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XX. — OU M. LE CHEVALIER DE LA GRAVERIE PASSE PAR DES ANGOISSES INEXPRIMABLES.

Ce que l’officier nommé Gratien avait dit de l’intelligence miraculeuse de l’animal avait singulièrement frappé Dieudonné.

A mesure que les deux officiers parlaient de Black, et que Gratien l’exaltait, ses préoccupations à l’endroit de la métempsycose revenaient à son esprit plus vives que jamais.

Il va sans dire qu’il ne doutait pas que son épagneul ne fût le Black de Thérèse, pas plus qu’il ne doutait que Thérèse ne fût la maîtresse de Black, c’est-à-dire la jeune fille qu’il avait vue.

Il se décida donc sans hésiter à soustraire le pauvre animal aux mauvais desseins que le sous-lieutenant Louville avait manifestés contre lui, et qu’il s’apprêtait à exécuter le même soir.

Il prit le chemin qui conduisait à la porte Morard, dans l’intention de prévenir la jeune fille du danger que couraient à la fois et sa vertu, et le gardien de sa vertu.

En outre, il comptait, tenant encore plus à la vie de Black qu’à la vertu de la jeune fille, lui offrir du chien une bonne somme d’argent.

— Mais si elle refusait de se séparer de Black ! marmottait le chevalier tout en trottinant. Bon ! continuait-il, je doublerais le prix : j’en offrirais jusqu’à trois cents, jusqu’à quatre cents, jusqu’à cinq cents francs, et pour cinq cents francs, sac à papier ! une grisette donne, il me semble, bien autre chose que son chien. Puis, en cas d’insuccès, reprenait-il résolûment, j’aviserai, sac à papier ! Je ne veux pas m’exposer à rencontrer mon pauvre Dumesnil se déballant au coin d’une borne, empoisonné dans la peau de mon pauvre Black.

Il fallait que le chevalier fût bien exaspéré pour risquer deux fois, et à si
courte distance l’une de l’autre, un juron qu’il ne lâchait que dans de grandes occasions.

Mais, lorsque le chevalier arriva à la porte Morard, il trouva la promenade parfaitement déserte.

Il la fouilla dans tous les sens, sonda de l’œil les anfractuosités de la porte ; mais il n’aperçut ni passant ni passante : neuf heures venaient de sonner à la cathédrale, et, à cette heure-là, Chartres tout entier se met au lit.

Il commençait à craindre d’avoir mal entendu, mal compris ; il éprouvait, en comptant les minutes, toutes les émotions qui bouleversent le cœur d’un amoureux, lorsqu’il attend la femme qu’il aime et que cet amour est son premier amour !

Enfin le chevalier entendit des pas dans l’ombre, et, à force d’écarquiller les yeux, aperçut une forme féminine qui se dessinait, vague et confuse, dans l’acadrement de la porte Morard.

Le chevalier allait s’élancer en avant, lorsque cette forme, en passant sous un réverbère, s’adjoignit une autre forme qui semblait l’attendre. C’était trop tard : Thérèse venait d’être rejointe. Par qui ? Par Gratien probablement. Le chevalier éprouva une vive impatience.

Il lui fallut recourir aux ruses des coureurs des bois d’Amérique, aux stratagèmes de Natty Bas-de-Cuir et de Costa l’Indien ; ce qui, tout à la fois, ne cadrait pas avec ses habitudes et répugnait à son caractère.

Par malheur, il n’y avait pas une minute à perdre en réflexions s’il tenait à n’être point aperçu ; le chevalier se laissa donc glisser vivement sur le talus qui conduit à la rivière, et s’y coucha à plat ventre.

Le gazon humide et froid qui lui servait de tapis le fit frissonner ; il y avait un rhumatisme dans chaque brin d’herbe. C’était bien le moment, de déplorer l’effervescence de ses passions. Le chevalier la déplora du fond du cœur, mais resta à sa place, tout imprégnée de rosée qu’elle était.

Pendant ce temps, les deux jeunes gens débouchaient du pont et passaient à dix pas de lui.

Oh ! c’était bien la jeune fille que Dieudonné avait poursuivie le matin ; c’était bien l’officier aux cheveux roux dont il avait surpris les confidences.

Black marchait derrière eux, emboîtant le pas avec une gravité qui indiquait chez l’honnête animal la conscience qu’il avait de la moralité de ses fonctions actuelles.

L’officier, si l’on en jugeait à ses gestes, quoique parlant à demi voix à sa compagne, lui parlait avec une certaine véhémence ; la jeune fille paraissait l’écouter avec attention ; son attitude était triste et mélancolique.

