Black — XXXIII. — OU L’ON VOIT QUE LES PÉKINS ONT QUELQUEFOIS LA BAVAROISE QUERELLEUSE.
XXXIII. — OU L’ON VOIT QUE LES PÉKINS ONT QUELQUEFOIS LA BAVAROISE QUERELLEUSE.
L’estaminet Hollandais était, à cette époque, le rendez-vous général des officiers en congé. Tout ce qui portait une épaulette, depuis celle de sous-lieu tenant jusqu’à celle de colonel inclusivement, se rencontrait sous les lambris bronzés de l’établissement bachique.
Tous les rendez-vous militaires se donnaient là, comme les rendez-vous dès comédiens se donnaient dans le jardin du Palais-Royal.
Un officier, quittant son camp pour passer en Algérie, disait à ceux de ses camarades qu’ils laissait en France :
— A mon prochain semestre, dans deux ans, nous nous retrouverons à l’estaminet Hollandais.
Et à moins que les balles des Kabyles ou la dyssenterie n’en eussent décidé autrement, il était rare qu’il manquât au rendez-vous pris. Et cependant, malgré sa destination toute militaire, l’estaminet Hollandais avait un caractère tout à fait bourgeois.
A l’exception de ceux des élèves des écoles Polytechnique et de Saint-Cyr, qui vont à l’estaminet Hollandais par genre, on n’y apercevait ni schako, ni pantalon garance, ni uniforme.
Le militaire, quoiqu’il affecte un grand mépris pour le pékin, affecte singulièrement l’habit bourgeois ; probablement par la seule raison que c’est chez lui une passion malheureuse.
En effet, tel charmant officier qui mérite toutes les épithètes de distinction et d’élégance lorsqu’il est orné de son dolman ou de sa tunique, ne paraît plus qu’un homme ordinaire, souvent plus qu’ordinaire, quand il a revêtu la classique redingote et échangé son coquet colback ou son casque étincelant contre le vulgaire gibus.
Rappelez-vous ce qu’étaient autrefois les Turcs, et ce qu’ils sont depuis que, suivant la loi du progrès, Mahmoud leur a imposé la redingote bleue et la calotte rouge.
Puis, et ceci est la circonstance atténuante, l’officier, qui a peu d’occasions d’user ses habits de ville, les conserve avec ce soin religieux que le militaire accorde à son bazar ; de sorte qu’il leur fait dépasser les bornes de l’usage ordinaire des paletots et des redingotes, et il en résulte que, lorsqu’il les exhume, il a tout à fait l’air d’une vieille gravure de mode qui se promène.
Si l’on rencontrait peu d’uniformes à l’estaminet Hollandais, en revanche on y voyait à chaque table force redingotes d’une coupe tout à fait originale, pas mal de cols-cravates impossibles, et pas mal de ces pantalons à la cosaque que la mode avait dès cette époque sagement répudiés. Il était, en un mot, facile pour tout le monde de reconnaître que cet établissement était entièrement garni d’officiers plus ou moins déguisés en bourgeois.
Une épaisse fumée de tabac remplissait l’atmosphère, surchargée encore par les vapeurs qui s’exhalaient de quantité de bols de punch, consommation ordinaire des habitués.
Cinq ou six de ces derniers, qu’aux éperons qu’ils avaient conservé à leurs bottes on reconnaissait pour des officiers de cavalerie, se tenaient dans l’angle de droite, du côté du jardin.
Ils avaient déjeuné au café, et copieusement déjeuné, si l’on en jugeait par l’animation que leur conversation avait prise.
Comme toujours, ces messieurs ressassaient, sans l’épuiser jamais, le texte de leurs entretiens favoris, le mérite des diverses garnisons et la comparaison de ces garnisons entre elles.
— Ah ! Messieurs, disait notre ancienne connaissance, le lieutenant Louville, que nous retrouvons au milieu de ce groupe, vive Tours en Touraine ! jardin de la France d’abord, comme disent ces idiots de poëtes ; mais, à tout prendre, jolie ville ! des pruneaux excellents, un spectacle passable, des grisottes charmantes. Tours est la perle des garnisons ! — Ma foi, mon cher, répliqua un officier ventru, à la figure enluminée, aux moustaches grises et taillées en brosse, j’ai fait Tours, j’y suis resté deux ans, et je vous jure que Tours ne vaut pas mieux que les autres garnisons. — Bon ! El pourquoi prétendez-vous cela, capitaine ? — Parce que j’affirme que, les deux premiers mois écoulés, on s’ennuie dans les unes comme dans les autres. — J’aimais assez le Nord, reprit un troisième interlocuteur ; nous avions là du tabac de contrebande excellent à fumer, et, ma foi, pas cher. — Et Pontivy donc, Messieurs ! s’écria un quatrième ; une pension parfaite, à quarante-cinq francs par mois. — Et toi, Gratien, ton avis ? dit Louville. — Mon avis, répondit Gratien, c’est que plus je vais, plus je reconnais que, de toutes les garnisons par lesquelles nous avons passé, il n’en est pas une seule qui soit supportable ; ce qui m’encourage énormément à me tenir la promesse que je me suis faite à moi-même, de donner ma démission, afin de ne plus sortir de la seule bonne et de la seule charmante ville de garnison qui existe, c’est-à-dire de Paris. — Oui, dit Louville, cette prédilection se comprend, en