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BlackXIX. — LES DEUX SOUS-LIEUTENANTS.

XIX. — LES DEUX SOUS-LIEUTENANTS.

Ces deux sous-lieutenants étaient les plus proches voisins de M. de La Graverie, qui, quelque précaution qu’ils y missent, se trouvait presque malgré lui-même en tiers dans leurs confidences.

L’un des deux officiers pouvait avoir vingt-quatre à vingt-six ans : sa tête était couverte de cheveux d’un roux ardent, et, malgré cette témérité de nuance, il avait une physionomie qui ne manquait ni d’une certaine distinction ni d’un certain charme.

Le second était ce que l’on est convenu d’appeler un beau soldat.

Il avait cinq pieds six pouces, les épaules larges, la taille si mince, que les jaloux... et de tels avantages en rencontrent toujours... que les jaloux, disons-nous, assuraient que cette prodigieuse exiguïté n’était due qu’à des moyens artificiels empruntés au beau sexe.

Cette taille faisait admirablement ressortir le développement pectoral et l’exagération de ses hanches, qu’augmentait encore l’ampleur d’un pantalon que l’on eût cru doublé de crinoline, si la crinoline eût été inventée à cette époque ; cette supériorité physique était complétée par une figure où s’épanouissaient tous les roses, tous les rouges et tous les violets, jusqu’au bleu inclusivement : cette dernière couleur produite par une barbe noire qui, si soigneusement rasée qu’elle fût, se manifestait encore par la vigueur de ses teintes. Ce visage remarquable, comme on le voit, sous tous les rapports, était en outre orné d’une paire de moustaches si soigneusement graissée, et enduite d’un cosmétique si redoutable, que de loin on eût juré qu’elle était en bois ; un nez fortement relevé à son extrémité épanouissait à sa base sa double narine au-dessus de ses moustaches, et, par son extrémité supérieure, séparait deux gros yeux à fleur de tête dont le regard n’indiquait pas que l’intelligence eût jamais pu entraver la croissance de leur propriétaire.

Le sourire qui se dessinait sur les lèvres épaisses du sous-lieutenant n’était pas précisément spirituel ; mais il semblait si heureux et si satisfait du lot que la nature lui avait concédé en partage, que l’on n’aurait pu, sans barbarie, oser avertir ce brave jeune homme qu’il avait quelque chose à regretter en ce monde.

— Il faut avouer, mon cher ami, que vous êtes considérablement jeune, disait ce bel officier à son compagnon. Comment ! depuis un mois, une grisette vous reçoit dans sa chambre ; elle est jolie, et vous n’êtes point dégoûtant ; elle a dix huit ans, et vous n’êtes pas un barbon ; elle vous plaît, et vous lui plaisez, et, mille cigares ! vous en êtes encore à ce qu’il y a de plus purissime et de plus platonique en amour ? Savez-vous, mon cher Gratien, qu’il y a là de quoi déshonorer tout le corps d’officiers, depuis le colonel jusqu’au trompette-major, de quoi défrayer enfin, pour une année, la gaieté des glorieuses culottes de peau que Sa Majesté le roi Louis-Philippe nous a données pour camarades ? — Ah ! mon cher Louville, répondit celui qui venait d’être interpellé sous le nom de Gratien, tout le monde n’a point votre audace ; je ne me vante pas d’être un grand vainqueur, moi ; il y a plus, la présence d’un tiers suffit pour me glacer au moment où je suis le plus amoureux.

