Black — XVI. — OU L’AUTEUR REPREND LE COURS DE SA NARRATION INTERROMPUE.
XVI. — OU L’AUTEUR REPREND LE COURS DE SA NARRATION INTERROMPUE.
Lorsque nous avons entrepris cette longue digression, qui est elle-même toute une histoire, nous avons laissé le chevalier de La Grâverie trempé comme une soupe, par suite de la brutale intervention :de Marianne dans sa discussion avec sa nouvelle connaissance.
Le pauvre chevalier monta jusqu’à sa chambre à coucher en maugréant ; s’il eût rencontré sa gouvernante sur l’escalier, nul doute qu’il ne lui eût fait un mauvais parti ; mais il sentait un froid glacial percer ses chairs et pénétrer jusqu’à ses os. Il jugea donc qu’il serait imprudent de s’abandonner à la violence de son ressentiment avant d’avoir pris des précautions contre le rhume.
Un feu vif et pétillant, un de ces bons feux de bois comme on ne les connaît que dans les provinces, dissipa tout à la fois le frisson et la mauvaise humeur du chevalier ; en savourant la sensation douce, presque voluptueuse, de là réaction du calorique, il oublia sa colère ; puis, par une transition naturelle ; il songea au pauvre chien, qui, non moins maltraité que lui, n’avait probablement, pour sécher son habit soyeux, que les rayons blafards et impuissants d’un soleil d’automne.
Celte pensée fil abandonner au chevalier de La Graverie le fauteuil où il jouissait si délicieusement de la compensation de sa douche glaciale ; il alla à la fenêtre, souleva ses rideaux, et aperçut l’animal assis et grelottant de l’autre côté de la rue, le long du mur de là prison, qui faisait face à la maison de M. de La Graverie.
Le malheureux chien, les oreilles relevées, considérait d’un air profondément mélancolique le logis où il avait été accueilli d’une façon si inhospitalière.
En ce moment, soit hasard, soit instinct, relevant là tête, il aperçut le chevalier de La Graverie à travers les carreaux. A cette vue, sa physionomie redoubla d’expression et se chargea dé douloureux reproches.
Le premier mouvement de M. de La Graverie, ce mouvement dont un grand diplomate a dit de se défier, attendu qu’il était le bon, fut de reconnaître en lui-même les torts qu’il avait vis-à-vis de ce noble animal ; mais l’habitude qu’il avait dès longtemps prise de combattre ses sympathies l’emporta sur ce reste de son ancien tempérament.
— Ah bah ! dit-il tout haut et comme répondant à sa propre pensée, qu’il s’en retourne chez son maître, et Marianne aurait eu cent fois raison si elle n’eût point fait un aussi fraternel partage entre ce chien et moi. S’il fallait accueillir tous les chiens vagabonds, une fortune princière n’y suffirait pas ! D’ailleurs, il est plein de défauts, ce chien : il est gourmand, et par conséquent il doit être voleur ; il mettrait la maison au pillage, et puis... et puis je ne veux pas d’animaux chez moi ; je me le suis promis, et surtout je l’ai promis à Dumesnil.
Et là-dessus le chevalier retourna à son fauteuil, où il essaya d’engourdir les remords que révélait son monologue, en se laissant, aller à une douce somnolence.
Mais alors il se passa dans l’esprit du pauvre chevalier quelque chose d’étrange.
Au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans sa rêverie, les objets dont il était entouré s’effaçaient peu à peu pour faire place à d’autres : les murs s’ouvraient et devenaient des lambris à claire-voie comme une cage ; un air doux, pur et parfumé pénétrait à travers toutes les ouvertures, dé même qu’à travers toutes les ouvertures on voyait, en regardant en haut, un ciel pur ; en regardant à l’horizon, une mer azurée.
Un songe involontaire, une puissance magnétique reportait le chevalier de La Graverie à Pape-iti.