effet, lorsqu’on possède un père qui, comme le lien, est plusieurs fois millionnaire ; et encore je doute que, malgré tous ses millions, malgré tous les plaisirs de Paris, lu oublies les heures heureuses que tu as eues au régiment. — Où, et lesquelles ? demanda Gratien. — Ingrat ! partout et toujours ! Tiens, sans aller plus loin, dans cette épouvantable ville de Chartres (Autricum, Carnutum), n’as-tu pas eu, en la personne de cette petite Thérèse, la plus délicieuse des aventures, une véritable aventure de lovelace, coquin ? — Voyons, Louville, dit Gratien visiblement affecté, ne me parle pas de cela... Je t’assure que ce souvenir m’est, au contraire, parfaitement désagréable. — Pourquoi ? à cause de ce vieux fou qui, sous prétexte que lu avais eu les prémices du cœur de la jeune fille, voulait te forcer, toi, le baron Gratien d’Elbène, à épouser une grisette sans le sou ? Ah ! il était vraiment amusant le bonhomme ! Je l’ai bien roulé pour mon compte, surtout après que tu eus quitté l’intérieur pour le cabriolet... Mais, mille cigares ! s’écria Louville, bondissant sur son tabouret, c’est lui... c’est lui-même qui entre... Ah ! nous allons nous amuser ! Regardez donc, Messieurs, l’adorable tournure ! Voyez donc avec quel air belliqueux notre voltigeur de Louis XV brandit son parapluie. Eh !... Monsieur !... — Pas de folie, Louville, dit l’officier ventru. Ce brave homme, ne l’oubliez pas, a deux litres à votre respect ; son âge, qui est double du vôtre, elle ruban rouge qu’il porte à sa boutonnière. — Bah ! la croix de Saint-Louis. — C’est toujours le prix du sang, Louville, et ce n’est pas, à nous autres soldats, de rire de qui la porte. — Laissez-moi donc tranquille, capitaine ! Quelque émigré, quelque échappé de royal-cravate, qui aura gagné son ruban à faire le pied de grue dans les antichambres. Ma foi, je trouve trop bon d’en rire pour laisser échapper une si précieuse occasion.
Puis, s’adressant au chevalier de La Graverie qui, les ayant reconnus, s’approchait de leur côté, et se levant pour faire un pas au-devant de lui :
— Enchanté, Monsieur, de vous revoir, continua Louville. J’espère que la nuit d’avant-hier n’aura pas altéré votre santé et terni votre joyeuse humeur ? — Non, Monsieur, dit le chevalier, le sourire sur les lèvres, comme vous voyez. A part un petit reste de courbature, je me porte parfaitement. — Ah ! tant mieux ! Vous ne refuserez donc pas de vous asseoir au milieu de nous, et de porter la santé de la charmante Thérèse, dont nous parlions justement à l’instant même où vous êtes entré. — Comment donc, Monsieur, répondit le chevalier avec son imperturbable sourire ; c’est beaucoup d’honneur que vous me faites, et je n’aurai garde de refuser. — Vous plairait-il un verre de ce punch ? Il est excellent et tout à fait propre à chasser les vapeurs noires de l’esprit et le brouillard de l’estomac. — Mille grâces, mon cher Monsieur ; mais, en homme pacifique et paisible, je crains essentiellement les alcools. — Ils vous rendent féroce, peut-être ? — Justement. — Allons, Gratien, soyez donc plus aimable avec monsieur le chevalier ; car à votre ruban, Monsieur, je ne crains pas de vous donner ce titre. — En effet, monsieur Louville, il m’appartient deux fois : je suis chevalier de noblesse et chevalier... d’occasion. — Eh bien ! chevalier, il faut vous dire que votre ami Gratien est rêveur depuis, deux jours. Je crois, moi, si vous voulez que je vous le dise, qu’il pense à la proposition de mariage que vous lui avez faite. — M. Gratien ferait à merveille d’y penser, répondit le chevalier avec une parfaite bonhomie. — Oui, reprit Louville ; mais il n’y a rien de pis qu’une pareille pensée pour alourdir l’esprit d’un brave garçon. Voyons, que désirez-vous prendre, chevalier ? Un verre de limonade, une tbpette d’orgeat, une groseille ? Ah ! une bavaroise, peut-être ? — Précisément, Monsieur, une bavaroise. — Garçon ! cria Louville, une bavaroise à Monsieur... très-chaude et très-sucrée. Puis, revenant au chevalier :
— Maintenant, Monsieur, si toutefois ce n’est point indiscret de vous adresser une pareille demande, nous ferez-vous l’honneur de nous apprendre ce qui vous amène dans ce repaire que l’on nomme l’estaminet Hollandais ? Ce ne sont point cependant vos galeries, je présume. — Vous avez toujours raison, Monsieur, et j’admire, en vérité, la justesse de votre esprit. — J’aime à voir que vous me rendiez justice. — Je venais dans l’unique espoir de rencontrer M. Gratien, que je n’ai point trouvé chez lui. — Ah ! vous avez pris la peine de passer chez moi ? demanda Gratien étonné. — Oui, monsieur le baron, et c’est de votre concierge que j’ai appris que, si l’estaminet Hollandais n’était point mes galeries, il était les vôtres. — Vraiment, interrompit Louville, vous veniez pour rencontrer Gratien ? Cela prouve que vous n’avez pas renoncé à votre idée. Eh bien ! tant mieux ! j’aime les gens