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BlackIII. — L’EXTERIEUR ET L’INTÉRIEUR DE LA MAISON DU CHEVALIER DE LA GRAVERIE.

III. — L’EXTERIEUR ET L’INTÉRIEUR DE LA MAISON DU CHEVALIER DE LA GRAVERIE.

Le numéro 9 de la rue des Lices consistait, en un corps de logis, un jardin et une cour.

Le corps de logis était situé entre la cour et le jardin.

Seulement, il n’avait pas, comme d’habitude, la cour devant et le jardin derrière.

Non : il avait la cour à gauche et le jardin à droite.

Flanquée de cette cour et de ce jardin, la maison faisait face à la rue.

Dans la cour, par laquelle on pénétrait d’ordinaire, on ne trouvait pour tout ornement qu’une vieille vigne qui, n’ayant pas été taillée depuis dix ans, lançait le long du pignon de la maison voisine, contre laquelle elle était appuyée, des sarments d’une vigueur qui faisait penser aux forêts vierges du Nouveau-Monde.

Bien que cette cour fût pavée de grès, favorisée par l’humidité du sol et l’ombre des toits, l’herbe dans les interstices avait poussé si épaisse, si serrée, qu’elle formait une espèce de damier en relief, dont les cases étaient indiquées par les pavés.

Par malheur le chevalier de La Graverie, n’étant ni joueur d’échecs ni joueur de dames, n’avait jamais songé à tirer parti de cette circonstance, qui eût fait le bonheur de Méry ou de M. Labourdonnais.

Extérieurement, la maison avait cet aspect froid et triste qui caractérise la plupart des habitations de nos vieilles villes ; le mortier qui le récrépissait s’était écaillé par larges plaques, et la chute de ses écailles laissait voir la nature en moellons de la bâtisse, recouverte, de place en place, de lattes clouées à côté les unes des autres ; ce qui donnait à la façade l’apparence d’un visage marbré par une maladie de peau. Les fenêtres, veuves de leur peinture grisâtre et devenues noires de vétusté, étaient à petits carreaux, et encore, par économie, avait-on choisi ces carreaux parmi ceux que l’on appelle des culs de bouteille, carreaux qui ne laissent pénétrer qu’une lumière verdâtre dans les appartements.

Tant que l’on n’avait fait que traverser cette cour, et que l’on était demeuré au rez-de-chaussée, il fallait que la porte de la cuisine fût entr’ouverte pour que l’on prît une idée passable et une opinion suffisante du maître du logis ; car alors, et par l’entre-bâillement, on apercevait des fourneaux de faïence blanche, propres et luisants comme le plancher d’un parloir hollandais, et le plus souvent, empourprés par les rougeâtres reflets d’un charbon incandescent ; à côté du fourneau, un âtre immense, où d’énormes bûches brûlaient bravement et sans parcimonie comme au temps de nos aïeux, servait de rôtissoire à une broche tournant au moyen de celte mécanique classique qui imite si agréablement le tic-tac d’un moulin ; le foyer, carrelé de briques, faisait lit à la braise, sans laquelle il n’y a pas de viande, grillée, braise que rien ne saurait remplacer, et que les économistes modernes, exécrables gastronomes pour la plupart, ont cru remplacer par un four de tôle ; en face de celte cheminée et de ces fourneaux, étincelants comme autant de soleils rougis, s’étalaient une douzaine de casseroles, s’étageant par rang de taille et fourbies tous les jours comme les canons d’un vaisseau de haut rang, depuis l’énorme chaudron non étamé où se brassent les confitures et les sirops, jusqu’au vase microscopique où s’élaborent les coulis, les mirepoix et les espagnoles de la cuisine algébrique.

Pour qui savait déjà que M. de La Graverie vivait seul, sans femme et sans enfants, sans chiens ni chats, sans commensal d’aucune sorte, enfin, avec Marianne pour tout domestique, il y avait toute une révélation dans cet arsenal culinaire, et l’on reconnaissait le fin gourmet, le raffiné gastronome livré aux jouissances de la table, aussi facilement qu’au moyen âge on reconnaissait un alchimiste aux fourneaux, aux creusets, aux cornues, aux alambics et aux lézards empaillés. Maintenant, la porte de la cuisine fermée, voici ce que l’on voyait au rez de-chaussée :

Un vestibule des plus mesquins, sans autre ornement que deux champignons de bois, auxquels le chevalier accrochait, en rentrant, à l’un son chapeau, à l’autre son parapluie, lorsqu’il sortait avec un parapluie au lieu de sortir avec une canne ; qu’un banc de chêne sur lequel s’asseyaient les domestiques quand, par hasard, le chevalier recevait, et que des carreaux de pierres blanches et noires, médiocre contrefaçon du marbre, dont elles avaient la froideur et l’humidité ; humidité et froideur qui persistaient en été comme en hiver.

