Black — XXVI. — OU LE CHEVALIER DE LA GRAVERIE PREND UNE RÉSOLUTION.
XXVI. — OU LE CHEVALIER DE LA GRAVERIE PREND UNE RÉSOLUTION.
Thérèse continua son récit.
Le reste de l’histoire était aussi simple que triste, et, en quatre mots, nous la raconterons au lecteur.
Gratien, incapable, dans son libre arbitre, d’une supercherie si criminelle, y avait été poussé par Louville.
Le régiment avait reçu ordre de changer de garnison.
Louville avait fait comprendre à Gratien qu’il y allait de son honneur de ne pas quitter Chartres sans avoir été l’amant de Thérèse.
Les deux jeunes gens avaient alors combiné le piége où la pauvre enfant avait laissé son honneur.
Thérèse avait été pendant vingt-quatre heures atteinte d’une espèce de folie dans laquelle les événements de Paris se confondaient pour elle avec ceux de Chartres.
Lorsqu’elle reprit ses sens, la vieille femme qui lui avait ouvert la porte et qui l’avait fait passer dans la chambre fatale était près de son lit.
La vieille lui dit qu’elle pouvait rester dans cet appartement, loué pour un an, et dont tous les meubles lui appartenaient.
Elle avait, en outre, à lui remettre une lettre de Gratien et une somme d’argent.
Thérèse ne comprit rien d’abord à ce qu’on lui disait : les sons arrivaient à son oreille, mais indistincts et sans suite.
Peu à peu, le jour se fit dans sa raison, et elle comprit.
Depuis la veille au soir, le régiment était parti ; Gratien était parti avec son régiment. Elle était abandonnée ! et, en échange de son honneur volé, on lui offrait une chambre, des meubles et de l’argent.
La pauvre enfant poussa des cris de honte et do douleur, se jeta à bas du lit, s’habilla à la hâte, repoussa la femme, la lettre et l’argent, et s’élança hors de la maison.
Mais, une fois hors de la maison, que faire ?
Elle n’en savait rien elle-même.
Rentrer chez mademoiselle Fracotte ?
Impossible ! Que dire ? Comment motiver son absence ? Comment expliquer son retour ? Quel motif donner à sa douleur ?
Elle se fouilla.
Elle avait trente ou quarante francs sur elle ; c’était toute sa fortune.
Elle pensa bien à mourir ; mais le courage, qui l’avait soutenue dans sa première tentative de suicidé, l’abandonna complétement dans la seconde.
Elle s’en alla au hasard, se soutenant aux murs, si pâle, que beaucoup de passants lui demandèrent :
— Qu’avez-vous, mon enfant ? — Rien, répondit Thérèse d’une voix brève.
Et elle continua son chemin.
Et l’on sentait une telle douleur au fond de cette réponse, qu’on la laissait passer avec une sorte de respect. La véritable douleur a sa majesté.
Elle alla ainsi trébuchant, sans y voir, et sans savoir où elle allait.
Elle arriva au faubourg de la Grappe.
Bientôt les larmes amassées dans sa poitrine éprouvèrent un tel besoin de se répandre au dehors, que Thérèse, comprenant qu’elle allait éclater en sanglots, chercha un endroit où pleurer en liberté.
Elle avait une porte au bout de la main, elle poussa cette porte.
Cette porte s’ouvrait sur une allée sombre, étroite et humide.
Thérèse s’engagea dans l’allée.
A peine y fut-elle, que les larmes se firent un passage, et que, du moins, elle pleura abondamment.
Il était temps : son cœur était près de se briser.
Combien d’heures resta-t-elle ainsi à pleurer dans cette allée ? C’est ce qu’il lui-eût été impossible de dire.
Elle s’était sentie affaiblie, avait cherché un endroit où s’asseoir, avait trouvé un escalier et s’était assise sur la première marche.
Elle sortit de sa torpeur en sentant qu’on lui touchait l’épaule.
C’était une vieille femme habitant la maison, et qui, en rentrant chez elle, avait vu dans la pénombre se dessiner quelque chose comme la forme d’un corps.
