Black — XXIV. — OU UN HAYON COMMENCE A FILTRER A TRAVERS LES NUAGES.
XXIV. — OU UN HAYON COMMENCE A FILTRER A TRAVERS LES NUAGES.
Le chevalier de La Graverie ne voulut point, tout entier qu’il était à son émotion, retarder d’un instant l’accomplissement de la promesse qu’il venait de faire à l’âme de son ami, à l’endroit de celle qu’il supposait être sa fille.
Il remplaça immédiatement Marianne et installa celle qui devait lui succéder, sans s’inquiéter préalablement de ce que pouvaient être ses talents culinaires. Il l’avait prise sur une simple recommandation qui la lui désignait comme une excellente garde-malade.
Malgré cette recommandation que la nouvelle venue s’efforça de justifier, le chevalier ne trouva point que son zèle, à l’endroit des soins à donner à la jeune fille, fût à la hauteur des circonstances : il se chargea donc de ces difficiles fonctions, et s’y absorba si complètement, que, huit ou dix jours après, lorsque Thérèse commença à sortir de l’état de torpeur dans lequel elle était restée plongée après la terrible crise, le chevalier, osant pour la première fois quitter le chevet du lit de la malade pour jeter un coup d’œil sur son jardin, s’aperçut, avec une surprise mêlée de douleur, qu’il avait oublié de tailler ses rosiers dont les branches gourmandes, allongées d’une façon démesurée, devaient nécessairement compromettre la floraison...
Pendant les premiers jours, ou plutôt pendant les premières nuits, le chevalier avait eu quelque peine à s’accoutumer a la fatigue, à la tension d’esprit, aux veilles que rendait nécessaires l’état de la pauvre malade ; mais bientôt il s’était attaché à son œuvre et y avait découvert dés jouissances inconnues.
Cette lutte : contre la mort avec ses péripéties, ses inquiétudes, ses angoisses, ses joies inespérées, ses craintes subites, captivait singulièrement ce cœur encore vierge dé grandes émotions ; C’était un duel avec un mobile bien autrement puissant que dans un duel ordinaire : dans un duel ordinaire, on combat pour donner la mort ; le chevalier combattait, lui, pour donner la vie ; il y avait chez lui non-seulement point d’honneur, mais encore point de conscience. Lorsque la jeune fille allait plus mal, le chevalier éprouvait des rages sourdes contre la destinée, et, pendant ces accès, il sentait centupler ses forces et son courage, il se dressait au chevet de l’enfant, défiant la maladie, et l’appelant pour l’étreindre et l’étouffer ; il se demandait comment, dans son enfance oiseuse, dans sa jeunesse inoccupée, il n’avait point songé à étudier cette science de sauver les hommes, pour ne devoir à personne, pour ne devoir qu’à lui-même, à lui seul, la vie de celle qu’il appelait son enfant.
Puis, lorsqu’il s’était endormi, parfois écrasé de fatigue, et le désespoir dans le cœur, avec quelle anxiété ne venait-il pas, le matin, au chevet du lit pour y étudier la respiration oppressée de la malade ! Jamais il n’avait connu de satisfaction aussi complète que celle qu’il éprouva lorsqu’il s’aperçut que le pouls de la jeune fille, d’abord lent et irrégulier, gagnait en calme et en force ; que ses yeux se dégageaient de l’opacité vitreuse qui en ternissait l’éclat que ses lèvres, blêmes jusqu’à la lividité, reprenaient leurs teintes rosées ; et c’était alors avec tout l’orgueil d’un triomphateur et la plus entière bonne foi qu’il se demandait comment il existait des gens qui préférassent les jouissances mesquines et fugitives de l’égoïsme à ces chaudes et ineffables joies de la conscience s’applaudissant elle-même.
Et il oubliait, en se faisant celte question, que, pendant quinze ans, il s’était fait une religion de cet égoïsme qu’il anathématisait.
Pendant les longues journées que le chevalier de La Graverie passa au chevet de la"malade sans être distrait de ses pensées par autre chose que les soins qu’il avait à lui donner, il réfléchit longuement à sa position et à celle de la jeune fille.
La paresse de son esprit, sa peur des ennuis étaient telles, que, depuis quinze ans, il n’avait jamais pris la peine d’y songer.