entêtés, moi, et, ma foi, je passerai à votre bord, tant est vive la sympathie que vous m’inspirez. Voyons, au point où nous en sommes, il ne peut plus être question que du contrat de mariage ; soit, discutons-en les conditions. Gratien, à vous de parler le premier, mon ami. Que mettez-vous en avant ? combien en terres ? combien en rentes sur l’État ? combien en obligations de chemin de fer ? combien en papier Garat ? — Louville, répondit Gratien, je vous prierai très-sérieusement de ne point prolonger cette plaisanterie qui n’a déjà que trop duré. J’ai fait connaître à Monsieur ma résolution ; insister est un manque de goût qui m’étonne chez un homme de l’âge et du monde dont est le chevalier ; d’un autre côté, railler comme vous le faites le sort d’une jeune fille qu’après tout je dois plaindre, serait de ma part un manque de délicatesse et de cœur. Réfléchissez à ce que je viens de dire, Monsieur ; réfléchissez-y, Louville, et j’espère que vous serez tous les deux de mon avis. — Point, répliqua le chevalier de La Graverie. Je trouve, au contraire, moi, que M. Louville dit des choses fort sensées et tout à fait convenables ; de sorte qu’au lieu de lui en vouloir, je lui en sais un gré infini. — La, tu vois, Gratien ! Allons donc, parle et quitte cet air tragique, puisque Monsieur, qui est le champion de mademoiselle Thérèse, est le premier à t’y convier... Tu te tais ?... Tenez, monsieur le chevalier, si vous parliez d’abord, peut-être cela le mettrait-il en train. Commencez donc, mon cher Monsieur : exposez-nous la richesse de votre protégée, et faites grandement les choses ; car je vous préviens que notre ami Gratien, tout sous-lieutenant que vous le savez, est riche, fort riche. Mais, pardon, voici le garçon qui vous apporte la bavaroise demandée. Buvez, Monsieur, buvez d’abord ; cela donnera de la douceur à vos propositions. Le chevalier écoulait en souriant ce flux de paroles. Il remua lentement avec sa cuiller le breuvage qu’on lui présentait, le porta à ses lèvres, l’avala gravement, reposa le verre sur la table, s’essuya soigneusement la bouche avec un mouchoir de batiste, et se tournant du côté de Gratien :
— Monsieur, dit-il, j’ai réfléchi à la proposition que j’avais cru devoir vous faire avant-hier, et j’ai pensé qu’il serait ridicule à moi de mettre un prix à l’action juste, loyale et toute naturelle en face de laquelle je plaçais votre conscience. — Rien de si simple, pardieu ! interrompit Louville. — Doter Thérèse, et remarquez que je le puis, continua le chevalier, ce serait faire injure à votre délicatesse, et je ne serais pas étonné si la proposition que je vous en ai faite avait été la seule cause du refus par lequel vous avez répondu à mes avances. Aujourd’hui, Monsieur, je viens vous dire, au contraire : Thérèse n’a pas de nom, Thérèse est sans fortune ; mais vous l’avez déshonorée... Vous l’avez déshonorée, non pas en suivant la pente d’un mutuel entraînement, mais en appelant à votre aide le plus odieux, le plus lâche des subterfuges ! vous ne pouvez donc pas hésiter à la voix impérieuse du devoir. — Bravo ! voilà des arguments irrésistibles. Allons, à toi la parole, Gratien ; plaide ta cause : elle n’est pas bonne, je t’en préviens. Figure-toi donc que tu es devant le jury et que je suis ton président. — Ma réponse sera courte, dit Gratien avec une certaine dignité. Je dirai à monsieur le chevalier...
Le jeune homme s’inclina légèrement.
— Je lui dirai que ses injures trouveront ma détermination aussi inébranlable que ses promesses. Que mademoiselle Thérèse soit riche, qu’elle soit pauvre, peu m’importe, et j’ajouterai qu’il est fort heureux pour lui que sa tête soit blanche ; car, sans cela, je me croirais obligé de répondre tout autrement à certaines parties de son discours. — Mon Dieu, ne vous gênez pas, mon cher Monsieur, dit tranquillement le chevalier. Que ma tête soit blanche ou grise, peu vous importe, pourvu qu’elle consente à se placer au bout de votre pistolet ou à la pointe de votre épée. — Ah çà ! mais, sais-tu, Gratien, qu’il devient provocateur, le bonhomme ? — Cela vous étonne, mon cher monsieur Louville ? dit le chevalier avec son air placide. Supposeriez-vous, par hasard, que le courage n’est que de l’étourderie. — Alors, c’est autre chose, dit Gratien. Le chevalier se retourna de son côté le sourire toujours sur les lèvres.
— C’est, continua le jeune homme, avec l’intention bien positive de m’offenser que vous avez prononcé les paroles de tout à l’heure ? — Je ne me suis pas inquiété si elles pouvaient ou non offenser, Monsieur, dit le chevalier ; je les ai dites parce qu’elles caractérisaient parfaitement votre conduite, voilà ; tout. — En un mot, Monsieur, vous êtes venu ici, à l’estaminet Hollandais, aujourd’hui samedi, avec l’intention de me dire, en présence de mes Camarades : « Épousez mademoiselle Thérèse, ou vous aurez affaire à moi ! » — Précisément, monsieur le baron.