Thérèse leva la tête sans songer à essuyer les larmes qui coulaient sur son charmant visage.
Cette douleur si vraie, qu’il n’y avait point à s’y tromper, toucha la vieille femme.
Elle lui demanda avec intérêt ce qu’elle faisait, ce qu’elle désirait, et si elle pourrait lui rendre service.
Thérèse fit un demi-mensonge.
Elle dit qu’elle était lingère, qu’elle avait été renvoyée de chez sa maîtresse, et qu’elle cherchait un logement.
Rien de tout cela n’était invraisemblable, qu’un si grand chagrin pour un si petit malheur.
— Et savez-vous bien travailler ? demanda la vieille femme.
Thérèse, sans lui répondre, lui montra un col brodé par elle et qu’elle portait au cou. C’était un chef-d’œuvre.
— Bon ! dit la vieille femme ; quand on fait de ces choses-là avec son aiguille il ne faut pas s’inquiéter : on ne meurt jamais de faim.
Thérèse ne répondit pas.
— Vous cherchez un logement ? dit la bonne femme, Celte fois, Thérèse fit un signe de tête.
— Eh bien, justement il y en a un dans la maison ; il est tout garni et pas cher. Dame ! ce n’est pas beau ; mais, pour dix-huit francs par mois, on ne peut pas demander un palais. Seulement, il faudra payer la première quinzaine d’avance : neuf francs.
Thérèse tira de sa poche deux pièces de cinq francs.
— Payez-vous, dit-elle. — Mais vous ne savez pas s’il vous conviendra ? demanda la bonne femme. — Il me conviendra, répondit Thérèse. — Eh bien, alors, venez avec moi.
La vieille monta la première, Thérèse la suivit. La vieille s’arrêta au second ; c’était là que logeait la propriétaire.
Le marché fut vite fait ; celle-ci ne demandait à ses locataires d’autres renseignements que : « Pouvez-vous payer d’avance ? » Quand ils répondaient : « Oui, » ils étaient les bienvenus.
Dix minutes après, Thérèse était installée dans le galetas où la trouva le chevalier de La Graverie.
Le même jour, avec le reste de l’argent qu’elle avait, sauf la nourriture d’une semaine, Thérèse se fit acheter par la vieille femme de la mousseline, des aiguilles et du coton à broder.
Quant à ses broderies, elle avait l’habitude de les dessiner elle-même.
Le surlendemain, la bonne femme sortit avec un col et des manchettes brodés par Thérèse, et rapporta dix francs.
Thérèse lui en donna deux pour sa peine.
La pauvre enfant avait calculé qu’elle pouvait vivre avec vingt-cinq sous par jour, et qu’elle pouvait gagner trois francs.
Il n’y avait donc pas d’inquiétudes à avoir à ce sujet, comme le lui avait dit la vieille femme.
Cela alla ainsi pendant un mois.
Pendant ce mois, Thérèse était parvenue à mettre cinquante francs de coté ;
Seulement, depuis quelques jours, la vieille lui tenait des discours étranges ; elle ne lui parlait que de la facilité qu’avaient lès belles filles de devenir riches, de la bêtise qu’elles faisaient en s’usant les yeux à travailler dans un grenier ; puis elle se plaignait de ne plus trouver à vendre comme dans le commencement ; le rapport de l’ouvrage avait diminué de moitié.
Tous ces propos laissaient Thérèse assez indifférente ; le rapport de l’ouvrage diminuât-il de moitié, elle aurait encore de quoi vivre.
Enfin, un soir, la vieille s’expliqua plus clairement : elle parla d’un jeune homme qui avait vu Thérèse, qui était amoureux d’elle, qui parlait de louer un appartement, qui faisait des offres... Thérèse releva sa tête pâlissante, et, avec une expression incroyable de dégoût et de volonté mêlés ensemble
— Je vous comprends, dit-elle. Sortez ! et que je ne vous revoie jamais. La vieille femme voulut insister, puis se défendre, s’excuser ; mais Thérèse, aussi fière dans un gatelas qu’une reine dans son palais, lui ordonna une seconde fois de sortir, et, celte fois, d’un ton si impérieux, que la vieille sortit la tête baissée et en murmurant :
— Dame ! on ne savait pas cela.
