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Carmen (Mérimée)Chapitre 6 / 22

I

La dernière messe venait de finir à Saint-Roch, et le bedeau faisait sa ronde pour fermer les chapelles désertes. Il allait tirer la grille d’un de ces sanctuaires aristocratiques où quelques dévotes achètent la permission de prier Dieu, distinguées du reste des fidèles, lorsqu’il remarqua qu’une femme y demeurait encore, absorbée dans la méditation, comme il semblait, la tête baissée sur le dossier de sa chaise, « C’est madame de Piennes, » se dit-il, en s’arrêtant à l’entrée de la chapelle. Madame de Piennes était bien connue du bedeau À cette époque, une femme du monde jeune, riche jolie, qui rendait le pain bénit, qui donnait des nappes d’autel, qui faisait de grandes aumônes par l’entremise de son curé, avait quelque mérite à être dévote, lorsqu’elle n’avait pas pour mari un employé du gouvernement, qu’elle n’était point attachée à Madame la Dauphine, et qu’elle n’avait rien à gagner sinon son salut, à fréquenter les églises. Telle était madame de Piennes. Le bedeau avait bien envie d’aller dîner, car les gens de cette sorte dînent à une heure, mais il n’osa troubler le pieux recueillement d’une personne si considérée dans la paroisse Saint-Roch. Il s’éloigna donc, faisant résonner sur les dalles ses souliers éculés, non sans espoir qu’après avoir fait le tour de l’église, il retrouverait la chapelle vide.

Il était déjà de l’autre côté du chœur, lorsqu’une jeune femme entra dans l’église, et se promena dans un des bas-côtés, regardant avec curiosité autour d’elle. Retables, stations, bénitiers, tous ces objets lui paraissaient aussi étranges que pourraient l’être pour vous, Madame, la sainte niche ou les inscriptions d’une mosquée du Caire. Elle avait environ vingt-cinq ans, mais il fallait la considérer avec beaucoup d’attention pour ne pas la croire plus âgée. Bien que très brillants, ses yeux noirs étaient enfoncés et cernés par une teinte bleuâtre ; son teint d’un blanc mat, ses lèvres décolorées, indiquaient la souffrance, et cependant un certain air d’audace et de gaieté dans le regard contrastait avec cette apparence maladive. Dans sa toilette, vous eussiez remarqué un bizarre mélange de négligence et de recherche. Sa capote rose, ornée de fleurs artificielles, aurait mieux convenu pour un négligé du soir. Sous un long châle de cachemire, dont l’œil exercé femme du monde aurait deviné qu’elle n’était pas la première propriétaire, se cachait une robe d’indienne à vingt sous l’aune, et un peu fripée. Enfin, un homme seul aurait admiré son pied, chaussé qu’il était de bas communs et de souliers de prunelle qui semblaient souffrir depuis longtemps des injures du pavé. Vous vous rappelez, madame, que l’asphalte n’était pas encore inventé.

Cette femme, dont vous avez pu deviner la position sociale, s’approcha de la chapelle où madame de Piennes se trouvait encore ; et, après l’avoir observée un moment d’un air d’inquiétude et d’embarras, elle l’aborda lorsqu’elle la vit debout et sur le point de sortir.

— Pourriez-vous m’enseigner, madame, lui demanda-t-elle d’une voix douce et avec un sourire de timidité, pourriez-vous m’enseigner à qui je pourrais m’adresser pour faire un cierge ? Ce langage était trop étrange aux oreilles de madame de Piennes pour qu’elle le comprît d’abord. Elle se fit répéter la question.

— Oui, je voudrais bien faire un cierge à saint Roch ; mais je ne sais à qui donner l’argent.

Madame de Piennes avait une dévotion trop éclairée pour être initiée à ces superstitions populaires. Cependant elle les respectait, car il y a quelque chose de touchant dans toute forme d’adoration, quelque grossière qu’elle puisse être. Persuadée qu’il s’agissait d’un vœu ou de quelque chose de semblable, et trop charitable pour tirer du costume de la jeune femme au chapeau rose les conclusions que vous n’avez peut-être pas craint de former, elle lui montra le bedeau, qui s’approchait. L’inconnue la remercia et courut à cet homme, qui parut la comprendre à demi-mot. Pendant que madame de Piennes reprenait son livre de messe et rajustait son voile, elle vit la dame au cierge tirer une petite bourse de sa poche, y prendre au milieu de beaucoup de menue monnaie une pièce de cinq francs solitaire, et la remettre au bedeau en lui faisant tout bas de longues recommandations qu’il écoutait en souriant.

