Black — M. Chalier occupait le second étage d’une fort belle maison.
M. Chalier occupait le second étage d’une fort belle maison.
M. de La Graverie monta précipitamment l’escalier, espérant qu’il allait revoir Black, et cherchant par quelle phrase il pourrait toucher le cœur de l’ancien propriétaire de son chien, cœur qui, au reste, lui paraissait, d’après ce qu’il en avait vu, assez peu malléable.
Et tout en montant, il se demandait s’il ne ferait pas sagement d’avouer au susdit J.-B. Chalier ses soupçons, relativement à l’ancienne condition humaine qu’occupait Black, lorsqu’il portait l’épée au côté et les épaulettes de capitaine.
Il sonna à la porte du second étage, sans plan arrêté, et en répétant pour la dixième fois cette phrase, qu’il s’adressait à lui-même, en forme d’interrogation :
— Mais où diable ai-je donc vu ce nom de Chalier ?
M. Chalier venait effectivement de rentrer ; mais comme il était dix heures, et qu’en sa qualité de négociant il maintenait un grand ordre dans la maison, il s’était mis immédiatement à table, son déjeuner étant invariablement servi à dix heures.
Mais, en se mettant à table, M. Chalier avait expressément recommandé que, s’il venait pour lui un homme d’une cinquantaine d’années, petit, court, grassouillet et portant un ruban rouge à la boutonnière, on le fît entrer au salon.
Ce signalement s’appliquait si bien au chevalier, que le domestique, en lui ouvrant la porte, s’écria :
— Ah ! c’est Monsieur que Monsieur attend ? — Je le crois, hasarda le chevalier. — Je dois introduire Monsieur, et aller prévenir immédiatement Monsieur, qui déjeune.
Le chevalier n’avait pas encore déjeuné, et, disons plus, il était si préoccupé, qu’à peine avait-il songé à ce repas, auquel autrefois il accordait cependant une certaine importance.
Aussi, tout imprégné de cette morale gastronomique de Berchoux, laquelle professe que rien ne doit déranger l’honnête homme qui prend sa nourriture, M. de La Graverie répondit avec une courtoisie tout instinctive :
— C’est bien, c’est bien ; ne dérangez pas M. Chalier ; j’attendrai au salon, Le domestique introduisit le chevalier dans la pièce indiquée, et alla prévenir son maître de l’arrivée de la personne qu’il attendait, tout en lui rapportant ses paroles, que Black, couché aux pieds de son nouveau propriétaire sembla écouter avec la plus intelligente attention.
Pendant ce temps, le chevalier, introduit au salon, s’en allait droit à la cheminée, garnie d’un bon feu, et, y appuyant ses reins, commençait à se chauffer les mollets en se demandant pour la onzième fois :
— Mais où diable ai-je vu ce nom de Chalier ?
En ce moment, l’attention du chevalier fut attirée par un grand tableau à l’huile, qui parut lui rappeler un souvenir plus distinct que celui du nouveau maître de Black.
— Tiens ! s’écria le chevalier, la rade de Pape-iti ! Et il courut au tableau.
Ce tableau fut pour lui toute une révélation.
Enfin, Dieudonné se rappelait où il avait vu ce nom de Chalier qui l’intriguait si fort.
A peine ce souvenir plein de lucidité venait-il de traverser sa mémoire, qu’il entendit derrière lui le grincement d’une porte qui s’ouvrit.
Il se retourna et aperçut M. Chalier.
Alors, non-seulement il se rappela le nom, mais encore il reconnut le visage.
Il jeta son chapeau sur le tapis, courut à M. Chalier, et lui prenant les deux mains :
— Oh ! Monsieur, Monsieur, lui dit-il, vous avez été à Taïti, n’est-ce pas ? — Mais, oui, dit M. Chalier, tout étonné de ce revirement d’humeur, chez un homme qu’il regardait déjà comme son adversaire. — Vous y étiez en 1831, à bord de la corvette le Dauphin ? — Oui. — La fièvre jaune était à bord du bâtiment ? — Oui. — Le 8 août, un homme de cinquante ans, grand, brun, sec, avec des moustaches noires et des cheveux grisonnants, se fit conduire de Pape-iti à bord du Dauphin, et y gagna la maladie ? — Le capitaine Dumesnil, parbleu ! — C’est cela, Dumesnil ! Ah ! je ne me trompe pas, vous avez connu Dumesnil ? — Je le crois bien ! mon meilleur ami. — Non, Monsieur, non ; son meilleur ami, c’était moi, je m’en vante. Ah ! il y a une Providence, sacredié ! oui, il y en a une, s’écria l’honnête chevalier avec des larmes dans la voix, et jurant pour la première fois de sa vie. — Je l’ai toujours cru, répondit en souriant M. Chalier. — Embrassez-moi, Monsieur ! embrassons-nous ! dit le chevalier en jetant ses bras autour du cou de l’homme qu’il voulait égorger dix minutes auparavant. — Soit ! dit M. Chalier d’un ton flegmatique qui contrastait avec l’exaltation de M. de La Graverie ; reconnaissez qu’il y a une Providence, et, en l’honneur de cette Providence, embrassez-moi une fois, deux fois même si vous y tenez absolument ; puis ayez la bonté de vous expliquer ; car, d’après ce qui se passe, j’ai bien envie d’appeler mes commis et vous faire conduire à Charenton. — Monsieur, dit le chevalier, vous en avez le droit ; car je suis fou, oui, littéralement fou, mais fou de joie, Monsieur ! Au reste, un seul mot vous expliquera tout. — Alors, dites ce mot. — Je suis le chevalier de La Graverie. — Le chevalier de La Graverie ! s’écria à son tour M. Chalier sortant pour la première fois de cet aspect glacé qui semblait être la température habituelle de son caractère, — Oui, oui, oui. — Le passager qui vint nous rejoindre sur le Dauphin, le lendemain de la mort du pauvre Dumesnil ? — Justement ! et qui fit route avec vous jusqu’à Valparaiso, où vous quittâtes la corvette, sur le pont de laquelle je n’avais pu monter qu’une ou deux fois, tant j’avais le mal de mer. — En effet, c’est à Valparaiso que je débarquai, emmenant avec moi Black et la mère de Black, que vous avez connu tout petit. Ah ! vous voyez bien maintenant que je ne vous mentais pas. — Oui ; mais occupons-nous, s’il vous plaît, d’autre chose que de Black en ce moment-ci. — De tout ce que vous voudrez, Monsieur. — Mon nom, le chevalier de La Graverie, ne vous rappelle-t-il pas certaines-circonstances ?.. — C’est vrai, Monsieur. — Ne vous rappelle-t-il pas le paquet que Dumesnil vous portait abord lorsqu’il y attrapa cette fatale maladie dont il mourut, et le nom de la personne à laquelle ce paquet était adressé ? — Madame de La Graverie... — Mathilde ! — Hélas ! chevalier, répondit M. Chalier, je n’ai pu accomplir sur ce point la mission dont je m’étais chargé, croyant revenir immédiatement en France. — Ah ! — Vous m’avez vu descendre à Valparaiso ? — Oui. — D’abord, j’y suis resté beaucoup plus longtemps que je ne croyais ; puis, au lieu de revenir en traversant les terres ou en doublant le cap Horn, je pris un bâtiment qui, accomplissant un voyage de circumnavigation, revenait par le Cap. Il en résulta que, lorsque j’arrivai en France, madame de La Graverie était déjà morte. — Mais n’avez-vous eu aucun détail sur sa mort et sur l’enfant qu’elle laissait, Monsieur ? — Peu... mais, enfin, tels que je les ai eus, je vais vous les dire. — Oh ! je vous en supplie, fit le chevalier en joignant les mains. — Voire frère, vous le savez sans doute, avait exigé qu’elle ne reconnût pas l’enfant dont elle allait accoucher ; elle accoucha d’une fille. — C’est cela, oui, Monsieur, c’est cela ! — Cette fille fut baptisée sous le nom de Thérèse. — De Thérèse ! Vous en êtes sûr ? — Parfaitement sûr, Monsieur. — Continuez, Monsieur ! continuez ! Je vous écoute.
