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BlackXII. — COMMENT LE CHEVALIER DE LA GRAVERIE APPRIT A NAGER.

XII. — COMMENT LE CHEVALIER DE LA GRAVERIE APPRIT A NAGER.

Ce n’était pas un refuge bien assuré que le sommeil contre les rêves que, depuis la veille, le chevalier faisait tout éveillé.

Aussi son sommeil fut-il des plus agités.

D’abord, il revit les belles nageuses de la veille ; seulement, comme les sirènes du cap Circé, elles se terminaient en poisson et tenaient à la main l’une une lyre, l’autre tin cyste, toutes un instrument quelconque, avec lequel elles accompagnaient une voix ravissante et pleine de promesses d’amour ; mais le chevalier, bercé dans les traditions mythologiques du dix-huitième siècle, et sachant le danger d’un pareil concert, détournait la tête, et, comme Ulysse, se bouchait les oreilles. Puis il abordait à terre ; où ? il n’en savait rien : sans doute à Thèbes ou à Memphis ; car, sur sa roule, à droite et à gauche, sur des piédestaux de marbre, il voyait accroupis ces monstres à corps de lion, mais à poitrine et à tête de femme, symbole de Neith, la déesse de la Sagesse, et que l’antiquité a baptisés du nom de sphinx : seulement, ces sphinx, au lieu d’être de marbre comme leurs piédestaux, étaient vivants, quoique enchaînés à leur place ; leurs yeux s’ouvraient et se fermaient, leurs poitrines se levaient et s’abaissaient, et il semblait au chevalier qu’ils le couvraient d’un regard d’amour ; enfin, avec un effort, l’un d’eux leva la patte et l’étendit vers le chevalier, qui, pour éviter l’attouchement, fit un bond de l’autre côté ; mais un second sphinx leva la patte à son tour ; ce que voyant les autres sphinx, ils en firent autant.

Et cependant il était évident que les monstres égyptiens, la douceur de leur regard et l’agitation de leur poitrine en faisaient foi, n’avaient pas de mauvaises intentions contre le chevalier.

PAG_00000079_IL000001 M. DE LA GRAVERIE A TAÎTI.


Au contraire.

Mais le chevalier semblait plus craindre la bienveillance des monstres que leur haine. Il cherchait où fuir et comment fuir.

Ce n’était pas chose facile, les piédestaux s’étaient mis en mouvement, comme mus par une grande machine, et il se trouvait complétement enveloppé.

En ce moment, il sembla au chevalier qu’il se formait près clé lui un nuage ayant la forme de ces gloires sur lesquelles descendent, au théâtre, les princesses endormies. Ce nuage semblait n’attendre que l’instant où le chevalier serait couché dessus pour quitter la terre.

Et, comme les yeux des monstres devenaient de plus en plus tendres, comme leurs seins devenaient de plus en plus palpitants, comme leurs griffes effleuraient presque le collet de son habit, le chevalier n’hésita plus : il se coucha sur son nuage et s’envola avec lui.

Mais alors il parut au pauvre Dieudonné que le nuage s’animait, qu ses flocons n’étaient rien autre chose qu’une robe de gaze ; que la partie solide sur laquelle il s’appuyait était un corps ; que ce corps, comme celui d’Iris, la messagère des dieux et qui traversait l’espace comme elle, était celui d’une belle jeune, fille, aux membres arrondis, aux chairs palpitantes, à l’haleine enflammée.

Elle avait sauvé le chevalier, mais pour elle ; elle l’emportait, mais dans sa grotte ; elle le bouchait sûr un lit de sable fin, mais elle se couchait à ses côtés ; et, comme si son haleine devait, faire passer dans la poitrine terrestre le feu qui brûlait dans sa poitrine divine, la belle messagère semblait lui souffler le feu de son cœur sur les lèvres.

La sensation fut si vive, que le chevalier poussa un cri et se réveilla. Il ne rêvait qu’à moitié.