A partir de ce moment, Thérèse n’eut plus son intermédiaire et fut forcée d’aller offrir son ouvrage elle-même aux lingères de Chartres.
Celles-ci la reconnurent pour la première demoiselle de magasin de mademoiselle Francotte, et lui firent toutes sortes d’offres pour prendre chez elles la place qu’elle avait occupée chez la lingère en renom ; mais Thérèse ne voulait pas se donner en spectacle dans un comptoir.
D’ailleurs, elle s’était aperçue qu’elle était enceinte, et, dans son état, ce qui lui convenait, c’était l’ombre et la solitude.
Elle vécut ainsi jusqu’au moment où le choléra fit invasion à Chartres. La pauvre Thérèse se fit sœur de charité dans son malheureux faubourg.
Puis, un mâtin, au moment où elle allait se lever pour porter secours à une voisine malade, ses forces lui manquèrent tout à coup à elle-même.
L’ange noir l’avait touchée de l’aile en passant.
Nous avons vu dans quel état l’avait trouvée le chevalier.
Telle était l’histoire de Thérèse. Depuis cinq mois, elle n’avait pas vu Gratien et n’avait pas entendu parler de lui.
Quant à l’alliance qu’elle portait au doigt, elle n’avait d’autre souvenir à l’endroit de cette bague, sinon qu’elle lui avait été donnée avec recommandation de la conserver précieusement comme un signe qui pouvait servir un jour à lui faire reconnaître sa famille.
Le chevalier de La Graverie avait écouté avec une religieuse attention le récit que lui avait fait Thérèse. Lorsqu’elle avait parlé de la perte de Black, le chevalier avait senti le rouge lui monter au visage ; puis, quand il avait envisagé quelles conséquences terribles cette perte avait eues pour la jeune fille, que c’était en se servant de celte absence de Black et sous prétexte de lui faire retrouver son chien qu’on l’avait attirée dans un guet-apens, où elle avait laissé son honneur, et, selon toute probabilité, son bonheur, il fut saisi d’un véritable remords, et, pressant et baisant les mains de la jeune fille, il se laissa tomber à ses genoux en disant :
— Thérèse ! Thérèse ! le bon Dieu est bon ; il nous éprouve parfois, mon enfant ; mais, crois-moi, ce n’est point sans intention que sa miséricorde m’a envoyé sur ta route, et, à partir d’aujourd’hui, je jure de consacrer tous mes soins à ton bonheur. — Hélas ! répondit Thérèse, ne comprenant rien à cet élan du chevalier, mon bonheur ! vous oubliez, Monsieur, qu’il n’y a plus de bonheur pour moi... Mon bonheur eût été de vivre avec Henri, et je suis éternellement séparée de lui. — Bon, bon, bon ! dit le chevalier avec cette expression confiante d’un homme joyeux, et convaincu que la chance qu’il avait eue de retrouver d’une façon aussi inattendue la fille de Mathilde ne pouvait s’arrêter en si beau chemin, bon ! nous arrangerons tout cela. Il n’y a pas que M. Henri au monde, que diable ! Il y a son frère, M. Gratien. — Ce ne serait pas le bonheur, dit Thérèse ; ce serait une réparation, voilà tout. — Eh bien, mais, dit le chevalier, ce serait déjà quelque chose, il me semble.
Thérèse secoua la tête.
— Comment voulez-vous, dit-elle, qu’un jeune homme noble et riche comme lui consente jamais à épouser une pauvre ouvrière comme moi ? Je lui ai servi de jouet, voilà tout. Croyez-vous qu’il eût jamais osé faire à la fille d’un comte ou d’un marquis, ayant un père ou des frères pour la venger, l’outrage qu’il n’a point hésité de faire à une pauvre orpheline ?