En effet, l’âme du chevalier semblait suspendue aux lèvres du narrateur.
— L’enfant avait été confiée à une femme nommée la... M. Chalier chercha le nom.
— La mère Denniée, dit vivement le chevalier. — C’est cela, Monsieur ; mais cette femme je la cherchai sans pouvoir en découvrir la moindre trace. — Eh bien, Monsieur, je l’ai retrouvée moi ! — Qui ? — Thérèse ! — Thérèse ? — Oui, et, grâce à vous, je pourrai bientôt, je l’espère, l’appeler ma fille. — Votre fille ? — Sans doute. — Cependant, il semblait...
M. Chalier s’arrêta court : le terrain sur lequel il s’aventurait lui sembla brûlant. Le chevalier comprit sa pensée.
— Oui, cela vous étonne, dit-il avec un sourire triste ; mais, lorsque la mort a passé sur une offense, mon cher Monsieur, malheureux est celui qui s’en souvient ! Puis, je vous l’avoue, je suis resté sept longues années de ma vie à n’aimer que moi, et, en vieillissant, je devins volage : j’ai commencé à me faire une infidélité pour un chien, et, d’un chien, je veux passer a mon enfant. Voyons, Monsieur, un effort de mémoire ! Avez-vous quelque preuve sur laquelle nous puissions baser la naissance de cette jeune fille ? — Sans doute ; si vous pouvez prouver qu’elle est bien la même qui fut confiée à la femme Denniée, j’ai un acte, celui que le pauvre Dumesnil était venu m’apporter à bord en me recommandant la mère et l’enfant, j’ai un acte que madame de La Graverie lui avait fait passer, acte dressé par les conseils du médecin qui la soignait, et qui constate que l’enfant du sexe féminin baptisé sous les noms de Thérèse-Delphine-Marguerite était bien sa fille. — Et la mienne, par conséquent ! s’écria M. de La Graverie tout joyeux : Pater is est quem nuptioe demonstrant !
Et jamais cet axiome du droit conjugal, qui a fait enrager tant de maris, ne fut invoqué d’un plus joyeux visage et d’un cœur plus satisfait.
Lorsque le chevalier eut donné cours à sa satisfaction, il jugea qu’il était temps de mettre M. Chalier au courant de la situation des différents personnages qui jouaient un rôle dans le drame dont lui, Dieudonné, cherchait avec tant de peine le dénoûment.
Il termina son récit en racontant ce qui s’était passé la veille, à l’estaminet Hollandais, entre lui et M. Gratien d’Elbène.
Monsieur Chalier, en apprenant le duel qui devait avoir lieu le lendemain, fit tout ce qu’il put pour dissuader le chevalier de se battre. Mais la vue de Black, et le commencement d’irritation que le chevalier avait éprouvé dans la matinée, lui avaient complètement remonté le moral.
— Non, mon cher Monsieur, dit-il, non, non, non ! je suis inébranlable. J’étais déjà décidé à me battre alors que je n’avais que des présomptions sur la naissance de Thérèse ; à présent que je suis certain qu’elle est bien la fille de Mathilde, j’affronterais mille morts pour elle ! Et, tenez, c’est encore de l’égoïsme, j’ai toujours été égoïste et je resterai égoïste jusqu’à la fin ! tenez, continua le chevalier en montrant Black, qui avait poussé la porte du salon et était venu poser mélancoliquement la tête sur ses genoux, j’ai découvert tant de jouissance à souffrir pour eux, que je suis certain qu’il y, a, dans la mort endurée pour un être que l’on aime, une source de douceurs et de consolations dont personne ne se doute, et avec lesquelles je ne serais point fâché de faire connaissance. — Eh bien, répondit monsieur Charlier, puisque votre parti est si bien pris, mon cher monsieur de La Graverie, faites-moi alors l’honneur de m’accepter pour second. — Eh ! Monsieur, j’allais vous le demander, s’écria le chevalier tout joyeux. — Alors, c’est dit ? — Oui, c’est dit ; et nous n’avons pas une minute à perdre. — Comment cela ? — Les témoins de mon adversaire doivent se promener de midi à une heure sur la terrasse des Feuillants, pour s’entendre avec les miens. Le chevalier tira sa montre.
— Or, il est dix heures trente-cinq minutes, ajouta-t-il. — Bon ! vous voyez bien que nous avons le temps. — C’est vrai ! mais je n’ai pas déjeuné. — Je vous offrirais bien de déjeuner avec moi ; mais il faut que je vous cherche un second ami. — Pourquoi faire ? — Pour discuter les conditions du combat. — Inutile ! ce second ami, je l’ai ; seulement, je tiens, et pour le plus grave motif, à ce qu’il ne voie mon adversaire et ses témoins que sur le terrain du combat ; je vous prierai donc de régler seul les conditions du duel. — Quelles recommandations avez-vous à me faire ? — Aucune. — Mais, si notre adversaire nous laissait le choix des armes ?.. — N’acceptez pas ! il est l’offensé ; je ne veux aucune concession. — Cependant, vous avez une préférence pour telle ou telle arme ? — Une préférence, Monsieur ? Oh ! non ; Dieu merci, je les déteste toutes. — Mais enfin, vous savez tirer le pistolet, manier l’épée ? — Oui ; mon pauvre Dumesnil, malgré, ma répugnance pour ces instruments de destruction, m’a appris à m’en servir. — Et vous vous en servez convenablement ? — Monsieur, vous connaissez bien ces petites perruches vertes, à tête orange, qui sont un peu plus grosses que des moineaux francs et qu’on rencontre dans toutes les îles de l’Océanie ? — Parfaitement. — Eh bien, à la cime d’un arbre, j’en tuais régulièrement deux sur trois. — Ce n’est pas la force de Dumesnil, qui en tuait trois sur trois ; mais c’est encore fort joli. Et à l’épée ? — Oh ! quant à l’épée, je ne sais que parer, mais je suis très-fort pareur. — Ce n’est pas assez. — Et puis, je connais un coup... — Ah ! ah ! — Un seul. — Si c’est certaine botte avec laquelle Dumesnil m’a touché dix fois, elle suffira. — C’est cette botte-là même, Monsieur. — Alors, je ne suis plus inquiet de vous. — Ni moi non plus ; mais à une condition cependant... — Laquelle ? — Souffrez que Black nous suive demain sur le terrain, cher monsieur Chalier. Je suis fort superstitieux, et je crois que sa présence me portera bonheur. — Black vous suivra, non-seulement demain, mais toujours, chevalier, et je suis vraiment heureux de pouvoir vous offrir un animal auquel vous attachez tant de prix. — Merci, Monsieur, merci ! s’écria le chevalier avec des larmes plein les yeux. Ah ! vous ne pouvez savoir le cadeau que vous me faites là ! Black, voyez-vous, ce n’est pas un animal, c’est... Mais non, vous ne me croiriez pas, ajouta le chevalier en regardant tour à tour Black et son nouvel ami.
