ses questions, faites d’une voix émue et toute entrecoupée, en haussant lés épaules ; d’autres lui répondirent qu’ils, ne savaient pas. Un homme en blouse lui assura avoir vu un individu conduisant un chien à l’aide d’un mouchoir passé dans le collier ; l’individu entraînait le chien du côté de la rue Vivienné ; le chien se défendait et ce n’était qu’à grand’peine que ce personnage s’en faisait suivre en le tirant après lui.

Le chien, au reste, ressemblait trait pour trait au signalement que le chevalier donnait de son épagneul.

— Vite à la rue Vivienné ! dit le chevalier en se dirigeant du côté indiqué — Oh ! il a de l’avance sur vous, et je doute que vous le rattrapiez, mon brave Monsieur ; si, comme je n’en doute pas, votre animal a été dérobé par un de ces gaillards qui font commerce et de les voler et de les revendre, l’objet est déjà en lieu de sûreté. — Mais où le rejoindre ? Comment le retrouver ? — Il faut d’abord faire votre déclaration au commissaire. — Bien ; après ? — Le faire afficher, promettre une récompense. — Tout ce que l’on voudra, pourvu que je retrouve mon chien. — Allons, voyons, fit l’homme, qui s’attendrissait à la douleur du chevalier, il ne faut pas vous désoler comme cela ; vous la retrouverez, votre bête, et, si ce n’est pas la même, c’en sera une autre. Moi, je vous promets une chose, c’est que, pour peu que la récompense soit gentille, demain malin, avant votre déjeuner, deux chiens semblables au vôtre auront déjà sonné à voire porte. — Mais c’est mon chien, c’est mon chien qu’il me faut, et pas un autre ! s’ecria le chevalier. Vous ne savez pas, mon brave homme, combien je tiens à mon chien... Ah ! si je le perdais une seconde fois, mon pauvre Dumesnil, je crois que j’en mourrais ! — Dumesnil ! votre chien s’appelle Dumesnil ? En voilà un drôle de nom de chien ! on dirait un nom d’homme. Voyons, rassurez-vous : Paris est grand, mais j’en connais les malices. Avez-vous confiance en moi ? — Oui, mon ami, oui, s’écria le chevalier. — Eh bien, je m’en charge, moi, de votre caniche. C’est aujourd’hui vendredi ; eh bien, dimanche, avant midi, je me charge de l’avoir réintégré au bout de votre ficelle, M. Dumesnil ; seulement, quand vous vous promènerez encore avec lui dans Paris, mettez-lui une chaîne : c’est plus lourd, mais c’est plus sûr. — Si vous faites cela, si par vous je retrouve Black... — Qu’est-ce que c’est que cela, Black ? — Mais c’est mon chien. — Voyons, faudrait s’entendre : comment s’appelle-t-il, votre chien ? est-ce Dumesnil ? est-ce Black ? — C’est Black, mon ami, c’est Black ; seulement, pour moi, mais pour moi seul, il est tantôt Dumesnil et tantôt Black. — Bon ! je comprends : il a un nom de famille et un nom de baptême. — Eh bien ! reprit le chevalier, tenant à compléter son offre, si vous me le retrouvez, je vous donnerai tout ce que vous me demanderez, mon brave homme. Cinq cents francs, trouvez-vous que ce soit assez ? — Allons, allons, je ne suis pas un flibustier du genre de ceux qui vous ont volé votre chien, mon cher Monsieur. Vous me payerez mon temps et mes peines ; car, tandis que je courrai après votre chien et que mes jambes travailleront, mes bras resteront à ne rien faire, et ce sont mes bras qui me font vivre. Le prix de mon temps, c’est tout ce que je veux : je vous oblige pour vous obliger. Ça m’a fait du mal, à moi, de vous voir tant de chagrin pour un chien perdu : cela prouve un bon cœur, et j’aime les bons cœurs, moi. Ainsi ne parions plus de récompense ; nous compterons quand l’animal sera retrouvé. — Mais vous allez avoir besoin, mon ami, de prendre des voitures, de payer l’afficheur, l’imprimeur, le marchand de papier ; attendez que je vous fasse au moins une avance. — L’afficheur ! l’imprimeur ! le marchand-de papier ! Ah bien, oui ! je vous disais cela tout à l’heure parce que nous n’étions pas encore des connaissances ; mais tout cela, c’est des attrape-nigauds et nous nous en passerons. — Mais cependant, mon ami... — Laissez faire Pierre Marteau, mon vieux brave, laissez-le faire ! c’est lui qui vous le dit. Ne donnons l’éveil à personne ; soyons muets comme le barbillon sous la pierre, et je vous réitère que dimanche, pas plus tard que dimanche, vous aurez votre épagneul. — Oh ! mon Dieu, soupira le chevalier, dimanche, c’est bien tard ! pourvu qu’on lui donne à manger d’ici-là ! — Ah ! dame, je ne vous dis pas qu’il aura où il est une cuisine aussi grasse que dans votre hôtel ; mais un chien, c’est un chien, au bout du compte, et il y a tant de gens qui mangent des croûtes, qu’il ne faut pas trop plaindre un quadrupède qui a des pommes de terre. — Quand nous reverrons-nous, mon brave homme ? — Demain ; car, cette nuit, je vais battre tous les cabarets ou se rassemblent les écumeurs de boulevard ; peut-être, par ce moyen, aurais-je des nouvelles de votre bête avant dimanche. Vous, mon cher Monsieur, vous m’avez l’air fatigué ; vous allez vous coucher et vous tenir bien tranquille. Où demeurez-vous ? — A l’hôtel de Londres, rue de Rivoli.. — Rue de Rivoli, on connaît l’endroit, quoiqu’on ne le hante guère. Voulez-vous que je vous reconduise ; car vous m’avez l’air de chercher votre chemin comme une bécasse au milieu du brouillard. Voyons, venez par ici.

