Aller au contenu principal

XVII. — HALLUCINATION.

Lorsque le chevalier revint à lui, l’orage était passé, il faisait nuit épaisse et silence complet.

Il fut quelque temps sans savoir ce qui était arrivé ; il ne pouvait deviner, ne se rappelant rien, comment il se faisait qu’il fût couché au bas de son lit, en chemise, par une nuit d’automne, déjà froide comme une nuit d’hiver.

Il se sentait tout engourdi, quelque chose bruissait dans ses oreilles, comme le bruit lointain d’une chute d’eau.

Il se souleva en tâtonnant sur son genou, sentit son lit à la portée de sa main, poussa un grand soupir, et, avec un effort inouï, parvint à se hisser sur sa pyramide de matelas.

Là, il retrouva ses draps encore chauds, ce qui prouvait que son évanouissement n’avait pas été long, et son édredon à moitié tombé.

Il se glissa entre ses draps avec un sentiment de volupté inouïe, tira son édredon d’aplomb sur lui-même, se pelotonna pour se réchauffer plus vite, et essaya de se rendormir.

Mais, au contraire, peu à peu la mémoire lui revint, et, au fur et à mesure que revenait la mémoire, le sommeil fuyait.

Le chevalier se rappela chaque chose dans tous ses détails, depuis la poularde du Mans jusqu’au coup de tonnerre.

Alors il écoula si le silence de la nuit n’était plus troublé par les hurlements du chien.

Tout était calme.

D’ailleurs, en même temps qu’il se sentait frappé de cette commotion électrique qui, lui engourdissait encore le bras, n’avait-il pas vu fuir le chipa épouvanté ?

Il était donc débarrassé de cet animal acharné comme un spectre,

Mais cet animal ne s’enchaînait-il pas d’une façon étrange avec les seuls souvenirs qui lui fussent chers, avec la mort de son ami Dumesnil ?

Tout cela était bien fort et bien émouvant pour le chevalier, dont la vie, depuis huit ou neuf ans, avait coulé unie comme la surface, d’un lac, et qui, depuis la veille, semblait s’être changée en un torrent tumultueux, entraîné malgré lui vers quelque effroyable chute, comme celle du Rhin ou du Niagara.

En ce moment la pendule tinta un coup.

Ce pouvait être une demie quelconque, ou bien une heure du matin,

Le chevalier pouvait se lever, enflammer une allumette et voir,

Mais, timide comme un enfant qui a pour, tout lui semblait tellement dérangé dans l’ordre naturel, qu’il n’osa point se lever.

Il attendit. Une demi-heure après, la pendule sonna encore un coup.

Il était donc une heure du matin.

Le chevalier avait encore six heures à attendre avant qu’il fît jour,

Il frissonna et sentit la sueur de l’effroi lui passer par tout le corps ; bien certainement, s’il ne parvenait pas à se rendormir avant le jour, il serait fou.

Le chevalier serra les dents et les poings, et se dit avec rage :

— Dormons !

Par malheur, on le sait, l’homme n’a, sous ce rapport, aucun pouvoir sur lui-même ; le chevalier eut beau se dire : « Dormons, » il ne dormit pas.

Mais, à défaut du sommeil, vint le délire, ce rêve du furieux !

Le chevalier tombait dans une espèce de torpeur qui ressemblait au sommeil, et alors il lui semblait que c’était lui, et non Dumesnil, qui était couché sur son lit et roulé dans son linceul ; seulement on se trompait, on prenait une léthargie pour la mortel on allait l’enterrer vivant, Puis arrivait l’ensevelisseur, qui le prenait sur son lit et sans qu’il pût parler, crier, se plaindre, remuer ni s’opposer à rien, le couchait, dans son linceul, posait le couvercle sur la bière et se mettait à clouer ; mais, un des clous atteignant les chairs, le chevalier poussait un cri et se reveillait.