Il se rappelait bien avoir remis à son frère un pouvoir que celui-ci lui avait demandé pour poursuivre la séparation de corps dû chevalier et de sa femme ; mais cela ne lui expliquait pas le moins du monde comment Mathilde s’était décidée à abandonner son enfant.
Depuis ses infortunes conjugales, le chevalier, n’oubliant pas la part vénimeuse que son frère y avait prise, avait toujours éprouvé une vive répugnance à revoir ce frère aîné ; et, depuis son retour en France, c’est à peine si, de loin en loin, il recevait de ses nouvelles, et il hésitait à lui demander un éclaircissement sur ce qui s’était passé après son départ, louchant la destinée de madame dé La Graverie.
RÉCIT DE THÉRÈSE.
Thérèse ne revenait que très-lentement à la santé ; après la terrible secousse que le choléra imprime au corps humain, ou la santé se rétablit très rapidement, si bien qu’il y a retour immédiat de la maladie à la santé, comme il y a eu passage subit de la santé à la maladie ; ou bien la convalescence languit et perpétue les craintes que l’on avait conçues pour la vie du malade.
La jeune fille était dans ce dernier cas.
Son état de grossesse compliquait là situation, et elle était toujours si languissante, que le médecin recommandait chaque jour au bon chevalier d’éviter de lui causer la moindre émotion, certain qu’il était que celte émotion pouvait avoir pour Thérèse les conséquences les plus graves.
Cependant, Dieudonné était bien impatient d’interroger Thérèse : vingt fois il avait commencé une phrase qui devait l’amener à une confidence, et vingt fois il s’était arrêté en balbutiant.
Enfin, un jour, on avait pu lever la jeune fille ; elle était assise près de la fenêtre dans le grand fauteuil du chevalier ; elle recevait, avec cette volupté que l’on voit à tous les malades, la chaleur vive et pénétrante du soleil auquel elle était exposée, et la brisé toute parfumée des roses du jardin caressait quelques mèches blondes qui s’échappaient de dessous son petit bonnet.
De temps en temps elle se retournait pour regarder M. de La Graverie, qui, debout derrière elle, les deux mains appuyées sur son fauteuil la considérait avec amour ; elle, de son côté, lui pressait la main et la baisait avec une effusion à la fois enfantine et reconnaissante ; puis elle retombait dans une profonde rêverie, et ses yeux se promenaient sur le jardin, dont les massifs de rosiers étaient en ce moment émaillés de mille fleurs de nuances différentes.
Le chevalier se pencha vers elle :
— A quoi songez-vous, Thérèse ? lui demanda-t-il. — Ce que je vais vous répondre vous paraîtra bien niais, monsieur le chevalier, répondit la jeune fille, mais je ne songe à rien, et cependant je me complais dans cette rêverie. Demandez-moi ce que je regarde quand je regarde le ciel, et je vous répondrai la même chose ; je ne regarde rien, et cependant mon œil sera fixé sur ce qu’il y a de plus grand, de plus beau, de plus incompréhensible au monde, non : j’éprouve un bien-être ineffable, il me semble que je suis transportée dans une autre sphère que celle où j’ai vécu jusqu’ici et où j’ai tant souffert. Là où je suis transportée, tout est grand, tout est bon, comme aussi tout est beau ! — Chère petite, murmura le chevalier en essuyant une larme qui perlait au coin de son œil. — Hélas ! continua d’un ton profondément triste, en se retournant vers le chevalier, Thérèse, qui n’avait pas vu cette larme, pourquoi m’éveillez-vous ? Ce bonheur, comme tous les bonheurs d’ici-bas, n’était qu’un rêve ; mais ce rêve était si doux et le réveil est si triste ! — Avez-vous à vous plaindre de quelqu’un ou de quelque chose, mon enfant ? Trouvez-vous les soins que l’on vous rend ici insuffisants ? Parlez ! Vous devez bien vous apercevoir cependant que le désir de vous voir heureuse est devenu ma seule préoccupation. — Vous m’aimez donc ? demanda l’enfant avec une charmante naïveté. — Si vous ne m’inspiriez une sincère et profonde affection ; serais-je pour vous ce que je suis ou plutôt ce que je tâche d’être, Thérèse ? — Mais comment et pourquoi m’aimez-vous ? Le chevalier hésita un instant avant de répondre.
