Black — XVIII. — OU MARIANNE EST FIXÉE SUR LES PRÉOCCUPATIONS DU CHEVALIER.
XVIII. — OU MARIANNE EST FIXÉE SUR LES PRÉOCCUPATIONS DU CHEVALIER.
Le chevalier rentra, mangea avec précipitation, trouva tout mauvais, bouscula Marianne, ne sortit pas le soir et passa une nuit presque aussi mauvaise et aussi tourmentée que la dernière.
Le soleil du lendemain trouva M. de La Graverie presque malade de la fatigue de cette seconde nuit ; les tortures de son imagination avaient pris un tel caractère, que son désir de la veille, encore un peu vague, de devenir propriétaire de l’épagneul, s’était changé en une volonté bien arrêtée de le retrouver et de le posséder, à quelque prix que ce fût.
Comme Guillaume de Normandie, M. de La Graverie voulut brûler ses vaisseaux ; il manda le menuisier, et, en face de Marianne, sans s’inquiéter de ses bras levés au ciel et de ses exclamations, il commanda une niche splendide pour son futur commensal ; puis il sortit sous prétexte d’acheter une chaîne et un collier, mais, en réalité, pour aller au-devant du hasard qui devait lui ramener le chien tant désiré.
Cette fois, il ne se borna point à l’expectative, comme il avait fait la veille ; méprisant le qu’en dira-t-on, M. de La Graverie alla aux renseignements, inséra une annonce dans les deux journaux du département, et mit des affiches à tous les coins de rue.
Tout fut inutile : le chien avait paru et s’était éclipsé comme un météore ; personne ne put fournir le moindre renseignement sur son compte. En quelques jours, M. de La Graverie devint maigre comme un clou et jaune comme un coing ; il ne mangeait plus, où, quand il mangeait, il ne faisait qu’accomplir une fonction machinale, prenant des ortolans pour des alouettes, et allant jusqu’à confondre un plat de laitance de carpe avec un blanc-manger. Il ne dormait plus, ou, sitôt qu’il s’endormait, il voyait luire dans un coin de la chambre les yeux de l’épagneul, brillants comme des escarboucles. Alors, il avait un mouvement de joie : le chien était retrouvé, et il appelait le chien ; le chien alors venait à lui en rampant sans détourner une seconde ses yeux de ceux du chevalier, et, engourdi par celle fascination, le chevalier poussait un soupir, se laissait aller inerte sur son lit, les bras pendants ; le chien commençait de lui lécher la main de sa langue glacée, puis peu à peu montait sur le lit et finissait par s’asseoir, la langue pendante, rouge comme du sang, et les yeux enflammés, sur la poitrine du chevalier ; et ce cauchemar, qui durait quelques secondes, avait pour le malheureux toute une éternité de souffrances.
M. de La Graverie se réveillait plus brisé et plus trempé de sueur que né l’était l’infortuné Dufavel lorsqu’on le tira de son puits.
Vous comprenez bien que ces changements dans le côté physique du chevalier avaient leur contre-coup dans le côté moral.
Tantôt il était silencieux et morose comme un fakir absorbé dans la contemplation de son nombril, tantôt il était irascible et emporté comme un malade atteint d’une gastrite, et Marianne déclarait à tout le monde que l’histoire du chien n’était qu’un prétexte, que son maître était travaillé par quelque grande passion, et que la place n’était plus tenable, même pour elle dont chacun connaissait la douceur.
Autant pour employer la niche confectionnée par le menuisier que la chaîne et le collier choisis par lui, le chevalier déclara qu’il allait acheter un chien.
Cette déclaration fut un avis pour tout ce qui avait un chien à vendre.
On lui amena des chiens par vingtaines, depuis le chien turc jusqu’au chien du mont Saint-Bernard.
Mais il va sans dire que le chevalier ne put se décider à faire un choix.
Non, le chien de son cœur, c’était l’épagneul aux longs poils luisants, au blanc jabot, au museau couleur de feu, l’épagneul aux yeux doux et tristes, aux abois presque humains.
Il avait une raison pour repousser les uns après les autres les pauvres animaux qu’on lui présentait.
