Black — XIV. — RETOUR EN FRANCE.
XIV. — RETOUR EN FRANCE.
Par bonheur, en mourant, le capitaine avait laissé à Dieudonné des devoirs à accomplir.
Il connaissait bien son ami quand il loi avait dit que le soin qu’il lui confiait de reconduire son cadavre en France lui serait une douloureuse distraction.
La solitude est ce que les natures débiles redoutent le plus ; les natures d’élite osent seules se recueillir pour souffrir ; la grande majorité des hommes, au contraire, se hâte de surexciter ses douleurs comme si elle prévoyait que le calme suivra de bien près la défaillance.
Le Dauphin, qui était en train de faire le tour du monde, et qui avait pris la fièvre jaune en passant à Manille, continuait sa route pour la France par le cap Horn et levait l’ancre le surlendemain.
C’était bien ce qu’il fallait au chevalier ; seul, il avait en haine ce paradis terrestre où il avait été si heureux avec son ami.
Il écrivit une lettre au capitaine du Dauphin, sollicitant un passage à son bord, pour lui et pour le cercueil de son ami. Le jeune médecin se chargea de négocier l’affaire ; il va sans dire qu’il y réussit sans aucune difficulté.
En revenant à la casé, il trouva Dieudonné occupé à faire exécuter par les charpentiers du pays une bière à la manière de France.
L’île fournit le bois de fer, le meilleur de tous les bois pour ces sortes de constructions.
Dieudonné ôta du cou du capitaine la petite clef du nécessaire, et comme le capitaine, plusieurs fois dans son agonie, avait tourné les yeux vers ce meublé, paraissant le lui recommander, il passa la petite clef à son cou, heureux de presser sur son cœur cette relique de son ami. Puis il fit ensevelir le capitaine dans la plus blanche pièce d’étoffe qu’il put trouver, garnit lui-même le fond de la bière de feuilles de pandanus et de bananier, déposa le corps sur cette molle couche, que les femmes de l’île parsemèrent de fleurs tirées de leurs cheveux et de leurs oreilles, balsa une dernière fois son ami au front et fit clouer la bière.
Chaque coup de marteau lui faisait jaillir un sanglot du cœur ; mais, quelques instances que l’on fit, il resta là jusqu’à ce que lé dernier clou fût enfonce. Sur ces entrefaites, la nuit vint.
C’était le lendemain matin que le canot du Dauphin devait venir chercher le mort et le vivant ; et comme, par une superstition répandue chez les habitants du pays, les propriétaires de la case ne voulurent point que le cadavre passât la nuit sous leur toit, Dieudonné fit déposer le cercueil sous le citronnier où Mahaouni était venue se coucher pendant la première nuit qu’il avait passé dans l’île.
Puis il étendit son matelas, appuyant une de ses extrémités sur le cercueil. Et tout pleurant il se coucha, la tête sur la bière du capitaine.
Le lendemain, il recueillit tous les objets qui avaient appartenu à Dumesnil, vêtements, armes, cannes, etc. Au premier rang de ces objets était le nécessaire.
Mais le nécessaire, Dieudonné ne se sentait point encore la force dé l’ouvrir ; sans-doute contenait-il quelque testament, quelques dispositions dernières, qui devaient lui briser le cœur.
Il se dit à lui-même qu’il serait temps de l’ouvrir en France, à Chartres, le soir même de l’inhumation du capitaine.
Puis il distribua à ses amies éplorées, faisant naturellement à Mahaouni la meilleure part, tous les petits objets que ces naïves filles de la nature avaient paru envier.
L’heure arrivée, le canot vint prendre le chevalier ; outre les quatre rameurs, il y avait quatre matelots, un contre-maître et le docteur.
Toute la ville de Pape-iti accompagna le cercueil et le chevalier jusqu’au bord de la mer. On aimait le capitaine, nature droite mais rude.
On adorait le chevalier, nature douce et tendre, toujours prêt à donner, et, quand il ne donnait pas, à laisser prendre.
Les hommes, arrivés au bord de la mer, prirent congé de leur hôte.
Les femmes ne voulurent point le quitter là : elles se lancèrent à la mer et nagèrent comme des sirènes autour du canot.
Quelques-unes, trouvant le trajet un peu long, crièrent leur adieu au chevalier et l’abandonnèrent en chemin.
Cinq ou six tinrent bon, et, en arrivant au bâtiment, Dieudonné, en le supposant mahométan, pouvait encore, selon la prescription du prophète, avoir quatre femmes légitimes.