Puis, frappant sur son verre avec la cuiller :
— Garçon, dit-il, une seconde bavaroise. — Mais non ! s’écria Gratien. — Quoi, non ? — Un duel avec vous, ce serait trop ridicule. — Ah ! vous trouvez ? — Oui. — Vous trouvez qu’il serait ridicule de tuer un bonhomme qui, en somme, peut très-bien vous fourrer un coup d’épée dans la poitrine ou vous loger une balle dans la tête ; et il ne vous semble pas comme à moi lâche et infâme d’employer un dégoûtant subterfuge pour ravir plus que la vie, la seule chose que je risque en me battant avec vous, pour ravir l’honneur à une jeune fille sans défense ? En vérité, vous manquez de logique, monsieur Gratien... Merci, garçon.
Ces dernières paroles étaient adressées en effet au garçon, qui déposait devant le chevalier sa seconde bavaroise.
— Eh bien, soit ! dit. Gratien après avoir réfléchi un instant, et plus exaspéré peut-être, de la tranquillité du chevalier que des injures que celui-ci lui avait dites ; soit, puisque vous le voulez absolument... — Vous épouserez Thérèse ? — Non pas, Monsieur, mais je vous tuerai. — Oh ! ceci, Monsieur, dit le chevalier en versant sa bavaroise de la carafe dans son verre, sans que sa main dénonçât la moindre agitation fébrile, ceci, c’est une question. Attendons à demain pour la résoudre, jeune homme, et ne parlez pas au futur : qui parle au futur risque de se tromper. Ainsi, voilà qui est bien décidé, nous nous battrons. — Oui, certes, nous nous battrons, répondit Gratien les dents serrées par la colère, à moins que vous ne rétractiez les paroles que vous venez de prononcer.
Et, en effet, Gratien laissait cette dernière porte ouverte au chevalier, ne se décidant qu’à regret à ce duel, dont il comprenait le caractère odieux et ridicule.
— Rétracter ? fit le chevalier en portant son verre à sa bouche et en humant lentement sa seconde bavaroise. Oh ! que vous ne me connaissez guère, mon cher monsieur Gratien ! Je suis long, très-long à me décider ; mais une fois mon parti pris, j’ai l’habitude d’imiter Guillaume le Conquérant et de brûler mes vaisseaux.
Et en prononçant ces paroles, le chevalier lança au visage de Gratien ce qui restait de bavaroise dans son verre.
Le, jeune officier voulut se précipiter sur le vieillard ; mais ses amis, Louville tout le premier, se cramponnèrent à lui et le retinrent.
— Vos témoins ! vos témoins, Monsieur ! hurlait Gratien. — Demain matin, ils iront s’entendre avec les vôtres, Monsieur. — Où cela ? — Voulez-vous prendre rendez-vous au Tuileries, terrasse des Feuillants, en face de l’hôtel de Londres, où je loge... de midi à une heure, par exemple ? — Vos armes ? — Ah ! Monsieur, pour un militaire, vous ne connaissez, pas les premières règles du duel. Mes armes ? cela ne nous regarde ni vous ni moi ; cela regarde nos témoins. Vous êtes insulté, faites vos conditions aux vôtres. — Soit ! Et vous, Messieurs, je vous prends à témoin, s’écria Gratien, que, si un malheur arrive à ce vieillard, c’est qu’il l’aura cherché. Que son sang, si son sang coule, retombe donc sur sa tête.
Et, en achevant ces paroles, le jeune officier, suivi de ses amis, sortit de l’estaminet.
Le chevalier, resté seul, chercha au fond de son verre une dernière goutte de bavaroise.
Puis il dit à demi voix, en reprenant son parapluie dans l’angle de la fenêtre où il l’avait déposé en entrant :
— Mon Dieu ! que je suis donc contrarié que cet imbécile de Black se soit laissé voler... Si Dumesnil eût pu me voir, il eût été content de moi !
XXXIV. — OU LE CHEVALIER RENCONTRE A LA FOIS CE QU’IL CHERCHAIT ET CE QU’IL NE CHERCHAIT PAS.
Le chevalier de La Graverie sortit de l’estaminet Hollandais tout autre qu’il y était entré.
Son chapeau, ordinairement placé perpendiculairement à l’axe de son visage et légèrement incliné sur les yeux, avait pris une posture diagonale qui lui donnait des allures tout à fait crânes et même un peu tapageuses.
Une de ses mains, placée dans la poche de son pantalon, y jouait, de la façon la plus cavalière, avec quelques louis dont ou entendait le froissement, tandis que l’autre brandissait son parapluie et faisait décrire à l’extrémité du pacifique ustensile les figures les plus capricieuses de l’escrime.
Lui qui, d’ordinaire, cheminait la tête basse, descendant sur le pavé pour un enfant qui tenait le trottoir, à cette heure, il portail le front haut, le buste droit, la poitrine effacée, en homme qui a vaillamment conquis sa place au soleil, attendant imperturbablement que les passants se dérangeassent pour lui ; ce qu’ils ne manquaient pas de faire, les uns par respect pour son âge, les autres par déférence pour sa croix, les autres, enfin, parce que l’air cassant du chevalier leur imposait en réalité.