— Comment ! d’un tiers ? exclama le sous-lieutenant en se redressant sur sa chaise et en s’assurant que ses moustaches avaient toujours la rigidité d’une alène ; ne m’avez-vous pas dit qu’elle était seule, isolée ; qu’elle avait le bonheur d’être un de ces heureux enfants du hasard qui ne possèdent, ni père, ni mère, ni frère, ni oncle, ni cousin ; enfin, aucun de ces nuages qui assombrissent pour ces pauvres filles les seuls bons moments de leur existence, en leur parlant sans cesse de ménage et de sacrement avec quelque honnête ébéniste ou quelque loyal chaudronnier, tandis que l’officier, et surtout le sous-lieutenant, peut les rendre fières et heureuses comme dos reines, sans prendre la moitié autant d’embarras ? — Je vous ai dit la vérité, Louville, elle est tout ce qu’il y a de plus orpheline, répondit Gratien. — Eh bien, qui vous arrête alors ? qui vous retient ? Mademoiselle Francotte, sa maîtresse de magasin, se donnerait-elle le genre de venir écouter les douceurs que vous glissez clans le tuyau de l’oreille de votre amoureuse ? Veut-elle savoir, la vénérable bécasse, si l’amour se conte aujourd’hui d’une autre façon qu’en 1808, ou bien aurait-elle pris des mœurs en se raccornissant ? S’il en est ainsi, plantez-vous carrément en face, Gratien, et parlez-lui d’un souper dans lequel les hussards du 5e l’ont passée au noir de fumée pour la punir d’avoir entrepris, non pas la multiplication des pains et des poissons, mais celle des amants. Hein ! qu’en dites-vous ? Il me semble que je vous donne là un assez bon spécifique pour vous débarrasser de cet oiseau de malheur.

Gratien secoua la tête. — Ce n’est point tout cela, dit-il. — Qu’est-ce donc, alors ? demanda Louville. — La Francotte la laisse parfaitement libre, comme ses autres ouvrières.

Et il poussa un soupir.

— Alors, reprit Louville, c’est donc le propriétaire de la chambre ? — Non.

— Ah ! ou bien une amie, une amie jalouse ? J’y suis ; rien de tel pour sauvegarder la vertu des filles. Je me dévoue. — Comment cela ? — Je me charge de l’amie, fût-elle laide à faire peur. Hein ! c’est du dévouement, cela, ou je ne m’y connais point. — Vous n’y êtes pas, cher ami. — Mais ! mille cigares ! qu’est-ce donc ? — Vous allez rire, Louville. Savez-vous ce qui me fait rentrer dans la gorge les mots et les prières d’amour qui ne demandent pas mieux que de prendre leur essor ? savez-vous qui contient, ou plutôt qui retient toutes les libertés que je meurs d’envie de prendre, qui glace les élans les plus passionnés, qui me fait balbutier au milieu d’une phrase commencée, qui me rend chaste et pudique, bête et ridicule, lorsque je voudrais être tout autre chose ? Devinez, je vous le donne en cent ? — Quand vous me le donneriez en mille, nous n’en serions pas plus avancés, Voyons, accouchez, Gratien ; vous savez que les rébus ne sont pas mon fort. — Eh bien, mon cher Louville, ce qui préserve Thérèse des projets que j’avais sur elle, ce qui l’a défendue jusqu’ici, ce qui est cause qu’elle n’est point et ne sera jamais ma maîtresse, c’est tout simplement ce grand diable d’épagneul noir qui ne la quitte jamais. — Hein ! fit le chevalier.. — Plaît-il, Monsieur ? dit Louville en regardant le chevalier ; est-ce que l’on vous a marché sur le pied, par hasard ? — Non, Monsieur, dit le chevalier en se rasseyant avec son humilité ordinaire.

Louville se retourna vers Gratien en murmurant :

— En vérité, ces bourgeois sont incroyables. Puis, revenant à la conversation :

— J’ai mal entendu, n’est-ce pas ? murmura-t-il. — Non.

Louville éclata de rire, et son rire fut d’autant plus formidable que, pendant un instant, il avait cru devoir lé contenir. Les vitrés du café en remuèrent. Le chevalier profila du moment où le jeune homme, renversé en arrière, se tenait les côtes, pour tourner le dos aux deux officiers, mais pour se rapprocher d’eux en leur tournant le dos.