Au moment où le chevalier mettait le pied sur l’échelle du brick, Mahaounise jeta tout éplorée dans ses bras, lui demandant s’il voulait l’emmener en France.
L’idée du sacrifice qu’offrait de lui faire cette charmante fille de la nature toucha profondément le chevalier ; il hésita s’il accepterait, mais il se rappela la recommandation de son ami : « Ne l’attache pas même à un lapin : on pourrait te le mettre à la broche. »
Il endurcit son cœur, détourna la tête, repoussa la belle Mahaouni, et s’élança sur le pont du bâtiment.
Les Taïtiennes nagèrent quelque temps encore autour du brick comme des sirènes ; mais, leur ami le chevalier ne reparaissant point, elles s’éloignèrent, nageant du côté de l’Ile.
Deux ou trois fois Mahaouni s’arrêta et retourna la tête vers le brick ; mais ne voyant pas Dieudonné, elle se reconnut décidément, abandonnée, plongea pour laver ses larmes, et reparut le sourire sur les lèvres et dans les yeux.
Nous consignons ce fait, afin que nos lecteurs, bercés par des romances dans lesquelles les jeûnes insulaires abandonnées par des Européens mouraient en les attendant sur la plage, les yeux tournés du côté où avait disparu le vaisseau de l’ingrat ; afin, disons-nous, que nos lecteurs ne se livrent pas à un attendrissement excessif à l’endroit de l’Ariadne taïtienne.
Dieudonné n’avait pas reparu sur le pont parce qu’il emménageait dans sa cabine le cercueil de son ami, dont il était résolu à ne point se séparer pendant la traversée.
Tandis qu’il s’occupait de ces détails, une belle chienne noire épagneule entra dans la cabine, regardant curieusement avec ses grands yeux intelligents, presque humains, ce que faisait le chevalier »
En l’apercevant, le chevalier tomba sur une chaise et il se prit à pleurer.
Il se rappelait cette douce phrase que, la veille au matin, il y avait vingt-quatre heures à peine, prononçait son ami : « Si la métempsycose existe, je prierai le bon Dieu de me confier la peau d’un chien, sous laquelle, n’importe où je serai, je briserai ma chaîne pour t’aller rejoindre. »
Il prit la tête de la chienne entre ses deux mains, comme il eût fait d’une tête humaine.
La chienne, effrayée sans doute de cette démonstration, dans laquelle le chevalier n’avait peut-être pas mis tous les ménagements possibles, se sauva. Le chevalier demanda, les yeux tout baignés de larmes, au matelot qui l’aidait à emménager le cercueil, à qui appartenait celle belle chienne à la fois si curieuse et si sauvage.
Le matelot répondit qu’elle appartenait à un passager, et, pour rendre moins importante sans doute sa disparition aux yeux du chevalier, il ajouta qu’elle avait mis bas la veille quatre chiens magnifiques dont on avait jeté trois à la mer, et que la crainte qu’il n’arrivât accident au quatrième était sans doute ce qui l’avait empêchée de répondre avec plus d’effusion aux caresses du chevalier. — D’ailleurs, répondit celui-ci en secouant la tête, il m’a bien recommandé de ne m’attacher à rien ; la chienne a donc bien fait de s’en aller, car j’eusse été obligé de la chasser.
Le matelot entendit cette réponse du chevalier ; mais, pomme c’était un garçon discret, quoiqu’il ne la comprît, pas, il n’en demanda aucunement explication.
Le soir, le vent étant favorable, le capitaine décida de mettre à la voile ; on leva donc l’ancre et l’on mit le cap sur Valparaiso, où le Dauphin devait déposer un de ses passagers.
Le chevalier n’avait pas oublié ce qu’il avait souffert du mal de mer dans sa traversée du Havre à New-York et de San-Francisco à Taïti : aussi son premier soin fut-il, quand il sentit le bâtiment se mouvoir sur ses pieds, de se coucher dans son cadre et de se recommander à son matelot.
La recommandation ne fut pas inutile : après trois jours d’un temps superbe, pendant lequel le chevalier n’osa pas se hasarder sur le pont, vint un grain qui troubla la mer pour une quinzaine de jours. Pendant ce temps, le chevalier resta couché, mangeant dans son lit quand il mangeait, et, ces jours-là, il voyait arriver régulièrement derrière le matelot la chienne épagneule, qui savait tout ce qu’il y avait de bénéfice pour elle à exécuter cette manœuvre, le chevalier entamant à peine ses plais, qui revenaient à la chienne presque intacts.