— Parce que vous me rappelez ma fille, dit-il — Votre fille ? demanda Thérèse ; vous l’avez donc perdue, Monsieur ? Oh ! je vous plains alors ; car je sens que, si Dieu m’enlevait l’enfant qu’il a mis dans mon sein pour me consoler de mes misères, rien ne me retiendrait plus dans ce monde, où je ne me résigne à rester qu’en songeant à la tendresse et à l’amour que, dans l’avenir, me réserve ce cher petit être.
C’était la première fois que la jeune fille parlait de son état, et elle le faisait avec une aisance qui n’était pas de l’impudeur, mais qui cependant parut étrange à M. de La Graverie. Il jugea à propos de détourner la conversation, et il pensa que le moment était favorable pour interroger Thérèse sur son passé.
— Vous avez donc été malheureuse, pauvre chère enfant ? lui demanda-t-il.
— Oh ! oui ! si malheureuse, que, souvent, je me suis demandé si le Dieu des pauvres était bien le même que celui des riches. Je suis toute jeune encore, n’est-ce pas ? puisque je n’ai pas dix-neuf ans ; eh bien, je crois qu’il n’y a pas une des misères qu’il ait envoyées sur la terre que je n’aie connue. — Mais votre famille ? — Ma famille, du moins celle que je connais, se composait d’une pauvre vieille femme qui ne pouvait que souffrir comme moi et qui souffrait avec moi. Oh ! celle-là aussi a bien rempli sa tâche sur la terre.
— C’était... votre mère ? demanda avec émotion le chevalier. — Elle m’appelait sa fille ; mais, maintenant que j’ai l’âge de réflexion, je ne crois point qu’elle pût être ma mère : elle était trop vieille pour cela ; d’ailleurs, quand je ferme les yeux et quand je cherche au fond de ma pensée, je vois bien loin, comme dans un rêve, une première enfance qui ne ressemble en rien à la seconde, c’est-à-dire à celle qui eût été la mienne si j’eusse était l’enfant de la mère Denniée. — Et que vous disent vos souvenirs sur cette enfance ? demanda vivement le chevalier. Oh ! dites, dites, Thérèse ! vous ne sauriez croire, vous ne pouvez comprendre quel prix j’attache à ce que vous allez me raconter ; car je ne doute pas, mon enfant, que vous n’ayez assez de confiance en moi pour me dire tout ce que vous savez. — Hélas, Monsieur, je ne demande pas mieux que de vous tout dire ; mais je ne me rappelle rien de bien précis ; seulement, je suis bien certaine de n’avoir pas toujours été couverte des haillons qui sont devenus la livrée de mon adolescence. Je me rappelle surtout que, lorsque je passais devant les Tuileries, ma pauvre mère adoptive avait toujours à me consoler ; car je pleurais en la priant de me laisser, comme dans ma première enfance, aller jouer au cerceau et à la corde sous les marronniers. — Et pas une des figures que vous avez vues dans cette première enfance ne s’est gravée dans votre mémoire ? — Pas une ! je ne me souviens ni quand ni comment j’ai passé de l’aisance ou de la richesse au galetas qu’habitait la mère Denniée ; j’y ai vécu dix ans bien heureuse, allez, Monsieur ! elle était bonne cependant, la pauvre femme ; elle m’aimait autant que les pauvres peuvent aimer ; car, quoi que l’on en dise, Monsieur, cela dessèche fièrement le cœur, la misère, et, lorsqu’on n’a pas de pain, lorsque depuis vingt-quatre heures la faim frappe à votre porte, lorsqu’en regardant autour de soi l’on se trouve sans ressources, sans espérances ; lorsque Dieu est si rude à ses enfants, il est bien difficile d’être doux aux autres ! Aussi, dans ces moments-là, quand l’ouvrage n’allait pas, que nous étions forcées d’aller mendier à la porte de quelque restaurant de la barrière de Vaugirard, et que je n’avais pu rencontrer la pitié sur ma roule, la mère Denniée me battait quelquefois ; mais cela ne durait pas, sa colère tombait avec mes premières larmes ; elle me demandait pardon, elle m’embrassait, je pleurais avec elle, et, pour quelques instants, nous oubliions nos misères. — Et comment avez-vous quitté votre mère adoptive, chère enfant ? — Hélas ! ce n’est pas moi qui l’ai quittée, Monsieur, c’est elle qui est partie pour un monde meilleur que le nôtre. J’avais quinze ans dans les derniers jours de sa maladie ; elle m’avait tant exhortée au courage, à la vertu et à la résignation, que, quand je l’eus accompagnée à sa dernière demeure, quand je l’eus vue descendre dans la fosse commune, où elle allait rejoindre ses compagnons d’épreuves sur terre, et que j’eus adressé au bon Dieu une fervente prière, je me relevai plus forte et meilleure que, je ne m’étais jamais sentie ; j’avais, malgré mou jeune âge, déjà entrevu les dangers qui m’attendaient dans mon isolement, et, ne voulant pas les braver, je résolus de les fuir. J’allai trouver des religieuses qui me placèrent en apprentissage ; par malheur, en peu de temps, je devins une ouvrière très habile. — Qu’y eut-il donc de malheureux à cela, pauvre chère petite ?