Il fut un instant tenté d’entrer chez un marchand de tabac et d’y acheter un cigare, objet pour lequel, il avait toujours professé la plus indomptable aversion : il lui semblait qu’un cigare était le complément obligé de sa nouvelle attitude, et il se voyait avec complaisance lançant, comme un autre Gacus, d’énormes bouffées de fumée vers le ciel, et acquérant ainsi un nouveau point de ressemblance avec son ami Dumesnil, que, momentanément, il se donnait pour modèle.
Mais, par bonheur, il se souvint qu’un certain soir, à Pape-iti, ayant pris une cigarette aux lèvres de Mahaouni et ayant aspiré quelques gorgées de l’odorante vapeur dont la jeune Taïtienne aimait à s’entourer comme d’un nuage, il s’en était : suivi d’abominables nausées et un malaise dont il lui avait fallu près de trois jours pour se remettre.
Il pensa qu’un pareil spectacle, donné à ses ennemis, pourrait compromettre la réputation qu’il venait d’acquérir, et il renonça judicieusement à cette velléité.
Le chevalier s’en tint donc à ce que la conscience de sa valeur personnelle, qui venait de se révéler en lui, donnait d’airs imposants à sa physionomie, et rentra modestement à l’hôtel de Londres.
Maintenant, en historien véridique que nous sommes, nous devons avouer que, malgré l’assurance et l’aplomb avec lesquels le chevalier avait provoqué Gratien d’Elbène, malgré la satisfaction de lui-même que lui avait causée sa vaillante conduite, M. de La Graverie dormit fort mal. Ce n’était point la peur de la mort ou la douleur qui causait son insomnie ; non ; deux choses l’inquiétaient bien autrement : la première, le sort réservé à Thérèse, dans le cas où il lui arriverait malheur, à lui ; la seconde, la crainte qu’une fois arrivé sur le terrain, son altitude ne vînt à se démentir et ne répondît pas suffisamment au prospectus qu’il avait lancé.
Pour Thérèse, il se rassurait un peu en songeant à la promesse que lui avait faite Henri, promesse qui deviendrait encore plus sacrée pour ce dernier, lorsqu’il en arriverait à connaître celle sur laquelle il avait promis de veiller ; M. de La Graverie espérait, d’ailleurs, quoi qu’en eût dit son frère, pouvoir assurer l’avenir de la jeune fille par un testament olographe bien en règle.
Restait le duel.
Quelques heures de solitude et de réflexion avaient refroidi le sang du chevalier, et, quoique sa détermination demeurât toujours la même, il avait besoin de faire appel à toute sa raison pour se rasséréner.
Malheureusement, la tâche était difficile, et plus le chevalier s’évertuait à se prouver à lui-même qu’il avait toutes sortes de raisons pour être tranquille, plus une foule d’idées noires se faisaient jour dans son cerveau.
Tout ce qui, quelques heures auparavant, lui semblait ne pas mériter un regret, lui paraissait, en ce moment si doux, si bon, si séduisant, qu’il ne pouvait prendre le parti de s’en séparer.
Toutes les joies, tous les plaisirs, toutes les jouissances de sa vie passée, se représentaient à sa mémoire, et, se tenant par la main, dansaient un pas séducteur et provoquant dans sa mémoire, en ayant l’air de lui dire avec un accent plein de mélancolie : « Adieu, chevalier !... tu vas nous perdre, toi qui pouvais si bien nous conserver, si tu n’avais fait le jeune homme, le querelleur, le duelliste, le redresseur de torts, le don Quichotte, enfin ! »
Le chevalier trouvait cette évocation chorégraphique extrêmement désagréable.
En même temps, et tout à la fois, un chaos de sinistres perspectives grouillait dans les lointains de son imagination, comme pour se mettre en harmonie avec les premiers plans.
Il sentait le froid de la mort glacer sa chair, et, de là, passer dans ses os.
Il lui semblait que les esprits de l’autre monde venaient s’emparer de son cadavre ; il sentait sur son visage le souffle de grandes ailes de, chauves-souris agitant l’air.
Le moindre bruit qu’il entendait dans le voisinage était, pour lui, celui d’un marteau assemblant les planches de la bière qui devait être la sienne.
Tout éveillé qu’il était, il rêvait qu’on le mettait en terre, et il entendait l’argile et les pierres tomber lourdement sur son cercueil.
Il sentait les mille reptiles du tombeau se glisser entre les plis de son suaire, et sa chair tressaillait d’avance à leur contact visqueux et glacé.
Aussi, la nuit, mère de toutes les funèbres apparitions, lui sembla-t-elle bien longue, et, dès qu’il vit poindre le jour, se hâta-t-il, contrairement à ses habitudes, de se jeter à bas de son lit.
— Décidément, se disait le chevalier tout en grelottant, moitié de froid, moitié à cause des dispositions dans lesquelles il se trouvait, décidément, je n’étais pas fait pour être un héros. Enfin, je n’en aurai à mes propres yeux que plus de mérite à me bien conduire. Mais, c’est singulier, hier, je n’avais pas peur le moins du monde, alors qu’au contraire j’eusse dû hésiter, tandis que c’est maintenant que le frisson me gagne. Je ne puis cependant pas provoquer un homme à chaque instant de la journée, afin de maintenir mon Courage à une température convenable !
Le chevalier, pour ne pas laisser à ces pensées démoralisantes le loisir de le tourmenter de nouveau, se décida à écrire à Henri d’Elbène, sans lui nommer son adversaire, lui annonçant que la rencontre serait, selon toute probabilité, fixée au lendemain, huit heures du matin, et le priant, en conséquence, de venir le prendre à sept heures pour aller au rendez-vous.