Mahaouni était couchée près de lui, et c’était le souffle de la jeune Taïtienne qui le brûlait.

Comme le chevalier, Mahaouni, après son déjeuner, avait cherché un endroit où faire sa sieste.

Elle avait aperçu le chevalier endormi dans le plus charmant endroit du jardin et couché sur une natte trois fois trop grande pour une personne seule : elle n’avait vu aucun mal, la charmante fille de la nature, à lui emprunter, pour une heure ou deux, la portion de natte dont il ne se servait pas. Et, sur cette portion de natte, elle s’était endormie sans plus mauvaise idée qu’un enfant près de sa mère.

Seulement, pendant son sommeil, agitée, elle aussi, sans doute par quelque songe, son bras s’était étendu, sa poitrine s’était gonflée, et son souffle de flamme était venu brûler les lèvres du chevalier.

Elle dormait toujours.

Lé chevalier détacha délicatement le bras de la jeune fille, qui s’était enlacé à son épaule, s’éloigna avec toutes les précautions du monde, se dressa avec peine sur ses pieds, et, une fois sur ses pieds, se mit à courir sans trop savoir où il allait, abandonnant sa redingote, qu’il avait mise bas pour servir d’oreiller à lui-même, et qui, pour le moment, servait d’oreiller à Mahaouni.

Le chevalier se sauvait du côté de la mer, et il ne s’arrêta que lorsque celle-ci lui fit obstacle.

Il était à peu près une heure de l’après-midi, c’est-à-dire que le Soleil, à son zénith, embrasait le ciel et, par contre-coup, la terre.

Le chevalier songea quelle douce jouissance, quelle suave volupté doivent éprouver les nageurs qui, comme les poissons ou les femmes taïtiennes, peuvent glisser entre deux eaux. Ce fut alors qu’il regretta presque douloureusement de ne pas avoir étudié cette partie indispensable de l’éducation d’un homme.

Mais, sans savoir nager, il pouvait néanmoins jouir de la fraîcheur de l’eau ; il avait remarqué, dans les anfractuosités du rivage, des grottes naturelles où la mer formait des espèces de baignoires.

Là se trouvaient les deux délices qu’il cherchait, l’ombre et la fraîcheur.

Le chevalier résolut de se les procurer.

Il descendit le long du rivage, opération qui ne fut pas sans difficulté, la marée étant basse, et, comme s’il eût eu à la main la baguette d’une fée pour exaucer ses désirs, il trouva une grotte qui semblait taillée sur le modèle de celle de Calypso.

Il regarda de tous côtés si la grotte n’était point habitée.

La grotte était parfaitement solitaire.

Le chevalier pensa donc que sa pudeur ne courait aucun risque ; il dévêtit les unes après les autres chaque pièce de son costume, posa le tout dans une grotte en miniature près de la grande, et, tâtant le sol du pied, il pénétra dans l’arcade décrite par le rocher,

A l’endroit le plus profond, à peine le chevalier trouva-t-il trois pieds d’eau.

Celte eau tiède, mais rafraîchie par l’ombre que ce rocher répandait au-dessus d’elle, lui fit éprouver une des plus délicieuses sensations qu’il eût jamais ressenties.

Il se demanda comment un homme pouvait ne pas savoir nager.

Mais il se répondit que, pour apprendre à nager, il fallait se montrer à peu près nu à d’autres hommes, et Dieudonné, grâce aux chanoinesses, avait été élevé dans de telles idées de pudeur, qu’il frissonnait rien qu’à cette idée d’apprendre à nager avec Dumesnil, qui cependant était son meilleur ami.

Il avait, par bonheur, découvert cette grotte ; il n’en parlerait à personne et y passerait une partie de ses journées, les sensations du bien-être qu’il y éprouvait étant telles qu’elles pouvaient lui tenir lieu de toute récréation.