Si c’était un carlin, il voulait sa femelle pour perpétuer, disait-il, la race, et la femelle était naturellement introuvable ; si c’était un bouledogue, il ressemblait à un gendarme de Chartres, et il craignait de se faire une mauvaise affaire : l’un était trop hargneux, l’autre trop sale ; il reprochait aux lévriers, levrettes et levrins, leurs physionomies stupides. Il prétendait que les braques faisaient les doux yeux à tout le monde, et après épuisés le contingent des chiens disponibles dans l’arrondissement, le chevalier de La Graverie, de plus en plus frappé des qualités surnaturelles, de l’épagneul noir, en arriva à s’étonner de la différence prodigieuse qui peut exister entre un chien et un chien.
Il y avait dix jours que ces péripéties passionnées avaient remplacé, dans la maison de la rue des Lices, le calme qui y avait régné pendant de si longues années.
C’était un dimanche : un soleil splendide réchauffait l’atmosphère ; ses rayons, traversant sans obstacle les branches des arbres dégarnis de leurs feuilles, se concentraient sur les buttes à l’abri dès vieilles murailles, et toute la population chartraine s’était donné rendez-vous sur les promenades, pour jouir une dernière fois de cette douce température.
Des citadines au bras de leurs époux procédaient solennellement à l’exhibition hebdomadaire de leurs robes de soie ; de joyeux caquetages, des éclats de rire bruyants sortaient des bonnets des grisettes, pavoisés de rubans aux vives couleurs ; les campagnardes des environs, avec leurs coiffures plates, leurs tailles courtes, leurs fichus rouges ou jaunes, toutes plus ébahies que joyeuses, passaient alignées comme des grenadiers, interceptant par instants la circulation ; les militaires, le jarret tendu, caressant leurs moustaches de la main droite, portant leurs sabres sous le bras gauche, se perdaient au milieu de cette foule multicolore avec dès sourires qu’ils s’efforçaient de rendre séducteurs, tandis que les vieux bourgeois, dédaigneux de ces préoccupations fragiles et vaniteuses, se contentaient de jouir en épicuriens du dernier beau jour que Dieu leur donnait.
Le chevalier de La Graverie avait pris sa place au milieu de tous ces gens en quête de distractions ; il y était venu autant par désœuvrement que par habitude ; car, toujours obsédé par sa vision, à moitié fou de désespoir et d’insomnie, découragé par le peu de succès de ses recherches, il avait, quoiqu’il ne fût pas résigné, perdu tout espoir de retrouver le fantastique épagneul.
Ce n’était plus le promeneur béat et placide que nous ayons rencontré au premier chapitre de cette histoire ; comme tous ceux que tourmente une plaie secrète, il était plus triste et plus morose, en raison directe de la gaieté générale : cette gaieté lui paraissait une insulte à ses propres sentiments ; le soleil lui-même lui semblait avoir fort mal choisi son jour pour reluire ; la foule l’agaçait : il distribuait à droite et à gauche des coups de coude qui avaient la prétention de dire à ceux auxquels ils s’adressaient :
— Rentrez donc chez vous, mes braves gens, vous me gênez.
Tout à coup, au moment où nôtre chevalier, sentant croître sa mauvaise humeur, se demandait s’il n’agirait pas plus sagement en prenant pour lui le conseil qu’il donnait aux autres et en regagnant sa maison, il poussa un cri qui fit retourner les personnes qui l’entouraient.
Le chevalier était pâle, les yeux fixes, les bras tendus.
Il venait d’entrevoir a cent pas de lui, dans la foulé, un chien noir qui ressemblait poil pour poil à son épagneul. Les belles dames regardaient d’un œil courroucé ce bonhomme qui dérangeait l’harmonie de leurs toilettes ; les grisettes né lui épargnaient point les quolibets ; et quelques officiers, heurtés par lui, s’arrêtèrent pour lui dire d’un ton provocateur :
— Ah çà ! brave homme, portez donc attention à ce que vous faites ! Mais, de toutes ces plaintes, de toutes ces railleries, de toutes ces menaces, le chevalier ne s’inquiétait pas le moins du monde, continuant de se frayer un passage à la façon des navires, en laissant derrière lui un sillage écumeux et grondant.
