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Carmen (Mérimée)Chapitre 7 / 22

II

Un matin, madame de Piennes étant à sa toilette, un domestique vint frapper discrètement à la porte du sanctuaire, et remit à mademoiselle Joséphine une carte qu’un jeune homme venait d’apporter.

— Max à Paris ! s’écria madame de Piennes en jetant les yeux sur la carte ; allez vite, mademoiselle, dites à M. de Salligny de m’attendre au salon.

Un moment après, on entendit dans le salon des rires et de petits cris étouffés, et mademoiselle Joséphine rentra fort rouge et avec son bonnet tout à fait sur une oreille.

— Qu’est-ce donc, mademoiselle ? demanda madame de Piennes.

— Ce n’est rien, madame ; c’est seulement M. de Salligny qui disait que j’étais engraissée.

En effet, l’embonpoint de mademoiselle Joséphine pouvait étonner M. de Salligny qui voyageait depuis plus de deux ans. Jadis c’était un des favoris de mademoiselle Joséphine et un des attentifs de sa maîtresse. Neveu d’un ami intime de madame de Piennes, on le voyait sans cesse chez elle autrefois, à la suite de sa tante. D’ailleurs, c’était presque la seule maison sérieuse où il parût. Max de Salligny avait le renom d’un assez mauvais sujet, joueur, querelleur, viveur, au demeurant le meilleur fils du monde. Il faisait le désespoir de sa tante, madame Aubrée, qui l’adorait cependant. Mainte fois elle avait essayé de le tirer de la vie qu’il menait, mais toujours les mauvaises habitudes avaient triomphé de ses sages conseils. Max avait quelque deux ans de plus que madame de Piennes ; ils s’étaient connus enfants, et, avant qu’elle fût mariée, il paraissait la voir d’un œil fort doux. — « Ma chère petite, disait madame Aubrée, si vous vouliez, vous dompteriez, j’en suis sûre, ce caractère-là. » Madame de Piennes, — elle s’appelait alors Élise de Guiscard, — aurait peut-être trouvé en elle le courage de tenter l’entreprise, car Max était si gai, si drôle, si amusant dans un château, si infatigable dans un bal, qu’assurément il devait faire un bon mari ; mais les parents d’Élise voyaient plus loin. Madame Aubrée elle-même ne répondait pas trop de son neveu ; il fut constaté qu’il avait des dettes et une maîtresse ; survint un duel éclatant dont une artiste du Gymnase fut la cause peu innocente. Le mariage, que madame Aubrée n’avait jamais eu bien sérieusement en vue, fut déclaré impossible. Alors se présenta M. de Piennes, gentilhomme grave et moral, riche d’ailleurs et de bonne maison. J’ai peu de chose à vous en dire, si ce n’est qu’il avait la réputation d’un galant homme et qu’il la méritait. Il parlait peu ; mais lorsqu’il ouvrait la bouche, c’était pour dire quelque grande vérité incontestable. Sur les questions douteuses, « il imitait de Conrart le silence prudent. » S’il n’ajoutait pas un grand charme aux réunions où il se trouvait, il n’était déplacé nulle part. On l’aimait assez partout, à cause de sa femme, mais lorsqu’il était absent, — dans ses terres, comme c’était le cas neuf mois de l’année, et notamment au moment où commence mon histoire, — personne ne s’en apercevait. Sa femme elle-même ne s’en apercevait guère davantage.

Madame de Piennes, ayant achevé sa toilette en cinq minutes, sortit de sa chambre un peu émue, car l’arrivée de Max de Salligny lui rappelait la mort récente de la personne qu’elle avait le mieux aimée ; c’est, je crois, le seul souvenir qui se fût présenté à sa mémoire, et ce souvenir était assez vif pour arrêter toutes les conjectures ridicules qu’une personne moins raisonnable aurait pu former sur le bonnet de travers de mademoiselle Joséphine. En approchant du salon, elle fut un peu choquée d’entendre une belle voix de basse qui chantait gaiement, en s’accompagnant sur le piano, cette barcarolle napolitaine :

Addio, Teresa,
Teresa, addio !
Al mio ritorno,
Ti sposerò.

Elle ouvrit la porte et interrompit le chanteur en lui tendant la main :

— Mon pauvre monsieur Max, que j’ai de plaisir à vous revoir !

Max se leva précipitamment et lui serra la main en la regardant d’un air effaré, sans pouvoir trouver une parole.

— J’ai bien regretté, continua madame de Piennes, de ne pouvoir aller à Rome lorsque votre bonne tante est tombée malade. Je sais les soins dont vous l’avez entourée, et je vous remercie bien du dernier souvenir d’elle que vous m’avez envoyé.

La figure de Max, naturellement gaie, pour ne pas dire rieuse, prit une expression soudaine de tristesse :

— Elle m’a bien parlé de vous, dit-il, et jusqu’au dernier moment. Vous avez reçu sa bague, je le vois, et le livre qu’elle lisait encore le matin…

— Oui, Max, je vous en remercie. Vous m’annonciez, en m’envoyant ce triste présent, que vous quittiez Rome, mais vous ne me donniez pas votre adresse ; je ne savais où vous écrire. Pauvre amie ! mourir si loin de son pays ! Heureusement vous êtes accouru aussitôt… Vous êtes meilleur que vous ne voulez le paraître, Max… je vous connais bien.

— Ma tante me disait pendant sa maladie : « Quand je ne serai plus de ce monde, il n’y aura plus que madame de Piennes pour te gronder… (Et il ne put s’empêcher de sourire.) Tâche qu’elle ne te gronde pas trop souvent. » Vous le voyez, madame ; vous vous acquittez mal de vos fonctions.

— J’espère que j’aurai une sinécure maintenant. On me dit que vous êtes réformé, rangé, devenu tout à fait raisonnable ?

— Et vous ne vous trompez pas, madame ; j’ai promis à ma pauvre tante de devenir bon sujet, et…

— Vous tiendrez parole, j’en suis sûre !

— Je tâcherai. En voyage c’est plus facile qu’à Paris ; cependant… Tenez, madame, je ne suis ici que depuis quelques heures, et déjà j’ai résisté à des tentations. En venant chez vous, j’ai rencontré un de mes anciens amis qui m’a invité à dîner avec un tas de garnements, — et j’ai refusé.

— Vous avez bien fait.

— Oui, mais faut-il vous le dire ? c’est que j’espérais que vous m’inviteriez.

— Quel malheur ! Je dîne en ville. Mais demain…

— En ce cas, je ne réponds plus de moi. À vous la responsabilité du dîner que je vais faire.

— Écoutez, Max : l’important, c’est de bien commencer. N’allez pas à ce dîner de garçons. Je dîne, moi, chez madame Darsenay ; venez-y le soir, et nous causerons.

— Oui, mais madame Darsenay est un peu bien ennuyeuse ; elle me fera cent questions. Je ne pourrai vous dire un mot ; je dirai des inconvenances ; et puis, elle a une grande fille osseuse, qui n’est peut-être pas encore mariée…

— C’est une personne charmante… et, à propos d’inconvenances, c’en est une de parler d’elle comme vous faites.