Une vaste salle à manger et un immense salon, dans lequel on ne faisait de feu que quand le chevalier de La Graverie donnait à dîner, c’est-à-dire deux fois par an, composaient, avec la cuisine et le vestibule, tout le rez-de-chaussée.

Ces deux pièces tenaient, au reste, ce que l’extérieur promettait en fait de délabrement : le parquet en était disjoint et bosselé, le plafond gris et sale ; les tapisseries déchirées, souillées, arrachées, s’agitaient au souffle du vent lorsque l’on ouvrait la porte.

Dans la salle à manger, six chaises de bois peint en blanc forme empire, une table en noyer, un buffet, composaient l’ameublement.

Dans le salon, trois fauteuils et sept chaises couraient les uns après les autres sans jamais parvenir à se joindre, tandis qu’une banquette à dossier, banquette et dossier rembourrés de foin, usurpait audacieusement la place et le nom de canapé ; la décoration et le mobilier de cet appartement de réception, appartement où, sauf les cas signalés, le propriétaire ne pénétrait jamais, était complété par une table ronde à bouillotte avec son flambeau, par une pendule aux aiguilles stagnantes et au balancier immobile, par une glace en deux morceaux reflétant les rideaux de calicot à bandes jaunes et rouges qui pendaient tristement devant les fenêtres.

Mais, au premier étage, c’était différent : le premier étage était, il est vrai, habité par le chevalier de La Graverie en personne ; c’était là qu’eût conduit en droite ligne le fil parti de la cuisine, si le labyrinthe de la rue des Lices avait eu une Ariadne.

Que l’on se figure trois pièces arrangées, meublées, tapissées avec le soin minutieux et la confortable coquetterie qui semblent l’apanage des douairières ou des petites-maîtresses : tout avait été prévu, tout avait été ménagé pour rendre l’existence douce, commode et agréable dans ces trois bonbonnières, dont chacune avait sa spécialité.

Le salon, qui était la pièce principale pour la grandeur, était garni d’un meuble de forme moderne, capitonné avec le plus grand respect et la plus grande prévoyance, dans toutes les parties qui étaient destinées à servir de point d’appui à la grassouillette personne du chevalier ; une bibliothèque en bois noir, avec des incrustations de cuivre qui avaient des prétentions au Boule, était remplie de livres reliés en maroquin rouge, que la main du chevalier, il faut le dire, ne tourmentait que rarement et jamais pendant de longues séances ; une pendule représentant l’Aurore sur son char, char dont les roues formaient le cadran, flanquée de deux candélabres à cinq branches, indiquait l’heure avec une minutieuse précision ; des rideaux d’un épais lainage, assortis sur le meuble du salon, se drapaient aux fenêtres avec une élégance que n’eût point désavouée un boudoir de la Chaussée-d’Antin, tandis que des lambris à fond blanc, conservant quelques vestiges dorés, faisaient foi, dans les locataires ou les propriétaires qui avaient précédé M. de La Graverie, d’une élégance encore supérieure à la sienne.

Du salon, on passait dans la chambre à coucher.

Ce qui attirait tout d’abord les regards en entrant dans cette chambre à coucher, c’était un lit monumental comme largeur et comme hauteur. Ce lit était si élevé, que la première idée qui se présentait à l’esprit de celui qui le voyait, c’est que quiconque avait l’ambitieuse prétention de dormir dans ce lit, devait l’escalader au moyen d’une échelle ; une fois arrivé sur celle montagne de laine et de duvet, entourée par un triple rang de rideaux, le conquérant, du milieu d’une alcôve ouatée et capitonnée comme un nid de chardonneret, dominait toute la position : de là il pouvait, en ramenant son regard sur tous les points de la chambre, passer la revue des chaises, des fauteuils, des chauffeuses, des sofas et canapés, des tabourets, des coussins, des peaux de renard, s’élevant, s’étalant, s’allongeant sur une moquette épaisse et sourde comme un tapis de Smyrne, tout cela recouvert les uns ou les unes, pour l’hiver, d’étoffes souples et moelleuses ; les autres, pour l’été, de cuir ou de basane ; tous ou toutes d’une forme savante, d’une combinaison confortable, d’une courbe ingénieuse, appropriés au repos et à la sieste, et paraissant garder à leur centre une cheminée chargée de flambeaux et de candélabres, garnie de son écran, et combinée de façon à ce que pas un atome de sa chaleur ne fût perdu. Cette pièce, la plus éloignée de la rue, donnait sur le jardin de manière à ce qu’aucun bruit de charrette et de voiture, à ce qu’aucun cri de marchand ou aboiement de chiens ne vînt inquiéter le sommeil du dormeur.