Puis, tendant les bras à Black :
— Black ! mon brave Black ! lui dit-il. Black se jeta dans les bras du chevalier en poussant un doux hurlement de joie, auquel le chevalier répondit tout bas :
— Sois tranquille maintenant, mon pauvre Dumesnil ! rien ne nous séparera plus !... à moins pourtant, ajouta mélancoliquement le chevalier, à moins qu’une balle de pistolet ou un coup d’épée...
Mais, comme s’il eût compris, Black s’arracha des bras du chevalier et se mit à faire des bonds si allègres et des abois si joyeux, que M. de La Graverie, qui, ainsi qu’il l’avait dit, croyait aux présages, prenant celui-ci pour ce qu’il paraissait être, s’écria le plus crânement du monde, en tendant la main à M. Chalier :
— Sac à papier ! cher ami, n’avez-vous point parlé d’un déjeuner qui vous attendait et dont vous m’offriez de prendre ma part ? — Oui, sans doute. — Eh bien ! à table alors, à table ! et vive la joie !
M, Chalier regarda le chevalier avec étonnement ; mais il commençait à se faire aux excentricités de sa nouvelle connaissance, et d’une voix qui faisait un contraste des plus étranges avec ses paroles, il répéta :
— A table donc, et vive la joie !
Et il introduisit son hôte dans la salle à manger, où était servi un déjeuner comme M. de La Graverie n’en avait pas mangé un depuis le jour où il avait renvoyé Marianne.
En sortant du numéro 22, M. de La Graverie retrouva son fiacre à la porte.
L’honnête Pierre Marteau était près du fiacre et achevait un déjeuner moins somptueux, mais probablement aussi bien venu que l’avait été celui du chevalier ; le charcutier d’en face et le marchand de vin du coin en avaient fait les frais.
— Ah ! ah ! dit le brave homme en voyant le chevalier appuyé au bras de M. Chalier, et Black qui les suivait, ou plutôt qui suivait M. de La Graverie, il paraît que vous voilà raccommodé avec le propriétaire du chien, et que tout a fini le mieux du monde ? — Oui, mon ami, dit le chevalier, et comme il faut que tout finisse le mieux du monde pour vous aussi bien que pour moi, vous allez continuer de m’accompagner jusqu’à l’hôtel, où, si vous le voulez bien, nous réglerons nos comptes. — Ah ! ce n’est pas pressé, notre bourgeois ; je vous ferai volontiers crédit. — Bon ! et si je suis tué demain ? — Puisque vous ne vous baltez pas ! — Je ne me bats pas avec Monsieur, dit le chevalier en se redressant, mais je me bats avec un autre. — En vérité ! dit Pierre Marteau. Non, parole d’honneur, à la première vue, je ne Vous aurais jamais cru si mauvaise tête ; mais, par bonheur, vous dormirez d’ici là, et la nuit porte conseil.
Le chevalier monta dans le fiacre, où l’attendait déjà M. Chalier Black, qui craignait sans doute un nouvel accident, n’y monta qu’après le chevalier. Pierre Marteau referma la portière sur les deux hommes et sur le chien ; après quoi, il reprit sa place près du cocher.
Au moment où le fiacre s’arrêtait rue de Rivoli, devant la porte de l’hôtel de Londres, deux officiers, arrivant chacun d’un côté opposé, se rencontraient sur la terrasse des Feuillants.
— Bon ! dit le chevalier, voilà nos hommes. Ne vous faites pas attendre, mon cher Chalier, et tenez ferme.
M. Chalier lui fit signe qu’il serait satisfait, et traversa la chaussée de la rue de Rivoli, tandis que le chevalier invitait Pierre Marteau à le suivre.
Pierre Marteau obéit.
Arrivé dans sa chambre, M. de La Graverie commença par réinstaller Black sur ses coussins, et quand il l’y vit confortablement établi :
— Ah ! dit-il, à notre tour maintenant, mon brave homme !
Et prenant dans un tiroir du secrétaire fermé à clef un petit portefeuille de maroquin rouge qui indiquait, par la fatigue de la peau, le long usagé qu’en, avait fait son propriétaire, le chevalier y prit un petit morceau de papier transparent qu’il présenta à Pierre Marteau.
Celui-ci le déplia avec une certaine hésitation, et, quoiqu’il dût être assez peu familier avec la Banque de France, il reconnut le petit morceau de papier pour être sorti de cet estimable établissement.
— Oh ! oh ! dit-il, signé Garat ! c’est la signature qui s’escompte le plus facilement et pour laquelle on prend le moins de courtage. Combien faut-il vous rendre là-dessus, notre bourgeois ? — Rien, répondit le chevalier. Je vous avais promis cinq cents francs si je retrouvais mon chien ; je l’ai retrouvé et je vous tiens parole. — Pour moi, pour moi, tout cela ? Allons, pas de bêtises, bourgeois : les émotions, ça porte à la peau ! — Ce billet est à vous, mon ami, dit le chevalier, gardez-le. Pierre Marteau se gratta l’oreille. — Enfin, dit-il, vous me le donnez de bon cœur ? — De bon cœur ! de grand cœur même ! — Mais, avec le billet, vous ne me donnerez pas une poignée de main ? — Pourquoi pas ? Deux, mon ami ! deux, et avec grand plaisir ! Et il tendit ses deux mains au prolétaire. Celui-ci-tint les mains délicates du chevalier serrées pendant quelques secondes entre ses mains Calleuses, et ne les lâcha que pour essuyer une larme qui glissait du coin de son œil sur sa joue.
— Eh bien ! dit-il, vous pouvez vous vanter, vous, que le curé de Sainte-Élisabeth en dira demain une crâne, et à votre intention encore. — Une crâne, quoi, mon ami ? demanda le chevalier. — Une crâne messe, donc ! et je vous déclare une chose : c’est que, s’il vous arrive malheur demain dans voire duel, c’est qu’il n’y a pas de bon Dieu là-haut.
Et Pierre Marteau sortit en essuyant une seconde larme.