— J’ai tort, c’est vrai ; mais… arrivé d’aujourd’hui, n’aurais-je pas l’air bien empressé ?…

— Eh bien, vous ferez comme vous voudrez ; mais voyez-vous, Max,… comme l’amie de votre tante, j’ai le droit de vous parler franchement : évitez vos connaissances d’autrefois. Le temps a dû rompre tout naturellement bien des liaisons qui ne vous valaient rien, ne les renouez pas : je suis sûre de vous tant que vous ne serez pas entraîné. À votre âge… à notre âge, il faut être raisonnable. Mais laissons un peu les conseils et les sermons, et parlez-moi de ce que vous avez fait depuis que nous ne nous sommes vus. Je sais que vous êtes allé en Allemagne, puis en Italie ; voilà tout. Vous m’avez écrit deux fois, sans plus ; qu’il vous en souvienne. Deux lettres en deux ans, vous sentez que cela ne m’en a guère appris sur votre compte.

— Mon Dieu ! madame, je suis bien coupable… mais je suis si… il faut bien le dire, — si paresseux !… J’ai commencé vingt lettres pour vous ; mais que pouvais-je vous dire qui vous intéressât ?… Je ne sais pas écrire des lettres, moi… Si je vous avais écrit toutes les fois que j’ai pensé à vous, tout le papier de l’Italie n’aurait pu y suffire.

— Eh bien, qu’avez-vous fait ? comment avez-vous occupé votre temps ! Je sais déjà que ce n’est point à écrire.

— Occupé !… vous savez bien que je ne m’occupe pas, malheureusement. — J’ai vu, j’ai couru. J’avais des projets de peinture, mais la vue de tant de beaux tableaux m’a radicalement guéri de ma passion malheureuse. — Ah !… et puis le vieux Nibby avait fait de moi presque un antiquaire. Oui, j’ai fait faire une fouille à sa persuasion… On a trouvé une pipe cassée et je ne sais combien de vieux tessons… Et puis à Naples j’ai pris des leçons de chant, mais je n’en suis pas plus habile… J’ai…

— Je n’aime pas trop votre musique, quoique vous ayez une belle voix et que vous chantiez bien. Cela vous met en relation avec des gens que vous n’avez que trop de penchant à fréquenter.

— Je vous entends ; mais à Naples, quand j’y étais, il n’y avait guère de danger. La prima donna pesait cent cinquante kilogrammes, et la seconda donna avait la bouche comme un four et un nez comme la tour du Liban. Enfin, deux ans se sont passés sans que je puisse dire comment. Je n’ai rien fait, rien appris, mais j’ai vécu deux ans sans m’en apercevoir.

— Je voudrais vous savoir occupé ; je voudrais vous voir un goût vif pour quelque chose d’utile. Je redoute l’oisiveté pour vous.

— À vous parler franchement, madame, les voyages m’ont réussi en cela que, ne faisant rien, je n’étais pas non plus absolument oisif. Quand on voit de belles choses, on ne s’ennuie pas ; et moi, quand je m’ennuie, je suis bien près de faire des bêtises. Vrai, je suis devenu assez rangé, et j’ai même oublié un certain nombre de manières expéditives que j’avais de dépenser mon argent. Ma pauvre tante a payé mes dettes, et je n’en ai plus fait, je ne veux plus en faire. J’ai de quoi vivre en garçon ; et, comme je n’ai pas la prétention de paraître plus riche que je ne suis, je ne ferai plus d’extravagances. Vous souriez ? Est-ce que vous ne croyez pas à ma conversion ? Il vous faut des preuves ? Écoutez un beau trait. Aujourd’hui, Famin, l’ami qui m’a invité à dîner, a voulu me vendre son cheval. Cinq mille francs… C’est une bête superbe ! Le premier mouvement a été pour avoir le cheval, puis je me suis dit que je n’étais pas assez riche pour mettre cinq mille francs à une fantaisie, et je resterai à pied.

— C’est à merveille, Max ; mais savez-vous ce qu’il faut faire pour continuer sans encombre dans cette bonne voie ? Il faut vous marier.

— Ah ! me marier ?… Pourquoi pas ?… Mais qui voudra de moi ? Moi, qui n’ai pas le droit d’être difficile, je voudrais une femme !… Oh ! non, il n’y en a plus qui me convienne…

Madame de Piennes rougit un peu, et il continua sans s’en apercevoir :

— Une femme qui voudrait de moi… Mais savez-vous, madame, que ce serait presque une raison pour que je ne voulusse pas d’elle ?

— Pourquoi cela ? quelle folie !

— Othello ne dit-il pas quelque part, — c’est, je crois, pour se justifier à lui-même les soupçons qu’il a contre Desdemone : — Cette femme-là doit avoir une tête bizarre et des goûts dépravés, pour m’avoir choisi, moi qui suis noir ! — Ne puis-je pas dire à mon tour : Une femme qui voudrait de moi ne peut qu’avoir une tête baroque ?

— Vous avez été un assez mauvais sujet, Max, pour qu’il soit inutile de vous faire pire que vous n’êtes. Gardez-vous de parler ainsi de vous-même, car il y a des gens qui vous croiraient sur parole. Pour moi, j’en suis sûre, si un jour… oui, si vous aimiez bien une femme qui aurait toute votre estime… alors vous lui paraîtriez…

Madame de Piennes éprouvait quelque difficulté à terminer sa phrase, et Max, qui la regardait fixement avec une extrême curiosité, ne l’aidait nullement à trouver une fin pour sa période mal commencée. — Vous voulez dire, reprit-il enfin, que, si j’étais réellement amoureux, on m’aimerait, parce qu’alors j’en vaudrais la peine ?

— Oui, alors vous seriez digne d’être aimé aussi.

— S’il ne fallait qu’aimer pour être aimé… Ce n’est pas trop vrai ce que vous dites, madame… Bah ! trouvez-moi une femme courageuse, et je me marie. Si elle n’est pas trop laide, moi je ne suis pas assez vieux pour ne pas m’enflammer encore… Vous me répondez du reste.

— D’où venez-vous, maintenant ? interrompit madame de Piennes d’un air sérieux.

Max parla de ses voyages fort laconiquement, mais pourtant de manière à prouver qu’il n’avait pas fait comme ces touristes dont les Grecs disent : Valise il est parti, valise revenu[1]. Ses courtes observations dénotaient un esprit juste et qui ne prenait pas ses opinions toutes faites, bien qu’il fût réellement plus cultivé qu’il ne voulait le paraître. Il se retira bientôt, remarquant que madame de Piennes tournait la tête vers la pendule, et promit, non sans quelque embarras, qu’il irait le soir chez madame Darsenay.

Il n’y vint pas cependant, et madame de Piennes en conçut un peu de dépit. En revanche, il était chez elle le lendemain matin pour lui demander pardon, s’excusant sur la fatigue du voyage qui l’avait obligé de demeurer chez lui ; mais il baissait les yeux et parlait d’un ton si mal assuré, qu’il n’était pas nécessaire d’avoir l’habileté de madame de Piennes à deviner les physionomies, pour s’apercevoir qu’il donnait une défaite. Quand il eut achevé péniblement, elle le menaça du doigt sans répondre.

— Vous ne me croyez pas ? dit-il.

— Non. Heureusement vous ne savez pas encore mentir. Ce n’est pas pour vous reposer de vos fatigues que vous n’êtes pas allé hier chez madame Darsenay. Vous n’êtes pas resté chez vous.