Le chevalier, obéissant comme un enfant, suivit Pierre Marteau, et, chemin faisant, lui renouvela dix fois ses recommandations à l’endroit de Black.

Arrivé à la porte de l’hôtel, il réussit à lui faire accepter une pièce de vingt francs pour faciliter les recherches ; enfin, il lui donna rendez-vous pour le lendemain, et rentra tout triste dans sa chambre.

Il s’assit sur les coussins où Black avait dormi la nuit précédente, et, bien qu’il n’y eût pas de feu dans la cheminée, il resta là pendant plus d’une heure abimé dans ses réflexions.

Ces réflexions étaient du genre sombre, et plus le chevalier s’y enfonçait, plus elles devenaient lugubres.

Depuis que Dieudonné s’était attaché à quelque chose, il avait marché de chagrins en chagrins, de déceptions en déceptions ; il n’osait récapituler toutes les méchantes aventures que lui avait déjà values Black, et, lorsqu’il songeait à la jeune maîtresse du pauvre chien, l’addition de ses douleurs présentait un total bien autrement formidable ! Et cependant, chose étrange ! ces angoisses, il les aimait ; ces afflictions, elles lui étaient douces ; ces peines qu’il endurait pour les deux êtres qu’il aimait, elles lui étaient si chères, que, tout en les maudissant, il ne lui vint pas à l’idée de regretter le temps où, libre de soucis et d’appréhensions d’aucune sorte, il vivait tout entier absorbé par le travail de la digestion ou par l’étude de la science de Carême.

Il se coucha enfin, soupira en regardant cette chambre qui lui semblait dix fois plus vide et plus triste que la veille, et s’endormit en rêvant qu’il apercevait, comme il l’avait vue quelques heures auparavant, la silhouette noire de son épagneul se détachant devant les lueurs embrasées du foyer.

Hélas ! c’était un rêve ! il n’y avait plus dans la chambre ni foyer ni épagneul.

Son esprit était si ébranlé, son corps si fatigué par les secousses qu’il avait subies depuis vingt-quatre heures, qu’il finit par s’endormir profondément.

Il pouvait être dix heures du matin lorsqu’un bruit de souliers ferrés le réveilla. Il ouvrit les yeux et aperçut, debout au pied de son lit, l’homme qui, la veille au soir, lui avait promis de lui faire retrouver Black.

Par malheur, Pierre Marteau ne lui apportait encore que des espérances et des espérances bien creuses.

Il avait inutilement exploré tout le quartier Saint-Marceau qu’habitent ordinairement les gens qui font le commerce des chiens de hasard. Il n’avait rien découvert.

Cependant, il était loin de se rebuter, et, sans vouloir s’expliquer, il continuait de promettre au chevalier que, le lendemain dimanche, il le remettrait en possession de son épagneul.