Réveillé ou se croyant réveillé, car le chevalier était en proie à une hallucination continuelle, il lui semblait qu’il se trouvait tout à coup transporté dans un monde fantastique peuplé d’animaux aux formes bizarres qui le regardaient d’un œil menaçant : il voulait fuir ; mais à chaque pas, comme devant le chevalier du jardin d’Armide, surgissaient de nouveaux monstres, dragons, hippogriphes, chimères, lesquels se mêlaient à la meute qui lui donnait la chasse ; alors le malheureux chevalier trébuchait, tombait, se relevait, reprenant sa course ; mais, bientôt rejoint comme un cerf aux abois, il attendait la mort sans force pour lutter contre elle ; seulement, la première morsure qui s’attachait à lui le réveillait par la douleur qu’elle lui causait, et il se disait de nouveau :

— Ce n’est pas vrai, je suis dans mon lit, je n’ai rien à craindre ; c’est un songe, un rêve, un cauchemar.

Et le chevalier se dressait sur son séant et s’asseyait, se cachant la tôle entre ses mains ; il avait beau se dire qu’il ne serait jamais assez insensé pour prêter la moindre attention à un songe, la répétition de ces secousses, la prostration de l’insomnie commençaient à ébranler son cerveau.

Et même, dans cette position, il ne pouvait éviter cette somnolence terrible à l’aide de laquelle le fantastique entrait dans sa vie et s’emparait de toutes ses facultés.

Il laissa tomber une de ses mains, qui s’allongea le long de son matelas ; mais à peine cette main fut-elle pendante, qu’il lui sembla que la langue douce et tiède d’un chien la caressait ; puis peu à peu cette langue se refroidit et devint âpre et rigide comme un glaçon.

Le chevalier rouvrit ou crut rouvrir un œil ; il avait en ce moment si peu la disposition de son libre arbitre, qu’il lui était impossible de dire : ceci est le rêve et ceci la réalité, et il frissonna de tout son corps en voyant l’épagneul assis près de son lit ; son poil noir et soyeux brillait dans la nuit d’une espèce de phosphorescence qui illuminait la chambre tout autour de lui ; de sorte qu’il pouvait voir le regard de l’animal fixé sur lui avec des yeux tristes et tendrement réprobateurs, qui cessaient d’être ceux d’un chien pour prendre une expression humaine.

Et cette expression était bien celle avec laquelle Dumesnil, mourant, avait fixé ses yeux sur les siens.

Le chevalier n’y put pas tenir ; il sauta à bas de son lit, et, tout en se heurtant aux meubles dans l’obscurité, il alla jusqu’à la cheminée, où il trouva des allumettes toutes préparées, à l’aide desquelles il attacha la flamme à une bougie.

La bougie allumée avec une effroyable palpitation, le chevalier qui, en sautant de son lit, avait fermé les yeux, osa enfin les rouvrir, et regarder tout autour de lui. La chambre était parfaitement déserte.

Le chevalier retourna à la fenêtre, souleva de nouveau le rideau : la rué était déserte comme la chambre.

Il tomba sur un fauteuil, essuya la sueur qui coulait de son front, et, sentant que le froid le gagnait de nouveau, il alla se recoucher, mais en laissant cette fois la bougie allumée.

Sans doute la lumière chassa-t-elle les fantômes, car le chevalier ne revit plus rien, quoiqu’il fût en proie à une fièvre telle, qu’il entendait battre les artères de ses tempes.

Aux premiers, rayons du jour, il sonna Marianne pour qu’elle lui allumât on feu.

Mais Marianne, habituée à n’entrer dans la chambre de son maître qu’à huit heures et demie, ne s’inquiéta pas de celle sonnette inusitée, qu’elle pensa sans doute être mise en branle par quelque lutin, ennemi de son repos.

Le chevalier se leva, ouvrit la porte, et appela.

Marianne demeura aussi sourde à la voix qu’à la sonnette.

Il en résulta que le chevalier, passant son pantalon et sa robe de chambre, dut se résigner à s’acquitter lui-même de ce soin de ménagé.

Son feu allumé, le chevalier, après s’être assuré que le chien avait bien disparu, se remit à sonner.

Comme celte fois c’était l’heure de Marianne, Marianne entra avec tous les ingrédients nécessaires à allumer le feu.

Le feu était allumé et le chevalier se chauffait.

Marianne resta immobile sur le seuil de la porte.

— Mon déjeuner ! dit le chevalier. Marianne recula d’un pas.

Jamais le chevalier ne s’était levé avant neuf heures et n’avait demandé son déjeuner avant dix.