Toutes les deux sortirent de l’église en même temps ; mais la dame au cierge marchait fort vite, et madame de Piennes l’eut bientôt perdue de vue, quoiqu’elle suivît la même direction. Au coin de la rue qu’elle habitait, elle la rencontra de nouveau. Sous son cachemire de hasard, l’inconnue cherchait à cacher un pain de quatre livres acheté dans une boutique voisine. En revoyant madame de Piennes, elle baissa la tête, ne put s’empêcher de sourire et doubla le pas. Son sourire disait : « Que voulez-vous ? je suis pauvre. Moquez-vous de moi. Je sais bien qu’on n’achète pas du pain en capote rose et en cachemire. » Ce mélange de mauvaise honte, de résignation et de bonne humeur n’échappa point à madame de Piennes. Elle pensa non sans tristesse à la position probable de cette jeune fille. « Sa piété, se dit-elle, est plus méritoire que la mienne. Assurément son offrande d’un écu est un sacrifice beaucoup plus grand que le superflu dont je fais part aux pauvres, sans m’imposer la moindre privation. » Puis elle se rappela les deux oboles de la veuve, plus agréables à Dieu que les fastueuses aumônes des riches. « Je ne fais pas assez de bien, pensa-t-elle. Je ne fais pas tout ce que je pourrais faire. » Tout en s’adressant ainsi mentalement des reproches qu’elle était loin de mériter, elle rentra chez elle. Le cierge, le pain de quatre livres, et surtout l’offrande de l’unique pièce de cinq francs, avaient gravé dans la mémoire de madame de Piennes la figure de la jeune femme, qu’elle regardait comme un modèle de piété.

Elle la rencontra encore assez souvent dans la rue près de l’église, mais jamais aux offices. Toutes les fois que l’inconnue passait devant madame de Piennes, elle baissait la tête et souriait doucement. Ce sourire bien humble plaisait à madame de Piennes. Elle aurait voulu trouver une occasion d’obliger la pauvre fille, qui d’abord lui avait inspiré de l’intérêt, et qui maintenant excitait sa pitié ; car elle avait remarqué que la capote rose se fanait, et le cachemire avait disparu. Sans doute il était retourné chez la revendeuse. Il était évident que saint Roch n’avait point payé au centuple l’offrande qu’on lui avait adressée.

Un jour madame de Piennes vit entrer à Saint-Roch une bière suivie d’un homme assez mal mis, qui n’avait pas de crêpe à son chapeau. C’était une manière de portier. Depuis plus d’un mois, elle n’avait pas rencontré la jeune femme au cierge, et l’idée lui vint qu’elle assistait à son enterrement. Rien de plus probable, car elle était si pâle et si maigre la dernière fois que madame de Piennes l’avait vue. Le bedeau questionné interrogea l’homme qui suivait la bière. Celui-ci répondit qu’il était concierge d’une maison rue Louis-le-Grand ; qu’une de ses locataires était morte, une madame Guillot, n’ayant ni parents ni amis, rien qu’une fille, et que, par pure bonté d’âme, lui, concierge, allait à l’enterrement d’une personne qui ne lui était de rien. Aussitôt madame de Piennes se représenta que son inconnue était morte dans la misère, laissant une petite fille sans secours, et elle se promit d’envoyer aux renseignements un ecclésiastique qu’elle employait d’ordinaire pour ses bonnes œuvres.

Le surlendemain, une charrette en travers dans la rue arrêta sa voiture quelques instants, comme elle sortait de chez elle. En regardant par la portière d’un air distrait, elle aperçut rangée contre une borne la jeune fille qu’elle croyait morte. Elle la reconnut sans peine, quoique plus pâle, plus maigre que jamais, habillée de deuil, mais pauvrement, sans gants, sans chapeau. Son expression était étrange. Au lieu de son sourire habituel, elle avait tous les traits contractés ; ses grands yeux noirs étaient hagards ; elle les tournait vers madame de Piennes, mais sans la reconnaître, car elle ne voyait rien. Dans toute sa contenance se lisait non pas la douleur, mais une résolution furieuse. La charrette s’était écartée, et la voiture de madame de Piennes s’éloignait au grand trot ; mais l’image de la jeune fille et son expression désespérée poursuivirent madame de Piennes pendant plusieurs heures.