Il ne voulait point le mettre en contact avec les officiers, qui lui eussent tout dit ; et, de là au lendemain, ou plutôt à l’heure fixée pour que les témoins se rencontrassent, il espérait trouver un deuxième parrain qui réglerait les conditions du combat avec les seconds de Gratien.
La lettre finie et cachetée, M. de La Graverie sortit pour la jeter lui-même à la poste. Dans les occasions importantes, le chevalier aimait assez à s’en rapporter à lui-même.
Comme il franchissait la porte cochère de son hôtel, il se trouva nez à nez avec l’homme qui lui avait promis de lui faire retrouver Black.
— Oh ! oh ! déjà levé, Monsieur ! lui dit Pierre Marteau en l’abordant. Eh bien ! l’on peut dire que voilà un chien plus heureux que bien des gens. Ainsi, moi, je puis m’égarer, personne n’en perdra le sommeil, Dieu merci ! Mais, au reste, ce sera bientôt l’heure. — Quelle heure ? demanda le chevalier, dont la tête n’était pas encore bien raffermie. — L’heure à laquelle j’espère vous remettre en possession de votre animal. — Vous l’avez revu ? Oh ! conduisez moi vers lui, mon brave homme. Si j’avais près de moi mon cher Dumesnil, il me semble que je n’aurais plus peur de personne. — Patience ! patience ! nous allons nous acheminer tout doucement du côté où il est, et vous verrez que je ne vous ai pas menti. — Mais, où allez-vous donc ? ou plutôt où allons-nous donc ? — Au marché aux chiens, pardieu ! Ne croyez-vous pas que le filou qui a enlevé votre animal l’a pris pour en faire des reliques ? Allons donc ! — Mais, enfin ? demanda le chevalier. — Voilà la chose : le chien n’a pas été réclamé : on n’a vu ni affiche, ni annonce, ni récompense grosse ou petite ; on est donc tranquille ; si bien que je vous jure qu’à l’heure qu’il est, votre caniche chemine comme nous dans la direction de la barrière de Fontainebleau.
C’est en effet à la barrière de Fontainebleau que, les dimanche, mardi et vendredi de chaque semaine, se tient le marché aux chevaux, auquel le commerce des chiens sert, pour ainsi dire, de complément et d’appendice.
Deux peintres, dont l’un nous a été enlevé dans la force de l’âge, Alphonse Giroux, et Rosa Bonheur, la femme au doux nom et au talent vigoureux, ont fait de ce spectacle deux tableaux qui, avec des qualités différentes, en ont parfaitement reproduit la physionomie pittoresque.
Seulement, disons la chose en passant, pour l’édification de ceux qui prennent les dénominations à la lettre, ce n’est point au marché aux chevaux qu’il faut aller chercher les magnifiques animaux qui promènent l’élégance et le luxe dans les rues de Paris ou sur les allées sablées du bois de Boulogne.
Le marché aux chevaux est essentiellement utilitaire : la beauté, la finesse des formes, la distinction de race, n’y sont pas cotés le moins du monde ; ce que l’on y vient chercher, ce sont des machines à travail, et encore les y veut-on dans les conditions d’économie les plus grandes possibles.
C’est dire assez qu’à part quelques percherons, quelques boulonnais, propres aux charriages, on n’y rencontre que ce qui a été usé, abîmé, éreinté sur le pavé de Paris, cet enfer des chevaux ; on n’y voit que de pauvres vieux débris fourbus, auxquels la spéculation s’obstine à faire rendre tout ce que Dieu avait mis de force dans leurs muscles, de vigueur dans leurs reins, avant de lès renvoyer au néant, en passant par le charnier de Montfaucon.
Ce dont il faut surtout se défier au marché aux chevaux, c’est des animaux qui semblent sains et bien portants.
On peut gager à coup sûr que ceux-là sont rétifs ou ont le vertige.
Malgré l’aspect misérable de chacune des individualités chevalines qui peuplent ce bazar, son aspect ne manque pas d’animation ; on y fait trotter, galoper, piaffer un cheval de trente francs, avec accompagnement de coups de fouet et de bruit de sabots, absolument comme on le fait chez Crémieux ou chez Drake pour un demi-sang de mille écus : ce sont les mêmes ruses, les mêmes phrases, les mêmes serments que chez nos marchands les plus en vogue, et il y a infiniment plus de couleur ici que là-bas, c’est-à-dire à la barrière Fontainebleau qu’aux Champs-Elysées.
Comme nous le disions tout à l’heure, le commerce des chiens sert d’appendice à Celui des chevaux.
Réduit à des proportions honnêtes, le commerce des chiens serait une pauvre industrie ; aussi, comme il est entendu que chacun doit vivre de son état, les marchands de chiens se sont-ils arrangés de façon à rendre le leur le plus lucratif possible.
Au lieu d’élever des chiens, ce qui, a raison de six francs au minimum par mois, donne au bout de l’an un total de soixante-douze francs comme valeur de l’animal avant de réaliser un centime de bénéfice, ils ont jugé infiniment plus simple et plus profitable de ramasser sur la voie publique des chiens tout élevés et de les mettre en vente.
Puis, comme les chiens errants devenaient de plus en plus rares, on leur a facilité le vagabondage, en faisant pour eux ce que nous avons vu faire pour l’épagneul de M. de La Graverie.