Il était huit heures et demie ; le chevalier était levé, se chauffait, et demandait son déjeuner.

En outre, le chevalier était livide.

— Ah ! Monsieur, dit-elle, qu’est-il donc arrivé ici, mon Dieu !

Le chevalier le lui eût bientôt raconté s’il eût osé, mais il n’osa point.

— Dieu merci ! dit-il, éludant la question, on mourrait bien ici sans secours ; j’ai appelé, sonné, crié ; mais, bah ! c’est comme s’il n’y avait eu personne dans la maison. — Dame ! Monsieur, une pauvre femme comme moi, quand elle a travaillé toute la journée au delà de ses forces, n’est pas fâchée de dormir un peu la nuit. — Ce n’est pas hier que vous avez travaillé au delà de vos forces, répondit le chevalier avec une certaine aigreur ; mais ne parlons plus de cela ; je vous ai demandé à déjeuner. — A déjeuner à celle heure-ci, Jésus ! est-ce donc l’heure ? — C’est l’heure quand j’ai mal dîné la veille. — Vous attendrez bien que je sois revenue du marché : il n’y a absolument rien ici. — Eh bien, allez-y, au marché ; mais ne faites qu’aller et revenir.

Marianne voulut hasarder des observations.

— Sac à papier ! dit le chevalier en frappant de ses pincettes le feu qu’il avait fait lui-même, et duquel jaillirent des millions d’étincelles.

Marianne n’avait encore entendu que deux fois cet innocent juron ; elle en subit l’influence.

Elle tourna le dos, ferma la porté, descendit l’escalier, et prit en trottinant le chemin du marché.

Marianne courbait la tête à la manière d’un monarque constitutionnel qui accepte une réforme imposée par ses chambres, mais qui ne l’accepte qu’avec la résolution bien arrêtée de prendre une prompte revanche.

Toujours à l’encontre de ses habitudes, le chevalier mangea précipitamment, et ne fit aucune des réflexions traditionnelles que lui inspirait le souvenir de l’excellent café qu’il avait pris dans ses voyages, et auquel celui qu’il prenait à Chartres, quoique Chartres soit la ville de France qui a la prétention de mieux brûler le café, et auquel celui qu’il prenait à Chartres n’était pas plus comparable que ne l’eût été de la chicorée pure au café ordinaire.

Tout était tellement réglé, compassé, arrêté dans le ménage du vieux garçon, que Marianne n’en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles.

Le facteur apporta le journal.

Marianne, ramenée à des sentiments de conciliation, s’empressa de le monter à son maître.

Mais celui-ci, au lieu de le lire comme il le faisait tous les jours, consciencieusement, depuis l’épigraphe jusqu’à la signature de l’imprimeur, laissa errer un coup d’œil distrait sur la feuille, la jeta sur le guéridon, et remonta dans sa chambre à coucher.

— En vérité, s’écria Marianne tout en rangeant sa vaisselle, je ne reconnais pas Monsieur ; aujourd’hui, il ne tient pas en place. Il ne s’est point aperçu que lés œufs au court-bouillon s’étaient attachés ; que les côtelettes étaient en charbon, et que ses haricots verts avaient jauni à la cuisson.

Puis, levant les deux bras au ciel, comme sous l’impulsion d’une illumination subite :

— Serait-il amoureux ? s’écria-t-elle.

Mais après un moment de réflexion, riant elle-même d’une supposition si insensée :

— Mais non, mais non, ce n’est pas possible ; seulement, que diable peut-il manigancer dans sa chambre ? Il faut voir !

Et, en domestique secrète, Marianne, marchant sur là pointe des pieds, traversa le salon et vint coller son œil au trou de la serrure de la chambre à coucher.

Elle aperçut son maître qui, malgré le froid incisif d’une matinée d’automne, avait ouvert la fenêtre et regardait attentivement dans la rue.

— Il a pourtant bien l’air d’attendre que quelqu’un passe, dit Marianne. Jésus Dieu ! Il ne nous manquerait plus que cela : une femme dans la maison ; je lui passerais encore plutôt le chien de l’autre jour.