Il est évident que l’esprit lui-même ne demande aucune distraction, quand le bien-être matériel est tel que l’homme n’a pas de trop de toutes ses facultés physiques et intellectuelles pour l’apprécier.

Le chevalier resta ainsi une heure ou deux plongé dans une béatitude qui ne lui permettait pas même de mesurer le temps.

Tout à coup, il fut tiré de cette espèce d’extase par le brait d’an corps pesant qui tombait dans l’eau.

Il avait vu vaguement passer quelque chose dans l’air, mais il lui était impossible de dire quoi.

Au bout d’un instant, il vit reparaître une tête rieuse à la surface de la mer. C’était celle de Mahaouni.

Elle prononça quelques mots qui semblaient un appel à ses compagnes.

L’appel ne fut pas vain.

Un corps traversa l’espace, passant avec la rapidité de l’éclair, et s’enfonça dans l’eau avec le même bruit que le chevalier avait déjà entendu. Puis un troisième, puis un quatrième, puis dix, puis vingt.

C’étaient toutes les belles paresseuses que le chevalier avait vues le matin prenant un bain de rivière, et qui, pour varier leurs plaisirs, prenaient un bain de mer.

Toutes les têtes reparurent les unes après les autres ; puis ces filles d’Amphitrite, comme eût dit un poëte grec, se livrèrent à leur amusement favori, la natation.

Dieudonné les voyait ; mais elles ne pouvaient le Voir, caché qu’il était dans l’ombre de sa grotte.

Une seconde heure se passa, que le chevalier, nous devons l’avouer, ne trouva pas plus longue que la première.

Ajoutons même qu’il portait une telle attention au spectacle qu’il avait sous les yeux, qu’il né s’aperçut que l’eau augmentait que lorsqu’il eut dé l’eau jusque sous les aisselles.

C’était tout simplement la marée qui montait.

Dieudonné n’avait pas songé à ce phénomène, et n’éprouva une inquiétude réelle qu’en voyant flotter ses vêtements à là surface de l’eau.

La grotte où le chevalier les avait déposés étant plus basse que l’autre, la mer y avait pénétré d’abord, et avait enlevé les habits dû chevalier. Envoyant ses bardes se balancer sur les flots, le chevalier voulut crier ; mais c’était indiquer sa présence aux femmes : il n’osa.

Si au moins il eût eu sur le dos ses habits qui s’en allaient flottants, il n’eût point hésité à paraître habillé devant elles ; car elles né lui paraissaient pas des déesses à le punir à la manière d’Actéon. Mais, s’il eût été habillé, il n’eût eu aucun motif d’appeler.

Le chevalier se trompait, car sa situation devenait grave.

L’eau qui atteignait sa ceinture à peine lorsqu’il était entré dans là grotte, et qui avait peu à peu monté jusqu’à ses aisselles, atteignait maintenant son menton.

Il est vrai qu’en se reculant de quelques pas, il pouvait gagner un pied.

Mais le chevalier commençait à comprendre sa situation.

Le flux arrivait.

Et, regardant autour de lui, il pouvait voir à quelle hauteur l’eau montait dans la grotte.

A marée pleine, il aurait quatre pieds d’eau par-dessus la tête.

Le chevalier faillit s’évanouir ; une sueur froide glaça ses cheveux. En ce moment, les nageuses jetaient du grands cris ; elle venaient d’apercevoir ses vêtements.

Comme elles ne savaient pas ce que ces vêlements voulaient dire, elles nagèrent toutes vers la grotte.

Mais, au lieu de les appeler à son aide, Dieudonné, plein de honte, recula tant qu’il put réculer.

Les jeunes femmes prirent, l’une le gilet, l’autre le pantalon, l’autre la chemise, tout en ayant l’air de se demander comment ces habits se trouvaient là.

Il n’y avait point à s’y tromper, c’étaient des habits d’Européen.