Il était en face d’un matelas ; une cire jaunie brûlait à la tête et au pied du lit ; sur ce lit se trouvait une forme humaine enveloppée d’un suaire ; peu à peu ce suaire devenait transparent, et, à travers la toile, le chevalier de La Graverie reconnaissait les traits jaunes et amaigris, les yeux fixes, la bouche entr’ouver le du capitaine Dumesnil, et il entendait la voix de son ami qui prononçait distinctement ces paroles :
— A moins que je ne trouve la métempsycose à l’ordre du jour là-haut, auquel cas j’implorerai du bon Dieu qu’il me confie la peau d’un chien, sous laquelle, n’importe où je serai, je briserai ma chaîne pour l’aller rejoindre.
Puis, un voile funèbre s’étendait entré le chevalier et lé cadavre du capitaine, et la vision s’éloignait dans le brouillard.
Le chevalier poussa un cri comme s’il roulait dans un abîme, se réveilla, et, en se réveillant, se trouva cramponné aux bras de son fauteuil.
— Sac à papier ! s’écria-t-il en essuyant son front baigné d’une sueur froide, quel abominable cauchemar ! Pauvre Dumesnil !
Puis, après une pause, pendant laquelle il resta les yeux fixés sur la place où avait apparu la vision :
— C’était bien lui, dit-il.
Et, comme si cette conviction l’avait déterminé à prendre une résolution suprême, il se leva et s’avança précipitamment vers la fenêtre.
Mais à moitié chemin il s’arrêta :
— Ah ! c’est par trop bêle ! murmura-t-il ; mon pauvre ami est mort, et malheureusement bien mort ; tout ce que je puis croire comme chrétien, c’est d’espérer que Dieu a bien voulu le recevoir dans sa miséricorde. Non, c’est absurde ! j’ai trop marché aujourd’hui ; le bain de Marianne m’a donné la fièvre, et ce maudit chien m’a troublé la cervelle. Allons, allons, ne songeons plus à tout cela.
M. de La Graverie se dirigea vers sa bibliothèque ; et, pour ne plus songer à cela, c’est-à-dire au capitaine Dumesnil et au chien noir, il prit le premier livre qui lui tomba sous la main, se remit le plus carrément possible dans son fauteuil, appuya ses pieds contre le chambranle de la cheminée, ouvrit le volume au hasard, et tomba sur ces lignes :
« Aucun précepte écrit ne nous est resté du système qu’enseignait Pythagore ; mais, par les traditions venues jusqu’à nous, on peut affirmer qu’il ne croyait a la mort qu’au point de vue de la matière, et aucunement, au point d vue du principe vital que l’homme reçoit en naissant. Ce principe vital, étant immortel, ne peut être usé ni altéré par l’homme ; seulement, il passait dans d’autres êtres ; êtres de la même nature, si les dieux croyaient avoir à récompenser une vie de courage, de dévouement et de loyauté ; êtres de nature inférieure, si l’homme, dans son passage sur la terre, avait commis quelque crime ou même quelque faute qu’il lui fallût expier. Ce fut ainsi qu’il prétendit avoir reconnu, huit ou dix ans après sa mort, un de ses amis, Cléomène de Thasos, sous la forme d’un chien. »
Le chevalier n’alla pas plus loin ; il laissa tomber le livre, qui avait répondu si directement à sa pensée, et s’en alla timidement regarder à la fenêtre.
Le chien était toujours à son poste, toujours dans la même attitude, toujours les yeux fixés sur cette même fenêtre, à travers les rideaux de laquelle lui-même le regardait, et, dès qu’il vit le chevalier reparaître, son regard s’anima, et il agita doucement sa queue.
Celte persistance de l’animal était si bien en harmonie avec les pensées qui agitaient son cerveau, que le chevalier de La Graverie dut en appeler à sa raison pour ne pas voir un événement surnaturel dans sa rencontre avec le chien noir.
Honteux de ces velléités superstitieuses, tourmenté par l’étrange sympathie qu’il s’était sentie tout à coup pour le compagnon de sa promenade, il se décida à adopter un moyen mixte qui sauvegarderait les faiblesses que son cœur ressentait pour un chien vagabond, sans cependant donner à sa maison un hôte opportun.
Il descendit vivement à la cuisine.
Marianne était absente.
Le chevalier respira ; il avait entendu fermer la porte, et espérait en effet qu’elle était sortie.
