Aller au contenu principal

XV. — OU LE CHEVALIER REND LES DERNIERS DEVOIRS AU CAPITAINE ET SE FIXE A CHARTRES.

Le chevalier descendit à l’hôtel et se renseigna aussitôt. Le capitaine Dumesnil avait eu sa famille à Chartres ; mais, comme il l’avait dit à Dieudonné, de cette famille, il ne lui restait plus personne.

Cependant, beaucoup de Chartrains avaient connu le capitaine et rendaient justice à son courage et à sa loyauté.

Il alla trouver le fossoyeur, se fit montrer le tombeau de la famille Dumesnil ; comme l’avait dit le capitaine, une des cases restait vide. Le chevalier avait eu le soin de faire dresser, par le docteur, le capitaine et le second du Dauphin, un certificat mortuaire constatant le décès et l’identité de Dumesnil.

Ce certificat mortuaire à la main, il put réclamer et obtenir cette dernière couche de marbre où son ami devait dormir du sommeil éternel.

Il envoya des lettres de faire part à toutes les notabilités de la ville, et fit mettre des insertions dans les journaux pour annoncer que le capitaine Dumesnil était mort, et serait enterré le lundi suivant.

Huit jours devaient s’écouler entre les lettres de faire part, les annonces et l’inhumation.

De cette façon, s’il restait au capitaine Dumesnil quelques parents, ces parents seraient prévenus.

S’ils étaient aux environs de Chartres, ils auraient le temps d’arriver et d’assister au convoi.

S’ils étaient éloignés, ils écriraient, se feraient connaître et réclameraient l’héritage du capitaine, héritage consistant en quelques centaines de francs, le capitaine n’ayant d’autre fortune que ses quatorze ou quinze cents francs de retraite.

Le convoi eut lieu au bout des huit jours indiqués ; personne ne vint, mais toute la ville y assista.

Le chevalier menait le deuil, et un fils n’eût certes pas donné à un père mort de plus vives marques de regret que celles que donna le chevalier à son ami. Ses larmes, mal taries, ne demandaient qu’une occasion pour couler de nouveau, et il éprouvait un bien-être inouï à sentir couler ses larmes.

Le corps déposé dans le caveau, le chevalier de La Graverie voulut dire quelques paroles à celte foule qui, moitié par curiosité, moitié par sympathie, avait suivi le corps du capitaine Dumesnil jusqu’au cimetière ; mais les sanglots étouffèrent sa voix.

C’était la meilleure manière de remercier : à partir de ce moment, si le chevalier ne fut point jugé comme esprit, il fut jugé comme cœur. On reconduisit le chevalier jusqu’à la porte de son hôtel.

Rentré dans sa chambre, ce fut alors que le chevalier se trouva vraiment seul.

Il n’avait point assez pleuré.

Il rassembla les différents objets qui avaient appartenu au capitaine, et au milieu d’eux le nécessaire de voyage.

Ces reliques saintes ramenèrent de nouvelles larmes à ses yeux.

Il prit alors la résolution de rester à Chartres ; il n’avait de préférence pour aucun lieu du monde : une ville triste et solitaire comme Chartres, avec sa cathédrale gigantesque, aux deux bras sans cesse levés au ciel comme pour implorer la miséricorde du Seigneur, lui convenait parfaitement.

Il ne voulait revoir personne de ses anciens amis, personne qui eût connu sa femme et qui pût lui en demander des nouvelles.

Et cependant, chose singulière, en revenant en France, il y était ramené par un vague espoir de revoir Mathilde.

Il lui semblait, à chaque coin de rue qu’il tournait, qu’il allait se trouver face à face avec elle, et qu’elle allait lui sauter au cou en s’écriant : « C’est toi ! »

Il se mit donc dès le même jour en quête d’une maison, et trouva, rue des Lices, celle que nous avons décrite.

Elle lui parut convenable en tout point.

Il fil venir un tapissier, lui commanda ses meubles comme il l’entendait, et écrivit à son notaire de lui envoyer tout l’argent qu’il pouvait avoir à lui, ainsi que les meubles les plus précieux et son argenterie, que Dumesnil, après la catastrophe, avait déposés en lieu sûr.

Le notaire, qui, pendant les sept ans d’absence du chevalier, n’avait eu que la moitié de son revenu à lui envoyer, pouvait disposer d’une somme de trente à quarante mille francs.

Le chevalier, outre cela, avait une vingtaine de mille livres de rentes.

Avec vingt mille livres de rente, on est immensément riche à Chartres.

Au bout de huit jours, la maison fut en état de recevoir le chevalier.

Son installation fut toute une affaire.

Nous avons dit, on ne l’a pas oublié, de quelle confortable façon étaient emménagés le salon, le cabinet aux vins et aux salaisons, et surtout la chambre à coucher. Avec intention nous avons, à cette époque, négligé de décrire la table qui servait de toilette au chevalier ; on se rappelle le nécessaire dont il avait hérité de son ami Dumesnil, et la préoccupation avec laquelle ce dernier lui avait indiqué ce nécessaire dans les derniers moments de sa vie.