Mais le chevalier de La Graverie, ne trouvant probablement pas dans la rue ce qu’il y cherchait, ferma la fenêtre, et tandis que Marianne, de plus en plus intriguée et se perdant en conjectures, regagnait la salle à manger, il se mil à arpenter la chambre en long et en large, les bras croisés, les sourcils froncés et sous l’empire visible d’une forte préoccupation.

Puis tout à coup il jeta sa robe de chambre comme un homme qui prend une résolution subite, et passa une manche de son habit.

Mais, tout en procédant à ce détail de sa toilette, il jeta un coup d’œil sur la pendule.

La pendule marquait dix heures et demie.

Alors il se promena quelque temps, son habit pendant par une manche.

Si Marianne l’eût vu ainsi, elle ne se fût point arrêtée à cette hypothèse que le chevalier était amoureux.

Elle se fût dit : « Le chevalier est fou ! »

C’eût été bien pis si elle eût vu le chevalier sortir de sa chambre dans cet état, et, une manche passée, l’autre nue, descendre au jardin.

Ce ne fut qu’à l’air qu’il s’aperçut de sa distraction et qu’il passa l’autre manche.

Qu’allait-il faire au jardin ? C’est bien certainement ce que Marianne n’eût pu comprendre mieux que le reste.

Le chevalier cherchait, allait, venait, s’arrêtait de préférence dans les angles, mesurait des carrés avec sa canne, tantôt d’un mètre, tantôt de deux mètres, selon l’espace...

Puis, il disait entre ses dents :

— Ici ? non ; là, il sera parfaitement... Dès aujourd’hui, j’envoie chercher le maçon ; une cabane en briques ou en pierres serait bien humide. Je crois qu’une Cabane en bois vaudra mieux ; je n’enverrai pas chercher le maçon, j’enverrai chercher le menuisier.

Il était évident que le corps du chevalier était là ; mais son esprit était ailleurs.

Mais où était son esprit ? La solution de ce problème, obscure pour Marianne, est on ne peut plus claire, nous l’espérons, pour le lecteur.

Il voit bien que la résolution du chevalier était prise.

Il était décidé à faire du chien son commensal, et il cherchait un endroit où le loger le plus convenablement possible.

C’est que l’abnégation dont le chevalier avait fait preuve en sacrifiant sa poularde, et qui avait éteint ses remords à l’endroit des mauvais traitements de Marianne, ne suffisait plus depuis ces malheureux rêves et ces fatales hallucinations qui le constituaient en flagrant délit d’ingratitude envers un animal qui lui avait donné toutes sortes de marques de sympathie.

Non pas que, depuis le retour dû soleil, le chevalier fût tout à fait dans le même état d’angoisses ; non, il ne pouvait admettre les rêves de la nuit, transpercés de lumière depuis qu’ils étaient exposés au jour : la métempsycose était un système qui n’avait jamais existé que dans Pythagore. Là raison et les sentiments religieux du chevalier condamnaient à un égal degré cette croyance.

Mais enfin, malgré les calculs de sa raison, malgré les aspirations de sa conscience, il doutait, et lé doute est mortel aux esprits de la trempe de celui du chevalier.

Certes, il eût juré qu’il était absurde de supposer que l’esprit qui animait le corps du chien noir pût avoir le plus petit rapport avec l’âme dé son pauvre ami, partie pour des mondes inconnus ; cependant, et malgré l’énergie des dénégations qu’il se donnait à lui-même, il se sentait pour le chien un intérêt si profond et si tendre, qu’il s’en effrayait sans pouvoir se résoudre à le dompter.

Il songeait à la pauvre bêle, exposée pendant douze heures à toutes les intempéries de la saison, grelottant sous là bise, nageant dans les torrents d’eau tombés du ciel, aveuglée par les éclairs, enveloppée par la foudre, fuyant épouvantée à travers lès ténèbres, et, le jour levé, devenue victime de la brutalité des enfants, cherchant son déjeuner dans les égouts ; enfin subissant tous les inconvénients du vagabondage, ce prolétariat des chiens, inconvénients dont le moindre était d’être tué sur placé, comme bien et dûment convaincu d’être enragé.