Le chevalier éprouva de cette absence un vif sentiment de joie.
En effet, en se décidant à cette bonne action, le chevalier n’avait point été sans appréhender le sermon qu’il aurait à subir de sa gouvernable sur le péché qu’il allait commettre, en donnant le pain du bon Dieu à un chien, lorsque tant de pauvres en manquaient.
Ce qui ne faisait pas, remarquez-le bien, qu’en application de ce principe, Marianne fit le moins du monde l’aumône ni avec son pain, ni même avec celui de son maître.
Mais le chevalier avait pris sa résolution ; il avait, comme on dit, la tête montée : si Marianne disait quelque chose, il profiterait du grief qu’il avait contre elle à l’endroit du seau d’eau qu’elle lui avait versé sur la tête, pour lui dire avec une majesté dont plusieurs fois il avait reconnu l’effet :
— Marianne, nous ne pouvons plus vivre ensemble ; faites vos comptes !
Or, celle phrase avait toujours eu pour résultat, quand elle avait été dite avec une majesté convenable, de rendre mademoiselle Marianne souple comme un gant.
Mais, depuis quelque temps, Marianne était devenue plus quinteuse que jamais, et le chevalier avait présumé que celle surabondance de mauvaise humeur à son endroit venait de propositions qui lui auraient été faites par M. Legardinois, maire de Chartres, pour quitter le service du chevalier et entrer au sien.
Or, il était probable que si, en pareille circonstance, le chevalier hasardait son majestueux faites vos comptes ! Marianne ferait ses comptes et sortirait.
Le chevalier en était bien arrivé à vaincre les sympathies de son cœur, mais pas encore le cri de son estomac.
Marianne était, non pas la plus aimable, mais la plus habile cuisinière qu’il eût jamais eue.
Voilà ce qui lui faisait tant craindre de rencontrer Marianne à la cuisine ; voilà ce qui lui rendit le cœur si léger, lorsqu’il se fût aperçu qu’elle n’y était pas.
Le chevalier profita donc de la circonstance, et s’avança vivement vers le buffet.
Le buffet était fermé à clef.
Marianne était une fille soigneuse.
Il prit alors un couteau, et, le glissant entre la gâche et le pêne, il essaya d’ouvrir l’armoire sans clef.
Mais il songea à ce que dirait Marianne si elle rentrait en ce moment et le surprenait en flagrant délit d’effraction sur lui-même.
Sur lui-même ; et encore était-ce sur lui-même ? Marianne disait-elle jamais : « La cuisine de M. le chevalier ? »
Oh ! que non ! Marianne disait : « Ma cuisine. »
Le couteau tomba des mains de Dieudonné, et il regarda d’un air désespéré tout autour de lui.
Près de la porte, sur un rayon élevé, hors de la portée de toute bête spoliatrice, il aperçut un poulet dont, le matin, il n’avait mangé qu’une aile.
Moins l’aile, la volaille était donc intacte.
Cette volaille était une magnifique poularde du Mans.
Évidemment Marianne comptait tirer, pour le dîner du chevalier, quelque merveilleux parti de ces reliefs, qui étaient appétissants au possible, blancs de chair, chargés de graisse, rissolés à point et couchés douillettement dans leur jus.
L’imagination du chevalier, en quelques secondes, savoura les restes succulents de cette poularde en fricassée, en marinade, en bayonnaise ou en mahonnaise (les savants sont divisés sur ce point de technologie culinaire), tous petits plats un peu canaille, comme tous les plais de seconde formation, mais dont le chevalier était on ne peut plus friand.
Aussi son œil se mit-il à fureter dans tous les coins et sur toutes les planches, pour voir si la bonne chance ne lui enverrait point d’autres comestibles qui remplaçassent la poularde dans l’usage qu’il en comptait faire.
Mais le chevalier eut beau chercher, le chevalier ne trouva rien.
Il prit la volaille par les pattes, l’amena à la hauteur de ses yeux, la considéra avec des soupirs de regret et de concupiscence, étouffant le désir de mordre à même à belles dents.
Il en était là de son examen, et peut-être allait-il céder à la tentation, lorsque le bruit de la porte de la rue, roulant sur ses gonds rouillés, vint mettre ses hésitations au pied du mur.