— Eh bien, répondit Max en s’efforçant de sourire, vous avez raison. J’ai dîné au Rocher-de-Cancale avec ces vauriens, puis je suis allé prendre du thé chez Famin ; on n’a pas voulu me lâcher, et puis j’ai joué.

— Et vous avez perdu, cela va sans dire ?

— Non, j’ai gagné.

— Tant pis. J’aimerais mieux que vous eussiez perdu, surtout si cela pouvait vous dégoûter à jamais d’une habitude aussi sotte que détestable.

Elle se pencha sur son ouvrage et se mit à travailler avec une application un peu affectée.

— Y avait-il beaucoup de monde chez madame Darsenay ? demanda Max timidement.

— Non, peu de monde.

— Pas de demoiselles à marier ?…

— Non.

— Je compte sur vous, cependant, madame. Vous savez ce que vous m’avez promis ?

— Nous avons le temps d’y songer.

Il y avait dans le ton de madame de Piennes quelque chose de sec et de contraint qui ne lui était pas ordinaire. Après un silence, Max reprit d’un air bien humble : — Vous êtes mécontente de moi, madame ? Pourquoi ne me grondez-vous pas bien fort, comme faisait ma tante, pour me pardonner ensuite ? Voyons, voulez-vous que je vous donne ma parole de ne plus jouer jamais ?

— Quand on fait une promesse, il faut se sentir la force de la tenir.

— Une promesse faite à vous, madame, je la tiendrai ; je m’en crois la force et le courage.

— Eh bien, Max, je l’accepte, dit-elle en lui tendant la main.

— J’ai gagné onze cents francs, poursuivit-il ; les voulez-vous pour vos pauvres ? Jamais argent plus mal acquis n’aura trouvé meilleur emploi.

Elle hésita un moment.

— Pourquoi pas ? se dit-elle tout haut. Allons, Max, vous vous souviendrez de la leçon. Je vous inscris mon débiteur pour onze cents francs.

— Ma tante disait que le meilleur moyen pour n’avoir pas de dettes, c’est de payer toujours comptant.

En parlant, il tirait son portefeuille pour y prendre des billets. Dans le portefeuille entr’ouvert, madame de Piennes crut voir un portrait de femme. Max s’aperçut qu’elle regardait, rougit, et se hâta de fermer le portefeuille et de présenter les billets.

— Je voudrais bien voir ce portefeuille… si cela était possible, ajouta-t-elle en souriant avec malice.

Max était complètement déconcerté : il balbutia quelques mots inintelligibles et s’efforça de détourner l’attention de madame de Piennes.

La première pensée de celle-ci avait été que le portefeuille renfermait le portrait de quelque belle Italienne ; mais le trouble évident de Max et la couleur générale de la miniature, — c’était tout ce qu’elle en avait pu voir, — avaient bientôt éveillé chez elle un autre soupçon. Autrefois elle avait donné son portrait à madame Aubrée ; et elle s’imagina que Max, en sa qualité d’héritier direct, s’était cru le droit de se l’approprier. Cela lui parut une énorme inconvenance. Cependant elle n’en marqua rien d’abord ; mais lorsque M. de Salligny allait se retirer : — À propos, lui dit-elle, votre tante avait un portrait de moi, que je voudrais bien revoir.

— Je ne sais… quel portrait ?… comment était-il ? demanda Max d’une voix mal assurée.

Cette fois, madame de Piennes était déterminée à ne pas s’apercevoir qu’il mentait.

— Cherchez-le, lui dit-elle le plus naturellement qu’elle put. Vous me ferez plaisir.

N’était le portrait, elle était assez contente de la docilité de Max, et se promettait bien de sauver encore une brebis égarée.

Le lendemain, Max avait retrouvé le portrait et le rapporta d’un air assez indifférent. Il remarqua que la ressemblance n’avait jamais été grande, et que le peintre lui avait donné une roideur de pose et une sévérité dans l’expression qui n’avaient rien de naturel. De ce moment, ses visites à madame de Piennes furent moins longues, et il avait auprès d’elle un air boudeur qu’elle ne lui avait jamais vu. Elle attribua cette humeur au premier effort qu’il avait à faire pour tenir ses promesses et résister à ses mauvais penchants.

Une quinzaine de jours après l’arrivée de M. de Salligny, madame de Piennes allait voir à son ordinaire sa protégée Arsène Guillot, qu’elle n’avait point oubliée cependant, ni vous non plus, madame, je l’espère. Après lui avoir fait quelques questions sur sa santé et sur les instructions qu’elle recevait, remarquant que la malade était encore plus oppressée que les jours précédents, elle lui offrit de lui faire la lecture pour qu’elle ne se fatiguât point à parler. La pauvre fille eût sans doute aimé mieux causer qu’écouter une lecture telle que celle qu’on lui proposait, car vous pensez bien qu’il s’agissait d’un livre fort sérieux, et Arsène n’avait jamais lu que des romans de cuisinières. C’était un livre de piété que prit madame de Piennes ; et je ne vous le nommerai pas, d’abord pour ne pas faire tort à son auteur, ensuite parce que vous m’accuseriez peut-être de vouloir tirer quelque méchante conclusion contre ces sortes d’ouvrages en général. Suffit que le livre en question était d’un jeune homme de dix-neuf ans, et spécialement approprié à la réconciliation des pécheresses endurcies ; qu’Arsène était très-accablée, et qu’elle n’avait pu fermer l’œil la nuit précédente. À la troisième page, il arriva ce qui serait arrivé avec tout autre ouvrage, sérieux ou non ; il advint, ce qui était inévitable : je veux dire que mademoiselle Guillot ferma les yeux et s’endormit. Madame de Piennes s’en aperçut et se félicita de l’effet calmant qu’elle venait de produire. Elle baissa d’abord la voix pour ne pas réveiller la malade en s’arrêtant tout à coup, puis elle posa le livre et se leva doucement pour sortir sur la pointe du pied ; mais la garde avait coutume de descendre chez la portière lorsque madame de Piennes venait, car ses visites ressemblaient un peu à celles d’un confesseur. Madame de Piennes voulut attendre le retour de la garde ; et comme elle était la personne du monde la plus ennemie de l’oisiveté, elle chercha quelque emploi à faire des minutes qu’elle allait passer auprès de la dormeuse. Dans un petit cabinet derrière l’alcôve, il y avait une table avec de l’encre et du papier ; elle s’y assit et se mit à écrire un billet. Tandis qu’elle cherchait un pain à cacheter dans un tiroir de la table, quelqu’un entra brusquement dans la chambre, qui réveilla la malade. — Mon Dieu ! qu’est-ce que je vois ? s’écria Arsène d’une voix si altérée, que madame de Piennes en frémit.

— Eh bien, j’en apprends de belles ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Se jeter par la fenêtre comme une imbécile ! A-t-on jamais vu une tête comme celle de cette fille-là !

Je ne sais si je rapporte exactement les termes ; c’est du moins le sens de ce que disait la personne qui venait d’entrer, et qu’à la voix madame de Piennes reconnut aussitôt pour Max de Salligny. Suivirent quelques exclamations, quelques cris étouffés d’Arsène, puis un embrassement assez sonore. Enfin Max reprit : — Pauvre Arsène, en quel état te retrouvé-je ? Sais-tu que je ne t’aurais jamais dénichée, si Julie ne m’eût dit ta dernière adresse ? Mais a-t-on jamais vu folie pareille !