À son retour, elle vit un grand attroupement dans sa rue. Toutes les portières étaient sur leurs portes et faisaient aux voisines un récit qu’elles semblaient écouter avec un vif intérêt. Les groupes se pressaient surtout devant une maison proche de celle qu’habitait madame de Piennes. Tous les yeux étaient tournés vers une fenêtre ouverte à un troisième étage, et dans chaque petit cercle un ou deux bras se levaient pour la signaler à l’attention publique ; puis tout à coup les bras se baissaient vers la terre, et tous les yeux suivaient ce mouvement. Quelque événement extraordinaire venait d’arriver.

En traversant son antichambre, madame de Piennes trouva ses domestiques effarés, chacun s’empressant au-devant d’elle pour avoir le premier l’avantage de lui annoncer la grande nouvelle du quartier. Mais, avant qu’elle pût faire une question, sa femme de chambre s’était écriée : — Ah ! madame !… si madame savait !… Et, ouvrant les portes avec une indicible prestesse, elle était parvenue avec sa maîtresse dans le sanctum sanctorum je veux dire le cabinet de toilette, inaccessible au reste de la maison.

— Ah ! madame, dit mademoiselle Joséphine tandis qu’elle détachait le châle de madame de Piennes, j’en ai les sangs tournés ! Jamais je n’ai rien vu de si terrible, c’est-à-dire je n’ai pas vu, quoique je sois accourue tout de suite après… Mais pourtant…

— Que s’est-il donc passé ? Parlez vite, mademoiselle.

— Eh bien, madame, c’est qu’à trois portes d’ici une pauvre malheureuse jeune fille s’est jetée par la fenêtre, il n’y a pas trois minutes ; si madame fût arrivée une minute plus tôt, elle aurait entendu le coup.

— Ah ! mon Dieu ! Et la malheureuse s’est tuée ?…

— Madame, cela faisait horreur. Baptiste, qui a été à la guerre, dit qu’il n’a jamais rien vu de pareil. D’un troisième étage, madame !

— Est-elle morte sur le coup ?

— Oh ! madame, elle remuait encore ; elle parlait même. « Je veux qu’on m’achève ! » qu’elle disait. Mais ses os étaient en bouillie. Madame peut bien penser quel coup elle a dû se donner.

— Mais cette malheureuse… l’a-t-on secourue ?… A-t-on envoyé chercher un médecin, un prêtre ?…

— Pour un prêtre…, madame le sait mieux que moi… Mais, si j’étais prêtre… Une malheureuse assez abandonnée pour se tuer elle-même !… D’ailleurs, ça n’avait pas de conduite… On le voit assez… Ça avait été à l’Opéra, à ce qu’on m’a dit… Toutes ces demoiselles-là finissent mal… Elle s’est mise à la fenêtre ; elle a noué ses jupons avec un ruban rose, et… vlan !

— C’est cette pauvre fille en deuil ! s’écria madame de Piennes se parlant à elle-même.

— Oui, madame ; sa mère est morte il y a trois ou quatre jours. La tête lui aura tourné… Avec cela, peut-être que son galant l’aura plantée là… Et puis, le terme est venu… Pas d’argent, ça ne sait pas travailler… Des mauvaises têtes ! un mauvais coup est bientôt fait…

Mademoiselle Joséphine continua quelque temps de la sorte sans que madame de Piennes répondît. Elle semblait méditer tristement sur le récit qu’elle venait d’entendre. Tout d’un coup, elle demanda à mademoiselle Joséphine :

— Sait-on si cette malheureuse fille a ce qu’il lui faut pour son état ?… du linge ?… des matelas ?… Il faut qu’on le sache sur-le-champ.

— J’irai de la part de madame, si madame veut, s’écria la femme de chambre, enchantée de voir de près une femme qui avait voulu se tuer ; puis, refléchissant : — Mais, ajouta-t-elle, je ne sais si j’aurai la force de voir cela, une femme qui est tombée d’un troisième étage !… Quand on a saigné Baptiste, je me suis trouvée mal. Ç’a été plus fort que moi.

— Eh bien, envoyez Baptiste, s’écria madame de Piennes ; mais qu’on me dise vite comment va cette malheureuse.

Par bonheur, son médecin, le docteur K…, arrivait comme elle donnait cet ordre. Il venait dîner chez elle, suivant son habitude, tous les mardis, jour d’Opéra-Italien.

— Courez vite, docteur, lui cria-t-elle sans lui donner le temps de poser sa canne et de quitter sa douillette ; Baptiste vous mènera à deux pas d’ici. Une pauvre jeune fille vient de se jeter par la fenêtre, et elle est sans secours.

— Par la fenêtre ? dit le médecin. Si elle était haute, probablement je n’ai rien à faire.