Le chevalier sortit héroïquement du combat que son cœur soutenait contre son estomac. Il enveloppa bravement la poularde sous un pan de sa robe de chambre et escalada l’escalier de la cuisine avec une prestesse et une agilité qu’il était loin de croire retrouver dans ses jambes de quarante-cinq ans. A la sortie de la cuisine, il faillit se rencontrer avec Marianne.
Il se jeta dans l’office.
Il resta là tout haletant, jusqu’à ce que Marianne fut descendue dans sa cuisine, située au sous-sol, comme on dit aujourd’hui. Alors, il sortit sur l’a pointe du pied, retenant son haleine, gagna son escalier, en monta les marches deux a deux, rentra dans sa chambre, en referma la porte, poussa le verrou et tomba sur une chaise.
Les forces lui manquaient.
Cinq minutes suffirent au chevalier pour revenir à lui ; il se remit sur ses jambes, gagna la fenêtre, l’ouvrit résolument, appela le chien, toujours accroupi à la même place, comme s’il était passé sphinx, et, d’un superbe mouvement, lui lança le poulet.
L’animal le saisit au vol, et, au lieu ne se sauver avec sa proie, chose à laquelle le chevalier s’attendait, qu’il espérait peut-être, il la prit entre, ses pattes, et, en chien sûr de son droit, il se mit à la dépecer sur place avec une vigueur qui faisait le plus grand honneur à la solidité de ses mâchoires.
— Bravo, mon garçon ! cria le chevalier avec enthousiasme, c’est cela ; bien ! tire, arrache. Bon ! voilà l’aile tout entière qui y passe ; bon ! une cuisse ; bon ! l’autre ; bon ! la tête ; là carcasse maintenant... Mais, tu mourais donc de faim, ma pauvre bête ?
Et, à cette pensée, M. de La Graverie poussa un gros soupir ; car cette idée de là métempsycose lui revenait a l’esprit, et avec elle l’image du pauvre capitaine.
Or, celte pensée que celui qui avait été si bon pour lui sous son enveloppe d’homme pouvait souffrir de la faim sous une autre enveloppe, quelle qu’elle fût, et surtout sous celle d’un chien qui aurait brisé sa chaîne pour le venir retrouver, lui tira les larmes des yeux.
Et nul né peut dire jusqu’où cette pensée eût pu conduire le chevalier s’il eût eu le temps de s’y appesantir. Mais il en fût violemment tiré par des cris furieux qui partaient dû rez-de-chaussée.
Le chevalier, dans la disposition d’esprit où il était et avec là conscience de sa culpabilité, n’eut point de peine à reconnaître la voix de Marianne.
Il ferma vivement sa fenêtre et courût tirer le verrou de sa porte.
C’était en effet Marianne qui, découvrant le rapt de sa volaille, gémissait comme si la maison eût été réduite en cendres.
Le chevalier jugea que le mieux était de courir au-devant du danger où même d’attirer le danger à lui.
Si Marianne allait, par hasard, à la porte de la rue et qu’elle vît le chien rongeant la carcasse de volaille, tout lui était révélé.
Si au contraire le chevalier l’occupait, ne fût-ce que cinq minutes, il était bien certain qu’au train dont y allait l’épagneul, dans cinq minutés, jusqu’au dernier morceau de la volaille, tout aurait disparu.
Resterait le chien se léchant les babines et attendant un autre poulet ; mais le chien ne parlait pas, et, parlât-il, il avait l’air trop intelligent pour confier à Marianne ses relations gastronomiques avec le chevalier de La Graverie. De la porte de sa chambré et du haut de l’escalier, c’est-à-dire d’un lieu de domination et avec la voix du maître, il cria donc :
— Eh bien, Marianne, qu’y a-t-il, et pourquoi tout ce tapage ? — Pourquoi tout ce tapage ? Ah ! c’est vous qui lé demandez, Monsieur ! — Sans doute, c’est moi qui le demande.
Puis il ajouta avec une dignité croissante :
— Sac à papier ! j’ai bien le droit, il me semble, de savoir ce qui se passe dans ma maison.