Le marché aux chiens, qui nous a entraîné à celte savante dissertation se tient dans les contre-allées du boulevard de l’Hôpital, avoisinant la barrière de Fontainebleau ou d’Italie.
Quelques-uns de ces intéressants quadrupèdes sont attachés à des piquets,
Les petits sont en cage.
Les gros se promènent avec leur maître, ou plutôt avec ceux qui le sont de venus par des circonstances si fortuites, que, vu la variété des circonstances nous n’abordons même pas ce chapitre. On trouve là des chiens de toute grandeur, de toute grosseur, de tout poil, de toute race, de toute physionomie.
Il y a des chiens des Pyrénées au poil fauve et à l’air paterne ; défiez-vous en, S’appelassent-ils Mouton, comme celui qui un jour me croqua la main.
Il y a des bouledogues, au nez écrasé, à l’œil saillant, aux dents en défenses de sanglier.
Il y a des terriers, des mâtins, des chiens couchants, des braques, des pointers plus ou moins authentiques.
Le chien de berger et le king’s-charles y sont représentés.
Le chien courant, depuis le basset jusqu’au chien d’ordre, y ont leurs places.
Les chiens-loups, blancs et noirs, qui semblent des conducteurs de diligence enveloppés de leurs fourrures ; les chiens turcs, qui semblent sortis de la leur et qui grelottent toujours ; les chiens de la Havane, que l’on trouve avec tant de peine sous leurs longues soies, s’y rencontrent également. Le carlin lui-même, ce chien célèbre, sinon illustre, que l’on prétendait disparu comme le mammouth, et dont Henri Monnier se vantait d’avoir sauvé la mémoire de l’oubli, le carlin lui-même y envoie de loin en loin quelques spécimens.
Puis vient la cohue des roquets, cohue si nombreuse, si variée, si pleine de fantaisie dans ses ramifications, que Buffon, en la voyant, eût, bien certainement, déchiré sa nomenclature de l’espèce canine, et la généalogie qu’il dressait pour chaque race, généalogie aujourd’hui indéchiffrable.
Depuis près de deux heures, le chevalier de La Graverie et son compagnon battaient en tous sens le boulevard de l’Hôpital, allées et contre-allées, et ils n’avaient point découvert ce qu’ils étaient venus y chercher.
Plus de dix fois déjà, l’honnête Pierre Marteau, désireux de gagner son argent, avait dit au pauvre chevalier en lui montrant un chien dont le signalement se rapprochait de celui de Black :
— Voyez, Monsieur, n’est-ce pas là votre Dnmesnil ?
Et, plus de dix fois déjà, le chevalier de La Graverie avait répondu avec un gros soupir :
— Hélas ! non, ce n’est pas lui.
Tout à coup notre héros poussa un cri de joie.
A l’angle de la Tue d’Ivry, qui lui faisait face, il venait d’apercevoir un homme conduisant en laisse deux chiens, l’un des deux chiens, c’était Black L’homme était en conférence avec un monsieur qui semblait examiner l’épagneul avec la plus vive curiosité.
— Le voilà ! le voilà ! s’écria M. de La Graverie. Tenez, il me reconnaît, il tourne la tête de mon côté. Black ! Black ! Ah ! mon pauvre Dumesnil, dans les circonstances où je me trouve, que je suis donc aisé de te revoir !
M. de La Graverie voulut traverser la chaussée ; mais en ce moment les maquignons faisaient trotter non pas un, mais dix chevaux : il était impossible de franchir le boulevard sans courir le risque d’être écrasé, et l’honnête Pierre Marteau, qui, n’ayant pas les mêmes motifs d’enthousiasme que le chevalier, avait, par bonheur, conservé tout son sang-froid, le retint fort à propos.
Pendant ce temps, le monsieur avait tiré sa bourse de sa poche, avait payé le marchand, et, ayant reçu de lui la corde qui attachait Black, se disposait à s’éloigner.
Le chevalier de La Graverie, empêché, comme nous l’avons dit, voyait tout cela et criait :
— Arrêtez ! arrêtez ! ce chien est à moi !
Mais le bruit de sa voix se perdait au milieu des hurlements des maquignons, du claquement des fouets et du retentissement des fers sur le pavé.
Enfin, la chaussée devint libre ; Pierre Marteau lâcha le pan de l’habit du chevalier qui s’élança à la poursuite de l’acheteur.
— Monsieur ! Monsieur ! s’écria-t-il en trottinant derrière lui, mais c’est mon chien que vous venez d’acheter là ?
Le monsieur, qui n’avait d’abord fait aucune attention aux cris du chevalier, comprit que c’était à lui que s’adressait l’allocution, et, si pressé qu’il parût d’emmener Black, il se retourna.
