Black — XXI. — OU LA FORCE ARMÉE RAMÈNE LA TRANQUILLITÉ DANS LA MAISON.
XXI. — OU LA FORCE ARMÉE RAMÈNE LA TRANQUILLITÉ DANS LA MAISON.
En se réveillant le lendemain, le chevalier se sentit les membres tout endoloris ; pour la première fois depuis vingt-quatre heures, il réfléchit aux imprudences que sa passion lui avait fait commettre, et frémit en songeant qu’une pleurésie, une attaque de goutte ou un rhumatisme pourrait fort bien en être la conséquence.
Il se tâta donc le pouls, ce que, depuis un mois, il négligeait de faire, et le trouvant calme, moelleux, régulier et d’une accélération modérée, il se rassura en se rappelant qu’il était un Dieu pour toutes les ivresses.
Rassuré sur sa santé, il sauta en bas de son lit et se mit a jouer avec son chien, sans s’apercevoir qu’il n’y avait point de feu dans la cheminée.
Vers neuf heures, Marianne entra dans la chambre de son maître, comme d’habitude ; seulement, plus que d’habitude, elle avait la figure hargneuse.
Mais la nuit avait porté conseil.
La prudente personne ne parla plus de la retraite qu’elle avait juré d’opérer la veille.
Le chevalier, de son côté, était trop heureux d’avoir enfin en sa possession l’objet qu’il convoitait depuis un mois, pour manquer de magnanimité.
Une pensée, cependant, empoisonnait cette félicité : pensée moitié crainte, moitié remords.
Le chevalier tremblait que la jeune propriétaire de Black ne vînt à reconnaître et à réclamer son chien.
Il se demandait ce que deviendrait sa réputation d’honnête homme, si la façon dont il s’était emparé de l’animal venait à se répandre dans la ville. Puis ses idées de la veille lui revenaient.
Avait-il bien le droit de s’emparer de Black, l’existence de Black fût-elle menacée par le sous-lieutenant ?
Enfin, ce n’était point sans remords à l’endroit des conséquences que le rapt de Black pouvait avoir sur la vie de la pauvre enfant, et il avait beau se dire qu’il n’avait fait qu’arracher Black à une mort certaine, il ne pouvait à cet égard parvenir à rassurer complétement sa conscience.
Pour l’essayer, il mil sous pli un billet de banque de cinq cents francs, et l’adressa à mademoiselle Thérèse, chez mademoiselle Francotte.
A ce billet de banque étaient jointes quelques lignes dans lesquelles il l’avertissait, sans lui dire aucunement les motifs de cette libéralité, que pareille somme lui parviendrait encore l’année suivante.
Avec cette somme, la jeune fille était à l’abri des méchantes suggestions du besoin, démon tentateur que M. de La Graverie considérait comme le plus redoutable de tous les démons.
Ainsi, et avec mille francs, la perte de l’épagneul était largement compensée.
Restait à pourvoir à la conservation du chien.
Le chevalier résolut, pour y parvenir, de ne jamais lui laisser franchir le seuil de sa porte.
Le jardin serait consacré à ses ébats.
Les murs en étaient si élevés, qu’il n’y avait point à redouter la curiosité des voisins. Black coucherait dans la chambre de son maître.
Lorsque ce dernier serait forcé de s’absenter pour une, deux ou trois heures, le chien serait enfermé dans le cabinet de toilette, bien et dûment clos d’un cadenas à secret, lequel garantirait le pauvre animal de la rancune de Marianne, sur laquelle le chevalier n’était point sans appréhension.
L’indiscrétion de cette dernière pouvait seule troubler les jours heureux que se promettait le chevalier de La Graverie dans la société de Black.
Mais, dès le soir même, le hasard se chargea de mettre la cuisinière revêche sous l’entière dépendance du chevalier.
Ni avant, ni après son dîner, le chevalier ne sortit.