Thérèse se cacha la tête entre ses mains..
— Voyons, voyons, parlez, dit le chevalier du ton le plus encourageant. — Sans doute, il faut que je parle, répondit l’enfant, et vous qui êtes bon, vous qui êtes miséricordieux, vous pardonnerez, en votre nom et au nom du monde, à la pauvre isolée. Vous dites que vous voulez me servir de père ; il faut donc que vous, surtout, sachiez toute la vérité, afin de connaître votre fille adoptive ; puis il me semble que, lorsque je vous aurai tout dit, lorsque vous saurez ce qui peut rendre ma faute excusable, je serai plus à l’aise avec vous. — Parlez, mon enfant, et comptez sur mon indulgence ; elle sera d’accord avec ma tendresse pour vous épargner ce que cet aveu peut avoir de trop pénible. — Oh ! oui, oui, soyez tranquille, vous saurez tout, répliqua Thérèse en étendant vers le chevalier une main que celui-ci serra paternellement entre les siennes.
« A dix-sept ans, comme je vous le disais tout à l’heure, j’étais donc devenue la plus habile ouvrière de mon atelier, et l’on me plaça chez une des premières lingères de la rue Saint-Honoré.
Un jour, un jeune homme, accompagné de son père, se présenta chez madame Dubois, c’est le nom de la personne chez laquelle j’étais, pour y commander différents objets qui devaient figurer dans la corbeille de noces qu’il offrait à sa fiancée ; je ne pourrais pas vous dire comment était le père, je ne vis que le jeune homme. Au premier aspect, il n’était cependant pas d’un extérieur bien remarquable. Pourquoi ne pus-je détacher mes yeux de lui ? C’est ce que je ne saurais dire, à moins de mettre la chose sur le compte de la fatalité ; il me semble, au reste, que lui-même m’avait énormément regardée, et le reste de la journée et une partie de la nuit, que je passai sans dormir, je fus toute troublée.
Le lendemain, il revint sous prétexte d’ajouter quelques recommandations à celles qu’il avait faites la veille, et celle fois il me sembla qu’il me regardait avec encore plus de persistance que la première fois. Moi, ce second jour, je fus toute troublée, et à peine osai-je lever les yeux sur lui ; au moment où il avait mis la main sur le bouton de la porte pour entrer dans la chambre où j’étais, quoique je ne l’eusse point vu encore quoique rien ne m’eût dit que c’était lui, je m’étais senti froid au cœur...
Puis, en le voyant, au contraire, quelque chose comme une flamme avait passé dans mes veines qui me fit bondir la poitrine pendant tout le reste de la journée ; le lendemain, il revint encore, puis le surlendemain ; il était si doux, si bon, si affectueux, que le sentiment vague et indéfini que, dès le premier jour, j’avais ressenti pour lui, ne tarda point à prendre un caractère plus déterminé. Je compris que je l’aimais, et le penchant qui me poussait vers lui était si impérieux, que je ne songeai point un seul instant que, dans quelques jours, il allait donner son nom et sa main à une autre, qui peut-être avait déjà son cœur.
Et cependant, celle-là, je la voulus connaître. J’avais la direction de l’atelier en l’absence de la maîtresse de la maison ; un jour qu’elle était en course, je mis quelques chiffons dans un carton, je sortis, et je me dirigeai vers l’hôtel où je savais que demeurait la fiancée de celui que j’aimais si follement.
Je demandai mademoiselle Adèle de Clermont.
C’était ainsi qu’elle s’appelait.
On me fit longtemps attendre.
Chaque coup de sonnette qui venait du dehors me retentissait dans le cœur ; je croyais toujours que c’était lui.
Enfin, on m’introduisit auprès de la jeune fille.