Le chevalier le congédia.

Puis il se demanda avec un soupir comment il allait employer sa journée.

Il lui était impossible do songer à retourner à Chartres avant d’avoir retrouvé son chien.

Il écrivit à Thérèse, qui devait être fort inquiète de lui, de prendre, le lendemain dimanche, la diligence ou la malle-poste et de le venir rejoindre hôtel de Londres, rue de Rivoli ; puis à son notaire, de lui envoyer de l’argent.

Enfin, comme il ne pouvait raisonnablement passer sa journée entière dans sa chambre, il s’habilla et se décida à sortir pour tuer le temps en flânerie semblable à celle de la veille.

Au moment où il prenait son chapeau, qu’il avait déposé sur une chaise, il aperçut dans un coin la petite valise qu’il avait emportée par mégarde en quittant l’hôtel des Postes. — Tiens, se dit-il, voici l’emploi de ma journée tout trouvé : je vais rendre celle malle à son propriétaire, et, qui sait... son ami Louville n’étant plus auprès de lui, peut-être me sera-t-il donné de lui faire comprendre l’indignité de sa conduite. Sur ce, M. de La Graverie fit approcher un fiacre, y monta avec la valise et dit au cocher :

— Rue du faubourg Saint-Honoré, numéro 42.

XXXII. — LA DIFFÉRENCE QU’IL Y A ENTRE UNE TÊTE QUI A DES FAVORIS ET UNE TÊTE QUI A DES MOUSTACHES.

C’était un hôtel très-somptueux que l’hôtel d’Elbène ; un hôtel bâti tout récemment par un architecte à la mode, et décoré à l’intérieur d’une profusion de statues et de sculptures qui n’étaient peut-être pas du meilleur goût, mais qui donnaient une haute idée de l’opulence de son propriétaire.

Deux colonnes d’ordre corinthien encadraient une porte cochère de bois de chêne, toute fouillée d’arabesques et de cannelures ; cette porte s’ouvrait sur un passage vitré et pavé en bois afin d’étouffer le bruit des voitures.

Au fond du passage était la cour, dans laquelle on apercevait les écuries et les remises ; plus loin encore, un jardin donnant sur les Champs-Elysées.

Au premier plan du passage, à droite, était la loge du concierge ; à gauche, et fermé par un vitrage en verres de couleurs, la cage d’un escalier somptueux par lequel on montait aux appartements : un moelleux tapis couvrait les marches. Le chevalier de La Graverie descendit de son fiacre, et, s’arrêtant devant la loge du concierge :

— M. d’Elbène ? demanda-t-il. — Est-ce au père ou au fils que Monsieur désirerait parler ? répondit le serviteur. — Au fils, mon ami.

Le concierge frappa trois coups sur un timbre ; un valet de pied descendit l’escalier et se présenta à la porte vitrée.

— Quelqu’un pour M. le baron, fit le concierge.

Le valet de pied montra le chemin à M. de La Graverie, et l’introduisit, à l’entresol, dans un élégant appartement dont il lui ouvrit le salon. Là, il le pria d’attendre quelques instants, tandis qu’il irait prévenir son maître.

Le chevalier, en homme qui sait mettre le temps à profit, commença par se chauffer les pieds, que sa course en fiacre avait singulièrement refroidis ; puis, lorsqu’il fut installé au coin du feu, les talons sur les chenets, il jeta un coup d’œil autour de lui.

M. de La Graverie, élevé dans le monde, ne pouvait être surpris du luxe de l’appartement dans lequel il se trouvait, bien que les raffinements de luxe, tendants surtout au confortable, fussent tout à fait nouveaux pour un homme de cette époque ; mais ce qui le frappa, ce qui arrêta ses regards, ce qui lui parut étrange, ce fût le choix des brochures qui encombraient une table placée à sa portée ; brochures qui lui semblèrent médiocrement se rapprocher du caractère de Gratien, dont il avait pu, dans une courte mais sérieuse conversation, apprécier l’insouciance et la légèreté.

Ces brochures traitaient toutes, soit d’économie politique, soit de philosophie supérieure, soit de science sociale.

Elles n’étaient point là pour la parade.