— Ah ! c’est charmant ! s’écria Louville, lorsque son hilarité fut un peu calmée ; le dragon dès Héspérides ressuscité à votre propos, Gratien ; c’est délirant, ma parole d’honneur !

Gratien se mordit les lèvres.

— Je m’attendais trop à ces éclats de rire, dit-il, pour m’en offenser, et cependant ce que je vous raconte est de la plus grande exactitude ; lorsque je hasarde une phrase fin peu sentimentale, cette infernale bêlé se met à gronder comme si elle voulait avertir sa maîtresse ; si je continue, elle aboie ; si j’insiste, elle passé au hurlement, et sa voix couvre là mienne ; je né puis cependant pas dire à Thérèse : « Chère amie, je vous adoré, » en prenant le diapason d’une meute. — Alors, mon cher, dit Louville, remplacez là parole, comme on fait de la musique dans les opéras de province, par une pantomime vive et animée. — Une pantomime ! ah ! bien oui. C’est autre chose. Imaginez que ce damné chien ne peut souffrir la pantomime. Lorsque je me permets un geste, il ne grogné plus, il n’aboie plus, il ne hurle plus, il montre les dents ; si je ne m’arrête point à la démonstration, il fait mieux que de les montrer, il me les plante dans les chairs, et c’est gênant pour parler d’amour, sans compter que dans la lutte grotesque qui résulte de ce dissentiment dans nos opinions, je dois paraître fort ridicule à celle que j’adore. — Et par aucun moyen vous n’avez pu capter la bienveillance de cet abominable quadrupède ? — Par aucun. — Mais, mille cigares ! quand nous étions au collége, époque que je ne regrette pas, est-ce que nous lie lisions pas dans le Cygne de Mantoue, comme l’appelait notre professeur, qu’il y avait quelque part une boulangerie qui fabriquait des gâteaux à l’usage de Cerbere ? — Black est incorruptible, mon cher.

Le chevalier tressaillit ; mais ni Gratien ni Louville ne virent ce tressaillement.

— Incorruptible ? C’est fait pour toi. — Je bourre mes poches dé friandises a son intention ; il les mange avec reconnaissance, mais reste toujours prêt a me traiter comme mes cadeaux. — Et il ne dort pas ? Il ne sort jamais ? — Il y a quinze ou vingt jours, il a été absent pendant une soirée et une nuit ; j’espérais qu’il ne reviendrait pas, mais il est revenu. — Et depuis ? — il n’a pas bougé ; il faut que le damné chien soit doué d’une seconde vue. — Je crois plutôt, répondit Louviile, que vôtre Thérèse est une fille beaucoup plus fine que vous ne pensez, et qu’elle a dressé ce chien au manége qui déconcerte votre plan. — Enfin, quoi qu’il en soit, je suis à bout de patience, mon cher, et, ma foi ! bien près d’abandonner la partie. — Vous auriez tort. — Pardieu ! je voudrais bien vous voir à ma place.

Le chevalier écoutait de toutes ses oreilles.

— A votre placé, mon cher Gratien, répondit Louville, il y a quinze jours que mademoiselle Thérèse nie recoudrait des boutons à mes gilets de flanelle, et, ce soir, je là ferais souper avec messieurs les sous-lieutenants pour expérimenter devant vous tous de la quantité de champagne que peut ingurgiter, sans rouler sous la table, une grisette habituée à boire de l’eau claire.

Le chevalier frissonna sans savoir pourquoi.

— Ah ! mon cher Louville, que vous ne la connaissez guère ! dit Gratien avec un soupir. — Bon ! j’en connais d’autres, répondit Louville en caressant amoureusement sa moustache, une grisette est une grisette, que diable ! — Et le chien dont nous ne parlons plus, dit Gratien. — Le chien ! répliqua Louville en haussant les épaules, le chien ! Mais pour qui confectionne-t-on les boulettes et les éponges frites ?