En repassant de la chambre dans le salon et en traversant celui-ci dans toute sa longueur, on allait se heurter à un énorme paravent en vieux laque, non-seulement originaire de Chine, mais de Coromandel, qui masquait une porte ouvrant sur une troisième pièce ; celte dernière, drapée de tapisseries, n’avait pour tout meuble qu’une petite table ronde en acajou, un seul fauteuil en acajou et une servante également en acajou, dont le dessus de marbre supportait deux seaux de plaqué destinés à faire rafraîchir le vin de Champagne ; mais, sur toutes ses faces, la chambre, bien entendu, elle était garnie d’un rang d’armoires vitrées dont le contenu en faisait le digne et précieux appendice de la cuisine.

Chacune de ces armoires, en effet, avait sa spécialité.

Dans l’une étincelait une massive argenterie, un service de porcelaine blanche à filets vert et or, et au chiffre du chevalier ; des cristaux de Bohême rouges et blancs, dont la finesse et la forme devaient certainement ajouter à la saveur des vins qu’ils étaient chargés de conduire à la bouche et de présenter, à travers deux lèvres sensuelles, aux houppes délicates du palais.

La seconde armoire contenait des pyramides d’un linge de table dont les reflets soyeux faisaient deviner la finesse.

Dans la troisième s’étalaient, comme dans une revue de soldats bien disciplinés, se tenant immobiles et rangés sur deux ou trois de hauteur, des vins d’entremets et de dessert colligés en France, en Autriche, en Allemagne, en Italie, en Sicile, en Espagne, en Grèce, emprisonnés dans leurs bouteilles nationales, les unes au col court et ramassé dans les épaules, les autres au col allongé et gracieux, celles-ci à l’estomac ventru portant étiquette, celles-là enveloppées de tresses de paille ou de roseaux, toutes attrayantes, pleines de promesses parlant à la fois à l’imagination et à la curiosité, et flanquées, comme un corps d’armée de troupes légères ; de liqueurs cosmopolites, dans leurs cuirasses de verre de toutes couleurs et de toutes formes.

Dans la dernière enfin, et c’était la plus grande ; s’accrochaient à la muraille, pendaient aux angles, se prélassaient sur les planches, des comestibles de toute espèce, terrines de Nérac, saucissons d’Arles et de Lyon, pâtes d’abricots d’Auvergne, gelées de pommes de Rouen, confitures de Bar, conserves du Mans, pots de gingembre de Chine, pickles et sauces anglaises de tout acabit, piment, anchois, sardines, poivre de Cayenne, fruits secs, fruits confits ; enfin, tout ce que le bon et savant Dufouilloux dénombre et désigne par ces quatre mots d’expression et dignes de rester dans la mémoire de tous les gourmands : le harnois de gueule.

Après cette visite domiciliaire, peut-être un peu minutieuse, mais qui cependant nous a paru nécessaire, le lecteur devinera sans peine que M. le chevalier de La Graverie était un homme très-charitablement occupé de sa personne et fort soucieux des satisfactions de son estomac ; seulement, nous ajouterons, pour ne pas laisser dans l’ombre un seul des traits de cette esquisse que nous sommes, en train de tracer de lui, que cette tendance bien caractérisée vers la gourmandise était contrariée par la manie qu’avait le digne gentilhomme de se croire constamment malade et de se tâter le pouls tous les quarts d’heure.

Nous ajouterons encore qu’il était collectionneur de roses enragé ; puis, arrivé à ce point de notre récit et sentant l’impossibilité d’aller plus loin, non-seulement sans faire une halte, mais même sans retourner de quarante-huit à cinquante ans en arrière, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur raconter comment ces trois infirmités morales étaient venues au pauvre chevalier.