Malheureusement, s’il avançait de son côté, l’animal qu’il poursuivait glissait comme une couleuvre entre les jambes masculines, frottant les jupons des dames et des grisettes, avançant aussi, et, dans ce steeple-chase, l’avantage menaçait de ne pas rester au chevalier, si, s’élançant dans la contre-allée du rempart et faisant une huitaine de pas en courant, il ne se fût mis au niveau du quadrupède.
C’était bien là l’épagneul qui avait si fortement impressionné le chevalier de La Graverie, c’était lui avec ses longues oreilles soyeuses qui encadraient si coquettement son museau ; c’était lui avec sa robe noire et lustrée et sa queue en panache.
Il y avait d’autant moins à en douter, que, se retournant comme tiré par un fil magnétique du côté de M. de La Graverie, il reconnut le chevalier, accourut vers lui, et lui prodigua les caresses les plus expressives. Mais, en ce moment, une jeune fille à laquelle le chevalier n’avait pas fait la moindre attention se retourna, et fit entendre ce seul cri d’appel : — BLACK !
L’animal fit un bond, et, sans écouter le chevalier, qui s’égosillait à crier de son côté : « Black ! Black ! Black ! » retourna vers la jeune fille à grandes enjambées…
Le chevalier s’arrêta furieux et frappant du pied. Il lui sembla, si inoffensif qu’il fût, qu’un serment de haine et de jalousie se glissait dans son cœur contre cette jeune fille qui abrégeait les seuls instants de satisfaction qu’il eût eus depuis quinze jours.
Mais, au milieu de son désappointement, il éprouva un vif sentiment de joie.
Il avait la certitude que son épagneul existait ; ce n’était point, comme le barbet de Faust, un chien fantastique.
De plus, il savait son nom : il s’appelait BLACK. Le chevalier éprouva cette sensation qu’éprouve le jeune amoureux, lorsque pour la première fois il entend prononcer le nom de la femme qu’il aime, et, après l’avoir crié tout haut et, comme on l’a vu, sans succès, il répéta plusieurs fois.
— Black ! mon cher Black ! mon petit Black ! Mais ce ne fut pas le tout ; on comprend bien que M. de La Graverie, qui avait passé une revue presque complète de la race canine pour retrouver son phénix, né devait pas laisser échapper ainsi l’occasion d’en devenir propriétaire : il était bien décidé à séduire la jeune maîtresse de Black, non par l’emploi de ses charmes personnels, mais par l’élévation du prix qu’il en voulait offrir.
Seulement, toute celle grande résolution se brisa contre le respect humain : le chevalier de La Graverie, avec le caractère que nous lui connaissons, craignait avant tout le ridicule ; il ne put donc se résoudre à entreprendre son marché en plein air ; il pensa que ce qu’il y avait de plus sage à faire était de suivre la jeune fille jusqu’à son logis, et, arrivé là, loin des oreilles et des regards des curieux, d’entamer celle importante négociation.
M. DE LA GRAVERIE RETROUVE BLACK.
Malheureusement le pauvre chevalier, qui de sa vie n’avait pratiqué le métier de séducteur, ignorait complétement les petits manéges qui permettent de suivre une femme sans mettre le public dans la confidence.
Désireux de se rapprocher de l’objet de ses vœux, il ne trouva donc rien de plus naturel que de courir jusqu’à ce qu’il n’en fût plus qu’à dix pas de distance ; puis, arrivé là, il marcha derrière la jeune fille, emboîtant le pas avec elle, lorsque la foule obligeait celle-ci à ralentir sa marche.
A la vue de ce pas méthodiquement réglé sur un autre pas, et en voyant l’âge de la jeune fille suivie par le chevalier, on comprendra que, sans grands efforts d’imagination, tous les Chartrains échelonnés sur le tour de ville supposèrent au chevalier des intentions graveleuses qui étaient bien loin de sa pensée, et que dans tous les groupes on entendit des phrases dans le genre de celles-ci :
— Avez-vous vu ce vieux libertin de La Graverie, qui poursuit une fillette en plein jour ? Mais c’est d’une inconvenance inouïe ! — Eh ! eh ! la petite est jolie.
C’est ce que le pauvre chevalier ignorait complètement.