Elle pouvait avoir vingt-quatre ans ; elle était grande, noire, sèche ; elle avait l’air impérieux, la physionomie méchante. Mon cœur palpita de joie. Henri... il s’appelait Henri... ne pouvait aimer une telle femme.
Je prétextai quelques mesures à prendre ; puis, ces mesures prises, je sortis sous le coup d’une émotion profonde.
J’allais descendre les dernières marches de l’escalier, lorsque ma main, qui tenait la rampe, rencontra une autre main.
Je relevai la tête et je reconnus Henri.
Sa préoccupation égalait probablement la mienne ; car nous ne nous étions aperçus ni l’un ni l’autre.
Ce fut lui qui parla le premier.
— Vous ici, Mademoiselle ? s’écria-t-il. — Oh ! pardonnez-moi, pardonnez-moi ! fis-je à mon tour ; mais je voulais la voir, je voulais là connaître »
Je tombai dans ses bras en prononçant ces paroles. Il me serra sur son cœur, ses lèvres rencontrèrent les miennes, et il me sembla, folle que j’étais, que celte étreinte, scellée d’un baiser, nous avait unis d’un lien indissoluble.
Le lendemain, nous nous promenions ensemble au bois de Boulogne ; il me disait qu’il m’aimait ; je lui répondais que je l’aimais. Pendant quinze jours, ces promenades se renouvelèrent tous les soirs. Ce fut là le temps le plus heureux de ma vie : pauvre isolée que j’étais, sans personne pour me dire si je faisais bien ou mal, j’ouvrais mon cœur au présent et fermais mes yeux à l’avenir ; toute à ma tendresse pour lui, je ne lui demandais pas ce qu’il comptait faire. Je vivais au jour le jour, me contentant dû bonheur de le voir, m’enivrant du plaisir de l’entendre, sans songer un seul instant que ce bonheur pût jamais me manquer.
Un jour, il ne vint pas au rendez-vous.
Je rentrai chez moi à moitié folle d’inquiétude ; j’y trouvai une lettre de Henri.
Cette lettre renfermait ses adieux.
Il me disait qu’au moment de rompre avec sa fiancée, la force lui avait manqué ; que l’idée de déshonorer une jeune fille par le scandale de cette rupture, au moment même où l’union allait se conclure, avait triomphé de son amour ; qu’il ne pouvait se décider à cesser d’être un honnête homme ; qu’il serait malheureux toute sa vie de l’idée que j’aurais pu lui appartenir, et qu’il me suppliait de l’oublier pour n’être pas malheureux à la fois de son malheur et du mien.
Hélas ! je ne le pouvais plus !
Je demandai qui avait apporté cette lettre. On me dit que c’était un jeune homme de vingt-cinq ans, habillé en militaire, et qui ressemblait de telle façon à Henri, qu’on avait cru d’abord que c’était lui.
L’intervention de ce jeune officier jetait un mystère étrange sur cet événement.
Mais ce qu’il y avait de réel, c’était celte lettre, cette lettre que je tenais à la main, que j’avais déjà lue et relue, et qui était bien de son écriture.
Cette lettre, c’était mon arrêt : peu importait celui qui l’avait apportée !
Depuis que j’avais lu cette fatale lettre, le monde était vide pour moi ; il me semblait que, comme une ombre, j’errais dans un vaste cimetière tout semé de tombes.
Chacune de ces tombes renfermait un souvenir de lui ; je m’arrêtais sur toutes, et je pleurais.
C’était comme un rêve.
Lorsque je sortis de cet état d’hallucination, le jour était venu, et ce jour me faisait mal ; je me demandai comment le soleil pouvait encore éclairer la terre lorsque Henri ne m’aimait plus ; comment des hommes et des femmes pouvaient encore vivre, chanter, s’occuper d’affaires indifférentes, lorsque mon cœur était si désolé !
Je résolus de fuir ce bruit, celle agitation, cette vie de Paris qui me brisait le cœur.
Je sortis comme une folle, sans me demander où j’allais.
Où j’allais, c’était où j’avais été avec lui.
Machinalement, instinctivement, sans voir autour de moi, sans sentir les gens qui me heurtaient, je pris la route du bois de Boulogne, où, depuis quinze jours, il me conduisait tous les soirs.