Le chevalier sentit comme une aiguille lui traverser le cœur ; ses yeux lancèrent une flamme ; c’était la première fois qu’un désir de vengeance se présentait à lui.
Jamais contre M. de Pontfarcy il n’avait éprouvé rien de pareil à ce qu’il venait de ressentir contre Gratien.
Il se rappela avec une certaine joie que, pendant son voyage au Mexique, il avait appris à loger une balle assez adroitement pour ne manquer qu’une fois sur trois ces fameux perroquets verts que Dumesnil ne manquait jamais, lui.
Puis, instinctivement, il fit cette fameuse, feinte qui constituait la botte secrète que le capitaine lui avait apprise, et qui lui venait, à lui, d’un maître d’armes napolitain.
Pourquoi pensait-il à tout cela ? pourquoi y pensait-il en serrant les dents ? Le chevalier ne s’en rendait pas compte ; mais, enfin, il y pensait.
Quant à Thérèse, elle demeurait silencieuse et accablée ; elle ne vit ni l’expression froncée qu’avait prise un instant la physionomie du chevalier, ni le mouvement de main qu’il avait fait en dessinant dans l’air sa botte secrète.
Celte conversation avait considérablement abattu ses forces, et, aux dernières paroles prononcées par elle et que nous venons de rapporter, elle fut reprise d’un accès de celte toux sèche et profonde qui avait déjà si fort inquiété M. de La Graverie.
Le chevalier remit donc à un autre moment de lui demander les derniers détails, s’il en restait encore à lui donner.
Il avait remarqué que pas une seule fois Thérèse n’avait prononcé le nom de famille ni de Henri ni de Gratien, et qu’elle les avait nommés seulement par leurs noms de baptême.
Mais, pour retrouver Gratien, le jour où il aurait besoin d’avoir une explication avec lui, le chevalier n’avait pas besoin de savoir son nom de famille : il connaissait le régiment dans lequel servait le jeune homme ; il lui serait facile, au ministère de la guerre, de savoir où ce régiment tenait garnison, et la figure de Gratien et celle de son interlocuteur Louville s’étaient assez profondément gravées dans son souvenir pour qu’il n’eût aucun doute de le reconnaître à la première vue.
Mais ce que le chevalier jugeait être le plus pressant à cette, heure, c’était de s’assurer de la réalité des espérances qu’il avait fondées sur ce mystère qui entourait la naissance de Thérèse ; il trouvait, dans le sentiment inconnu que la jeune fille lui avait inspiré, des jouissances si pures, un charme si puissant, un attrait si profond, qu’il avait hâte de légitimer ces jouissances, afin d’emprunter à ce sentiment tout ce qu’il pouvait lui donner de bonheur.
Avant tout, cependant, Thérèse devait être assez bien pour que le chevalier, en la quittant afin de commencer ses recherches, n’emportât aucune inquiétude à l’endroit, nous ne dirons point de sa santé, mais de sa vie.
XXVII. — OU M. LE CHEVALIER DE LA GRAVERIE EST UN INSTANT ÉMU PAR LE SCANDALE QU’IL CAUSE DANS LA VERTUEUSE VILLE DE CHARTRES.
Cependant, dans une ville comme Chartres, un événement aussi considérable que celui de l’introduction d’une jeune fille dans la demeure d’un vieux garçon, personnage d’ailleurs important par sa naissance et par sa fortune, ne pouvait passer inaperçu. Les commentaires de chacun lui donnèrent donc bientôt des proportions gigantesques, et au bout de huit jours ils en avaient complétement dénaturé la portée.
M. le chevalier de La Graverie, déjà suspect par les excentricités que lui avait fait commettre Black, devint en peu de jours, et par la pente naturelle des caquetages bourgeois, un homme affreux et immoral, qui, non content d’avoir séduit une jeune fille, n’hésitait point à donner le scandale public d’une cohabitation illégitime ; un homme, enfin, que ne pouvait honorablement connaître ni saluer aucune personne se respectant le moins du monde.