Le docteur avait plus envie de dîner que de faire une opération ; mais madame de Piennes insista, et, sur la promesse que le dîner serait retardé, il consentit à suivre Baptiste.

Ce dernier revint seul au bout de quelques minutes. Il demandait du linge, des oreillers, etc. En même temps, il apportait l’oracle du docteur.

— Ce n’est rien. Elle en échappera, si elle ne meurt pas du… Je ne me rappelle pas de quoi il disait qu’elle mourrait bien, mais cela finissait en os.

— Du tétanos ! s’écria madame de Piennes.

— Justement, madame ; mais c’est toujours bienheureux que M. le docteur soit venu, car il y avait déjà là un méchant médecin sans malades, le même qui a traité la petite Berthelot de la rougeole, et elle est morte à sa troisième visite.

Au bout d’une heure, le docteur reparut, légèrement dépoudré et son beau jabot de batiste en désordre.

— Ces gens qui se tuent, dit-il, sont nés coiffés. L’autre jour, on apporte à mon hôpital une femme qui s’était tiré un coup de pistolet dans la bouche. Mauvaise manière !… Elle se casse trois dents, se fait un trou à la joue gauche… Elle en sera un peu plus laide, voilà tout. Celle-ci se jette d’un troisième étage. Un pauvre diable d’honnête homme tomberait, sans le faire exprès, d’un premier, et se fendrait le crâne. Cette fille-là se casse une jambe… Deux côtes enfoncées, force contusions, et tout est dit. Un auvent se trouve justement là, tout à point, pour amortir la chute. C’est le troisième fait semblable que je vois depuis mon retour à Paris… Les jambes ont porté à terre. Le tibia et le péroné, cela se ressoude… Ce qu’il y a de pis, c’est que le gratin de ce turbot est complètement desséché… J’ai peur pour le rôti, et nous manquerons le premier acte d’Otello.

— Et cette malheureuse vous a-t-elle dit qui l’avait poussée à…

— Oh ! je n’écoute jamais ces histoires-là, madame. Je leur demande : Avez-vous mangé avant, etc., etc. ? parce que cela importe pour le traitement… Parbleu ! quand on se tue, c’est qu’on a quelque mauvaise raison. Un amant vous quitte, un propriétaire vous met à la porte ; on saute par la fenêtre pour lui faire pièce. On n’est pas plus tôt en l’air qu’on s’en repent bien.

— Elle se repent, je l’espère, la pauvre enfant ?

— Sans doute, sans doute. Elle pleurait et faisait un train à m’étourdir… Baptiste est un fameux aide-chirurgien, madame ; il a fait sa partie mieux qu’un petit carabin qui s’est trouvé là, et qui se grattait la tête, ne sachant par où commencer… Ce qu’il y a de plus piquant pour elle, c’est que, si elle s’était tuée, elle y aurait gagné de ne pas mourir de la poitrine ; car elle est poitrinaire, je lui en fais mon billet. Je ne l’ai pas auscultée, mais le facies ne me trompe jamais. Être si pressée, quand on n’a qu’à se laisser faire !

— Vous la verrez demain, docteur, n’est-ce pas ?

— Il le faudra bien, si vous le voulez. Je lui ai promis déjà que vous feriez quelque chose pour elle. Le plus simple, ce serait de l’envoyer à l’hôpital… On lui fournira gratis un appareil pour la réduction de sa jambe… Mais, au mot d’hôpital, elle crie qu’on l’achève ; toutes les commères font chorus. Cependant, quand on n’a pas le sou…

— Je ferai les petites dépenses qu’il faudra, docteur… Tenez, ce mot d’hôpital m’effraye aussi, malgré moi, comme les commères dont vous parlez. D’ailleurs, la transporter dans un hôpital, maintenant qu’elle est dans cet horrible état, ce serait la tuer.

— Préjugé ! pur préjugé des gens du monde ! On n’est nulle part aussi bien qu’à l’hôpital. Quand je serai malade pour tout de bon, moi, c’est à l’hôpital qu’on me portera. C’est de là que je veux m’embarquer dans la barque à Charon, et je ferai cadeau de mon corps aux élèves… dans trente ou quarante ans d’ici, s’entend. Sérieusement, chère dame, pensez-y : je ne sais trop si votre protégée mérite bien votre intérêt. Elle m’a tout l’air de quelque fille d’Opéra… Il faut des jambes d’Opéra pour faire si heureusement un saut pareil…

— Mais je l’ai vue à l’église… et, tenez, docteur…, vous connaissez mon faible ; je bâtis toute une histoire sur une figure, un regard… Riez tant que vous voudrez, je me trompe rarement. Cette pauvre fille a fait dernièrement un vœu pour sa mère malade. Sa mère est morte… Alors sa tête s’est perdue… Le désespoir, la misère, l’ont précipitée à cette horrible action.