A ces paroles, le chevalier fit un soubresaut sur sa chaise.

— Ah çà ! dit Louville de manière à être entendu de Dieudonné, voilà un bourgeois qui m’a l’air piqué de la tarentule ?

Et il regarda de travers du côté du chevalier, espérant que celui-ci se retournerait, et que cela lui ferait une occasion de chercher querelle. Mais le chevalier n’avait garde ; il était trop curieux de suivre la conversation des deux jeunes gens.

— Ah ! nia foi, non ! dit Gratien ; tous ces moyens me rêpugnent ; d’ailleurs, je suis chasseur, et j’aime mieux manquer la fille que de faire le moindre mal à celle magnifique bête. — Bon jeune homme ! murmura le chevalier. — Eh bien, alors, dit Louville, prenez un parti, mon cher Gratien ; renoncez à Thérèse, et je verrai alors, moi, si je ne suis pas plus heureux que vous. — Ah ! ah ! vous voulez que je vous cède la place ? dit Gratien, dont la physionomie s’àssombrit. — Mieux vaut là céder à un mi, ce me semble, que de la laisser prendre à un indifférent. — Ce n’est pas mon avis, répliqua Gratien ; et puis ; tenez, Louville, je veux ménager votre amour-propre et vous épargner là honte d’une défaite. — Bon ! croyez-vous que votre Thérèse serait là première bégueule que j’aurai rencontrée ? — Je sais que vous êtes un grand vainqueur, Louville, dit Gratien ; mais, ajouta-t-il avec un sourire qui n’était pas exempt d’ironie, je ne pense pas que vous ayez ce qu’il faut pour plaire à celle-là. — Eh bien ! c’est ce que nous verrons, alors. — Comment ! c’est ce que nous verrons ? — Je vous jure, s’écria Louville, dont le visage s’empourpra de colère, je vous juré, puisque vous m’en défiez, que j’aurai cette fille, et, pour vous prouver l’entière confiance que j’ai clans votre maladresse, je vous laissé encore huit jours avec toutes coudées franches ; dans huit jours seulement je commencerai l’attaque. — Quand même je vous prierais de n’en rien faire, Louville ? — Ma foi, oui, quand même vous me prieriez de n’en rien faire. Vous avez eu tout à l’heure avec moi un petit air gouailleur qui m’est resté sur l’estomac. — Et le chien ? dit Gratien en essayant de rire. — Le chien ? répondit Louville ; comme je veux que, pendant ces huit jours, vous ayez le jeu aussi beau que je compte me le faire, nous en serons débarrassés dès ce soir.

Le chevalier qui, par contenance, buvait à petits coups un verre d’eau sucrée, faillit s’étrangler en entendant les paroles de Louville. — Dès ce soir ? répéta Gratien ne sachant s’il devait accepter ou refuser la proposition de son camarade. — N’avez-vous pas ce soir, à neuf heures, rendez-vous avec Thérèse à la porte Morard ? dit Louville. Eh bien ! allez à votre rendez-vous, et je vous jure que vous pourrez, tout à votre aise, roucouler avec votre tourterelle, sans avoir peur d’être traité par M. Black en bourgeois de Saint-Malo.

M. de La Graverie n’en écouta point davantage ; il se leva précipitamment, regarda à sa montre, et sortit du café d’un air effaré qui excita les commentaires des habitués.

Le chevalier, en effet, était si effaré, qu’à dix pas du café il fut rejoint par un garçon qui lui fit poliment observer qu’il s’en allait sans payer.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria le chevalier, sac à papier ! vous avez raison, mon ami ; tenez, voici cinq francs, payez nia dépense, et gardez le reste pour vous.

El le chevalier se mit à courir de toute la longueur de ses petites jambes.

Il était évident pour le chevalier qu’un grand danger menaçait le chien qu’il convoitait.