Bref, M. dé La Graverie, qui, l’avant-veille, eût donné tous les chiens du monde pour un zeste de citron, surtout si ce zeste devait donner du goût a une crème, M. de La Graverie, se sentant le cœur gonflé et les yeux pleins de larmes lorsqu’il songeait aux infortunes du pauvre épagneul, avait résolu de faire cesser ses infortunes en l’adoptant, et, comme on le voit, il cherchait et mesurait la place où la niche de son futur commensal devait être bâtie.

Avant d’en arriver là, il y avait eu de grandes luttes, et le chevalier n’avait pas été vaincu sans combattre. De temps en temps même, il se relevait et combattait encore.

Mais plus il s’indignait contre sa faiblesse et se roidissait contre son imagination, plus son imagination devenait tumultueuse et plus sa faiblesse le terrassait.

Enfin, tout en étant parvenu à écarter de son cerveau les tendances sur naturelles qui rattachaient le chien au souvenir du pauvre Dumesnil, l’animal ne l’en occupait pas moins ; il n’y songeait plus que comme on songe à l’un des êtres inférieurs de la création, mais encore il ne songeait qu’à lui.

Ah ! c’est que ce chien-là ne ressemblait pas à tous les chiens : par le peu qu’il en avait vu, si court que fût le temps où il l’avait pratiqué, le chevalier s’était convaincu que l’épagneul devait posséder une foule de qualités suprêmes et spéciales, qu’en y réfléchissant bien le chevalier se rappelait avoir lues sur l’honnête physionomie de l’animal.

Aussi, en vain le chevalier, égoïste par système, se retranchait-il derrière ses résolutions passées ; en vain en appelait-il à ses serments ; en vain se disait-il tout haut qu’il avait juré de n’ouvrir son cœur à nul être ici-bas, qu’il fût bimane, quadrumane ou volatile ; en vain se représentait-il les mille inconvénients qu’aurait incontestablement l’attachement qu’il sentait poindre en lui pour celle bête.

On a vu où en était arrivé le chevalier.

Il songeait à loger le chien, non pas sous un des hangars, non pas dans une des écuries, non pas sous un des bâtiments existants.

Il en était arrivé à lui choisir une place, la meilleure, bien entendu, et à lui faire bâtir une cabane où il eût toutes ses aises.

Et, pour s’excuser, M. de La Graverie s’était dit à lui-même :

— Après tout, ce n’est qu’un chien. Et il avait ajouté en hochant la tête :

— Je ne suis ni assez vieux ni assez jeune, ayant renoncé à mes semblables, pour donner une bribe de mon affection à un animal quelconque.

Puis, étendant la main vers la place où il avait décidé de bâtir la cabane de l’épagneul :

— Celui-ci, avait-il dit, une fois que j’aurai accompli à son égard ce que je crois lui devoir, pourra bien se perdre où mourir, sans que j’en prenne le moindre souci. J’en serai quitte, si un chien m’est devenu nécessaire, ce que je nie, j’en serai quitte pour lui donner un successeur. Est-ce manquer à mes serments, voyons un peu, que de chercher à opposer une innocente distraction à la monotonie de mon existence ? En me résignant à l’état d’isolement, d’ailleurs, je n’ai point entendu me condamner à un état de servitude cent fois pire que celui du bagne. Non, sac à papier ! cent fois non !

Et, sur ce juron, qui indiquait l’état d’exaspération où il était arrivé, le chevalier de La Graverie se redressa pour voir si quelqu’un se permettrait d’être d’un avis contraire au sien.

Personne ne souffla mot.

Lé chevalier regarda donc la chose comme bien et dûment arrêtée.

Seulement, pour mettre son projet à exécution, il lui manquait l’objet principal : le chien, qui, épouvanté de la chute du tonnerre, s’était enfui en hurlant.

Le chevalier résolut de sortir comme à son ordinaire.

Il ne se donnerait certes pas la peine de chercher l’épagneul ; mais, s’il le rencontrait, il serait le bien rencontré.

Telles étaient les bonnes dispositions du chevalier de La Graverie, lorsque le gros timbre de la cathédrale sonna midi.

Quoique M. de La Graverie ne sortît jamais qu’à une heure, il résolu, vu la gravité des circonstances, d’avancer sa promenade de soixante minutes.