Il déjeuna avec son ami il dîna avec son ami.
Enfin, selon le programme qu’il s’était tracé, le soir il le promena dans le jardin.
Pendant que le chevalier s’occupait d’un églantier qu’il avait écussonné lui-même au printemps, et dont la pousse lui paraissait de mauvaise nature, Black, qui, malgré les soins affectueux que l’on avait eus de lui, semblait regretter quelque : chose, Black profila de l’entre-bâillement de la porte du jardin pour chercher le chemin qui pouvait le ramener à ce qui lui tenait à cœur.
Malheureusement pour ses projets de fuite, avant d’arriver à la rue, il lui fallait traverser le vestibule et passer devant la porte de la cuisine.
Or, il sortait de cette pièce une odeur de rôti véritablement délectable.
Black entra dans la cuisine, qui, à première vue, semblait déserte.
Il chercha la cause dé ce parfums.
Tout en cherchant, il s’arrêta tout à coup comme un chien qui rencontre.
Il se mit à aboyer contre une grande armoires comme s’il eût voulu accuser cette armoire de receler ce qu’il cherchait.
Marianne survint sur ces entrefaites ; elle était accourue aux abois de Black.
Déjà elle saisissait son arme ordinaire ; mais M. de La Graverie, qui s’était aperçu de la disparition de Black, marchait derrière Marianne.
L’attitude du chevalier, son air d’autorité, firent tomber le balai des mains de la cuisinière.
Cependant, sans s’inquiéter de ce qui se passait autour de lui, si fort intéressé qu’il fût, l’épagneul continuait d’aboyer avec fureur contre l’armoire.
M. de La Graverie l’ouvrit à deux battants, et, à sa grande stupéfaction, aperçut un cuirassier qui, reconnaissant dans le chevalier le maître du logis, porta respectueusement la main à son casque ; ce qui est, comme chacun sait, le salut militaire.
Marianne se laissa choir sur une chaise, comme s’il lui était possible de s’évanouir.
Le chevalier comprit tout ;
Mais, au lieu de se laisser aller à une colère inconsidérée, il comprit aussitôt tout le parti qu’il pouvait tirer de l’événement.
Il donna une caresse de remerciement au chien, et il fit signe à Marianne de le suivre.
Il ne l’emmena pas plus loin que le vestibule.
Là il s’arrêta, et d’une voix grave :
— Marianne, lui dit-il, vous avez chez moi trois cents francs de gages ; vous m’en volez six cents.
Marianne essaya : d’interrompre le chevalier ; mais celui-ci l’arrêta avec un geste de conviction ;
— Vous m’en volez six cents, continua-t-il, sur lesquels je ferme les yeux, ce qui vous constitue la meilleure place de la ville ; moi seul, en outre, saurais supporter votre, insupportable caractère ; vous venez de mériter d’être honteusement chassée, je ne vous chasserai pas.
Marianne voulut interrompre son maître pour le remercier.
— Attendez ! mon indulgence a ses conditions. Marianne s’inclina en indiquant qu’elle était prête à passer sous les fourches caudines qu’il plairait à son maître de dresser.
— Voici, continua solennellement le chevalier, voici un chien que j’ai trouvé ; par des raisons que je n’ai aucunement besoin de vous dire, je tiens, à le conserver ; et, de plus, je veux qu’il soit heureux chez moi ; si par suite de vos bavardages, on réclame ce chien ; si, par suite de la haine que vous lui portez, il tombe malade ; si ; par suite enfin d’une négligence calculée, il se sauve, je vous donne ma parole d’honneur que vous sortirez immédiatement de chez moi. Et maintenant, Marianne, vous pouvez, si bon vous semble, aller retrouver votre cuirassier ; j’ai été soldat moi-même, fit le chevalier en se redressant, et je n’ai point de préjugé contre les militaires.