— Ah ! Salligny ! Salligny ! que je suis heureuse ! Mais comme je me repens de ce que j’ai fait ! Tu ne vas plus me trouver gentille. Tu ne voudras plus de moi ?…

— Bête que tu es, disait Max, pourquoi ne pas m’écrire que tu avais besoin d’argent ? Pourquoi ne pas en demander au commandant ? Qu’est donc devenu ton Russe ? Est-ce qu’il est parti, ton Cosaque ?

En reconnaissant la voix de Max, madame de Piennes avait été d’abord presque aussi étonnée qu’Arsène. La surprise l’avait empêchée de se montrer aussitôt ; puis elle s’était mise à réfléchir si elle devait ou non se montrer, et lorsqu’on réfléchit en écoutant on ne se décide pas vite. Il résulta de tout cela qu’elle entendit l’édifiant dialogue que je viens de rapporter ; mais alors elle comprit que, si elle demeurait dans le cabinet, elle était exposée à en entendre bien davantage. Elle prit son parti, et entra dans la chambre avec ce maintien calme et superbe que les personnes vertueuses ne perdent que rarement, et qu’elles commandent au besoin.

— Max, dit-elle, vous faites du mal à cette pauvre fille ; retirez-vous. Vous viendrez me parler dans une heure.

Max était devenu pâle comme un mort en voyant apparaître madame de Piennes dans un lieu où il ne se serait jamais attendu à la rencontrer ; son premier mouvement fut d’obéir, et il fit un pas vers la porte.

— Tu t’en vas !… ne t’en va pas ! s’écria Arsène en se soulevant sur son lit d’un effort désespéré.

— Mon enfant, dit madame de Piennes en lui prenant la main, soyez raisonnable. Écoutez-moi. Rappelez-vous ce que vous m’avez promis ! Puis elle jeta un regard calme, mais impérieux à Max, qui sortit aussitôt. Arsène retomba sur le lit ; en le voyant sortir, elle s’était évanouie.

Madame de Piennes et la garde, qui rentra peu après, la secoururent avec l’adresse qu’ont les femmes en ces sortes d’accidents. Par degrés, Arsène reprit connaissance. D’abord elle promena ses regards par toute la chambre, comme pour y chercher celui qu’elle se rappelait y avoir vu tout à l’heure ; puis elle tourna ses grands yeux noirs vers madame de Piennes, et la regardant fixement :

— C’est votre mari ? dit-elle.

— Non, répondit madame de Piennes en rougissant un peu, mais sans que la douceur de sa voix en fût altérée ; M. de Salligny est mon parent. — Elle crut pouvoir se permettre ce petit mensonge pour expliquer l’empire qu’elle avait sur lui.

— Alors, dit Arsène, c’est vous qu’il aime ! Et elle attachait toujours sur elle ses yeux ardents comme deux flambeaux

— Il !… Un éclair brilla sur le front de madame de Piennes. Un instant, ses joues se colorèrent d’un vif incarnat, et sa voix expira sur ses lèvres ; mais elle reprit bientôt sa sérénité. — Vous vous méprenez, ma pauvre enfant, dit-elle d’un ton grave. M. de Salligny a compris qu’il avait tort de vous rappeler des souvenirs qui sont heureusement loin de votre mémoire. Vous avez oublié…

— Oublié ! s’écria Arsène avec un sourire de damné qui faisait mal à voir.

— Oui, Arsène, vous avez renoncé à toutes les folles idées d’un temps qui ne reviendra plus. Pensez, ma pauvre enfant, que c’est à cette coupable liaison que vous devez tous vos malheurs. Pensez…

— Il ne vous aime pas ! interrompit Arsène sans l’écouter, il ne vous aime pas, et il comprend un seul regard ! J’ai vu vos yeux et les siens. Je ne me trompe pas… Au fait… c’est juste ! Vous êtes belle, jeune, brillante… moi, estropiée, défigurée… près de mourir…

Elle ne put achever : des sanglots étouffèrent sa voix, si forts, si douloureux, que la garde s’écria qu’elle allait chercher le médecin ; car, disait-elle, M. le docteur ne craignait rien tant que ces convulsions, et si cela dure la pauvre petite va passer.

Peu à peu l’espèce d’énergie qu’Arsène avait trouvée dans la vivacité même de sa douleur fit place à un abattement stupide, que madame de Piennes prit pour du calme. Elle continua ses exhortations ; mais Arsène, immobile, n’écoutait pas toutes les belles et bonnes raisons qu’on lui donnait pour préférer l’amour divin à l’amour terrestre ; ses yeux étaient secs, ses dents serrées convulsivement. Pendant que sa protectrice lui parlait du ciel et de l’avenir, elle songeait au présent. L’arrivée subite de Max avait réveillé en un instant chez elle de folles illusions, mais le regard de madame de Piennes les avait dissipées encore plus vite. Après un rêve heureux d’une minute, Arsène ne retrouvait plus que la triste réalité, devenue cent fois plus horrible pour avoir été un moment oubliée.

Votre médecin vous dira, madame, que les naufragés, surpris par le sommeil au milieu des angoisses de la faim, rêvent qu’ils sont à table et font bonne chère. Ils se réveillent encore plus affamés, et voudraient n’avoir pas dormi. Arsène souffrait une torture comparable à celle de ces naufragés. Autrefois elle avait aimé Max, comme elle pouvait aimer. C’était avec lui qu’elle aurait voulu toujours aller au spectacle, c’est avec lui qu’elle s’amusait dans une partie de campagne, c’est de lui qu’elle parlait sans cesse à ses amies. Lorsque Max partit, elle avait beaucoup pleuré ; mais cependant elle avait agréé les hommages d’un Russe que Max était charmé d’avoir pour successeur, parce qu’il le tenait pour galant homme, c’est-à-dire pour généreux. Tant qu’elle put mener la vie folle des femmes de son espèce, son amour pour Max ne fut qu’un souvenir agréable qui la faisait soupirer quelquefois. Elle y pensait comme on pense aux amusements de son enfance, que personne cependant ne voudrait recommencer ; mais quand Arsène n’eut plus d’amants, qu’elle se trouva délaissée, qu’elle sentit tout le poids de la misère et de la honte, alors son amour pour Max s’épura en quelque sorte, parce que c’était le seul souvenir qui ne réveillât chez elle ni regrets ni remords. Il la relevait même à ses propres yeux, et plus elle se sentait avilie, plus elle grandissait Max dans son imagination. J’ai été sa maîtresse, il m’a aimée, se disait-elle avec une sorte d’orgueil lorsqu’elle était saisie de dégoût en réfléchissant sur sa vie de courtisane. Dans les marais de Minturnes, Marius raffermissait son courage en se disant : J’ai vaincu les Cimbres ! La fille entretenue, — hélas ! elle ne l’était plus, — n’avait pour résister à la honte et au désespoir que ce souvenir : Max m’a aimée… Il m’aime encore ! Un moment, elle avait pu le penser ; mais maintenant on venait lui arracher jusqu’à ses souvenirs, seul bien qui lui restât au monde.