Il remonta dans sa chambre, prit son chapeau... nous avons dit qu’il avait sa canne, puisque avec sa canne il avait mesuré l’espace qu’il destinait à la niche de l’épagneul... bourra sa poche de morceaux de sucre, y ajouta une tablette de chocolat, dans le cas où le sucre ne serait qu’un appât insuffisant, et sortit, non pas précisément pour chercher le chien, mais dans l’espérance que le hasard le conduirait sur sa route.

Le chevalier traversa la place des Épars, prit la butte Saint-Michel, et alla s’asseoir sur le banc, en face de la caserne.

Il va sans dire que Marianne l’avait regardé sortir avec un étonnement qui allait croissant de minute en minute.

C’était la première fois, depuis cinq ans qu’elle était avec le chevalier, que le chevalier sortait avant une heure.

Aussi le moment du pansage n’était pas encore venu, la caserne était silencieuse, les cours désertes ; à peine si quelques cavaliers consignés les traversaient de loin en loin.

Au reste, ce n’était point là, dans la nouvelle disposition d’esprit où il se trouvait, ce qui préoccupait notre chevalier.

Il regardait, non pas dans les cours ou dans les appartements de la caserne, mais tout autour de lui en continuant mentalement ses discussions avec lui-même.

Seulement, de temps en temps, lorsque le désir de devenir propriétaire du bel et gracieux animal l’emportait en lui sur la série des inconvénients qui s’attachent à la possession d’un chien, il se levait, montait sur son banc pour regarder tout autour de lui.

Enfin, comme, malgré cette ascension, l’horizon était limité, il finit par faire cette concession à ses désirs, d’aller jeter un coup d’œil au loin, en dehors de la ligne des arbres de la promenade.

M. de La Graverie passa quatre longues heures sur ce banc, et il eut beau regarder, comme sœur Anne, il ne vit rien venir.

Plus le temps s’écoulait, plus il craignait que le chien ne reparût point : sans doute, c’était un hasard et non une habitude quotidienne qui avait amené le chien à cet endroit ; le chevalier, qui y venait tous les jours, lui, ne l’avait jamais vu.

Après les quatre heures d’attente, le chevalier était si bien décidé à emmener l’animal, si l’animal reparaissait, que, supposant le cas où l’animal ne voudrait pas, comme la veille, le suivre de bonne volonté, il avait préparé et roulé son mouchoir en corde, pour le lui passer autour du cou.

Ce fut inutile : le chevalier entendit sonner cinq heures sans avoir vu l’épagneul, ni même aucun animal qu’il eût eu la consolation de prendre un instant pour lui.

Le chevalier résolut de lui donner la demi-heure de grâce, au risque de ce que pouvait dire et penser Marianne, qui avait l’habitude de le voir rentrer tous les jours à quatre heures précises.

A cinq heures et demie, la promenade était complétement déserte.

Le chevalier, désappointé, pensa alors pour la première fois à son dîner, qui depuis cinq heures l’attendait, et qui devait-être froid s’il attendait sur là table, brûlé s’il attendait sur le feu.

Il reprit, de fort mauvaise humeur, le chemin de la maison.

Du bout de la rue, il vit de loin Marianne qui l’attendait sur le seuil de la porte.

Marianne s’apprêtait à prendre sa revanche et à secouer son maître d’importance, comme elle avait promis de le faire à deux ou trois voisines. Mais, au moment où celle-ci allait ouvrir la bouche :

— Que faites-vous ici ? demanda le chevalier d’un ton rude. — Vous le voyez bien, Monsieur, répondit Marianne stupéfaite, je vous attends. — La place d’une cuisinière n’est pas à la porte de la rue, dit sentencieusement le chevalier, mais dans sa cuisine et à côté de ses fourneaux.

Puis, flairant l’air qui, venait du laboratoire, comme disent les chimistes et les cordons bleus :

— Prenez garde ! ajouta-t-il, de me servir un dîner brûlé ; votre déjeuner de ce malin ne valait pas le diable. — Ah ! ah ! fit Marianne en rentrant piteusement dans sa cuisine, il paraît que je m’étais trompée et qu’il s’en était aperçu. Décidément, il n’est pas amoureux... Mais s’il n’est pas amoureux, qu’a-t-il donc ?