Le chevalier en fit autant que Pierre Marteau ; seulement, il en essuya deux d’un coup.
Puis il alla à la fenêtre et l’ouvrit en essayant de siffloter un petit air..
Il vit M. Chalier en grande conférence avec les deux témoins de Gratien d’Elbène.
XXXVI. — QUI SERA TRÈS-AGRÉABLE A CEUX DE NOS LECTEURS QUI AIMENT A VOIR POLICHINELLE EMPORTER LE DIABLE A SON TOUR.
Le chevalier de La Graverie dormit, cette nuit-là, comme un bienheureux.
Il est vrai qu’il avait prés de lui son ami Dumesnil sous le pseudonyme de Black.
A sept heures du matin, grâce à un coiffeur qu’il avait envoyé chercher rue Castiglione, le chevalier était non-seulement habillé, mais encore rasé et coiffé avec un soin que depuis longtemps il ne donnait plus à sa toilette, et il se promenait dans sa chambre, calme et presque souriant.
Black, de son côté, semblait d’une gaieté folle.
Il est vrai que le chevalier ne pensait pas le moins du monde à son duel, et que ce n’était nullement, comme on pourrait le croire, par courtoisie pour M. Gratien d’Elbène qu’il s’était fait raser et coiffer,
Non ; le chevalier pensait à Thérèse ; à Thérèse qui allait venir le rejoindre, et que, par deux lettres écrites, l’une à M. Chalier et l’autre à Henri, il laissait, grâce à l’acte de madame de La Graverie, bel et bien sa fille, et dûment sa seule et unique héritière.
C’était pour Thérèse qu’il s’était fait coiffer et raser.
Il pensait quelle joie ce serait pour Thérèse lorsqu’il lui apprendrait qu’elle était sa fille ; car il était bien décidé à n’altérer en rien cette joie en parlant à l’enfant des fautes de sa mère.
Il s’était même dit qu’au besoin il prendrait à sa charge l’abandon si prolongé de la pauvre orpheline..
A sept heures et un quart, on heurta à la porte de la chambre du chevalier.
C’était Henri d’Elbène.
M. de La Graverie jeta un coup d’œil rapide sur le jeune homme et vit facilement, à la sérénité de son visage, qu’il ignorait complètement quel était l’adversaire du chevalier.
— Vous voyez, Monsieur, dit Henri avec une courtoisie qui sentait d’une lieue son gentilhomme, combien je suis exact et fidèle à vous dégager ma parole.
Une espèce de remords mordit le chevalier au cœur.
Était-ce bien à lui de faire ainsi Henri son second contre Gratien, de faire crier vengeance au frère contre le frère ?
Aussi fut-ce avec une physionomie légèrement assombrie qu’il répondit au jeune homme :
— Tenez, monsieur Henri, tout en vous remerciant de votre ponctualité et de la preuve d’intérêt que vous voulez bien me donner, je vous avoue que j’eusse mieux aimé vous voir manquer au rendez-vous. — Pourquoi cela, Monsieur ? demanda le baron étonné. — Parce que ce qui va se passer vous louche de beaucoup plus près que vous ne l’avez supposé, et que vous ne pouvez même le supposer. — Que voulez-vous dire ?
Le chevalier posa sa main sur l’épaule du jeune homme, et, avec une parfaite dignité :
— Monsieur, lui dit-il, malgré la grande différence de nos âges, vous m’avez, par votre caractère ferme et dégagé de sots préjugés, par l’élévation de vos sentiments, inspiré une profonde estime et, permettez-moi de le dire, une vive amitié. Mais ce n’est cependant ni cette estime ni cette amitié qui m’ont amené à vous faire la confidence que vous avez reçue de moi, l’autre jour. — Et par quel autre motif avez-vous donc été dirigé, Monsieur ? — Écoutez, mieux vaut que vous ne le sachiez pas ; mieux vaut que, tandis qu’il en est temps encore, vous parliez sans m’accompagner là où je vais. Je vous relève de votre serment ; je vous tiens quitte de votre promesse, et plus j’y pense, plus je trouve, non-seulement raisonnable, mais loyal, mais humain, d’agir ainsi. La pauvre enfant que vous avez aimée et qui, elle, vous aime encore, pourrait m’en vouloir de vous avoir associé au châtiment. — Que signifie ces réticences, monsieur le chevalier ? demanda Henri ; de qui parlez-vous, je vous en conjure ? La pauvre enfant que j’ai aimée et qui m’aime encore, dites-vous ? Mais j’ai aimé une seule femme dans ma vie, et cette femme, c’est...
Henri hésita ; le chevalier acheva pour lui.
— C’est Thérèse, n’est-ce pas ? dit-il. — Comment savez-vous le nom de Thérèse ? comment savez-vous que j’ai aimé Thérèse ? demanda vivement le baron. — Parce que Thérèse est ma fille, Monsieur, ma fille unique, mon enfant chérie, et que son séducteur, l’homme qui a abusé dé sa ressemblance avec son frère pour commettre un crime, c’est... votre frère ! — Gratien ! — Lui-même. — Alors, c’est contre mon frère que vous vous battez ?
Le chevalier se tut ; son silence était une réponse.
— Oh ! le malheureux ! s’écria Henri en cachant son visage entre ses deux mains.
Puis, après un instant :
— Mais comment, demanda-t-il, comment a-t-il consenti à se battre contre le père de la jeune fille qu’il a séduite ? — Il ignore que je suis le père de Thérèse ; d’ailleurs, je lui ai fait une telle insulte, qu’elle ne lui laissait pas le choix de se battre ou de ne point se battre. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit Henri. — Allons, allons, du courage, mon ami ! dit le chevalier ; cela me semble vraiment bizarre d’en être arrivé à le recommander si vite aux autres... du courage ! Rentrez chez vous ; seulement, il est une de nos promesses sur laquelle je yeux compter encore.
Henri fit un signe indiquant que le chevalier pouvait compter sur lui.
— Si je succombe, ce qui est possible, continua le chevalier avec un sourire doux et triste, si je succombe, je VOUS lègue mon enfant, ma fille, ma Thérèse... la votre, Henri ! Veillez sur elle, consolez-la ! M. Chalier, dont voici l’adresse, vous fournira les moyens de faire reconnaître ses droits à ma fortune.