Pendant qu’Arsène s’abandonnait à ses tristes réflexions, madame de Piennes lui démontrait avec chaleur la nécessité de renoncer pour toujours à ce qu’elle appelait ses égarements criminels. Une forte conviction rend presque insensible ; et comme un chirurgien applique le fer et le feu sur une plaie sans écouter les cris du patient, madame de Piennes poursuivait sa tâche avec une impitoyable fermeté. Elle disait que cette époque de bonheur où la pauvre Arsène se réfugiait comme pour s’échapper à elle-même était un temps de crime et de honte qu’elle expiait justement aujourd’hui. Ces illusions, il fallait les détester et les bannir de son cœur ; l’homme qu’elle regardait comme son protecteur et presque comme un génie tutélaire, il ne devait plus être à ses yeux qu’un complice pernicieux, un séducteur qu’elle devait fuir à jamais.

Ce mot de séducteur, dont madame de Piennes ne pouvait pas sentir le ridicule, fit presque sourire Arsène au milieu de ses larmes ; mais sa digne protectrice ne s’en aperçut pas. Elle continua imperturbablement son exhortation, et la termina par une péroraison qui redoubla les sanglots de la pauvre fille, c’était : Vous ne le verrez plus.

Le médecin qui arriva et la prostration complète de la malade rappelèrent à madame de Piennes qu’elle en avait assez fait. Elle pressa la main d’Arsène, et lui dit en la quittant : Du courage, ma fille, et Dieu ne vous abandonnera pas.

Elle venait d’accomplir un devoir, il lui en restait un second encore plus difficile. Un autre coupable l’attendait, dont elle devait ouvrir l’âme au repentir ; et malgré la confiance qu’elle puisait dans son zèle pieux, malgré l’empire qu’elle exerçait sur Max, et dont elle avait déjà des preuves, enfin, malgré la bonne opinion qu’elle conservait au fond du cœur à l’égard de ce libertin, elle éprouvait une étrange anxiété en pensant au combat qu’elle allait engager. Avant de commencer cette terrible lutte, elle voulut reprendre des forces, et, entrant dans une église, elle demanda à Dieu de nouvelles inspirations pour défendre sa cause.

Lorsqu’elle rentra chez elle, on lui dit que M. de Salligny était au salon, et l’attendait, depuis assez longtemps. Elle le trouva pâle, agité, rempli d’inquiétude. Ils s’assirent. Max n’osait ouvrir la bouche ; et madame de Piennes, émue elle-même sans en savoir positivement la cause, demeura quelque temps sans parler et ne le regardant qu’à la dérobée. Enfin elle commença :

— Max, dit-elle, je ne vous ferai pas de reproches…

Il leva la tête assez fièrement. Leurs regards se rencontrèrent, et il baissa les yeux aussitôt.

— Votre bon cœur, poursuivit-elle, vous en dit plus en ce moment que je ne pourrais le faire. C’est une leçon que la Providence a voulu vous donner ; j’en ai l’espoir, la conviction… elle ne sera pas perdue.

— Madame, interrompit Max, je sais à peine ce qui s’est passé. Cette malheureuse fille s’est jetée par la fenêtre, voilà ce qu’on m’a dit ; mais je n’ai pas la vanité… je veux dire la douleur… de croire que les relations que nous avons eues autrefois aient pu déterminer cet acte de folie.

— Dites plutôt, Max, que, lorsque vous faisiez le mal vous n’en aviez pas prévu les conséquences. Quand vous avez jeté cette jeune fille dans le désordre, vous ne pensiez pas qu’un jour elle attenterait à sa vie.

— Madame, s’écria Max avec quelque véhémence, permettez-moi de vous dire que je n’ai nullement séduit Arsène Guillot. Quand je l’ai connue, elle était toute séduite. Elle a été ma maîtresse, je ne le nie point. Je l’avouerai même, je l’ai aimée… comme on peut aimer une personne de cette classe… Je crois qu’elle a eu pour moi un peu plus d’attachement que pour un autre… Mais depuis longtemps toutes relations avaient cessé entre nous, et sans qu’elle en eût témoigné beaucoup de regret. La dernière fois que j’ai reçu de ses nouvelles, je lui ai fait tenir de l’argent ; mais elle n’a pas d’ordre… Elle a eu honte de m’en demander encore, car elle a son orgueil à elle… La misère l’a poussée à cette terrible résolution… J’en suis désolé… Mais je vous le répète, madame, dans tout cela je n’ai aucun reproche à me faire.

Madame de Piennes chiffonna quelque ouvrage sur sa table, puis elle reprit :

— Sans doute, dans les idées du monde, vous n’êtes pas coupable, vous n’avez pas encouru de responsabilité ; mais il y a une autre morale que celle du monde, Max, et c’est par ses règles que j’aimerais à vous voir vous guider… Maintenant peut-être vous n’êtes pas en état de m’entendre. Laissons cela. Aujourd’hui, ce que j’ai à vous demander, c’est une promesse que vous ne me refuserez pas, j’en suis sûre. Cette malheureuse fille est touchée de repentir. Elle a écouté avec respect les conseils d’un vénérable ecclésiastique qui l’a bien voulu voir. Nous avons tout lieu d’espérer d’elle. — Vous, vous ne devez plus la voir, car son cœur hésite encore entre le bien et le mal, et malheureusement vous n’avez ni la volonté, ni peut-être le pouvoir de lui être utile. En la revoyant, vous pourriez lui faire beaucoup de mal… C’est pourquoi je vous demande votre parole de ne plus aller chez elle.

Max fit un mouvement de surprise.

— Vous ne me refuserez pas, Max ; si votre tante vivait, elle vous ferait cette prière. Imaginez que c’est elle qui vous parle.

— Bon Dieu ! madame, que me demandez-vous ? Quel mal voulez-vous que je fasse à cette pauvre fille ? N’est-ce pas au contraire une obligation pour moi, qui… l’ai vue au temps de ses folies, de ne pas l’abandonner maintenant qu’elle est malade, et bien dangereusement malade, si ce que l’on me dit est vrai ?

— Voilà sans doute la morale du monde, mais ce n’est pas la mienne. Plus cette maladie est grave, plus il importe que vous ne la voyiez plus.

— Mais, madame, veuillez songer que, dans l’état où elle est, il serait impossible, même à la pruderie la plus facile à s’alarmer… Tenez, madame, si j’avais un chien malade, et si je savais qu’en me voyant il éprouvât quelque plaisir, je croirais faire une mauvaise action en le laissant crever seul. Il ne se peut pas que vous pensiez autrement, vous qui êtes si bonne et si charitable. Songez-y, madame ; de ma part, il y aurait vraiment de la cruauté.

— Tout à l’heure je vous demandais de me faire cette promesse au nom de votre bonne tante… au nom de l’amitié que vous avez pour moi… maintenant, c’est au nom de cette malheureuse fille elle-même que je vous le demande. Si vous l’aimez réellement…

— Ah ! madame, je vous en supplie, ne rapprochez pas ainsi des choses qui ne se peuvent comparer. Croyez-moi bien, madame, je souffre extrêmement à vous résister en quoi que ce soit ; mais, en vérité, je m’y crois obligé d’honneur… Ce mot vous déplaît ? Oubliez-le. Seulement, madame, à mon tour, laissez-moi vous conjurer par pitié pour cette infortunée… et aussi un peu par pitié pour moi… Si j’ai eu des torts… si j’ai contribué à la retenir dans le désordre… je dois maintenant prendre soin d’elle. Il serait affreux de l’abandonner. Je ne me le pardonnerais pas. Non, je ne puis l’abandonner. Vous n’exigerez pas cela, madame…

— D’autres soins ne lui manqueront pas. Mais, répondez-moi, Max : vous l’aimez ?