— Ma chère, répondait la même femme qui avait entamé la conversation, j’ai toujours eu mauvaise opinion d’un homme qui dépense toute sa fortune en goinfreries. — Savez-vous qu’il va être difficile de le recevoir après un pareil scandale ?.. Mais voyez-donc, les yeux lui sortent de la tête. Bon ! voilà maintenant qu’il caresse le chien pour arriver à la fille.
Sans se douter de l’indignation que causait sa conduite, le chevalier continuait de suivre le chien.
Quant à la maîtresse du chien, à laquelle, comme nous l’avons dit, le chevalier n’avait fait aucune attention, c’était une jeune fille de seize à dix-sept ans, mince et frêle, mais remarquablement belle ; elle avait le teint de cette blancheur mate qui est la pâleur des femmes brunes, des yeux noirs auxquels la longueur de leurs cils donnait une expression mélancolique, des sourcils noirs, finement arqués, et, par un bizarre contraste avec celte merveilleuse mateur, d’admirables cheveux d’un blond cendré, dont les bandeaux épais débordaient de dessous un petit chapeau de paille.
Quant à sa mise, elle était plus que simple : sa petite robe de mérinos, quoique propre, n’avait point le lustre qui distingue ordinairement, chez les femmes à la classe desquelles elle semblait appartenir, le vêtement du dimanche. On voyait que cette modeste toilette avait dû partager les travaux de sa propriétaire, et l’on en arrivait à présumer qu’elle composait toute sa garde-robe.
La jeune fille finit par remarquer avec tout le monde, quoique après tout le monde, la persistance avec laquelle le vieux monsieur s’était attaché à ses pas ; elle marcha plus vite, espérant ainsi s’en débarrasser ; mais, lorsqu’elle arriva à une des barrières qui défendent aux chevaux et aux voitures l’entrée des promenades réservées aux piétons, forcée de s’arrêter pour laisser passer ceux qui la précédaient, elle se trouva côte à côte avec le chevalier, qui, profita de cette circonstance, non pas pour faire connaissance avec elle, mais pour renouveler connaissance avec l’épagneul.
Pour la seconde fois, la jeune fille rappela le chien ; puis pensant, comme tout le monde, que le chien n’était qu’un prétexte adopté par le chevalier pour arriver à elle, elle tira une petite laisse de sa poche, la passa dans le collier de l’animal, et reprit sa course sans jeter un coup d’œil en arrière.
Mais, si occupé qu’il eût été des faits et gestes du quadrupède, M. de La Graverie n’avait pu, sans penser à mal le moins du monde, s’empêcher de jeter un coup d’œil sur sa propriétaire pendant qu’elle accomplissait le petit manége que nous avons dit.
Il jeta un cri d’étonnement et demeura immobile à sa place.
Cette jeune fille ressemblait d’une manière étrange à madame de La Graverie.
Pendant cette pause, commandée par l’étonnement, l’enfant avait fait une trentaine de pas.
Cette ressemblance avec Mathilde n’était pour le chevalier de La Graverie qu’un motif de plus de suivre la propriétaire du chien ; il se remit donc à trotter de plus belle à sa poursuite..
Mais la peur prêtait a la jeune fille des ailes d’autant plus rapides, qu’elle avait quitté la promenade pour suivre une route écartée ; de sorte que, bien que le chevalier suât sang et eau, chaque minute lui faisait perdre du terrain.
Si le chevalier n’avait point affaire à Atalante elle-même, il avait a coup sûr rencontré sa sœur.
On était arrivé a cet endroit de la ville que l’on nomme les Petits-Prés, endroit presque désert ; là, malgré ses efforts, le chevalier s’apercevant que la jeune fille augmentait à chaque pas la distance qui le séparait d’elle, changea de tactique, et, de sa voix la plus caressante :
— Mademoiselle, cria-t-il, Mademoiselle, je vous supplie, arrêtez-vous ! je suis véritablement sur les dents.
Mais l’enfant n’avait garde de se rendre à la prière de celui qu’elle regardait comme son persécuteur, et, au lieu de s’arrêter, elle pressa encore le pas.
Le chevalier crût qu’il n’avait pas été entendu, rapprocha ses deux mains pour s’en faire un porte-voix, et il prenait sa respiration pour substituer une voix de basse à la voix de ténor qu’il avait employée pour le premier appel, lorsque le sourire railleur qu’il remarqua sur plusieurs physionomies l’arrêta court. Le chevalier se remit en marche ; seulement, cette fois, il ne trottait plus, il courait.