Depuis qu’il y avait quelque amélioration dans son état, Thérèse commençait à s’inquiéter de ce qui pouvait plaire à celui qu’elle considérait comme un bienfaiteur et qu’elle se sentait disposée à aimer comme un père.
Elle avait, en conséquence, exigé qu’il reprit le cours de ses promenades quotidiennes, qu’elle regardait comme nécessaires à sa santé. Le chevalier, de son côté, heureux de ce doux et affectueux servage, suivait ponctuellement les ordres de la jeune fille, et, comme un instrument bien réglé qui, dérangé un instant, reprend au premier équilibre son mouvement habituel, il consacrait, comme autrefois, deux heures entre son déjeuner et son dîner à une course sur les buttes.
Seulement, celle course se faisait maintenant en compagnie de Black, qui, partageant tous les sentiments de son maître, semblait être, sinon le plus heureux chien, du moins un des chiens les plus heureux de la création.
Nous avons dit que le chevalier s’était arrêté au plus pressé, c’est-à-dire qu’il avait résolu de pénétrer d’abord le mystère de la naissance de Thérèse.
Prendre un parti n’avait pas été une chose facile pour un homme qui jusque là avait fait de sa vie une somnolence indifférente et insouciante ; aussi, le parti pris sur le fond, restait-il à décider la forme dans laquelle il serait poursuivi.
C’était à chercher cette forme que le chevalier employait ses promenades.
Que pouvait faire, que devait faire le chevalier, pour arriver au but qu’il se proposait ?
Sa préoccupation était donc fort grande ; les gambades et les caresses de Black avaient seules le privilége de l’en distraire.
Aussi le chevalier fut-il longtemps à remarquer l’affectation grossière avec laquelle ceux-là mêmes qui avaient été le plus souvent ses hôtes, avaient l’air de ne pas le voir lorsqu’ils passaient près de lui, afin d’éviter d’avoir à le saluer.
Cependant, un jour que, moins distrait que d’habitude, il avait salué cérémonieusement une vieille douairière qui tenait le haut bout dans la société du cloître Notre-Dame, et qu’il avait remarqué qu’en lui rendant son salut, mais de la tête seulement, celle-ci avait allongé une moue dédaigneusement significative, M. de La Graverie rentra chez lui fort inquiet.
Comme tous les gens qui ont rétréci leur existence, il était fort soucieux du qu’en dira-t’on ; et à l’idée qu’il avait pu démériter de l’estime publique, il sentit tout son sang se glacer dans ses veines.
Aussi n’eut-il point assez de force, assez d’empire sur lui-même pour cacher sa préoccupation à Thérèse, et celle-ci sut-elle l’interroger assez adroitement pour pénétrer le secret de sa contrariété.
Le chevalier lui raconta, tout simplement et sans commentaires, l’impolitesse de la douairière.
— Vous le voyez, cher et bon Monsieur, s’écria la jeune fille, ma triste destinée réagit sur tous ceux qui s’intéressent à moi ; mais je ne souffrirai pas que vous en soyez plus longtemps victime. — Comment cela ? s’écria le chevalier inquiet. — Oui, répondit Thérèse, grâce à vos soins, je suis guérie et puis reprendre mes travaux. Je vais donc m’éloigner, mais en vous demandant la permission de revenir de temps en temps vous remercier de ce que vous avez fait pour moi, et vous prouver que je n’oublierai jamais que je vous dois la vie.
Le chevalier pâlit.
— Partir ! dit-il, me laisser seul ! Vous n’y avez pas songé, Thérèse ! Mon Dieu ! que deviendrai-je seul ? — Avant de me connaître, demanda Thérèse, ne viviez-vous donc pas seul ? — Avant de vous connaître, oui, je crois que je vivais comme cela, répondit le chevalier ; mais depuis que je vous connais, je me suis fait une douce habitude de votre présence. Oh ! fit le chevalier avec un douloureux retour sur le passé, j’ai aimé, moi aussi : d’abord, votre...
Il s’arrêta.
Thérèse le regarda avec étonnement.