Marianne était si honteuse de s’être laissée surprendre en flagrant délit ; il y avait un tel accent de fermeté et de résolution dans les paroles du chevalier, qu’elle tourna les talons sans répliquer et rentra dans sa cuisine.
Quant au chevalier, il fut enchanté de cet incident, qui, avec ses autres combinaisons, paraissait lui garantir la tranquille possession de l’épagneul.
Il ne se trompait point.
A partir de ce jour, commença pour Dieudonné et pour son ami à quatre pattes une existence toute de béatitude ; la jouissance ne rendit le chevalier ni tiède ni indifférent aux charmes de l’animal ; au contraire, chaque jour il s’attachait plus vivement à la conquête qui lui avait coûté tant de peine et de soucis : chaque jour il découvrait à Black des qualités si supérieures, que, par moments, ses idées sur la perpétuelle succession des êtres les uns aux autres lui revenaient à l’esprit ; alors, il ne pouvait s’empêcher de regarder Black avec un certain attendrissement ; il lui parlait du passé, lui racontait de préférence tous les épisodes de sa vie auxquels Dumesnil avait pris part ; parfois, égaré dans ces douces réminiscences, comme dans un bois charmant, il s’oubliait jusqu’à s’écrier, comme le capitaine au vétéran : — T’en souviens-tu ?
Et si en ce moment le chien levait sa tête intelligente et le regardait avec des yeux expressifs, le chevalier, comme des feuilles mortes de l’arbre, sentait peu à peu tomber de son esprit les doutes qu’il conservait encore, et, pendant les quelques heures que durait ordinairement cet accès de monomanie, il ne pouvait s’empêcher de traiter Black avec la déférence reconnaissante qu’il témoignait autrefois à son ami. Cela dura ainsi pendant six mois entiers.
Certes l’épagneul, à moins d’être le plus difficile de tous les chiens, devait se considérer comme le plus fortuné de tous les quadrupèdes ; cependant, et cela assez souvent pour inquiéter le chevalier, il se montrait triste, soucieux, préoccupé ; il regardait les murs et considérait les portes avec une teinte très marquée de mélancolie, et, par tous ces signes, semblait vouloir faire comprendre au chevalier que ni je temps qui s’était écoulé, ni les bons traitements dont il était l’objet, ne lui avaient fait oublier sa maîtresse ; et cette persist tance dans un attachement tout à fait en dehors de la vieille liaison qui devait unir Dumesnil, à lui seul, était ce qui arrachait le plus efficacement le chevalier à cette consolante idée qu’il y avait identité entre Black et son ami.
Un soir, on était au printemps, la, nuit tombait ; M. de La Graverie, voulant rendre quelques visites, faisait sa barbe.
La veille, et pendant toute, la journée, Black avait paru plus inquiet que d’habitude.
Tout à coup le chevalier entendit retentir dans l’escalier des cris perçants, et, au milieu de ces cris, il distingua ces mots prononcés par la voix désespérée de Marianne :
— Monsieur ! Monsieur ! à l’aide ! au-secours ! votre chien se sauve !
M. de La Graverie jeta, son rasoir, essuya son visage à demi rasé, passa le premier vêlement qui lui tomba sous la main, et, en une minute ; fut au rez-de-chaussée.
Sur le seuil de la porte il trouva Marianne, qui, d’un air d’effroi bien franc et bien réel, regardait l’épagneul, lequel disparaissait à l’extrémité de la rue, dételant à toutes jambes.
— Monsieur, dit la gouvernante d’un air piteux je vous jure que ce n’est pas moi qui, ai laissé la porte ouverte ; c’est le facteur. — Je vous avais prévenue, Marianne, répondit le chevalier furieux ; vous n’êtes plus à mon service, faites vos paquets et quittez la maison à l’instant même.
Puis, sans attendre la réponse de la cuisinière désespérée, sans réfléchir que sa tête était nue et qu’il n’avait à ses pieds que des pantoufles, le chevalier se mit à la poursuite de l’animal.