Toutes étaient coupées ; plusieurs d’entre elles étaient froissées par un usage quotidien ; enfin, sur la marge de quelques-unes, M. de La Graverie aperçut des notes qu’il lut et qui lui parurent bien profondes pour être sorties de la tête et avoir été tracées par le crayon d’un jeune officier de cavalerie.

— Ce diable de domestique se sera trompé, murmura M. de La Graverie, et, au lieu de m’introduire dans les appartements du fils, il m’aura introduit dans ceux du père. Faut-il profiter du hasard et exposer à celui-ci la situation ? C’est dangereux ; car, enfin, je ne puis rien prouver à l’endroit de Thérèse. Thérèse n’a pas de nom, et, si mon frère tient bon, peut-être me sera-t-il malaisé de donner ma fortune à la pauvre enfant ; donc, tout dire au papa serait peut-être ajouter encore des difficultés à celles devant lesquelles je suis déjà si embarrassé.

M. de La Graverie en était là de ses réflexions, lorsqu’une portière se souleva et donna passage à un jeune homme qui s’avança vers lui, sans qu’il fût entendu par le chevalier, l’épaisseur du tapis amortissant le bruit des pas.

— Vous désirez me parler, Monsieur ? dit le jeune homme.

M. de La Graverie se dressa dans le fauteuil où il se prélassait, beaucoup plus par l’effet de la surprise qu’il éprouvait que par politesse.

En effet, c’était bien Gratien d’Elbène qu’il avait devant les yeux ; c’était bien son visage, sa taille, sa tournure, sa physionomie, le ton de sa voix ; cependant il y avait dans la figure du nouveau venu quelque chose que le chevalier se rappelait parfaitement n’avoir pas vu sur celle de l’officier, et qui le frappa tout de suite.

Ce quelque chose, c’était une paire de favoris noirs encadrant parfaitement le visage du jeune homme, qui, sur tout le reste du visage, portait la barbe complètement rasée.

Depuis la veille, les moustaches et la royale pouvaient avoir disparu ; mais les favoris ne pouvaient pas avoir poussé.

— C’est cependant bien à monsieur Gralien d’Elbène que j’ai l’honneur de parler ? demanda le chevalier, intimidé par cet accident imprévu, Le chevalier, comme on sait, s’intimidait facilement.

Le jeune homme sourit ; le mot cependant lui expliquait tout.

— Non, Monsieur, répondit-il, je suis Henri d’Elbène ; mon frère Gratien est sorti : il est allé déjeuner avec quelques camarades de garnison. Mais, si je puis être votre interprète auprès de lui, disposez de moi, Monsieur. — Henri ! ah ! vous êtes Henri d’Elbène ! s’écria le chevalier, en proie aune émotion visible ; car il avait devant les yeux l’homme que Thérèse avait tant aimé, le seul qu’elle eût jamais aimé, et il comprenait combien facilement la jeune fille avait pu être la dupe de cette extraordinaire ressemblance. — Oui, Monsieur, répondit le jeune homme en souriant. Gratien vous aura sans doute parlé de moi, et malgré ce qu’il vous aura dit, vous êtes étonné comme tout le monde de notre ressemblance. On se ressemblerait de plus loin : nous sommes jumeaux. — Je comprends, dit le chevalier ; mais pardonnez à mon émotion... Cette ressemblance que j’avais oubliée, quoi qu’on m’en eût dit, a éveillé chez moi le souvenir d’une aventure qui a si cruellement pesé sur ma vie, que je n’y puis songer sans me trouvera l’instant même fortement impressionné. — En effet, Monsieur, vous êtes tout tremblant. Remettez-vous, je vous en prie, et demeurez assis.

Henri prit lui-même un siège et se plaça de l’autre côté de la cheminée.

— Dans quelques instants, reprit-il, vous me direz ce qui vous amène. — Il n’est pas besoin d’attendre quelques instants pour cela ; et tenez, Monsieur, puisque je ne trouve pas votre frère, dit résolument le chevalier, qui se sentait en hardi par l’air de douceur et de bonté répandu sur le visage du jeune homme, eh bien, j’ai envie de vous raconter mon histoire. Je suis un pauvre vieillard isolé, sans parents, sans amis ; vous avez l’air grave et réfléchi, plus qu’on ne l’est ordinairement à votre âge... — J’ai souffert, Monsieur, interrompit Henri avec une expression de physionomie qui avait l’intention d’être un sourire ; j’ai donc acquis, à mes dépens, l’expérience du cœur, celle qui vieillit le plus vite ses privilégiés, celle aussi dont on profite le moins. — Eh bien, continua le chevalier, tout jeune que vous êtes d’âge, du moins, Monsieur, peut-être pourrez-vous me donner un conseil. A mon âge, à moi, l’esprit est paresseux et la volonté lente à prendre un parti ; d’ailleurs, je vous avouerai franchement que j’ai toujours été un caractère fort irrésolu. — Parlez donc, Monsieur, dit le jeune homme ; et quoique je ne puisse penser que mon avis doive vous être de quelque utilité, croyez que ma sympathie vous est tout acquise, et que ce ne sera pas ma faute si elle reste stérile.