— À la bonne heure ! Oui, en effet, elle a sur le sommet du crâne une protubérance qui indique l’exaltation. Tout ce que vous me dites est assez probable. Vous me rappelez qu’il y avait un rameau de buis au-dessus de son lit de sangle. C’est concluant pour sa piété, n’est-ce pas ?

— Un lit de sangle ? Ah ! mon Dieu ! pauvre fille !… Mais, docteur, vous avez votre méchant sourire que je connais bien. Je ne parle pas de la dévotion qu’elle a ou qu’elle n’a pas. Ce qui m’oblige surtout à m’intéresser à cette fille, c’est que j’ai un reproche à me faire à son occasion…

— Un reproche ?… J’y suis. Sans doute vous auriez dû faire mettre des matelas dans la rue pour la recevoir ?…

— Oui, un reproche. J’avais remarqué sa position : j’aurais dû lui envoyer des secours ; mais le pauvre abbé Dubignon était au lit, et…

— Vous devez avoir bien des remords, madame, si vous croyez que ce n’est point assez faire de donner, comme c’est votre habitude, à tous les quémandeurs. À votre compte, il faut encore deviner les pauvres honteux. — Mais, madame, ne parlons plus jambes cassées, ou plutôt, trois mots encore. Si vous accordez votre haute protection à ma nouvelle malade, faites-lui donner un meilleur lit, une garde demain, — aujourd’hui les commères suffiront. — Bouillons, tisanes, etc. Et ce qui ne serait pas mal, envoyez-lui quelque bonne tête parmi vos abbés, qui la chapitre et lui remette le moral comme je lui ai remis sa jambe. La petite personne est nerveuse ; des complications pourraient nous survenir… Vous seriez… oui, ma foi ! vous seriez la meilleure prédicatrice ; mais vous avez à placer mieux vos sermons… J’ai dit. — Il est huit heures et demie ; pour l’amour de Dieu ! allez faire vos préparatifs d’Opéra. Baptiste m’apportera du café et le Journal des Débats. J’ai tant couru toute la journée, que j’en suis encore à savoir comment va le monde.

Quelques jours se passèrent, et la malade était un peu mieux. Le docteur se plaignait seulement que la surexcitation morale ne diminuait pas.

— Je n’ai pas grande confiance dans tous vos abbés, disait-il à madame de Piennes. Si vous n’aviez pas trop de répugnance à voir le spectacle de la misère humaine, et je sais que vous en avez le courage, vous pourriez calmer le cerveau de cette pauvre enfant mieux qu’un prêtre de Saint-Roch, et, qui plus est, mieux qu’une prise de thridace.

Madame de Piennes ne demandait pas mieux, et lui proposa de l’accompagner sur-le-champ. Ils montèrent tous les deux chez la malade.

Dans une chambre meublée de trois chaises de paille et d’une petite table, elle était étendue sur un bon lit envoyé par madame de Piennes. Des draps fins, d’épais matelas, une pile de larges oreillers, indiquaient des attentions charitables dont vous n’aurez point de peine à découvrir l’auteur. La jeune fille, horriblement pâle, les yeux ardents, avait un bras hors du lit, et la portion de ce bras qui sortait de sa camisole était livide, meurtrie, et faisait deviner dans quel état était le reste de son corps. Lorsqu’elle vit madame de Piennes, elle souleva la tête, et, avec un sourire doux et triste :

— Je savais bien que c’était vous, madame, qui aviez eu pitié de moi, dit-elle. On m’a dit votre nom, et j’étais sûre que c’était la dame que je rencontrais près de Saint-Roch.

Il me semble vous avoir dit déjà que madame de Piennes avait quelques prétentions à deviner les gens sur la mine. Elle fut charmée de découvrir dans sa protégée un talent semblable, et cette découverte l’intéressa davantage en sa faveur.

— Vous êtes bien mal ici, ma pauvre enfant ! dit-elle en promenant ses regards sur le triste ameublement de la chambre. Pourquoi ne vous a-t-on pas envoyé des rideaux ?… Il faut demander à Baptiste les petits objets dont vous pouvez avoir besoin.

— Vous êtes bien bonne, madame… Que me manque-t-il ? Rien… C’est fini… Un peu mieux ou un peu plus mal, qu’importe ? Et détournant la tête, elle se prit à pleurer.