— Non, Monsieur, non ? s’écria Henri en se redressant et en domptant son émotion ; la conscience est la conscience, et l’on ne transige pas avec elle. Ce qui était infâme de la part d’un autre que mon frère, continué d’être infâme de la part de mon frère. Je ne vous abandonné pas. Si votre adversaire n’était pas Gratien, je voudrais pouvoir prendre votre place ; Car c’est moi, moi bien plus que vous, qu’il a offensé ; mais quels que soient les liens qui m’attachent a lui, je témoignerai par ma présence de toute l’horreur que je ressens pour son abominable action-. Si vous devez devenir le Châtiment, moi, je personnifie le remords. Marchons donc, Monsieur ! marchons ! — Voilà une résolution qui vient d’un grand cœur, mon jeune ami, et je ne saurais mieux vous prouver toute l’estime que m’inspire l’élévation de vos sentiments ; mais songez-y, j’ai insulté si gravement votre frère, je vous le répète, que tout espoir d’accommodement sur le terrain serait chimerique. — Ah ! si j’étais libre, Monsieur, s’écria Henri, Thérèse serait heureuse, Thérèse serait réhabilitée.. quoique... Oh ! C’est bien affreux ! un frère ! Mais, tout jumeaux que nous sommes, Monsieur, autant il y a dé ressemblânce dans nos traits, autant il y a de différence dans nos caractères : lui vit dans le bruit des bals et des cafés ; moi, je vis dans la solitude. Depuis son retour à Paris, je ne l’ai pas vu deux fois... Mais je m’écarte de la question ; je m’excuse en quelque sorte auprès de vous du crime d’un autre. Enfin, quand vous la reverrez, chevalier, car, si dénaturé que vous paraisse un pareil souhait, j’espère que vous là reverrez, dites-lui que celui qui l’a tant aimée, qui l’aime encore, n’a pas voulu abandonner son père en ce moment suprême, quoi qu’il en coûtât à son Cœur.
Le chevalier lendit la main au jeune homme, puis, jetant les yeux sur la pendule :
— L’heure avarice, mon cher Henri, dit-il. C’est ma première affaire ; je n’ai pas acquis le droit de me faire attendre ; Partons donc. Ici, Black ! — Est-ce-que vous emmenez votre-chien ? — Sans doute... ce n’est pas dans un pareil moment que je voudrais que mon meilleur et mon plus ancien ami me quittât. Ah ! s’il n’était pas mort, pauvre Dumesnil !
Henri regarda le chevalier avec étonnement.
— Ne faites pas attention, dit celui-ci, je m’entends.
En descendant l’escalier, le chevalier et Henri d’Elbène rencontrèrent M. Chalier qui arrivait : il était venu dans sa voiture, excellente calèche fermée, attelée de deux bons chevaux.
Tous trois montèrent dans la voiture.
— Chatou ! dit M. Chalier au cocher.
Le chevalier présenta ses deux témoins l’un a l’autre.
— Qu’avez-vous décidé avec les témoins de notre adversaire, Monsieur ? demanda Henri au négociant. — L’affaire est réglée en tout point, répondit M. Chalier. Ces Messieurs n’ont voulu se prévaloir en rien de l’offense ; le hasard a décidé de tout. Ces Messieurs se placent à trente pas, chacun un pistolet chargé à la main ; ils ont le droit de faire chacun cinq pas, ce qui réduit la distance à Vingt, et de faire feu à volonté. — Vous lirez le pistolet ? demanda Henri au chevalier avec un léger tremblement dans la voix. — Oui, un peu... grâce à Dumesnil, répondit le chevalier en caressant les oreilles soyeuses de son chien. — Bon ! dit M. Chalier, ignorant le degré de parenté qui unissait Henri à Gratien, en Amérique le chevalier tuait deux perruches sur trois ; un homme est bien quatre fois gros comme une perruche : vous voyez que cela nous donné quelque chance. Le chevalier remarqua la physionomie sombre de Henri et lui prit la main.
— Mon pauvre ami, lui dit-il, si je n’avais derrière moi Thérèse, Thérèse à consoler et à aimer, je vous dirais : « Soyez bien tranquille sur le sort de mon adversaire ! » — Faites votre devoir, chevalier, répondit Henri. Ma vie était bien triste déjà : c’est pour en supporter le fardeau que j’ai cherché des distractions dans l’étude ; quoi qu’il arrive, elle sera encore plus triste désormais ; mais je prierai Dieu d’en abréger la durée.
Si discret qu’il fut, M. Chalier allait risquer une interrogation ; le chevalier lui fil signe de garder le silence.
Le cocher, selon la recommandation de son maître, s’arrêta en face de l’île de Bougival.
Une seconde voiture qui stationnait sur la berge prouvait que l’adversaire du chevalier l’avait devancé au rendez-vous.
En effet, lorsque le chevalier et ses deux témoins furent dans le bateau qui devait les passer dans l’île, ils aperçurent, au milieu des arbres, la silhouette noire des trois officiers.
Tous trois étaient en bourgeois.
On prit terre.
M. Chalier, s’avançant le premier, marcha vers Louville qui fumait son cigare, assis sur la table de pierre qui subsiste encore à l’extrémité de l’île.
— Pardon, Monsieur, de Vous faire attendre, dit-il en tirant sa montre ; mais, vous le voyez, nous ne sommes pas en retard ; Le rendez-vous était pour neuf heures, et il est neuf heures moins cinq minutes.
En effet, l’église de Chatou, qui avançait de cinq minutes sur M. Chalier, se mit à sonner neuf heures.
— Ne vous excusez pas, Monsieur, dit Louville ; vous êtes, au contraire, exact comme un cadran solaire ; d’ailleurs, en vous attendant, nous avons mis le temps à profit : nous avons choisi une clairière qui a l’air d’avoir été ménagée tout exprès pour se couper la gorge. La régularité des peupliers qui l’entourent servira peut-être un peu trop de guidon aux armes de ces Messieurs et rendra la rencontre plus meurtrière ; mais, comme, après tout, ils ne sont pas venus ici pour se lancer des noyaux de cerise, et comme c’est ce que nous avons trouvé de mieux, j’espère que vous ratifierez notre choix.
M. Chalier s’inclina en signe d’adhésion, et, en s’inclinant, il démasqua Henri, qui donnait le bras au chevalier.
Gratien aperçut son frère et devint pâle comme la mort ; mais il ne lui adressa point la parole.
Le petit groupe se dirigea en silence du côté de la clairière dont avait parlé Louville.
— Ah ! mon pauvre ami, disait le chevalier à Henri d’Elbène, je suis vraiment désolé de vous voir ici. — Ne pensez plus à cela, dit Henri ; pensez à vous, parlons de vous. — Oh ! que non pas ! répondit le chevalier. Peste ! vous me rendriez là un très-mauvais service, sans vous en douter. Ne parlons pas de moi, au contraire, et pensons-y le moins possible. Tenez, à vous, cher ami, je puis l’avouer, je ne suis brave ou plutôt je n’ai l’air brave que parce que je pense à tout autre chose que ce qui va se passer ; et tout à l’heure, lorsque j’ai aperçu ces fourreaux de serge verte qui renferment les armes dont l’une, dans dix minutes, m’aura peut-être couché sur l’herbe, j’ai été pris d’un frisson de très-fâcheux augure... Ah ! mon cher Henri, j’ai à Chartres une chambre si charmante, si parfumée par l’odeur des rosiers qui s’épanouissent sous ma fenêtre, que je me dis tout bas que j’y voudrais bien être, au lieu d’être ici. Mais, encore une fois, morbleu ! ne songeons plus à tout cela ; seulement, n’oubliez pas ma recommandation à propos de Thérèse. — Soyez tranquille. — Vous mêle promettez ? — Ai-je besoin de vous promettre une chose qui sera douce à mon cœur ? — Ah ! fit le chevalier en pâlissant légèrement, nous voici arrivés, je crois. L’endroit me paraît, en effet, admirablement choisi. Décidément le lieutenant Louville s’entend mieux à cela qu’à empoisonner les chiens ; n’est-ce pas, Black ?