Le chevalier se recueillit un instant ; puis, regardant fixement son interlocuteur :

— Que penseriez-vous, Monsieur, lui dit-il, de l’homme qui, abusant d’une ressemblance aussi singulière que celle qui existe entre vous et monsieur votre frère, et à l’aide d’un déguisement, de l’obscurité ou de tout autre moyen, tromperait une malheureuse jeune fille, et, se faisant passer pour celui qu’elle aime, profiterait de la méprise pour la déshonorer et l’abandonner ensuite à son désespoir ? — A mon avis, Monsieur, cet homme, s’il pouvait exister, serait un misérable, digne de la réprobation de tous les honnêtes gens. — Et si celte jeune fille, à la suite de ce crime, était devenue mère ? — Monsieur, ce sont là, par malheur, de ces crimes qui ne tombent sous le coup d’aucune loi ; mais je vous déclare ici, sur ma foi de gentilhomme, que j’aimerais cent fois mieux presser la main du bandit qui, le poignard à la ceinture, le pistolet au poing, escalade une maison, vole en hasardant sa liberté, tue en risquant sa vie, que de me trouver en contact avec l’homme sans cœur, sans foi, sans honneur, qui a pu commettre une action ; semblable à celle dont vous parlez. — Eh bien ! Monsieur, dit le chevalier, cette histoire est la mienne ; l’enfant séduite, une enfant si tendre, si douce et si bonne, qu’on ne peut la voir sans l’aimer, c’est ma fille, Monsieur. — Votre fille ? Ma fille adoptive, du moins. — Et vous n’avez pas exercé de justes représailles ? Vous n’avez pas tué l’homme qui a porté le déshonneur dans votre maison ? — Je vous l’ai dit, Monsieur, je suis presque un vieillard ; j’ai plus de cinquante ans, je suis faible ; ma main débile a à peine la force de supporter le poids d’une épée ou d’un pistolet. — Dieu vous eût donné la force, Monsieur ; car Dieu eût été pour vous ! s’écria Henri avec une exaltation communicative. Dieu est avec le père qui venge son enfant ; il donne le courage au passereau qui défend ses petits contre l’oiseau de proie, pourrait-il manquer à l’homme qui accomplit sa mission dans ce qu’elle a de plus saint et de plus sacré ? — Mais le duel est réprouvé par toutes les lois divines et humaines. — Le duel, Monsieur, et c’est un malheur, mais ce malheur, il faut l’accepter, le duel restera la loi de Dieu, tant que la société ne sera point assise sur d’autres bases, tant que la justice humaine n’ira pas chercher dans le cœur de chacun le mal pour l’extirper, le bien pour le récompenser ; le duel, enfin, sera nécessaire, tant que l’homme social trouvera juste et quelquefois plaisant que l’homme attente à la vertu de la jeune fille et à l’honneur de l’épouse. — Ainsi, Monsieur, si le coupable s’obstine à refuser à la jeune fille la réparation qui lui est due, vous me conseillez de me battre avec lui ? — Sur mon âme et ma conscience, Monsieur, répondit Henri, je vous le conseille.. — Alors, Monsieur, je dois vous l’avouer, reprit M. de La Graverie, quoique, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, mes habitudes soient pacifiques, quoique j’aie passé la meilleure partie de ma vie dans la seule préoccupation de mon bien-être, c’était aussi ce que je pensais, et je m’y fusse décidé si je n’avais été retenu par une crainte. — Cette Crainte, qu’elle est-elle ? — Je suis le seul appui de la pauvre enfant ; quoi que vous en disiez, le ciel n’est pas toujours du côté du droit ; le sort peut me trahir. Que deviendrait la pauvre fille, si je lui manquais ? — S’il en était ainsi, Monsieur, répondit Henri avec simplicité, je tâcherais de vous remplacer près d’elle. — Vous me promettez, Monsieur ? Je vous le jure. — Tenez, Monsieur, dit le chevalier avec une exaltation qui était bien loin de ses habitudes, il y a tant de franchise, tant de noblesse, tant de loyauté dans voire regard, que je veux vous croire, et je me décide.. ! Eh bien ! oui, je le jure à mon tour, le coupable sera puni. Mais je serai forcé de réclamer de votre obligeance un service de plus. — Lequel, Monsieur ? Parlez. — Je ne connais personne à Paris, et ne saurais à qui m’adresser, si vous me refusez ma demande. Je vous prierai de me servir de témoin. — Volontiers, Monsieur. — Vous me jurez encore que, quel que soit mon adversaire et le mode de combat adopté, vous ne m’abandonnerez pas dans la mission providentielle que je vais remplir ; car, vous devez vous en apercevoir, Monsieur, je suis fort inexpérimenté dans ces sortes de choses, et puisque vous avez été assez bon pour m’éclairer de vos conseils, je veux espérer que votre présence ne me fera pas défaut au moment décisif. — Vous avez ma parole sur ce point comme sur les autres, Monsieur. Mais, pardon, j’ai à mon tour un détail assez important à vous demander. Vous êtes ami de mon frère, à ce qu’il paraît ; mais moi, je n’ai pas l’honneur de vous connaître. Serez-vous assez bon pour me donner votre nom et me laisser votre adresse ? — Je m’appelle M. de La Graverie ; je suis chevalier de Saint-Louis, comme vous voyez ; je demeure habituellement à Chartres, mais, pour le moment, rue de Rivoli, hôtel de Londres. — Cela suffit, Monsieur ; lorsque vous aurez besoin de moi, dites un mot, et je suis tout à vous. — Je vous remercie, et vous prie de nie garder le secret sur tout ceci. — Je vous en donne ma parole. Mais, à propos, vous ne m’aviez point encore parlé, Monsieur, de ce qui vous amenait chez mon frère. Ne voulez-vous point me charger de le lui dire ? — Cela n’a aucune importance, Monsieur. Je venais simplement lui remettre celte valise qu’il a oubliée hier dans la malle-poste et que mon cocher a emportée par mégarde. Le chevalier se leva.