— Je l’aime… je l’aime… Non… je ne l’aime pas. C’est un mot qui ne peut convenir ici… L’aimer : hélas ! non. J’ai cherché auprès d’elle une distraction à un sentiment plus sérieux qu’il fallait combattre… Cela vous semble ridicule, incompréhensible ?… La pureté de votre âme ne peut admettre que l’on cherche un pareil remède… Eh bien, ce n’est pas la plus mauvaise action de ma vie. Si nous autres hommes nous n’avions pas quelquefois la ressource de détourner nos passions… peut-être maintenant… peut-être serait-ce moi qui me serais jeté par la fenêtre… Mais, je ne sais ce que je dis, et vous ne pouvez m’entendre… je me comprends à peine moi-même.

— Je vous demandais si vous l’aimiez, reprit madame de Piennes les yeux baissés et avec quelque hésitation, parce que, si vous aviez de… de l’amitié pour elle, vous auriez sans doute le courage de lui faire un peu de mal pour lui faire ensuite un grand bien. Assurément, le chagrin de ne pas vous voir lui sera pénible à supporter ; mais il serait bien plus grave de la détourner aujourd’hui de la voie dans laquelle elle est presque miraculeusement entrée. Il importe à son salut, Max, qu’elle oublie tout à fait un temps que votre présence lui rappellerait avec trop de vivacité.

Max secoua la tête sans répondre. Il n’était pas croyant, et le mot de salut, qui avait tant de pouvoir sur madame de Piennes, ne parlait point aussi fortement à son âme. Mais sur ce point il n’y avait pas à contester avec elle. Il évitait toujours avec soin de lui montrer ses doutes, et cette fois encore il garda le silence ; cependant il était facile de voir qu’il n’était pas convaincu.

— Je vous parlerai le langage du monde, poursuivit madame de Piennes, si malheureusement c’est le seul que vous puissiez comprendre ; nous discutons, en effet, sur un calcul d’arithmétique. Elle n’a rien à gagner à vous voir, beaucoup à perdre ; maintenant, choisissez.

— Madame, dit Max d’une voix émue, vous ne doutez plus, j’espère, qu’il puisse y avoir d’autre sentiment de ma part à l’égard d’Arsène qu’un intérêt… bien naturel. Quel danger y aurait-il ? Aucun. Doutez-vous de moi ? Penseriez-vous que je veuille nuire aux bons conseils que vous lui donnez ? Eh ! mon Dieu ! moi qui déteste les spectacles tristes, qui les fuis avec une espèce d’horreur, croyez-vous que je recherche la vue d’une mourante avec des intentions coupables ? Je vous le répète, madame, c’est pour moi une idée de devoir, c’est une expiation, un châtiment si vous voulez, que je viens chercher auprès d’elle…

À ce mot, madame de Piennes releva la tête et le regarda fixement d’un air exalté qui donnait à tous ses traits une expression sublime.

— Une expiation, dites-vous, un châtiment ?… Eh bien, oui ! À votre insu, Max, vous obéissez peut-être à un avertissement d’en haut, et vous avez raison de me résister… Oui, j’y consens. Voyez cette fille, et qu’elle devienne l’instrument de votre salut comme vous avez failli être celui de sa perte.

Probablement Max ne comprenait pas aussi bien que vous, madame, ce que c’est qu’un avertissement d’en haut. Ce changement de résolution si subit l’étonnait, il ne savait à quoi l’attribuer, il ne savait s’il devait remercier madame de Piennes d’avoir cédé à la fin ; mais en ce moment sa grande préoccupation était pour deviner si son obstination avait lassé ou bien convaincu la personne à laquelle il craignait par-dessus tout de déplaire.

— Seulement, Max, poursuivit madame de Piennes, j’ai à vous demander, ou plutôt j’exige de vous…

Elle s’arrêta un instant, et Max fit un signe de tête indiquant qu’il se soumettait à tout.

— J’exige, reprit-elle, que vous ne la voyiez qu’avec moi.

Il fit un geste d’étonnement, mais il se hâta d’ajouter qu’il obéirait.

— Je ne me fie pas absolument à vous, continua-t-elle en souriant. Je crains encore que vous ne gâtiez mon ouvrage, et je veux réussir. Surveillé par moi, vous deviendrez au contraire un aide utile, et, j’en ai l’espoir, votre soumission sera récompensée.

Elle lui tendit la main en disant ces mots. Il fut convenu que Max irait le lendemain voir Arsène Guillot, et que madame de Piennes le précéderait pour la préparer à cette visite.

Vous comprenez son projet. D’abord elle avait pensé qu’elle trouverait Max plein de repentir, et qu’elle tirerait facilement de l’exemple d’Arsène le texte d’un sermon éloquent contre ses mauvaises passions ; mais, contre son attente, il rejetait toute responsabilité. Il fallait changer d’exorde, et dans un moment décisif retourner une harangue étudiée, c’est une entreprise presque aussi périlleuse que de prendre un nouvel ordre de bataille au milieu d’une attaque imprévue. Madame de Piennes n’avait pu improviser une manœuvre. Au lieu de sermonner Max, elle avait discuté avec lui une question de convenance. Tout à coup une idée nouvelle s’était présentée à son esprit. Les remords de sa complice le toucheront, avait-elle pensé. La fin chrétienne d’une femme qu’il a aimée (et malheureusement elle ne pouvait douter qu’elle ne fût proche) portera sans doute un coup décisif. C’est sur un tel espoir qu’elle s’était subitement déterminée à permettre que Max revît Arsène. Elle y gagnait encore d’ajourner l’exhortation qu’elle avait projetée ; car, je crois vous l’avoir déjà dit, malgré son vif désir de sauver un homme dont elle déplorait les égarements, l’idée d’engager avec lui une discussion si sérieuse l’effrayait involontairement.

Elle avait beaucoup compté sur la bonté de sa cause ; elle doutait encore du succès, et ne pas réussir c’était désespérer du salut de Max, c’était se condamner à changer de sentiment à son égard. Le diable, peut-être pour éviter qu’elle se mît en garde contre la vive affection qu’elle portait à un ami d’enfance, le diable avait pris soin de justifier cette affection par une espérance chrétienne. Toutes armes sont bonnes au tentateur, et telles pratiques lui sont familières ; voilà pourquoi le Portugais dit fort élégamment : De boas intençôes esta o inferno cheio : L’enfer est pavé de bonnes intentions. Vous dites en français qu’il est pavé de langues de femmes, et cela revient au même ; car les femmes à mon sens, veulent toujours le bien.