De temps en temps, la silhouette de l’épagneul se découpait en noir sur la surface plus claire de la robe de sa maîtresse, et il levait la tête à la hauteur de sa main pour quêter une caresse.

Tout à coup le chevalier entendit le pas d’une personne qui s’avançait sur le pont et marchait avec toutes sortes de précautions..

Il tourna la tête du côté d’où venait le bruit, mais sans doute le nouvel arrivant marchait courbé derrière le parapet, car il ne put rien distinguer.

En ce moment, les deux promeneurs revenaient à la hauteur du poste où le chevalier était en observation ; aussi le bruit qui avait frappé l’oreille de ce dernier cessa-t-il tout à coup.

Puis, lorsque les jeunes gens, rebroussant chemin, eurent fait une cinquantaine de pas dans la direction opposée, M. de La Graverie entendit distinctement le son mat d’un corps mou lancé sur le sol, et il lui sembla voir un objet de la grosseur d’un œuf rouler à quelques pas de lui au milieu de la promenade ; après quoi, il reconnut que l’individu invisible, mais qui si clairement venait de manifester sa présence, s’éloignait avec précipitatien.

Mademoiselle Thérèse et M. Gratien étaient alors au bout de la promenade.

Le chevalier calcula qu’il avait le temps d’accomplir l’honnête projet pour lequel il était venu :

Il se dressa sur ses pieds, et, avec une prestesse dont il se fût cru incapable, il bondit sur la chaussée, et, au risque des inconvénients graves qui pouvaient en résulter, il promena ses mains dans la boue et se mit à chercher avec anxiété ce qu’il supposait être une amorce préparée pour tenter la gourmandise du pauvre Black.

Tout n’était pas roses dans les fonctions du chevalier ; mais après deux ou trois erreurs, dont la subtilité de son tact l’avertit à l’instant même, il tomba sur ce qu’il cherchait, et reconnut que c’était un morceau de viande, selon toute probabilité, saupoudré d’arsenic.

Il jeta au loin le morceau de viande et l’entendit avec satisfaction tomber dans la rivière.

Mais l’idée coupable de Louville lui avait inspiré, à lui, une idée innocente et selon son caractère.

C’était, de même que le Petit-Poucet avait semé des cailloux qui devaient le ramener à la maison, de semer des morceaux de sucre qui devaient conduire Black jusqu’à lui.

Il lui passait bien un remords dans le cœur, si son stratagème réussissait.

Ce remords, c’était de prendre un chien qui ne lui appartenait pas, et, en le prenant, de désarmer la vertu de la jeune fille.

Mais, s’il né s’emparait pas immédiatement de Black, Black était perdu.

Son intention avait été, non de prendre Black, mais de l’acheter à la jeune fille.

Seulement, pourquoi la jeune fille ne s’était-elle pas présentée seule à sa vue ?

Seule, il l’eût avertie.

Au bras de Gratien, c’était impossible.

Il était donc là victime des circonstances, et l’enlèvement de Black, étant un enlèvement forcé, devenait un enlèvement excusable.

D’ailleurs il comptait bien, s’il pouvait s’emparer de Black, né pas le garder sans donner un splendide dédommagement à sa maîtresse. Le chevalier, couché à plat ventre sur ton talus, faisait toutes ces réflexions envoyant les amoureux se rapprocher de lui.

L’effet sur lequel comptait le chevalier fut produit.

En trouvant le premier morceau de sucre vers lequel le conduisit la finesse de son odorat, Black manifesta une vive satisfaction.

Il laissa sa maîtresse le devancer.

Puis, au lieu de la suivre, il se mit en quêté du second morceau dé sucre.

Enfin, de morceau de sucre en morceau de sucre, il arriva jusqu’à la place où le chevalier l’attendait couché, un morceau de sucre à la main.

Tout en lui offrant sa friandise, le chevalier le siffla doucement.

Le chien, en reconnaissant un homme des procédés duquel il n’avait qu’à se louer, Black était trop intelligent et trop équitable pour confondre les seaux d’eau dé Marianne avec les morceaux de sucre du chevalier ; Black, en reconnaissant, disons-nous, un homme des procédés duquel il n’avait qu’à se louer, approcha sans méfiance et même en manifestant une certaine satisfaction. Le chevalier commença par le caresser perfidement ; puis, abusant de la confiance de Black et prenant son temps, il lui passa son mouchoir en guise de collier, fit un nœud solide, continua de l’amuser avec des morceaux de sucre jusqu’à ce que sa maîtresse, trop préoccupée pour s’apercevoir de son absence, fût revenue sur ses pas et l’eût dépassé sur la chaussée, et, suivant le talus jusqu’au pont, il entraîna Black avec lui ; au pont, il se courba comme avait fait Louville, de sorte qu’il franchit le pont sans être vu. Le pont franchi enfin, il s’enfonça dans la ville, traînant bon gré mal gré sa conquête tant convoitée.