Mais, plus il courait, plus la jeune fille courait aussi, et plus, par conséquent, il voyait la distance s’agrandir ; il n’aperçut bientôt plus la jeune fille que par intervalles, et il l’eût perdue de vue, sans deux points qui rattachaient incessamment ses yeux sur elle : les rubans écossais de son chapeau de paille, et Black, qui formait un point noir dans la perspective.
En arrivant à la porte Guillaume, M. de La Graverie ne vit plus rien du out.
Le chevalier s’arrêta.
Avait-elle gagne le faubourg ? était-elle rentrée dans la ville ? Telle était la question qui tenait M. de La Graverie en suspens.
Après quelques minutés d’hésitation, après avoir appuyé d’abord vers le faubourg, M. de La Graverie se décida pour la ville, et s’engagea sous les voûtes sombres de la vieille porte.
Mais après l’avoir franchie, ses hésitations recommencèrent.
Il y avait deux rues, l’une à droite, l’autre à gauche, et le pauvre chevalier perdit encore beaucoup de temps à supputer les chances qu’il y avait pour que la jeune fille eût plutôt pris l’une que l’autre ; et, comme ces embarrassantes alternatives se renouvelèrent toutes les dix minutes, la nuit était complétement tombée, que M. de La Graverie battait encore le pavé de la bonne ville de Chartres sans avoir retrouvé la trace dé ce qu’il cherchait.
Le chevalier était tellement harassé et découragé, qu’il ne pût, au risque de ce que penserait Marianne, se décider a regagner sa maison.
En conséquence, il entra dans le premier café venu, s’assit à une table et demanda un bouillon.
Il faut que le pauvre chevalier, qui souvent veillait lui-même à la confection de son pot-au-feu, lorsqu’il trouvait que le zèle de Marianne se refroidissait, fût bien peu au courant des us et coutumes de ces sortes d’établissements pour demander un bouillon dans un pareil lieu ; aussi, à peine eut-il, touché du bout de ses lèvres celui qu’on lui présenta, qu’il laissa échapper un pouah des plus significatifs ; et, reposant sa cuiller sur la table, il se mit à grignoter le petit pain qui avait servi d’accompagnement à l’affreux brouet, et que, par bonheur, on n’avait pas eu l’idée d’émietter dans lé potage.
Tout en grignotant son petit pain, le chevalier se hasarda à regarder autour de lui.
Il était tombé dans un café que hantaient les officiers de la garnison ; pour un paletot ou une redingote, on y voyait dix uniformes : les chapeaux d’ordonnance, lés casques, les sabres et les épées, pendus au murailles, donnaient à la décoration un aspect assez pittoresque ; sous chaque table s’allongeaient des pantalons garance, sur chaque tabouret s’épanouissaient des vestes passepoilées de rouge, les uns apprenant la stratégie en faisant manœuvrer le double six, les autres se livrant à des expériences d’ingurgitations diverses. Ceux-ci dormant sans prétention, ceux-là cuvant leur café ou leur absinthe ; et faisant semblant de penser a quelque chose.
Adroite et à gauche se croisaient les intéressantes conversations qui charment les loisirs que laisse Mars à ses enfants ;
Ici, l’avancement, cette thèse inépuisable des ambitions à épaulettes, fournissait une ample matière aux récriminations de chacun.
Là, on discutait gravement de la coupe en écusson, en cœur ou en carré d’une sabretache, et de la supériorité de l’ancienne botte sur la nouvelle.
On faisait la théorie de l’astiquage des chaussures, tandis que plus loin on préparait des loisirs aux rédacteurs de l’Annuaire militaire, en recherchant, avec force discussions, appréciations et commentaires, les mutations des différents camarades que l’on avait connus.
Ces jolies choses se disaient à voix retentissantes ; pas un mot n’en était perdu pour la galerie ; il en résultait que les pékins désireux de s’instruire pouvaient largement en profiter.
L’enseigne de ce café-auberge était : Le Soleil luit pour tout le monde.
Seuls, deux sous-lieutenants avaient mis des sourdines à leur conversation.