Vous me rappelez à mon récit. Le lendemain donc, madame de Piennes alla chez sa protégée, qu’elle trouva bien faible, bien abattue, mais pourtant plus calme et plus résignée qu’elle ne l’espérait. Elle reparla de M. de Salligny, mais avec plus de ménagement que la veille. Arsène, à la vérité, devait absolument renoncer à lui, et n’y penser que pour déplorer leur commun aveuglement. Elle devait encore, et c’était une partie de sa pénitence, elle devait montrer son repentir à Max lui-même, lui donner un exemple en changeant de vie, et lui assurer pour l’avenir la paix de conscience dont elle jouissait elle-même. À ces exhortations toutes chrétiennes, madame de Piennes ne négligea pas de joindre quelques arguments mondains : celui-ci, par exemple, qu’Arsène, aimant véritablement M. de Salligny, devait désirer son bien avant tout, et que, par son changement de conduite, elle mériterait l’estime d’un homme qui n’avait pu encore la lui accorder réellement.

Tout ce qu’il y avait de sévère et de triste dans ce discours s’effaça soudain lorsqu’en terminant madame de Piennes lui annonça qu’elle reverrait Max, et qu’il allait venir. À la vive rougeur qui anima subitement ses joues, depuis longtemps pâlies par la souffrance, à l’éclat extraordinaire dont brillèrent ses yeux, madame de Piennes faillit à se repentir d’avoir consenti à cette entrevue ; mais il n’était plus temps de changer de résolution. Elle employa quelques minutes qui lui restaient avant l’arrivée de Max en exhortations pieuses et énergiques, mais elles étaient écoulées avec une distraction notable, car Arsène ne semblait préoccupée que d’arranger ses cheveux et d’ajuster le ruban chiffonné de son bonnet.

Enfin M. de Salligny parut, contractant tous ses traits pour leur donner un air de gaieté et d’assurance. Il lui demanda comment elle se portait, d’un ton de voix qu’il essaya de rendre naturel, mais qu’aucun rhume ne saurait donner. De son côté, Arsène n’était pas plus à son aise ; elle balbutiait, elle ne pouvait trouver une phrase, mais elle prit la main de madame de Piennes et la porta à ses lèvres comme pour la remercier. Ce qui se dit pendant un quart d’heure fut ce qui se dit partout entre gens embarrassés. Madame de Piennes seule conservait son calme ordinaire, ou plutôt, mieux préparée, elle se maîtrisait mieux. Souvent elle répondait pour Arsène, et celle-ci trouvait que son interprète rendait assez mal ses pensées. La conversation languissant, madame de Piennes remarqua que la malade toussait beaucoup, lui rappela que le médecin lui défendait de parler, et, s’adressant à Max, lui dit qu’il ferait mieux de faire une petite lecture que de fatiguer Arsène par ses questions. Aussitôt Max prit un livre avec empressement, et s’approcha de la fenêtre, car la chambre était un peu obscure. Il lut sans trop comprendre. Arsène ne comprenait pas davantage sans doute, mais elle avait l’air d’écouter avec un vif intérêt. Madame de Piennes travaillait à quelque ouvrage qu’elle avait apporté, la garde se pinçait pour ne pas dormir. Les yeux de madame de Piennes allaient sans cesse du lit à la fenêtre, jamais Argus ne fit si bonne garde avec les cent yeux qu’il avait. Au bout de quelques minutes, elle se pencha vers l’oreille d’Arsène : — Comme il lit bien ! lui dit-elle tout bas.

Arsène lui jeta un regard qui contrastait étrangement avec le sourire de sa bouche : — Oh ! oui, répondit-elle. Puis elle baissa les yeux, et de minute en minute une grosse larme paraissait au bord de ses cils et glissait sur ses joues sans qu’elle s’en aperçût. Max ne tourna pas la tête une seule fois. Après quelques pages, madame de Piennes dit à Arsène : — Nous allons vous laisser reposer, mon enfant. Je crains que nous ne vous ayons un peu fatiguée. Nous reviendrons bientôt vous voir. Elle se leva, et Max se leva comme son ombre. Arsène lui dit adieu sans presque le regarder.

— Je suis contente de vous, Max, dit madame de Piennes qu’il avait accompagnée jusqu’à sa porte, et d’elle encore plus. Cette pauvre fille est remplie de résignation. Elle vous donne un exemple.

— Souffrir et se taire, madame, est-ce donc si difficile à apprendre ?

— Ce qu’il faut apprendre surtout, c’est à fermer son cœur aux mauvaises pensées.

Max la salua et s’éloigna rapidement.

Lorsque madame de Piennes revit Arsène le lendemain, elle la trouva contemplant un bouquet de fleurs rares placé sur une petite table auprès de son lit.

— C’est M. de Salligny qui me les a envoyées, dit-elle. On est venu de sa part demander comment j’étais. Lui, n’est pas monté.

— Ces fleurs sont fort belles, dit madame de Piennes un peu sèchement.

— J’aimais beaucoup les fleurs autrefois, dit la malade en soupirant, et il me gâtait… M. de Salligny me gâtait en me donnant toutes les plus jolies qu’il pouvait trouver… Mais cela ne me vaut plus rien à présent… Cela sent trop fort… Vous devriez prendre ce bouquet, madame ; il ne se fâchera pas si je vous le donne.

— Non, ma chère ; ces fleurs vous font plaisir à regarder, reprit madame de Piennes d’un ton plus doux car elle avait été très-émue de l’accent profondément triste de la pauvre Arsène. Je prendrai celles qui ont de l’odeur, gardez les camellias.

— Non. Je déteste les camellias… Ils me rappellent la seule querelle que nous ayons eue… quand j’étais avec lui.

— Ne pensez plus à ces folies, ma chère enfant.

— Un jour, poursuivit Arsène en regardant fixement madame de Piennes, un jour je trouvai dans sa chambre un beau camellia rose dans un verre d’eau. Je voulus le prendre, il ne voulut pas. Il m’empêcha même de le toucher. J’insistai, je lui dis des sottises. Il le prit, le serra dans une armoire, et mit la clef dans sa poche. Moi, je fis le diable, et je lui cassai même un vase de porcelaine qu’il aimait beaucoup. Rien n’y fit. Je vis bien qu’il le tenait d’une femme comme il faut. Je n’ai jamais su d’où lui venait ce camellia.

En parlant ainsi, Arsène attachait un regard fixe et presque méchant sur madame de Piennes, qui baissa les yeux involontairement. Il y eut un assez long silence que troublait seule la respiration oppressée de la malade. Madame de Piennes venait de se rappeler confusément certaine histoire de camellia. Un jour, qu’elle dînait chez madame Aubrée, Max lui avait dit que sa tante venait de lui souhaiter sa fête, et lui demanda de lui donner un bouquet aussi. Elle avait détaché, en riant, un camellia de ses cheveux, et le lui avait donné. Mais comment un fait aussi insignifiant était-il demeuré dans sa mémoire ? Madame de Piennes ne pouvait se l’expliquer. Elle en était presque effrayée. L’espèce de confusion qu’elle éprouvait vis-à-vis d’elle-même était à peine dissipée lorsque Max entra, et elle se sentit rougir.

— Merci de vos fleurs, dit Arsène ; mais elles me font mal… Elles ne seront pas perdues ; je les ai données à madame. Ne me faites pas parler, on me le défend. Voulez-vous me lire quelque chose ?

Max s’assit et lut. Cette fois personne n’écouta, je pense : chacun, y compris le lecteur, suivait le fil de ses propres pensées.