— Je vous remercie pour Gratien, dit le jeune homme. Adieu, Monsieur, et croyez que mes vœux vous suivront dans la mission que vous allez remplir.

Henri insista pour reconduire le chevalier jusqu’à la porte cochère, et lui donna une dernière poignée de main lorsqu’il l’eut installé dans son fiacre.

Le cœur de M. de La Graverie battait très-fort ; son émotion était vive et profonde ; il sentait de temps en temps un frisson courir sous sa peau, un nuage passer sur ses yeux, et ses cheveux se dresser sur sa tête.

Un premier duel à cinquante ans ne pouvait pas produire, on en conviendra, un moindre effet.

— Ah ! si Dumesmil était là ! murmura le chevalier en soupirant ; lui qui allait se battre comme moi je vais déjeuner, qui maniait l’épée et le pistolet comme je manie ma fourchette. Mais, par malheur, il n’est plus là, et ce n’est pas Black qui pourrait se mesurer avec Gratien : depuis le chien de Montargis, cela ne s’est pas revu ; d’ailleurs, Black lui-même court les champs. — Où va Monsieur ? demanda le cocher. — Ah ! oui, où je vais ?.. C’est vrai... Je ne sais pas. — Comment ! Monsieur né sait pas où il va ? — Non... Priez le concierge de venir me parler.

Le concierge, prévenu par le cocher, s’approcha respectueusement. Il avait vu M. Henri conduire le visiteur jusqu’au fiacre.

Mon ami, demanda le chevalier, savez-vous où je trouverai à cette heure

M. Gratien d’Elbène ? — Vous le trouverez, Monsieur, à l’estaminet Hollandais, dont il ne quitte jamais les divans tant qu’il est en congé. — Alors, cocher, à l’estaminet Hollandais, cria le chevalier d’un ton que n’eût pas trop désavoué feu Dumesnil, et rondement ! Il y aura pour boire.