— Hein ? fit-il ; s’il vous plaît, vous dites ? — Je dis, Monsieur, répéta le chevalier tout haletant, que c’est mon chien que vous emmenez. — Vous vous trompez, Monsieur, répondit l’acquéreur ; l’animal que je tiens en laisse m’appartient à deux titres, dont un seul suffit pour valider sa possession : c’est moi qui l’ait élevé ; je ne l’ai jamais vendu, et cependant je viens de le racheter tout à l’heure. — Pardon, excuse, notre bourgeois, dit Pierre Marteau avec politesse et en même temps avec fermeté, mais je dois dire que la bête est à Monsieur ; je suis témoin qu’on la lui a volée vendredi, à preuve qu’il y a deux jours que je la cherche. — Regardez, Monsieur, regardez, il me reconnaît ! s’écria le chevalier en prenant la tête de Black entre ses mains et en le baisant au front. — Malheureusement, Monsieur, répondit froidement mais résolument l’acheteur, cela ne prouve qu’une chose : c’est que vous avez possédé ce chien après qu’il m’a été volé à moi-même : je doute que vous puissiez affirmer, sur votre parole d’honneur, qu’il y a plus de deux ans que ce chien est à vous, et cependant ce chien a aujourd’hui huit ans bien sonnés. — Monsieur, dit lé chevalier, qui, se rappelant le récit de Thérèse, sentait un certain trouble dans sa conscience, Monsieur, mettez-le à prix, et je le payerai ce qu’il vous plaira de me demander. — Nul prix ne peut me tenter, Monsieur ; je suis, Dieu merci, assez riche pour ne pas avoir besoin de vendre mes chiens ; en outre, celui-ci a pour moi un prix inestimable : il me rappelle des souvenirs chers et précieux ; aussi, je vous affirme que, depuis un an ou quinze mois que je l’ai perdu au bois de Boulogne, il s’est passé peu de jours sans que je songeasse à lui. Je l’ai retrouvé, je le garde. — Garder Black, Monsieur ? Mais c’est impossible ! s’écria le chevalier, dont la tête s’échauffait singulièrement. Monsieur, ce chien est à moi. Je me ferai tuer, s’il le faut, pour qu’il rentre en ma possession. — Monsieur, répondit l’acheteur en fronçant le sourcil, quoique j’aie quelque pitié de ce que je crois devoir regarder de votre part comme un accès de folie, je suis obligé de vous dire que vous m’ennuyez. — Oh ! que je vous ennuie ou non, Monsieur, repartit le chevalier, qui rentrait peu à peu dans ses allures guerrières de la veille, j’ai un duel pour demain, et, ma foi, pendant que j’y suis, je ne me laisserai pas arrêter par la perspective d’une seconde affaire. Je veux mon chien.
Et en disant ces mots, le chevalier haussait résolument la voix :
— Oh ! ne crions pas, Monsieur, reprit avec beaucoup de calme l’adversaire du chevalier. Voyez, le public s’amasse déjà autour de nous, et pour un homme de votre âge, il n’est guère convenable de vous donner ainsi en spectacle. Voici ma carte ; dans une heure, je serai chez moi. J’espère que vous aurez repris un peu de sang-froid, et je vous attendrai pour régler celte affaire de quelque façon que vous le jugiez convenable. — Soit, Monsieur, dans une heure !
L’inconnu salua froidement M. de La Graverie, et s’éloigna en emmenant Black, qui, en fait de possession, n’admettait sans doute pas le droit de priorité, et qui ne suivit qu’en se faisant traîner et en adressant au chevalier de La Graverie des regards à lui fendre le cœur.
Enfin, lorsque le chevalier eut perdu de vue Black et celui qui l’entraînait il jeta les yeux sur la carte qu’il tenait à la main, et y lut ce nom et cette adresse :
« J.-B. Chalier, négociant, rue des Trois-Frères, n° 22. »
— Où diable ai-je vu ce nom-là ? se dit le chevalier en s’acheminant vers la station de voitures de place. Ma pauvre tête est si embrouillée par tout ce qui m’arrive, que je crois vraiment que j’en ; perdrai la mémoire. C’est égal, ce mâtin, de chien m’a causé bien des ennuis ; mais aucun d’eux n’égalerait le chagrin que me donnerait sa perte... Ah ! tout cela est d’un bien fâcheux augure pour demain.
Et comme une voiture justement passait à vide, il fit signe au cocher, qui s’arrêta. Pierre Marteau lui ouvrit galamment la portière.
— Ah ! mon ami, dit le chevalier, c’est vrai, je t’avais oublié. L’homme est vraiment un animal bien ingrat !
Et prenant trois ou quatre louis dans sa poche, il voulut les donner au brave homme. Mais celui-ci secoua la tête.
— Ce n’est pas assez ? dit le chevalier. Viens à l’hôtel, mon ami, et je te donnerai davantage. — Oh ! je ne dis pas cela, Monsieur. — Et que dis-tu, alors ? — Je dis que je puis encore vous être utile, ne fût-ce que pour affirmer, devant qui de droit, que le chien est bien à vous, et que vous le teniez en laisse lorsqu’on vous l’a volé, boulevard des Italiens. — Eh bien ! oui, viens ! un brave homme est toujours utile, et si tu ne me sers pas à cela, tu me serviras à autre chose. Mais où vas-tu monter ? — Avec le cocher, pardieu ! — Monte donc avec le cocher, mon ami.
Puis, à lui-même :
— Qui, oui, oui, se dit le chevalier comme pour se fouetter le sang, quand je devrais me battre avec ce Chalier, au pistolet à bout portant, au mouchoir, j’aurai Black !... Et tu ne m’abandonneras pas, n’est-ce pas, mon pauvre Dumesnil, dans cette circonstance où je risquerai ma vie pour toi ?
Pierre Marteau avait refermé la portière et était monté près du cocher.
— Où allons-nous, notre bourgeois ? demanda celui-ci. — Rue des Trois Frères, n° 22, répondit le chevalier
Le fiacre partit.