Les témoins s’arrêtèrent ; on tira de leurs fourreaux de serge les pistolets qui avaient donné le frisson au chevalier de La Graverie, et M. Chalier et l’un des témoins de Gratien commencèrent de les charger.
Pendant ce temps, Gratien fit signe à monsieur de La Graverie de se rapprocher du groupe de témoins ; puis, évitant de lever les yeux sur son frère :
— Messieurs, dit-il, j’ai été gravement insulté par monsieur de La Graverie ; l’honneur de l’uniforme que je porte exige une réparation ; cependant il y a entre lui et moi une telle disproportion d’âge, que, s’il veut seulement déclarer qu’il regrette d’avoir cédé à son emportement, bien qu’il soit un peu tard pour le faire, je me contenterai de ses excuses. — Je vous ferai des excuses, Monsieur, je vous les ferai à genoux, répondit le chevalier, je vous les ferai le front dans la poussière elles larmes dans les yeux, si vous, à voire tour, vous voulez reconnaître les torts que vous vous êtes donnés vis-à-vis de Thérèse de La Graverie, ma fille, et les réparer en l’épousant. — Allons donc ! fit le lieutenant Louville. — Silence, Monsieur ! dit Henri d’Elbène en saisissant vivement le bras du jeune homme, silence ! Votre intervention a été, jusqu’à cette heure, trop funeste à ces deux hommes pour que vous la continuiez ici, où elle est non-seulement dangereuse, mais encore inconvenante.
Puis, s’adressant à Gratien :
— Répondez, mon frère, lui dit-il ; à une interpellation adressée à vous, c’est à vous de répondre, et non à un étranger. — Je n’ai rien à répondre, fit Gralien. — Songez-y ! — C’est justement parce que j’y songe que je me tais. Si j’acceptais sur le terrain les conditions du chevalier, on dirait que j’ai eu peur.
Un salut poli mais définitif accompagna ces derniers mots, et le chevalier et Henri se retirèrent à l’écart.
Alors, MM. Chalier et Louville mesurèrent trente pas que M. Chalier fit les plus larges possibles, marquèrent d’une branche brisée les limites jusqu’auxquelles les deux adversaires pouvaient s’avancer, puis s’apprêtèrent à-leur remettre les armes.
— Monsieur, dit Henri, vous affirmez sur votre honneur que les pistolets sont inconnus à l’adversaire de M. de La Graverie ? — Sur l’honneur, répondirent les deux officiers.
L’un d’eux ajouta :
— C’est moi qui les ai loués chez Lepage. — Sont-ils à double détente ? demanda Henri. — Non, Monsieur. — Cela suffit, Monsieur, dit Henri.
Les pistolets furent remis aux deux adversaires. Ceux-ci allèrent prendre leurs places.
Black suivit le chevalier, et s’appuya contre lui ; le chevalier le pouvait sentir : il le remercia d’un coup d’œil reconnaissant.
— Allons, Monsieur, dit Louville, renvoyez votre chien. — Mon chien ne me quitte pas, Monsieur, répondit le chevalier. — Et si on le tue ? — Ce ne sera pas la première fois qu’il aura couru chance de mort pour avoir été trop fidèle ; vous en savez quelque chose, monsieur Louville.
Puis, comme M. Chalier lui adressait quelques derniers avis :
— Ah ! lui dit tout bas le chevalier, vous ne savez pas quel singulier effet cela me fait d’avoir à tirer sur un homme : il me semble que jamais je ne saurai m’y décider.
En effet, le chevalier était très-pâle ; son pistolet vacillait dans sa main ; ses lèvres blêmes étaient agitées d’un petit tremblement convulsif ; de temps en temps, il se redressait et se secouait comme pour se débarrasser de l’émotion qui le gagnait malgré lui.
— Monsieur, dit le second témoin de Gratien en venant presser la main du chevalier, vous êtes un brave, et vous avez dix fois plus de mérite qu’un autre à l’être.
Les témoins s’étaient déjà retirés, lorsque Gratien, qui, depuis quelques minutes, paraissait en proie à une vive agitation, fit signe à son frère qu’il désirait lui parler.
Henri courut au jeune officier.
Celui-ci l’emmena à l’écart et lui dit quelques mots à l’oreille.
Henri semblait profondément ému de ce que lui disait son frère.
Lorsque celui-ci eut fini de parler, il le prit dans ses bras, le serra contre son cœur, et l’embrassa à plusieurs reprises.
Puis, le quittant, il alla s’asseoir à terre à la gauche du chevalier, tournant le dos au combat et la tête entre ses mains. Louville demanda si les adversaires étaient prêts.
— Oui, répondirent ceux-ci d’une même voix. — Attention ! dit Louville. Et il compta :
— Une... deux... trois !..
Selon la recommandation de M. Chalier, le chevalier de La Graverie, au mot trois, se porta rapidement en avant.
Gratien tira tandis qu’il marchait.
La balle du jeune homme perça le collet de l’habit du chevalier, mais sans même effleurer la peau.
Henri se retourna vivement ; il vit les deux adversaires debout, le canon du pistolet de Gratien fumait,
Il poussa un soupir et détourna les yeux.
Le chevalier, toujours étourdi, était resté immobile à sa place.
— Mais tirez donc, Monsieur ! tirez donc, crièrent les témoins.
Sans se rendre probablement compte de ce qui en résulterait, le chevalier, leva son arme qui pendait le long de sa cuisse, étendit le bras, et, faisant feu sans viser :
— A la volonté de Dieu ! dit-il.
Gratien tourna sur lui-même et tomba la façe contre terre.
Henri se retourna et vit son frère étendu sur ; l’herbe.
Il jeta un cri, puis murmura :
— C’est véritablement le jugement de Dieu !
Tous coururent à lui. Henri releva le blessé, et le soutint dans ses bras.
Le chevalier, éperdu, sanglotait et demandait pardon à Dieu du meurtre qu’il venait de commettre.
La blessure était des plus graves.
Elle pénétrait dans la poitrine au-dessous de la sixième côte droite, et devait s’être perdue, dans le poumon. Le sang coulait à peine ; l’épanchement devait se faire en dedans.
Le blessé étouffait.
M. Chalier tira une lancette de sa poche et le saigna ; il avait, pendant ses longs voyages, appris à pratiquer cette opération, si nécessaire dans une foule de circonstances.
Le blessé fut soulagé et respira plus facilement.
Cependant une écume rougeâtre monta à ses lèvres.
On fit à la hâte un brancard et on le transporta au bateau.
Pendant ce temps, Henri, très-pâle, mais dominant son émotion, s’approcha du chevalier.