Le chevalier avait bonne envie de leur redemander ses habits ; mais, quand il les leur aurait redemandés, qu’en ferait-il, mouillés comme ils l’étaient ?

C’était un paquet à sauver avec lui, et il n’avait déjà plus de chances de se sauver tout seul. L’eau montait incessamment.

Le chevalier sentait que, dans dix minutes, il aurait de l’eau par-dessus la tête.

Une vague qui arriva plus haute que les autres lui couvrit le visage d’écume.

Le chevalier instinctivement jeta un cri.

Ce cri, les nageuses l’entendirent.

Une seconde vague suivit la première.

Dieudonné pensa au capitaine, et, comme si celui-ci eût pu l’entendre, il cria :

— A moi, Dumesnil ! au secours ! au secours !

Les nageuses ne comprirent point ces paroles ; mais il y avait, dans la façon dont elles étaient prononcées, un tel accent de détresse, qu’elles devinèrent que celui qui avait jeté ce cri était en danger de mort.

Le cri venait évidemment de la grotte. Une d’elles y pénétra, nageant entre deux eaux.

Tout à coup le chevalier vit, à deux pas devant lui, se dresser une tête. C’était celle de Mahaouni.

Elle devina, au visage décomposé du chevalier, la situation où il se trouvait. Elle fit un cri d’appel ; toutes ses compagnes accoururent.

Le chevalier se trouvait juste dans la situation de Virginie sur le pont de Saint-Géran : sauvée, si elle voulait accepter le secours du matelot nu qui s’engageait à la porter au rivage ; perdue, si elle refusait.

Les Taïtiennes faisaient entendre par leurs gestes, et essayaient de faire entendre par leurs paroles, à Dieudonné, qu’il n’avait qu’à s’appuyer sur elles et qu’elles le porteraient à terre.

Deux d’entre elles, étroitement entrelacées, formaient une espèce de radeau sur lequel il pourrait s’étendre, tandis que, de la main gauche et de la droite, il se soutiendrait sur les épaulés des deux nageuses.

Rendons au chevalier cette justice, qu’il hésita un instant, qu’un instant il eut la chaste pensée de mourir comme la vierge de l’île de France.

Mais l’amour de la vie l’emporta ; il ferma les yeux, s’étendit sur le radeau mobile, appuya ses mains sur les rondes épaules des belles nymphes et se laissa aller.

Murmura-t-il le nom de Mathilde ?

Nous n’étions pas là pour l’entendre, et nous n’en répondrions pas.

Trois ou quatre mois après cet événement, dont Dieudonné s’était bien gardé de parler au capitaine, chassant des oiseaux de mer avec son ami Dieudonné, en se penchant imprudemment hors du bateau, tomba à la mer.

Le capitaine poussa un cri terrible, jeta rapidement bas sa veste et son gilet pour s’élancer après Dieudonné.

Mais, au moment où il allait accomplir cet acte de dévouement, il vit, à sa grande stupéfaction, le chevalier qui remontait à la surface de la mer, à l’aide d’un vigoureux coup de pied donné dans l’eau, et qui, arrivé à cette surface, faisait sa brassée, non pas comme un caleçon rouge, mais comme un honnête caleçon bleu.

Dumesnil fut si étourdi de ce qu’il voyait, qu’il en resta non-seulement muet, mais immobile.

— Eh bien ! dit Dieudonné, donne-moi donc la main pour m’aider à remonter dans la barque !

Dumesnil lui donna la main ; le chevalier remonta. — Mais où diable as-tu donc appris à nager ? lui demanda Dumesnil.

Dieudonné devint rouge jusqu’aux oreilles.

— Ah ! sournois ! dit le capitaine.

Puis, éclatant de rire :

— Eh bien, conviens, ajouta-t-il, que ce sont là des maîtres nageurs qui valent ceux de Déligny.

Dieudonné ne répondit point ; mais l’habileté avec laquelle il s’était tiré du danger prouvait que le capitaine avait raison.