— Vous souffrez beaucoup, ma pauvre enfant ? lui demanda madame de Piennes en s’asseyant auprès du lit.

— Non, pas beaucoup… Seulement j’ai toujours dans les oreilles le vent quand je tombais, et puis le bruit… crac ! quand je suis tombée sur le pavé.

— Vous étiez folle alors, ma chère amie ; vous vous repentez à présent, n’est-ce pas ?

— Oui… mais, quand on est malheureux, on n’a plus la tête à soi.

— Je regrette bien de n’avoir pas connu plus tôt votre position. Mais, mon enfant, dans aucune circonstance de la vie, il ne faut s’abandonner au désespoir.

— Vous en parlez bien à votre aise, madame, dit le docteur, qui écrivait une ordonnance sur la petite table. Vous ne savez pas ce que c’est que de perdre un beau jeune homme à moustaches. Mais, diable ! pour courir après lui, il ne faut pas sauter par la fenêtre.

— Fi donc ! docteur, dit madame de Piennes, la pauvre petite avait sans doute d’autres motifs pour…

— Ah ! je ne sais ce que j’avais, s’écria la malade ; cent raisons pour une. D’abord, quand maman est morte, ça m’a porté un coup. Puis, je me suis sentie abandonnée… personne pour s’intéresser à moi !… Enfin, quelqu’un à qui je pensais plus qu’à tout le monde… Madame, oublier jusqu’à mon nom ! oui, je m’appelle Arsène Guillot, G, U, I, deux L ; il m’écrit par un Y !

— Je le disais bien, un infidèle ! s’écria le docteur. On ne voit que cela. Bah ! bah ! ma belle, oubliez celui-là. Un homme sans mémoire ne mérite pas qu’on pense à lui. — Il tira sa montre. — Quatre heures ? dit-il en se levant ; je suis en retard pour ma consultation. Madame, je vous demande mille et mille pardons, mais il faut que je vous quitte ; je n’ai pas même le temps de vous reconduire chez vous. — Adieu, mon enfant ; tranquillisez-vous, ce ne sera rien. Vous danserez aussi bien de cette jambe-là que de l’autre. — Et vous, madame la garde, allez chez le pharmacien avec cette ordonnance, et vous ferez comme hier.

Le médecin et la garde étaient sortis ; madame de Piennes restait seule avec la malade, un peu alarmée de trouver de l’amour dans une histoire qu’elle avait d’abord arrangée tout autrement dans son imagination.

— Ainsi, l’on vous a trompée, malheureuse enfant ! reprit-elle après un silence.

— Moi ! non. Comment tromper une misérable fille comme moi ?… Seulement il n’a plus voulu de moi… Il a raison ; je ne suis pas ce qu’il lui faut. Il a toujours été bon et généreux. Je lui ai écrit pour lui dire où j’en étais, et s’il voulait que je me remisse avec lui… Alors il m’a écrit… des choses qui m’ont fait bien de la peine… L’autre jour, quand je suis rentrée chez moi, j’ai laissé tomber un miroir qu’il m’avait donné, un miroir de Venise, comme il disait. Le miroir s’est cassé… Je me suis dit : Voilà le dernier coup !… C’est signe que tout est fini… Je n’avais plus rien de lui. J’avais mis les bijoux au mont-de-piété… Et puis, je me suis dit que si je me détruisais, ça lui ferait de la peine et que je me vengerais… La fenêtre était ouverte, et je me suis jetée.

— Mais, malheureuse que vous êtes, le motif était aussi frivole que l’action criminelle.

— À la bonne heure ; mais que voulez-vous ? Quand on a du chagrin, on ne réfléchit pas. C’est bien facile aux gens heureux de dire : Soyez raisonnable.

— Je le sais ; le malheur est mauvais conseiller. Cependant, même au milieu des plus douloureuses épreuves, il y a des choses qu’on ne doit point oublier. Je vous ai vue à Saint-Roch accomplir un acte de piété, il y a peu de temps. Vous avez le bonheur de croire. La religion, ma chère, aurait dû vous retenir au moment où vous alliez vous abandonner au désespoir. Votre vie, vous la tenez du bon Dieu. Elle ne vous appartient pas… Mais j’ai tort de vous gronder maintenant, pauvre petite. Vous vous repentez, vous souffrez. Dieu aura pitié de vous.

Arsène baissa la tête, et quelques larmes vinrent mouiller ses paupières.