— D’abord, une femme, continua le chevalier ; je l’ai tant aimée, que j’ai cru que j’en mourrais, quand elle... — Quand elle est morte ? demanda Thérèse. — Oui, reprit le chevalier, quand elle est morte... Car l’infidélité, la trahison, l’oubli, mon enfant, c’est la mort ! — Oh ! je le sais bien, s’écria Thérèse en éclatant en sanglots. — Bon ! dit le chevalier en se frappant le front, voilà que je la fais pleurer, à présent ! mais, sac à papier ! je suis donc une double brute ? — Non, non, non ! dit Thérèse, vous êtes le meilleur des hommes, et si l’on vous a fait souffrir, vous, nul n’a le droit de demander à être exempté des douleurs humaines ? — Oui, dit le chevalier avec mélancolie, on m’a fait bien souffrir, ma pauvre enfant ! Par bonheur, j’avais un ami... Ah ! je l’avais bien aimé, et je l’aime bien encore, celui-là, n’est-ce pas, Black ?
Black, qui justement regardait le chevalier en ce moment, comme s’il eût deviné qu’il allait être question de lui, s’approcha à l’appel de son maître, qui lui prit la tête entre ses deux mains et l’embrassa tendrement.
Thérèse cherchait à deviner quelle liaison il pouvait y avoir entre Black et cet ami dont parlait le chevalier, et elle se demandait comment Black pouvait être appelé en témoignage de cette amitié.
Mais ceci était tout simplement un problème qu’il lui était impossible de résoudre, et que le chevalier lui-même eût eu bien de la peine à lui expliquer.
M. de La Graverie resta quelque temps absorbé dans la contemplation de Black. Puis, tout à coup, redoublant de caresses pour l’animal et de doux yeux pour Thérèse :
— Non, mon pauvre Dumesnil, dit-il, non, sois tranquille, va ! je ne l’abandonnerai jamais... Quand toute la ville de Chartres devrait me tourner le dos, et quand toutes les douairières du monde devraient me faire la moue.
Thérèse regardait le chevalier avec une certaine crainte. Cet homme si bon avait-il des tendances à la folie ? En tout cas, ce devait être une folie douce et bonne que celle du chevalier, et Thérèse se disait en elle-même qu’elle n’en aurait jamais peur.
Elle reprit la première la parole.
— Il le faut cependant, monsieur le chevalier, dit-elle. Le chevalier sortit de son rêve.
— Quoi ? que faut-il, mon enfant ? dit-il avec la plus grande douceur. — Il faut que je m’en aille. — Ah ! oui, c’est vrai, dit le chevalier, vous me disiez cela. Et moi je vous répondais : Thérèse, mon enfant bien-aimée, est-ce que vous croyez qu’il me serait possible de vivre désormais dans l’isolement ? Mais pensez donc, chère enfant, à la solitude dans laquelle me laisserait votre départ. — Je pense à tout cela, monsieur le chevalier, et je pense surtout, en égoïste que je suis, à la peine que cela me fera à moi-même de vous quitter ; mais cette séparation est nécessaire. Lorsque je ne serai plus là, vous retrouverez les amis qui s’éloignent de vous aujourd’hui ; lorsque j’aurai cessé de troubler votre existence, vous reprendrez vos paisibles habitudes. — La troubler ! troubler mon existence, ingrate enfant ! mais apprends donc une chose : c’est qu’à part l’époque ou...