— Monsieur le chevalier, dit-il, au moment de commencer ce combat, auquel, il ne voulait pas renoncer pour obéir à un préjugé que je déplore, mon frère m’a chargé, quelle que fût l’issue de ce duel, de vous demander de daigner lui accorder la main de mademoiselle Thérèse de La Graverie, votre fille. A ces mots, le chevalier se jeta dans les bras du jeune homme, et succombant à son émotion, il s’évanouit.
Lorsqu’il revint à lui, Henri, les témoins du blessé et, le blessé s’étaient éloignés ; il était seul avec M. Chalier, qui lui frappait, dans les mains, et Black qui lui léchait le visage.
XXXVII. — LEQUEL SE GARDERA BIEN DE FINIR AUTREMENT QUE NE FINISSENT D’ORDINAIRE LES DERNIERS CHAPlTRES DE ROMAN.
Lorsque M. de La Graverie rentra à l’hôtel de Londres, on lui apprit que Thérèse était arrivée et l’attendait dans sa chambre.
L’émotion du chevalier était si forte, qu’il ne se sentit pas le courage d’annoncer à la jeune fille les événements qui venaient de modifier si profondément son existence.
LE DUEL.
Il mit M. Chalier au courant de ce qu’il y avait à dire, et le poussa dans la chambre, tandis que lui attendait derrière la porte.
Thérèse fut fort étonnée de voir entrer un étranger au lieu de M. de La Graverie ; mais M. Chalier se hâta de la rassurer ; d’ailleurs, Black, qui avait flairé sa jeune maîtresse, suivait le négociant et faisait toute sorte de caresses à Thérèse.
Seulement, lorsque celle-ci apprit le danger auquel M. de La Graverie venait de s’exposer pour elle, elle s’écria tout éperdue :
— Oh ! mon père ! mon bon père ! où donc êtes-vous ? Le chevalier ne put résister à ce cri.
Il ouvrit la porte et se précipita dans les bras de la jeune fille, qu’il pressa contre son cœur en lui couvrant le front de baisers.
— Mordieu ! cordieu ! s’écria-t-il lorsqu’il se fut dégagé de cette étreinte, me voilà payé de tout ce que j’ai fait pour toi, mon enfant. Oh ! que c’est bon de se revoir et de s’embrasser, lorsqu’on a été si près d’être à jamais séparés. Non, ventrebleu ! il n’est rien sur terre qui vaille ce bonheur-là !
Puis, s’arrêtant tout à coup, comme effrayé de lui-même :
— Ah çà ! mais, ajouta-t-il, il est temps, ce me semble, que je rentre dans mon assiette ; depuis deux jours, je jure comme un païen, ce qui ne m’était jamais arrivé, même dans mes grandes colères contre Marianne. Sac à papier ! c’est maintenant que la bonne chanoinesse ne me reconnaîtrait plus ! — Cher père, dit Thérèse en embrassant de nouveau le chevalier, cher père, jamais, dans mes rêves les plus ambitieux, je n’aurais osé souhaiter ce qui m’arrive aujourd’hui.
Puis, passant à un autre ordre d’idées :
— Hélas ! dit-elle, ma pauvre mère est donc morte ! Oh ! nous en parlerons souvent, n’est-ce pas ?
M. Chalier jeta un regard plein de compassion et d’anxiété sur le chevalier. Mais celui-ci ne parut aucunement ému de la demande que lui adressait la jeune fille.
— Oh ! bien certainement que nous en parlerons, répondit-il. Elle était si bonne, elle était si belle ! tout ton portrait, mon enfant. Ah ! si tu savais combien elle m’a rendu heureux dans ma jeunesse ! Quels charmants souvenirs elle m’a laissés d’un temps qui est bien loin de nous, mais qui reste toujours présent à mon cœur ! — Elle aussi a donc été bien malheureuse ? — Hélas ! oui, chère petite. Que veux-tu ? ajouta le chevalier avec un soupir, j’étais jeune, et je n’ai pas toujours été raisonnable. — Oh ! c’est impossible, père ! s’écria la jeune fille ; et, si ma mère a été malheureuse, je jure bien que ce n’est point par vous. — Savez-vous que c’est de l’or en barre que votre cœur, dit M. Chalier à l’oreille du chevalier de La Graverie. — Bon ! reprit celui-ci, mon cœur, mon cœur... je lui en veux ! S’il n’avait pas été si paresseux et si lâche, il y a huit ans que je dorloterais sur mes genoux ce cher petit être-là. C’est cela qui doit être bon, mon ami, d’être embrassé par une fillette de neuf ans toute blonde et toute rose ! Eh bien, voilà un bonheur dont mon égoïsme m’a sevré.
En ce moment le garçon de l’hôtel entra, prévenant M. de La Graverie qu’un jeune homme, le même qui était déjà venu dès le matin, l’attendait sur le palier.
Le chevalier sortit vivement.
C’était Henri, en effet.
— Thérèse est là, lui dit M. de La Graverie. Voulez-vous, la voir ? — Non, Monsieur, répondit Henri ; cela ne serait convenable ni pour elle ni pour moi. Je n’assisterai pas même à la cérémonie. Mon père, auquel je viens de raconter tout ce qui s’est passé, et qui a donné son consentement à cette réparation trop tardive, mon père représentera notre famille près de mon malheureux frère.
Mais Thérèse avait entendu une voix, et, avec cette perception extraordinaire que donnent les affections profondes, elle avait reconnu celle de Henri Avant que M. Chalier eût pu s’opposer à son dessein, avant qu’il eût pu même le soupçonner, elle ouvrit la porte, et, se jetant dans les bras du jeune homme :
— Oh ! Henri ! Henri ! dit-elle, tu sais que ce n’est qu’à loi que j’ai cédé. — Je sais tout, ma pauvre Thérèse, dit Henri. — Oh ! pourquoi m’as-tu abandonnée ? murmura la jeune fille. — Hélas ! j’expie cruellement ma faiblesse, répondit Henri ; mais soyons aussi grands que notre malheur, Thérèse. Dans quelques instants vous serez ma sœur ; restons l’un et l’autre dignes des nouveaux liens qui vont nous unir : laissez-moi me retirer. — Ne m’abandonnez pas en ce moment, Henri, je vous en supplie ! restez près de moi jusqu’à ce que de nouveaux serments nous aient séparés pour la seconde fois.
Henri, qui lui-même souffrait horriblement de quitter Thérèse, n’eut point la force de résister à sa prière, et se résigna à l’accompagner près de son frère.
Si douloureux que dût être le trajet, Gratien avait exigé qu’on le reconduisît à Paris.
On l’avait déposé à l’hôtel du Faubourg-Saint-Honoré.
Le chevalier, Thérèse, Henri et M. Chalier trouvèrent M. d’Elbène, le père, et les deux officiers qui avaient servi de témoins, auprès du lit du blessé.
Un chirurgien avait été appelé et lui donnait des soins.
Gratien était couché sur un lit de repos et maintenu par des coussins dans une position presque perpendiculaire, afin d’empêcher le sang de s’accumuler dans la poitrine.