Le soir de son installation, le chevalier résolut de l’ouvrir,

En conséquence il fit provision de forces, se recueillit, s’assit sur son bon lapis de Smyrne, prit son nécessaire entre ses jambes, et l’ouvrit après avoir eu la précaution de préparer son mouchoir.

Et, en effet, les premiers objets qu’il aperçut rouvrirent la source de ses larmes.

C’étaient les ustensiles familiers de la toilette du capitaine, qui professait le soin le plus méticuleux de sa personne.

Le chevalier les lira les uns après les autres de leurs alvéoles et les rangea autour de lui.

Arrivé au dernier, il s’aperçut que le nécessaire avait un double fond.

Il chercha le secret de ce double fond et le trouva facilement, l’ouvrier qui avait fabriqué le nécessaire n’ayant pas eu l’intention de le dissimuler.

Ce double fond renfermait un paquet soigneusement cacheté et ficelé, sur l’enveloppe duquel le chevalier lut ces mots :


« Je prie, et cela sur deux choses sacrées, l’amitié et l’honneur, mon ami de La Graverie, de remettre ce paquet à madame de La Graverie, s’il la revoit jamais, et, s’il ne la pas revue, de le brûler le jour même où il apprendra sa mort, SANS CHERCHER A EN CONNAITRE LE CONTENU.


DUMESNIL. »


Le chevalier demeura un instant pensif ; mais il songea que Dumesnil ayant revu Mathilde, tandis que lui, Dieudonné, avait, la jambe cassée, sans doute l’avait-elle chargé de quelque commission qu’il avait ou qu’il n’avait point accomplie et dont ce paquet contenait la solution.

En conséquence, il remit soigneusement le paquet dans le fond du nécessaire, le ferma, en remit la clef à son cou, le rangea dans une armoire qui se trouvait à la tête de son lit, et plaça sur sa toilette tous les ustensiles qui avaient servi au capitaine, et dont il voulait, en mémoire de lui, faire usage à son tour.

Pendant quelques jours, le souvenir de ce paquet cacheté et ficelé lui revint à l’esprit ; mais jamais l’idée de l’ouvrir pour voir ce qu’il renfermait ne se présenta même au cerveau du chevalier.

Isolé dans une ville étrangère, Dieudonné n’avait pas eu à supporter les consolations banales qui eussent aigri un cœur comme le sien, au lieu de le consoler.

L’indifférence de tous fut le meilleur remède à sa douleur. Abandonné à ses propres forces, elle s’assoupit d’autant plus vite qu’elle avait été plus violente.

Le chevalier était alors tombé dans une mélancolie profonde, mais tranquille, et ce fut dans ces dispositions qu’il vint habiter sa nouvelle demeure. La veille, il avait retrouvé, dans un officier de la garnison, un de ses anciens camarades aux mousquetaires ; il avait hésité à renouveler connaissance avec lui ; mais, se souvenant que la garnison quittait la ville le lendemain, il n’y vit plus d’inconvénient.

Il se fit reconnaître à grand’peine de l’officier : il y avait tantôt dix-huit ans qu’ils ne s’étaient vus.

Dieudonné demanda des nouvelles de gens qu’il avait laissés jeunes, brillants, pleins de vie et dé santé.

Beaucoup étaient couchés dans la tombe, jeunes comme vieux : la mort n’a pas de préférence ; seulement parfois elle semble avoir des haines,

Le chevalier fut vivement impressionné par ce refrain, qui accueillait la plupart de ses interrogations :

— Il est mort !

Si bien qu’à la suite de cette conversation nécrologique, comptant ceux qui manquaient à l’appel, comme un général compte ses morts sur un champ de bataille, il s’affermit dans la résolution suggérée par Dnmesnil et déjà arrêtée dans le fond de son cœur, de s’isoler désormais de ces affections éphémères qui font payer par tant d’angoisses les quelques joies qu’elles laissent tomber comme par pitié ; se décidant à se retrancher à l’abri de tout ce qui pouvait désormais troubler le calme de son existence, et, pour commencer, en prenant congé de l’officier, que probablement il ne devait plus revoir, puisque celui-ci partait le lendemain pour Lille, il se donna sa parole à lui-même de ne point s’informer de ce qu’était devenu son frère aîné, ce qui n’était pas-bien difficile, ni même, ce qui était un bien autre sacrifice, pour lui, de ce qu’était devenue Mathilde.

S’isolant ainsi, Dieudonné n’avait plus qu’une chose à faire : c’était de se vouer au culte de sa propre personne, avec méthode d’abord, avec fanatisme ensuite, et enfin avec idolâtrie.

Il ne se créa de relations avec le monde chartrain que strictement ce qui était nécessaire pour ne pas devenir l’objet de la fatigante curiosité que toute excentricité absolue soulève en province, où la plus grande de toutes, pour un homme qui a habité Paris, est de prétendre pouvoir se passer des provinciaux.