— Ah ! madame, dit-elle avec un grand soupir, vous me croyez meilleure que je ne suis… Vous me croyez pieuse… je ne le suis pas trop… on ne m’a pas instruite, et si vous m’avez vue à l’église faire un cierge… c’est que je ne savais plus où donner de la tête.

— Eh bien, ma chère, c’était une bonne pensée. Dans le malheur, c’est toujours à Dieu qu’il faut s’adresser.

— On m’avait dit… que si je faisais un cierge à Saint-Roch… mais non, madame, je ne puis pas vous dire cela. Une dame comme vous ne sait pas ce qu’on peut faire quand on n’a plus le sou.

— C’est du courage surtout qu’il faut demander à Dieu.

— Enfin, madame, je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis, et c’est vous voler que de profiter des charités que vous me faites sans me connaître… Je suis une malheureuse fille… mais dans ce monde, on vit comme l’on peut… Pour en finir, madame, j’ai donc fait un cierge, parce que ma mère disait que, lorsqu’on fait un cierge à Saint-Roch, on ne manque jamais dans la huitaine de trouver un homme pour se mettre avec lui… Mais je suis devenue laide, j’ai l’air d’une momie… personne ne voudrait plus de moi… Eh bien, il n’y a plus qu’à mourir. Déjà c’est à moitié fait !

Tout cela était dit très-rapidement, d’une voix entrecoupée par les sanglots, et d’un ton de frénétique qui inspirait à madame de Piennes encore plus d’effroi que d’horreur. Involontairement elle éloigna sa chaise du lit de la malade. Peut-être même aurait-elle quitté la chambre, si l’humanité, plus forte que son dégoût auprès de cette femme perdue, ne lui eût reproché de la laisser seule dans un moment où elle était en proie au plus violent désespoir. Il y eut un moment de silence ; puis madame de Piennes, les yeux baissés, murmura faiblement :

— Votre mère ! malheureuse ! Qu’osez-vous dire ?

— Oh ! ma mère était comme toutes les mères… toutes les mères à nous… Elle avait fait vivre la sienne… je l’ai fait vivre aussi… Heureusement que je n’ai pas d’enfant. — Je vois bien, madame, que je vous fais peur… mais que voulez-vous ?… Vous avez été bien élevée, vous n’avez jamais pâti. Quand on est riche, il est aisé d’être honnête. Moi, j’aurais été honnête si j’en avais eu le moyen. J’ai eu bien des amants… je n’ai jamais aimé qu’un seul homme. Il m’a plantée là. Si j’avais été riche, nous nous serions mariés, nous aurions fait souche d’honnêtes gens… Tenez, madame, je vous parle comme cela, tout franchement, quoique je voie bien ce que vous pensez de moi, et vous avez raison… Mais vous êtes la seule femme honnête à qui j’aie parlé de ma vie, et vous avez l’air si bonne, si bonne !… que je me suis dit tout à l’heure en moi-même : Même quand elle me connaîtra, elle aura pitié de moi. Je m’en vais mourir, je ne vous demande qu’une chose… C’est, quand je serai morte, de faire dire une messe pour moi dans l’église où je vous ai vue pour la première fois. Une seule prière, voilà tout, et je vous remercie du fond du cœur…

— Non, vous ne mourrez pas ! s’écria madame de Piennes fort émue. Dieu aura pitié de vous, pauvre pécheresse. Vous vous repentirez de vos désordres, et il vous pardonnera. Si mes prières peuvent quelque chose pour votre salut, elles ne vous manqueront pas. Ceux qui vous ont élevée sont plus coupables que vous. Ayez du courage seulement, et espérez. Tâchez surtout d’être plus calme, ma pauvre enfant. Il faut guérir le corps ; l’âme est malade aussi, mais moi je réponds de sa guérison.

Elle s’était levée en parlant, et roulait entre ses doigts un papier qui contenait quelques louis.

— Tenez, dit-elle, si vous aviez quelque fantaisie…

Et elle glissait sous son oreiller son petit présent.

— Non, madame ! s’écria Arsène impétueusement en repoussant le papier, je ne veux rien de vous que ce que vous m’avez promis. Adieu. Nous ne nous reverrons plus. Faites-moi porter dans un hôpital, pour que je finisse sans gêner personne. Jamais vous ne pourriez faire de moi rien qui vaille. Une grande dame comme vous aura prié pour moi ; je suis contente. Adieu.

Et, se tournant autant que le lui permettait l’appareil qui la fixait sur son lit, elle cacha sa tête dans un oreiller pour ne plus rien voir.