J’errai longtemps, m’arrêtant successivement dans tous les endroits où je m’étais arrêtée avec lui ; il me semblait que la brise, en jouant dans les feuilles, leur faisait redire les paroles d’amour que j’avais eu tant de bonheur à écouter ; je tressaillais tout à coup, croyant entendre sa voix qui m’appelait ; je m’arrêtais, croyant reconnaître la-trace de ses pas sur le sable ; c’était lui que je voyais venir dans chaque homme trop loin de moi encore pour que je reconnusse ses traits.
Je marchai ainsi pendant la plus grande partie de la journée,
Je n’avais rien pris depuis la veille ; mais je ne songeais pas à manger : une fièvre ardente me soutenait.
Peu à peu le désespoir prit le dessus sur cette espèce de mirage, qui n’était, si l’on peut parler ainsi, que les dernières bouffées de l’espérance ; je pensai moins à lui et davantage à moi ; je mesurai l’isolement dans lequel il me laissait, comme un voyageur perdu dans un désert mesure un infranchissable horizon. Je ne compris pas que rien pût me tirer de l’abîme, me consoler, me ramener au jour, à la vie, au bonheur ; vaincue par la douleur, par la fatigue, par l’insomnie, je me laissai tomber sur le gazon, au pied d’un arbre, dans un endroit isolé, et je m’évanouis.
Lorsque je revins à moi, je n’étais plus seule ; un chien noir était à mes côtés et semblait me regarder avec tendresse.
« J’entendis plusieurs fois dans le lointain retentir le nom de Black ; mais le chien secouait la tête comme pour dire : Vous pouvez appeler, je n’irai pas. »
Quant à moi, je n’avais la force ni de le chasser ni de le retenir. Je le regardais d’un air hébété ; car je n’avais point encore complétement repris ma raison ; puis j’eus peur et tentai de l’écarter de moi avec la main ; il me lécha la main avec tant d’affection, que je compris qu’il ne voulait point me faire de mal.
Je me levai et il me suivit.
Je commençai à me souvenir et à sortir du présent, pour rentrer dans le passé.
— Henri ! Henri ! Henri !
Je répétais ce nom, et, à chaque fois, mon malheur se représentait plus visible et plus douloureux devant moi.
Je me demandai si, orpheline, sans père ni mère, jeune fille sans appui, amante sans amant, je pouvais vivre encore quand ma vie semblait être dans le besoin d’aimer ou d’être aimée.
Mon cœur me répondit que non.
Alors, je me mis à songer avec envie à cet autre monde, dont l’âme, dont l’esprit, dont l’essence est l’universel amour.
Dans ce monde meilleur, Dieu, qui avait mis en mon âme l’ineffable tendresse que j’avais pour lui, ne refuserait certes pas de me réunir à lui.
Je résolus d’aller l’attendre dans ce monde des âmes, afin d’être la première qu’il trouverait en entrant.
Je m’orientai.
J’étais du côté de Neuilly ; j’aperçus dans le crépuscule la silhouette noire des grands peupliers qui bordent la Seine ; la rivière, c’est-à-dire la mort n’était qu’à deux pas ; Dieu m’avait donc entendue.
Je me dirigeai de ce côté avec une décision aussi profondément arrêtée que si elle eût été prise depuis longtemps.
Le chien me suivit ; mais je n’y fis pas même attention.
J’avais à peu près perdu le sentiment de tous les objets extérieurs ; je ne sais comment ils apparaissaient à mes yeux, mais ils n’arrivaient plus à mon cœur que comme une espèce de vision.
Je m’arrêtai tout à coup ; le fleuve était devant moi, l’eau roulait sombre et rapide.
J’étais si bien résolue à quitter la vie, que je m’y fusse précipitée à l’instant même, si je n’eusse point pensé subitement à Dieu, devant lequel j’allais paraître.
Je tombai à genoux au bord du fleuve ; ma poitrine s’ouvrit, pour ainsi dire, afin de laisser aller droit à Dieu mon cœur et ma pensée.
Je lui représentai que, s’il donne à chaque créature humaine sa croix à porter, il avait fait la mienne trop lourde pour mes faibles épaules, et que, tombant écrasée sous son poids, il m’était impossible de la porter plus loin ; je lui demandai de m’adoucir le suprême passage de la vie à la mort, de me recevoir dans son sein et surtout de laisser au cœur de mon Henri un germe d’amour qui pût refleurir là-haut.
Je me relevai aussi calme que si Dieu lui-même m’eût touchée du doigt ; puis, faisant un pas et fermant les yeux, je m’élançai dans le fleuve...