Il évita surtout soigneusement que ses rapports, de bienveillants et polis, ne dégénérassent en rapports intimes. Si, dans le petit cercle de ses connaissances, il se laissait aller au charme de la causerie ; si, à la suite de quelques moments agréables, il se sentait une nuance de sympathie pour un homme ; si les atomes crochus de son cerveau ou de son cœur menaçaient de faire corps avec ceux d’une femme jeune ou vieille, belle ou laide, il regardait cette disposition de son esprit comme un avertissement du ciel, et fuyait, homme ou femme, la créature trop aimable, comme si cette créature, au lieu des douces sensations de l’amitié, eût menacé de lui donner la peste, réservant ses meilleurs procédés pour les sots et pour les méchants, qui, si médiocrement peuplée que soit la vieille cité chartraine, ne lui faisaient pas faute dans celte ville de son choix.

Le chevalier de La Graverie ne fut pas moins sévère pour ce qui regardait sa vie intime. Il bannit de sa maison les chiens, les chats et les oiseaux, qu’il regardait comme des prétextes à tribulations.

Il n’eut qu’une domestique, et la prit savante en cuisine, mais vieille et acariâtre, afin de pouvoir toujours la tenir à respectueuse distance de son cœur, la renvoyant impitoyablement, non pas dès qu’elle l’impatientait, mais, au contraire, dès qu’il s’apercevait que son service lui devenait trop agréable.

Sous ce rapport, le ciel semblait avoir pris à tâche de combler M. de La Graverie en lui donnant Marianne, c’est-à-dire la servante que, dès le second chapitre de cette histoire, nous avons vue ouvrant une cataracte sur la tête de son maître et du chien que le chevalier avait rencontré.

Marianne était laide, et Marianne avait la conscience de sa laideur ; ce qui n’avait pas peu contribué à la doter d’un des caractères les plus désagréables que M. de La Graverie eût jamais eu le bonheur de rencontrer.

Des peines de cœur, car, malgré les imperfections de son physique, Marianne possédait un cœur, des peines de cœur avaient aigri son caractère, et, sous le spécieux prétexte de se venger d’un lancier qui l’avait trahie, elle martyrisait le pauvre Dieudonné sans se douter de toute la satisfaction qu’elle lui causait, en lui procurant une domestique à laquelle, avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de s’attacher.

Mais, avouons-le, l’insolence de Marianne, son esprit hargneux et taquin, ses exigences folles, n’étaient point les seules qualités qui militassent en sa faveur près du chevalier.

Marianne avait la supériorité incontestable du véritable cordon bleu sur le chef le plus vanté de Chartres, et nous l’avons laissé entrevoir en commençant notre narration.

M. de La Graverie faisait de là gourmandise son péché favori. En recroquevillant son cœur, il avait fait prendre à son estomac un développement considérable ; la carte de son dîner jouait un rôle immense dans sa vie, et, bien que quelques indigestions lui eussent prouvé que, comme toutes les jouissances d’ici-bas, celles de la bouche ont leur revers, il n’en attendait pas avec moins d’impatience chaque jour l’heure de son repas et n’en estimait pas à moindre prix la science culinaire de Marianne.

Peu à peu M. de La Graverie s’accoutuma si bien à cette existence de colimaçon, que les plus légers accidents de sa vie lui devinrent des événements ; le bourdonnement d’un moustique lui donnait la fièvre ; et, comme il en était arrivé, ainsi que tous les gens que le soin de leur propre personne occupe outre mesure, à se tâter sans cesse le pouls moralement et matériellement, son repos ne laissait pas que d’être troublé de temps à autre ; seulement, il l’était par les atomes que son imagination inquiète voyait au microscope, et, sur les derniers temps, engourdi qu’il était dans celte absence de sensations, il craignait si fort tout ce qui pouvait troubler son repos, qu’ainsi que les poltrons il avait peur d’avoir peur.

Il ne serait cependant pas exact de prétendre que le cœur de M. de La Graverie devînt précisément mauvais, qu’il prît quelque chose de la dureté dé la coquille dans laquelle il s’était réfugié ; mais nous devons avouer qu’à la suite de cette préoccupation constante de lui-même, ses qualités primitives, qui, par leur excès, se trouvaient parfois être en défaut, s’émoussèrent considérablement et se trouvèrent être autant en deçà qu’elles avaient autrefois été au delà. Sa bonté devint négative ; il n’aimait point à voir souffrir ses semblables ; mais son humanité prenait sa source dans l’effet nerveux que lui causait la vue des souffrances qu’il pouvait être appelé à partager, plutôt que dans un sentiment de véritable charité ; il eût volontiers doublé le chiffre de ses aumônes, pourvu qu’on lui épargnât la vue des mendiants ; la pitié, chez lui, était devenue une affaire de sensation à laquelle le cœur avait cessé de prendre part, et plus il vieillissait, plus son cœur se momifiait.

Il en est des vertus et des vices comme des femmes aimées : quand, pendant un mois, on n’a pas réclamé leur présence, étant séparé d’elles, on peut, ce mois écoulé, s’en passer pendant tout le reste de sa vie.

Voilà donc où le chevalier de La Graverie en était au bout de huit ou neuf ans de son séjour à Chartres, c’est-à-dire au moment où a commencé cette histoire.