— Écoutez, Arsène, dit madame de Piennes d’un ton grave. J’ai des desseins sur vous. Je veux faire de vous une honnête femme. J’en ai l’assurance dans votre repentir. Je vous reverrai souvent, j’aurai soin de vous. Un jour, vous me devrez votre propre estime. — Et elle lui prit la main qu’elle serra légèrement.

— Vous m’avez touchée ! s’écria la pauvre fille, vous m’avez pressé la main.

Et avant que madame de Piennes pût retirer sa main, elle l’avait saisie et la couvrait de baisers et de larmes.

— Calmez-vous, calmez-vous, ma chère, disait madame de Piennes. Ne me parlez plus de rien, Maintenant je sais tout, et je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. C’est moi qui suis le médecin de votre tête… de votre mauvaise tête. Vous m’obéirez, je l’exige, tout comme à votre autre docteur. Je vous enverrai un ecclésiastique de mes amis, vous l’écouterez. Je vous choisirai de bons livres, vous les lirez. Nous causerons quelquefois. Quand vous vous porterez bien, alors nous nous occuperons de votre avenir.

La garde rentra, tenant une fiole qu’elle rapportait de chez le pharmacien. Arsène pleurait toujours. Madame de Piennes lui serra encore une fois la main, mit le rouleau de louis sur la petite table, et sortit disposée peut-être encore plus favorablement pour sa pénitente qu’avant d’avoir entendu son étrange confession.

— Pourquoi, madame, aime-t-on toujours les mauvais sujets ? Depuis l’enfant prodigue jusqu’à votre chien Diamant, qui mord tout le monde et qui est la plus méchante bête que je connaisse, on inspire d’autant plus d’intérêt qu’on en mérite moins. — Vanité ! pure vanité, madame, que ce sentiment-là ! plaisir de la difficulté vaincue ! Le père de l’enfant prodigue a vaincu le diable et lui a retiré sa proie ; vous avez triomphé du mauvais naturel de Diamant à force de gimblettes. Madame de Piennes était fière d’avoir vaincu la perversité d’une courtisane, d’avoir détruit par son éloquence les barrières que vingt années de séduction avaient élevées autour d’une pauvre âme abandonnée. Et puis, peut-être encore, faut-il le dire ? à l’orgueil de cette victoire, au plaisir d’avoir fait une bonne action se mêlait ce sentiment de curiosité que mainte femme vertueuse éprouve à connaître une femme d’une autre espèce. Lorsqu’une cantatrice entre dans un salon, j’ai remarqué d’étranges regards tournés sur elle. Ce ne sont pas les hommes qui l’observent le plus. Vous-même, madame, l’autre soir, aux Français, ne regardiez-vous pas de toute votre lorgnette cette actrice des Variétés qu’on vous montra dans une loge ? Comment peut-on être Persan ? Combien de fois ne se fait-on pas des questions semblables ! Donc, madame, madame de Piennes pensait fort à mademoiselle Arsène Guillot, et se disait : Je la sauverai.

Elle lui envoya un prêtre, qui l’exhorta au repentir. Le repentir n’était pas difficile pour la pauvre Arsène, qui, sauf quelques heures de grosse joie, n’avait connu de la vie que ses misères. Dites à un malheureux : C’est votre faute, il n’en est que trop convaincu ; et si en même temps vous adoucissez le reproche en lui donnant quelque consolation, il vous bénira et vous promettra tout pour l’avenir. Un Grec dit quelque part, ou plutôt c’est Amyot qui lui fait dire :

Le même jour qui met un homme libre aux fers
Lui ravit la moitié de sa vertu première.

Ce qui revient en vile prose à cet aphorisme, que le malheur nous rend doux et dociles comme des moutons. Le prêtre disait à madame de Piennes que mademoiselle Guillot était bien ignorante, mais que le fond n’était pas mauvais, et qu’il avait bon espoir de son salut. En effet, Arsène l’écoutait avec attention et respect. Elle lisait ou se faisait lire les livres qu’on lui avait prescrits, aussi ponctuelle à obéir à madame de Piennes qu’à suivre les ordonnances du docteur. Mais ce qui acheva de gagner le cœur du bon prêtre, et ce qui parut à sa protectrice un symptôme décisif de guérison morale, ce fut l’emploi fait par Arsène Guillot d’une partie de la petite somme mise entre ses mains. Elle avait demandé qu’une messe solennelle fût dite à Saint-Roch pour l’âme de Paméla Guillot, sa défunte mère. Assurément, jamais âme n’eut plus grand besoin des prières de l’Église.