Je fus soudain prise, enveloppée, roulée comme dans un linceul humide...
Mais, au milieu du lugubre bourdonnement que faisait l’eau qui bouillonnait à mes oreilles, il me sembla entendre la chute d’un second corps au-dessus de ma tête.
Presque immédiatement, je sentis que l’on me tirait violemment par ma robe. J’avais peur, quoique ma résolution fût bien arrêtée, oh ! bien peur de la mort !
J’avais, une fois dans l’eau, ouvert les yeux ; les glauques profondeurs de la rivière m’avaient épouvantée.
En me sentant saisir ainsi, je crus que c’était la froide main de la mort qui m’entraînait dans l’abîme...
J’ouvris la bouche pour jeter un cri : ma bouche s’emplit d’eau, des étincelles bleuâtres pétillèrent autour de moi, et je m’évanouis.
Puis, et longtemps après, probablement, j’entendis autour de moi des voix humaines ; tout entière à ma pensée de mort, je me crus morte et dans ce monde tant désiré.
Enfin, le sentiment me revenant peu à peu, je fis, pour ouvrir les yeux, un prodigieux effort.
J’étais dans la chambre basse d’un de ces cabarets qui bordent les rives de la Seine.
J’étais couchée sur un matelas posé sur une table.
Je crus rêver encore.
Mais j’aperçus, devant le feu qui éclairait la chambre, le chien noir allongé sur ses pattes et léchant avec sa langue son poil tout humide.
Je compris alors que l’on m’avait sauvée.
Puis, je me rappelai peu à peu, chaque chose revenant l’une après l’autre, tout ce qui s’était passé. Puis, tout bas, je murmurai un nom resté dans mon souvenir.
C’était le nom du chien, Black.
Black m’entendit-il ? Black me devina-t-il ? Le fait est qu’il se leva et vint à moi,
Je sentis l’impression de sa langue tiède sur ma main glacée.
Ce fut ma première sensation venue du monde extérieur.
Je fis un mouvement et poussai un soupir.
Tous ceux qui se trouvaient dans la chambre se groupèrent autour de moi.
On me fit avaler quelques gouttes de vin chaud, et l’on me dressa contre des oreillers amoncelés derrière moi...
Alors, chacun parlant à la fois et tous ensemble, j’appris ce qui était arrivé.
Avertis par les hurlements du chien, puis par le bruit de deux corps tombant à l’eau, les braves gens qui habitaient cette maison avaient couru au bord de la rivière ; là, ils avaient aperçu le chien noir qui m’avait ramenée à la surface de l’eau, mais qui, n’étant pas assez fort pour me tirer sur la berge, suivait le courant.
Comme je n’étais qu’à quelques pas de la rive, un marinier s’était jeté à l’eau et m’avait amenée à terre. Le reste s’expliquait tout seul.
En ce moment entrait un magistrat, commissaire de police ou juge de paix, je ne sais lequel ; il venait d’être averti de l’événement et accourait le constater.
Il me trouva vivante, me fit une admonestation paternelle, et exigea de moi le serment de ne plus attenter à ma vie.
On me chauffa un lit, on me coucha, et je ne quittai la maison de ces braves gens que le lendemain.
Je lirai de ma poche le peu d’argent que j’avais pour payer, non pas le service rendu, mais la dépense que j’avais occasionnée.
Au premier mouvement que je fis, l’homme posa la main sur mon bras.
Je pris cette main, que je serrai, et j’embrassai la femme.
Puis je montai dans un fiacre que l’on avait été prendre à Neuilly, ayant bien soin de faire monter avec moi mon sauveur Black, et je revins à Paris.
Mais mes absences continuelles depuis quinze jours, celle que la veille j’avais faite, avaient mécontenté madame Dubois, qui me signifia qu’elle m’avait remplacée.
Je résolus de quitter Paris ; Paris m’était devenu odieux.