Il était pâle, et cependant ses yeux avaient un calme et une sérénité qui jadis manquaient, complètement à son regard.
Lorsqu’il vit entrer Thérèse, pâlie elle-même et changée par sa grossesse, soutenue qu’elle était, d’un côté par Henri, de l’autre par le chevalier, Gratien lira lentement ses mains de dessous ses draps maculés de sang, et les joignit, comme pour demander pardon à la jeune fille.
Sa respiration était tellement oppressée, qu’il parlait avec la plus grande difficulté.
Au reste, ce fut le comte d’Elbène qui prit-la parole :
— Mon fils a eu de grands torts envers vous, Mademoiselle, dit-il ; il les expie justement, mais cruellement ! Daignez lui pardonner, et adoucir par votre compassion les derniers moments de mon pauvre enfant.
Thérèse se jeta à genoux près du lit de Gratien, prit dans ses mains les
mains déjà glacées du moribond, et les pressa contre ses lèvres en sanglotant.
En sentant cette étreinte, Gratien se ranima, et il essaya d’adresser à sa triste fiancée un sourire de remerciement.
En ce moment, l’officier de l’état civil et les prêtres que l’on avait envoyé chercher entrèrent dans l’appartement.
Le premier procéda à l’union légale des deux époux.
Puis, le prêtre et ses acolytes ayant revêtu leurs habits sacerdotaux, commencèrent la cérémonie religieuse.
C’était un spectacle vraiment imposant que celui qui s’accomplissait clans celte chambre.
Partout l’appareil de la mort, des linges imprégnés de sang épais sur les lapis, une trousse et des instruments de chirurgie sur un meuble ; assis dans des coins ou debout autour du lit, des hommes à visages pâles et consternés ; au milieu de tout cela, le bruit des sanglots de Thérèse, interrompant la voix monotone du prêtre qui psalmodiait les prières, et, par-dessus tout, le sifflements trident de la respiration du blessé ; enfin, la physionomie des deux époux, dont l’un était cette pauvre fille à peine remise de la terrible maladie à laquelle elle venait d’échapper, et qui, succombant sous son émotion, ne semblait vivre que pour conserver à l’existence l’enfant qu’elle portait dans son sein, et dont l’autre se fiançait à la mort en même temps qu’à la jeune femme, et devait avoir un cercueil pour lit nuptial ; tout cela, éclairé par la lueur vacillante de quelques cierges, formait un tableau des plus émouvants.
Lorsque le prêtre demanda à Gratien s’il consentait à prendre Thérèse pour épouse, Gratien prononça un oui si clair et si distinct, qu’on l’entendit à l’autre bout de l’appartement ; puis, appuyant sa tête sur ses mains, il sembla attendre avec anxiété que Thérèse répondît à la même question.
Au moment où l’officiant prononça les paroles qui consacraient devant Dieu l’union des deux époux, Gratien laissa retomber sa tête sur l’oreiller, sa main pressa doucement la main de Thérèse, que le prêtre avait mise dans la sienne ; puis, cherchant des yeux M. de La Graverie qui, agenouillé au pied du lit, priait avec ferveur :
— Êtes-vous content, Monsieur ? murmura-t-il d’une voix éteinte.
Mais le double effort qu’il avait fait pour répondre oui, et pour adresser cette question au chevalier, avait épuisé le blessé. Un mouvement convulsif l’agita ; ce qui restait de rouge sur ses joues et de flamme dans ses yeux s’effaça.
— Madame, dit le prêtre, si vous voulez recueillir le dernier soupir de votre mari, il est temps.
La jeune femme se précipita sur le corps de Gratien ; mais avant que ses lèvres eussent touché les lèvres du blessé, l’âme avait quitté le corps.
Gratien avait rendu le dernier soupir.
Black, à qui personne ne songeait, fit entendre une longue et funèbre plainte, qui fit passer un frisson dans les veines de tous les assistants.
Le chevalier de La Graverie fut longtemps à se remettre de la terrible émotion que lui avaient causée, et cette catastrophe, et les circonstances qui l’avaient précédée.
D’autres soins, d’autres n quiétudes parvinrent seuls à l’en distraire.
Madame la baronne d’Elbène était devenue mère, et, pour un cœur aussi impressionnable que l’était celui du chevalier, le nouveau venu, car l’enfant se trouvait être un garçon, le nouveau venu n’était pas un médiocre sujet de tourment.
Il se préoccupait à la fois, et du choix de la nourrice, et des soins à donner à l’accouchée et à son enfant ; et comme si ce n’avait point été assez dé ces soins, son imagination, qui tenait apparemment à rattraper le temps qu’elle avait passé dans l’engourdissement, lui faisait entrevoir tout à la fois le sevrage, l’enfance, l’adolescence et l’âge viril du bambin. Il songeait aux moyens qu’il emploierait pour préserver des dangers du monde ce pauvre petit être qui n’avait pas encore échappé à ceux de la dentition.
Un jour, lorsque Thérèse fût rétablie, le chevalier insista pour qu’elle l’accompagnât dans sa promenade habituelle, interrompue par tant d’événements.
La baronne d’Elbène, qui ne savait rien refuser à un père si tendre et si prévenant, y consentit avec bonheur.
Le chevalier la conduisit au banc de la butte de la Courtille, sur lequel il avait l’habitude de s’asseoir tous les jours autrefois, en contemplant le paysage.
Il s’y plaça le premier, fit asseoir Thérèse à sa droite, la nourrice à sa gauche ; puis, prenant Black entre ses genoux :
— Et dire, fit-il, que M. Chalier nie absolument que Dumesnil soit sous cette peau noire... Et cependant c’est lui qui a tout fait ! — Non, mon père, répondit la jeune fille en souriant ; ce sont les morceaux de sucre que vous aviez laissés dans voire poche.
Le chevalier resta quelques instants silencieux, l’œil fixé sur les deux immenses flèches de la cathédrale, qui élevaient au milieu des nues leur croix de bronze et d’or :
— Au fait, s’écria-t-il eh montrant le ciel, il est bien plus simple de croire que tout ce qui s’est passé est l’œuvre de Celui qui est là-haut... Mais, en tout cas, lu n’y as pas nui, mon pauvre Black !
Et tout en baisant le nez de l’épagneul, il ajouta tout bas :
— Mon cher Dumesnil !
Pendant ce temps, les braves Chartrains, qui promenaient leur désœuvrement sur les buttes, observaient le chevalier en disant :
— Voyez donc M. de La Graverie, il est radieux ! — Je crois bien ! son estomac devenait mauvais : les truffes ne passaient plus ; le homard ne passait plus ; il à trouvé juste à point un nouveau péché pour remplacer l’ancien... — Oh ! pouvez-vous dire cela ! puisque l’on prétend que cette jeune femme est sa fille. — Sa fille ! et vous croyez cela, vous ? Ah ! vous êtes bonne, ma Chère ! Vous ne savez pas combien ils sont roués, ces vieux de l’ancien régime.
FIN DE BLACK.
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Black / par Alexandre Dumas
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