Le dix-huitième ou dix-neuvième jour, le temps étant toujours gros, et le chevalier toujours dans son lit, la chienne vint comme d’habitude, mais, cette fois, suivie de son petit, qui commençait à courir sur le pont en trébuchant.
Le petit chien, miniature de sa mère, était charmant. Malgré sa résolution de ne s’attacher à rien, le chevalier fit force caresses au petit Black, c’était le nom du jeune épagneul, lui donnant du sucre écrasé que celui-ci léchait scrupuleusement jusqu’à la dernière poussière dans le creux de sa main.
Dix fois, le chevalier eut l’idée de demander au matelot s’il croyait que le maître du petit épagneul voulût s’en défaire ; mais alors il se rappelait la recommandation de Dumesnil : « Ne l’attache, à rien ! » et il repoussait cette idée de donner à qui que ce fût, même à un chien, une portion de ce cœur qui devait appartenir tout entier à son ami.
Dans toute autre circonstance, Dieudonné se fût lassé de ce long isolement et eût fait quelque effort au risque d’un redoublement de malaise. Mais, qu’on ne l’oublie pas, il n’était point seul dans sa cabine. Il était avec cette part de lui-même que la mort lui avait si cruellement enlevée, et il éprouvait l’espèce de satisfaction d’amour-propre particulière à certaines natures tendres, en se disant que sa tendresse ne s’épuisait point, que ses larmes ne tarissaient pas.
Quatre ou cinq jours s’écoulèrent encore sans que la mer se calmât ; puis enfin, un matin, sans transition aucune, le mouvement dû navire cessa tout à coup.
Dieudonné appela son matelot et lui demanda la cause de ce calme.
Le matelot répondit que l’on était en rade de Valparaiso, et que, si le chevalier voulait se lever, il verrait les côtes du Chili et l’entrée de celle vallée, si belle qu’elle a reçu le nom de Valparaiso, c’est-à-dire vallée du Paradis.
Le chevalier annonça qu’il se lèverait ; mais, comme Black et sa mère étaient là, il commença avant tout par faire sa distribution accoutumée de pain et de viande à la mère, et de sucre au petit.
Au milieu de leur repas, un coup de sifflet aigu vint faire tressaillir la chienne, qui leva la tête, mais hésita.
Un second coup de sifflet, suivi du nom de Diane, leva toute hésitation ; évidemment rappelée par son maître, la chienne disparut, accompagnée de son petit.
Le chevalier, sentant alors le bâtiment tout à fait raffermi, songea à faire sa toilette et à monter sur le pont.
Ce fut l’affaire d’une demi-heure à peu près.
Au moment où sa tête apparaissait à l’écoutille, le canot se détachait du bâtiment pour conduire à terre le passager qu’on devait déposer à Valparaiso.
Machinalement, le chevalier, ébloui de la magnificence du spectacle que lui offrait cette magnifique côte du Chili, s’approcha de la muraille du bâtiment.
Alors ses yeux tombèrent sur le canot, déjà à une centaine de pas du navire.
Il poussa un soupir.
A bord du canot était la belle chienne épagneule, la mâchoire inférieure posée sur le genou du passager qui quittait le bâtiment.
Il appela son matelot.
— François ! demanda-t-il, est-ce qu’on emmène Black et sa mère pour ne plus revenir ? — Sans doute, monsieur le chevalier, répondit le matelot ; ces deux animaux appartiennent à M. de Chalier et s’en vont avec lui.
Dieudonné se rappela le nom.
C’était celui de cet ami qu’était venu voir Dumesnil à bord du Dauphin, et qui était la cause innocente de la mort du capitaine.
Mais, si innocent que M. de Chalier fût de cette mort, Dieudonné ne lui en avait pas moins gardé rancune.
— Ah ! dit-il, j’en suis bien aise, qu’il s’en aille, ce M. de Chalier, que Dumesnil aimait tant : cela m’aurait fait du mal de le voir. Seulement, ajouta-t-il, je regrette le petit chien.
Puis, avec un mouvement de mélancolique satisfaction :
— Bon ! ajouta-t-il, c’est bien heureux que cet animal ne soit pas resté à bord je commençais à m’y attacher.
Le lendemain, on remettait à la voile ; deux mois après, on débarquait à Brest.
Enfin, au bout d’une semaine, le chevalier entrait à Chartres avec son funèbre bagage.