J’avais été en relation, pendant le temps que j’étais restée chez madame Dubois, avec mademoiselle Francotte, de Chartres ; elle m’avait souvent dit, si je me décidais à aller en province, de songer à elle. Je montai dans la diligence de Chartres, suivie de Black, et j’arrivai chez elle, où elle me donna aussitôt une place dans son magasin... »
— Mais Henri, Henri, s’écria le chevalier, vous n’avez pas eu de ses nouvelles ? il vous a abandonnée ainsi sur le point de devenir mère ? Oh ! le malheureux ! — Henri ? Oh ! non, Monsieur, lui m’aimait trop pour ne pas me respecter ; je suis sortie pure de tant de doux épanchements, et, certes, je ne lui eusse rien refusé, je l’aimais tant ! mais il ne m’a jamais demandé que ces innocentes caresses que j’étais si heureuse de lui prodiguer. — Mais alors demanda le chevalier de La Graverie tout étonné, comment, avec un si profond attachement dans le cœur, avez-vous pu sitôt l’oublier ? — Hélas ! Monsieur, répondit Thérèse en secouant la tête, c’est justement cet amour pour lui qui m’a perdue, et vous ne connaissez encore que la moitié de mes malheurs. — Achevez donc, chère enfant, achevez, si toutefois vous vous sentez assez de force pour ces tristes confidences. — Quelques jours après mon arrivée à Chartres, continua Thérèse, comme, en portant un carton en ville, je marchais tête baissée, j’allai donner dans deux officiers qui, par plaisanterie, faisaient une chaîne de leurs deux bras et me barraient la rue ; je relevai la tête, et, ayant jeté les yeux sur l’un des deux militaires, je m’écriai : Henri ! »
« Je m’appuyai contre la muraille pour ne pas tomber. En me voyant si pâle et près de défaillir, les deux jeunes gens me firent leurs excuses, ne pensant pas, disait celui sur lequel mon regard restait constamment fixé, qu’une innocente plaisanterie pût avoir de pareilles conséquences.
Mais moi, de plus en plus sous l’empire de cette vision, je redisais, les lèvres tremblantes :
— Henri ! Henri ! Henri ! — Mademoiselle, me dit enfin l’officier en souriant, je suis désespéré de ne pas m’appeler Henri, puisque ce nom vous rappelle de tendres souvenirs ; mais c’est mon frère qui s’appelle Henri ; moi, je m’appelle Gratien. Bienheureux que je serais si mon nom restait aussi dans votre mémoire. — Si vous n’êtes pas Henri, alors, par grâce, laissez-moi passer, Monsieur. »
« Black grognait sourdement, et menaçait de se jeter sur les officiers.
— Mademoiselle, dit celui qui s’était nommé Gratien, nous n’avons jamais eu l’intention de vous retenir. — Seulement, dit le compagnon de M. Gratien, nous avons vu venir à nous une jeune fille qui marchait la tête inclinée ; nous nous sommes dit Gratien et moi : Une si belle personne doit avoir de bien beaux yeux ! » Alors, nous nous sommes mis sur votre chemin pour vous forcer de lever les yeux, nous sommes pleinement satisfaits, Mademoiselle ; ils sont encore plus beaux que nous ne pouvions le supposer. »
« En disant ces mots, le jeune officier frisait sa moustache d’un air si impertinent, qu’il m’effraya.
— Messieurs ! m’écriai-je, Messieurs ! »
« Plusieurs personnes s’étaient approchées, attirées sans doute par l’expression de crainte qu’il y avait dans ma voix.
— Que faites-vous donc à celle enfant ? demanda un vieux monsieur à moustaches. — Mais rien, absolument rien, répondit en goguenardant l’ami de M. Gratjen ; quelques compliments, voilà tout. — De mon temps, Messieurs, et quand j’avais l’honneur de porter l’uniforme, nous ne faisions aux jeunes filles que des compliments qu’elles pouvaient entendre sans pâlir et appeler au secours. »
« Puis se retournant vers moi :
— Donnez-moi votre bras, mon enfant, dit-il, et venez. »
« J’étais tellement émue, tellement étourdie de ce qui venait dé m’arriver, que je donnai le bras au vieux monsieur, et que, aussi vite que la faiblesse de mes jambes me le permit, je m’éloignai des deux officiers.
Au bout de cinquante pas, le vieillard me demanda :
— Avez-vous encore besoin de moi, Mademoiselle, et croyez-vous que ma protection vous soit utile encore ? — Non, Monsieur, lui répondis-je, et je vous remercie de toute mon âme. » « Puis, comme s’il était au courant de ce qui se passait dans mon cœur :
— Oh ! lui dis-je, c’est qu’il ressemblait tant à Henri. »
« Et, le remerciant une seconde fois, je m’éloignai.
Le vieux monsieur me suivit des yeux avec étonnement ; en effet, je dus lui paraître folle ! »