Et il appuya sur le pronom possessif ma et sur le substantil maison, d’une façon toute particulière. Marianne sentit l’aiguillon.
— Dans voire maison ! dit-elle, dans votre maison ! eh bien, il s’y passe de belles choses. — Que s’y passe-t-il ? voyons ! demanda effrontément le chevalier. — Il s’y passe que l’on y vote dans votre mai... son, accentua Marianne.
Le chevalier toussa, et, d’une voix moins ferme :
— Et qu’y vole-t-on ? demanda-t-il. — On y voie votre dîner, rien que cela ; car vous n’allez pas vous figurer qu’à quatre heures de l’après-midi je retourne au marché ; d’ailleurs, il n’y aurait plus rien, au marché ; et, y eût-il des poulets, qu’ils né seraient pas bons pour aujourd’hui. Tout le monde sait que, pour qu’un poulet soit mangeable, il lui faut au moins deux jours d’attente.
Le chevalier avait bien envié de lui dire :
— Allez chez le pâtissier du coin, vous trouverez un vol-au-vent ou quelque autre chose qui remplacera là volaille.
Mais à coup sûr l’épagneul était encore à la porte, et le chevalier ne voulait pas l’exposer aux brutalités de Marianne. Il se contenta donc de répondre :
— Bah ! qu’est-ce que cela ? un mauvais dîner, c’est bien vite fait.
Cette philosophie était si peu dans les habitudes du chevalier, que Marianne, habituée au contraire aux méticuleuses observations de son maître, en resta tout étourdie.
— Ah ! grommela-t-elle, voilà ce que tu réponds ! C’est bien, c’est bien ; on ne se gênera point alors.
Et Marianne rentra dans sa cuisine, humiliée dans son orgueil et promettant bien de s’en venger.
Mais, d’un autre côté, le chevalier, tant pour le poulet qu’il lui avait octroyé aux dépens de son dîner, qu’à cause de la prise qu’il venait d’avoir avec Marianne, se crut quitte de tout procédé nouveau à l’endroit de l’épagneul.
Sans retourner à la fenêtre, il alla donc s’asseoir dans son fauteuil, jusqu’au moment où Marianne vint ouvrir sa porte et lui dire d’un air goguenard : — Monsieur est servi.
Cette annonce se faisait régulièrement à cinq heures du soir.
Le chevalier descendit et se mit à table.
Marianne plaça cérémonieusement en face du chevalier un morceau de bœuf bouilli, un plat de pois au sucre et des haricots verts en salade, le prévenant que ces trois plats composeraient pour ce jour-là tout son dîner.
Le pauvre chevalier attaqua avec la plus grande répugnance son bœuf filandreux et complétement dénué de suc, ce qui le fit arriver vite aux haricots verts ; mais, par bonheur, la promenade qu’il avait exécutée, la douche qu’il avait reçue, et, plus que tout cela, les émotions inusitées qu’il avait éprouvées, avaient probablement ouvert à son appétit des voies nouvelles ; car, s’il n’avait fait qu’une attaque sur le bœuf, il revint deux fois aux pois et trois fois aux haricots, de sorte qu’il finit par quitter la table en jurant à Marianne, interdite, qu’il y avait fort longtemps qu’il n’avait si bien dîné.
Après son dîner, le chevalier avait l’habitude d’aller à son cercle. Pour rien au monde, le chevalier n’eût manqué à une habitude. Qu’eût-il fait s’il n’eût point fait son whist à deux liards la fiche ?
Seulement, comme il craignait que le poulet, au lieu d’avoir donné à l’épagneul l’idée de s’en aller, ne lui eût donné celle de rester, et que, en sortant, il ne le rencontrât à la porte, il résolut de lui jouer un tour.
C’était de sortir tout simplement par le jardin, au lieu de sortir par la rue.
Le jardin donnait sur une ruelle déserte où jamais un chien, si vagabond et si perdu qu’il fût, n’aurait eu l’idée d’attendre un maître.
Il en résulta que, par des rues détournées, le chevalier gagna son club, situé place de la Comédie, sans avoir fait aucune rencontre importune.