Le chevalier poussa un soupir ; puis, se reprenant :
— Je n’ai connu le bonheur que depuis que tu es entrée dans cette maison. — Triste bonheur ! reprit Thérèse en souriant au milieu de ses larmes ; des secousses, des émotions continuelles, des tourments, des inquiétudes incessantes ; car, au milieu de ma souffrance, de mon atonie, de mon délire même, je vous voyais assez bon pour vous soucier de ma vie comme si vous étiez vraiment mon père ! — Votre père ! s’écria le chevalier, comme si j’étais vraiment votre père ! Et qui vous a dit que je ne l’étais pas ? — Oh ! Monsieur, dit Thérèse en soupirant, votre bonté pour moi vous inspire ce généreux mensonge ; mais il ne saurait m’abuser. Si vous aviez été mon père, si vous aviez tenu à moi par un lien de parenté quelconque, auriez-vous, vous qui étiez riche et heureux, laissé mon enfance dénuée et misérable ? Ma jeunesse eût-elle été privée de l’appui, des conseils, de l’amour de celui auquel j’aurais dû la vie ? Non, Monsieur, non... Hélas ! je ne suis pour vous qu’une étrangère que votre charité a recueillie, qu’un sentiment de tendresse pour ce qui souffre vous inspire l’idée d’adopter ; mais certainement... mais par malheur... ajouta-t-elle en secouant la tête, je ne suis pas votre fille.
Le chevalier baissa les yeux et courba le front ; ce que la jeune fille venait de lui dire le touchait comme un reproche ; il maudissait au fond de son cœur l’insouciance avec laquelle il avait laissé à son frère le soin de s’occuper de ce qui concernait l’avenir de madame de La Graverie ; il se méprisait d’avoir déserté, par un mauvais instinct de conservation personnelle, les soucis ordinaires de l’existence de chaque homme, et se demandait, enfin, comment il avait pu vivre de si longues années sans se préoccuper de ce qu’étaient devenus celle qui avait été sa femme et l’enfant qui, après tout, avait le droit de porter son nom.
Le résultat de cette conversation et surtout de la rêverie qui en fut la suite, avait été de stimuler vigoureusement les hésitations paresseuses du chevalier ; il tremblait que, cédant aux suggestions d’une délicatesse susceptible, Thérèse ne vint à exécuter la résolution dont elle lui avait parlé ; et le cœur du bonhomme, rajeuni par le Calme dans lequel il avait si longtemps vécu, était devenu tellement ardent dans sa nouvelle affection, qu’il ne songea pas à se voir séparé de la jeune fille avec moins de terreur que s’il se fût agi pour lui d’une mort prochaine.
Il se décida donc, quoi qu’il lui en coutât, à faire un voyage à Paris.
Ce voyage avait pour but de retrouver son frère, afin d’obtenir de lui dés renseignements sur ce qu’étaient devenus madame de La Graverie et l’enfant dont il l’avait laissée enceinte.
Quitter sa maison, ses douces habitudes, son jardin alors frais et embaumé, c’était un effort dont, il y avait quelques mois, le chevalier eût été complétement incapable. Aujourd’hui qu’il avait à y laisser les deux affections qui remplissaient son cœur si longtemps vide, Thérèse et Black, le bonhomme s’y décidait, tant il s’était fait un immense changement en lui ; mais, en s’y décidant il se trouvait lui-même très-héroïque, et, pour qu’il prît une si dure résolution, il ne fallait pas moins que l’espoir de s’assurer à jamais un bonheur qui lui semblait si doux.
Cette décision prise, restait à la mettre à exécution ;
Or, c’était là la difficulté.
Chaque jour, le chevalier disait :
— Ce sera pour demain.
Demain arrivait, et le chevalier, n’ayant pas retenu sa placé à la malle poste, disait : »
— Ou je ne trouverai pas de place, ou je serai forcé d’aller en arrière. Et aller en arrière ; en voiture, était chose insupportable au chevalier.
Ce n’était pas sa valise qui le retenait ; il en avait acheté une toute neuve, dimension exigée par la loi pour les malles-postes ; il l’avait bourrée de linge et d’habits ; avec une pareille valise, il pouvait retourner à Pape-iti.
Mais la valise restait toute bourrée dans un coin de la chambre.
Il n’y avait qu’à abaisser le couvercle et donner un tour de clef ; le chevalier n’abaissait pas le couvercle, le chevalier ne donnait pas le tour de clef ; le chevalier enfin ne partait pas.
Ce qui ne l’empêchait pas de dire, tous les jours, en embrassant Thérèse et en caressant Black :
— Mes pauvres amis, vous savez que c’est demain que je paras.