Lorsque M. de La Graverie fut devant sa maison, il introduisit doucement la clef dans la serrure et essaya de faire tourner sans bruit la porte sur les gonds ; mais le fer rouillé grinça et eut pour écho le terrible qui va là ? de Marianne.

Immédiatement, la gouvernante parut dans le corridor ; d’une main, elle tenait une chandelle, tandis que, de l’autre, elle essayait d’en abriter la flamme et de la garantir dû vent qui s’engouffrait sous la porte.

— Qui va là ? répéta Marianne. — Moi ! que diable ! répondit le chevalier, en repoussant derrière lui sa conquête et en faisant tous ses efforts pour la dissimuler ; ne puis-je donc plus rentrer chez moi sans subir votre espionnage ? — Espionnage ! répéta Marianne, espionnage ; sachez, monsieur le chevalier, qu’il n’y a que les gens qui font le mal qui redoutent l’œil du prochain.

En ce moment, la cuisinière aperçut le désordre qui régnait dans les vêtements du chevalier.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle en faisant deux pas en arrière, comme si elle eût vu un spectre, ah ! mon Dieu ! — Eh bien, quoi ? fit le chevalier en essayant de passer. — Mais vous êtes sans chapeau ! — Après ? Ne puis-je pas me promener tête nue, si cela me plaît ? — Vos habits sont tout souillés de boue ! — J’ai été éclaboussé. — Éclaboussé ! Quelle vie menez-vous, sainte Vierge, pour rentrer dans des états pareils et à des heures aussi indues !

En ce moment, Black, qui jusqu’alors s’était tenu assez tranquille, excité par la voix aigre et perçante de Marianne, qu’en outre il reconnaissait peut-être pour sa vieille ennemie, Black à son tour fit entendre un aboi formidable.

Ah ! ma foi, tant pis ! dit le chevalier. — Juste ciel ! un chien ! glapit Marianne ; quel chien ! une horrible bête toute noire avec deux yeux brillants comme des charbons. Retenez-le, Monsieur, retenez-le ! ne voyez-vous pas qu’il va me dévorer ! Voyons, tenez-vous tranquille, et laissez-moi passer.

Mais ce n’était pas l’intention de Marianne de céder ainsi.

— Qu’allons-nous devenir ? reprit-elle en continuant ses lamentations et en cherchant à se trouver des larmes dans la voix. Mon Dieu ! on peut juger, par l’état dans lequel vous êtes, de ce que sera la maison avec un pareil hôte ; heureusement que vous allez l’enchaîner, j’espère. — L’enchaîner ? s’écria M. de La Graverie avec indignation. Jamais ! — Vous allez laisser cet animal en liberté ? vous allez m’exposer à ses morsures à chaque instant du jour et de la nuit ? Non, Monsieur, non, cela ne sera pas.

Et s’armant de son balai, Marianne prit la pose d’un grenadier de la vieille garde défendant ses foyers.

— Vous allez me laisser chasser cet affreux chien, n’est-ce pas ? dit-elle, ou je quitte à l’instant même votre maison.

La patience de M. de La Graverie était à bout ; il repoussa si brusquement sa gouvernante, que celle-ci, qui ne s’attendait pas à cette agression, perdit l’équilibre et tomba en poussant des cris aigus.

La lumière était éteinte, mais le passage était libre.

Le chevalier enjamba par-dessus le corps de Marianne, franchit le vestibule et grimpa l’escalier avec l’agilité d’un jeune homme ; puis, poussant le chien dans sa chambre, y entra derrière lui, en ferma la porte à double tour et en assujettit les verrous, tout cela avec les palpitations qui agitent un amant bien épris lorsqu’une maîtresse adorée remplit le rôle de l’épagnet il noir.

Le chevalier prit les trois meilleurs coussins de ses bergères, les rapprocha l’un de l’autre, et en fit un lit pour Black, tout crotté qu’il était.

Black ne fit aucune difficulté, tourna trois fois sur lui-même, et se coucha en cerceau.

Le chevalier le regarda avec amour, jusqu’à ce qu’il fût endormi ; après quoi, il se déshabilla, se coucha et s’endormit à son tour.

Il y avait trois semaines que le chevalier n’avait dormi d’un si bon sommeil.