Il y resta jusqu’à dix heures.
— Ce diable d’épagneul est si obstiné, murmura entre ses dents le chevalier, qu’il est capable d’être à son poste ; s’il y était, je n’aurais pas le courage de le laisser dehors ; retournons donc chez moi par où je suis venu.
Et le chevalier revint par ses rues détournées et par sa ruelle, rentra par la petite porte du jardin en pressant le pas, attendu qu’il faisait des éclairs et qu’on entendait le tonnerre gronder au loin.
Comme il traversait le jardin, les premières gouttes tombèrent, larges comme des écus de six francs.
Sur l’escalier, il rencontra Marianne, qui, pensant qu’elle avait été peut-être un peu loin dans sa vengeance, dit au chevalier en essayant de prendre son air le plus aimable :
— Monsieur a bien fait de rentrer. — Et pourquoi cela ? demanda Dieudonné. — Pourquoi cela ? Mais parce qu’il va faire un temps, mais un temps à ne pas mettre un chien à la porte. — Hum ! fit le chevalier, hum ! hum !
Et, croisant Marianne, il rentra dans sa chambre.
Il eut grande envie d’aller voir à la fenêtre si le chien était toujours devant la maison, mais il n’osa point.
Comme tous les esprits faibles, il aimait mieux rester dans le doute que d’avoir à prendre un parti.
La pluie fouettait vertement les volets, et chaque coup de tonnerre se faisait entendre plus rapproché.
Le chevalier se déshabilla rapidement, fit sa toilette de nuit en un tour de main, s’allongea dans son lit, souffla ses bougies et tira son drap par-dessus ses oreilles.
Mais l’orage était toujours si violent, que, malgré la précaution prise, il entendait la pluie battant ses volets et le tonnerre grondant sur sa tête ; car l’orage avait peu à peu fait son chemin et semblait, à cette heure, s’être concentré au-dessus de la maison du chevalier.
Tout à coup, au milieu du bruit de l’averse, du bruit du tonnerre il lui sembla entendre une plainte longue, funèbre, lugubre, allant toujours grandissant, comme le hurlement d’un chien.
Le chevalier sentit un frisson passer par tous ses membres.
L’épagneul de la matinée était-il toujours là ? ou était-ce un autre chien, un chien de hasard ?
Le hurlement qu’il venait d’entendre avait si peu de rapport avec les abois joyeux du matin, que le chevalier pouvait bien supposer que ces abois et ce hurlement n’avaient aucune homogénéité entre eux et ne sortaient pas de la même gueule.
Le chevalier se renfonça plus profondément dans son lit.
L’orage continuait de gronder plus terrible.
Le vent secouait la maison, comme s’il eût voulu la déraciner.
Une seconde fois le hurlement lugubre, sinistre, prolongé, se fil entendre.
Celte fois, le chevalier n’y put résister ; ce hurlement semblait le tirer de force hors du lit ; le chevalier se leva donc, et, quoique rideaux, fenêtres et jalousies fussent fermés, la réverbération des éclairs qui se succédaient sans interruption illuminait la chambre.
Comme si une force plus puissante que lui le poussait, le chevalier marcha en trébuchant vers la fenêtre ; arrivé là, il souleva le rideau, et, à travers les interstices des jalousies, il vit le malheureux épagneul assis à la même place, sous des torrents de pluie qui eussent fait fondre un chien de granit.
Alors une profonde pitié s’empara du chevalier.
Il lui parut, d’ailleurs, qu’il y avait quelque chose de surnaturel dans celte obstination d’un chien qu’il voyait pour la première fois.
D’un mouvement machinal, il porta la main à l’espagnolette de la croisée, afin de l’ouvrir ; mais, au même moment, un coup de tonnerre comme il n’en avait pas encore entendu éclata juste au-dessus de sa tête ; les ténèbres se fendirent, un serpent de feu passa dans l’air, le chien jeta un grand cri d’épouvante et s’enfuit en hurlant ; tandis que, frappé d’une commotion électrique qui passa de la main qui touchait le fer de l’espagnolette à tout son corps, le chevalier alla à reculons tomber au pied de son lit à la renverse et sans connaissance.