Quand madame de Piennes se leva pour sortir, elle allait laisser le bouquet sur la table, mais Arsène l’avertit de son oubli. Elle emporta donc le bouquet, mécontente d’avoir montré peut-être quelque affectation à ne pas accepter tout d’abord cette bagatelle. — Quel mal peut-il y avoir à cela ? pensait-elle. Mais il y avait déjà du mal à se faire cette simple question.

Sans en être prié, Max la suivit chez elle. Ils s’assirent, et, détournant les yeux l’un et l’autre, ils demeurèrent en silence assez longtemps pour en être embarrassés.

— Cette pauvre fille, dit enfin madame de Piennes, m’afflige profondément. Il n’y a plus d’espoir, à ce qu’il paraît.

— Vous avez vu le médecin ? demanda Max ; que dit-il ?

Madame de Piennes secoua la tête : — Elle n’a plus que bien peu de jours à passer dans ce monde. Ce matin, on l’a administrée.

— Sa figure faisait mal à voir, dit Max en s’avançant dans l’embrasure d’une fenêtre, probablement pour cacher son émotion.

— Sans doute il est cruel de mourir à son âge, reprit gravement madame de Piennes ; mais si elle eût vécu davantage, qui sait si ce n’eût point été un malheur pour elle ?… En la sauvant d’une mort désespérée, la Providence a voulu lui donner le temps de se repentir… C’est une grande grâce dont elle-même sent tout le prix à présent. L’abbé Dubignon est fort content d’elle, il ne faut pas tant la plaindre, Max !

— Je ne sais s’il faut plaindre ceux qui meurent jeunes, répondit-il un peu brusquement… moi, j’aimerais à mourir jeune ; mais ce qui m’afflige surtout, c’est de la voir souffrir ainsi.

— La souffrance du corps est souvent utile à l’âme…

Max, sans répondre, alla se placer à l’extrémité de l’appartement, dans un angle obscur à demi caché par d’épais rideaux. Madame de Piennes travaillait ou feignait de travailler, les yeux fixés sur une tapisserie ; mais il lui semblait sentir le regard de Max comme quelque chose qui pesait sur elle. Ce regard qu’elle fuyait, elle croyait le sentir errer sur ses mains, sur ses épaules, sur son front. Il lui sembla qu’il s’arrêtait sur son pied, et elle se hâta de le cacher sous sa robe. — Il y a peut-être quelque chose de vrai dans ce qu’on dit du fluide magnétique, madame.

— Vous connaissez M. l’amiral de Rigny, madame ? demanda Max tout à coup.

— Oui, un peu.

— J’aurai peut-être un service à vous demander auprès de lui… une lettre de recommandation…

— Pourquoi donc ?

— Depuis quelques jours, madame, j’ai fait des projets, continua-t-il avec une gaieté affectée. Je travaille à me convertir, et je voudrais faire quelque acte de bon chrétien ; mais, embarrassé, comment m’y prendre…

Madame de Piennes lui lança un regard un peu sévère.

— Voici à quoi je me suis arrêté, poursuivit-il. Je guis bien fâché de ne pas savoir l’école de peloton, mais cela peut s’apprendre. En attendant, je sais manier un fusil, pas trop mal…, et, ainsi que j’avais l’honneur de vous le dire, je me sens une envie extraordinaire d’aller en Grèce et de tâcher d’y tuer quelque Turc, pour la plus grande gloire de la croix.

— En Grèce ! s’écria madame de Piennes, laissant tomber son peloton.

— En Grèce. Ici, je ne fais rien ; je m’ennuie ; je ne suis bon à rien, je ne puis rien faire d’utile ; il n’y a personne au monde à qui je sois bon à quelque chose. Pourquoi n’irais-je pas moissonner des lauriers, ou me faire casser la tête pour une bonne cause ? D’ailleurs, pour moi, je ne vois guère d’autre moyen d’aller à la gloire ou au Temple de Mémoire, à quoi je tiens fort. Figurez-vous, madame, quel honneur pour moi quand on lira dans le journal : « On nous écrit de Tripolitza que M. Max de Salligny, jeune philhellène de la plus « haute espérance » — on peut bien dire cela dans un journal — « de la plus haute espérance, vient de périr victime de son enthousiasme pour la sainte cause de la religion et de la liberté. Le farouche Kourschid-Pacha a poussé l’oubli des convenances jusqu’à lui faire trancher la tête… » C’est justement ce que j’ai de plus mauvais, à ce que tout le monde dit, n’est-ce pas, madame ?

Et il riait d’un rire forcé.

— Parlez-vous sérieusement, Max ? Vous iriez en Grèce ?

— Très-sérieusement, madame ; seulement, je tâcherai que mon article nécrologique ne paraisse que le plus tard possible.

— Qu’iriez-vous faire en Grèce ? Ce ne sont pas des soldats qui manquent aux Grecs… Vous feriez un excellent soldat, j’en suis sûre ; mais…

— Un superbe grenadier de cinq pieds six pouces ! s’écria-t-il en se levant en pieds ; les Grecs seraient bien dégoûtés s’ils ne voulaient pas d’une recrue comme celle-là. Sans plaisanterie, madame, ajouta-t-il en se laissant retomber dans un fauteuil, c’est, je crois, ce que j’ai de mieux à faire. Je ne puis rester à Paris (il prononça ces mots avec une certaine violence) ; j’y suis malheureux, j’y ferais cent sottises… Je n’ai pas la force de résister… Mais nous en reparlerons ; je ne pars pas tout de suite… mais je partirai… Oh ! oui, il le faut ; j’en ai fait mon grand serment. — Savez-vous que depuis deux jours j’apprends le grec ? Ζωή μου σὰς ἁγαπῶ C’est une fort belle langue, n’est-ce pas ?

Madame de Piennes avait lu lord Byron et se rappela cette phrase grecque, refrain d’une de ses pièces fugitives. La traduction, comme vous savez, se trouve en note ; c’est : « Ma vie, je vous aime. » — Ce sont façons de parler obligeantes de ces pays-là. Madame de Piennes maudissait sa trop bonne mémoire ; elle se garda bien de demander ce que signifiait ce grec-là, et craignait seulement que sa physionomie ne montrât qu’elle avait compris. Max s’était approché du piano ; et ses doigts, tombant sur le clavier comme par hasard, formèrent quelques accords mélancoliques. Tout à coup il prit son chapeau ; et se tournant vers madame de Piennes, il lui demanda si elle comptait aller ce soir chez madame Darsenay.

— Je pense que oui, répondit-elle en hésitant un peu. Il lui serra la main, et sortit aussitôt, la laissant en proie à une agitation qu’elle n’avait encore jamais éprouvée.

Toutes ses idées étaient confuses et se succédaient avec tant de rapidité, qu’elle n’avait pas le temps de s’arrêter à une seule. C’était comme cette suite d’images qui paraissent et disparaissent à la portière d’une voiture entraînée sur un chemin de fer. Mais, de même qu’au milieu de la course la plus impétueuse l’œil qui n’aperçoit point tous les détails parvient cependant à saisir le caractère général des sites que l’on traverse, de même, au milieu de ce chaos de pensées qui l’assiégeaient, madame de Piennes éprouvait une impression d’effroi et se sentait comme entraînée sur une pente rapide au milieu de précipices affreux. Que Max l’aimât, elle n’en pouvait douter. Cet amour (elle disait : cette affection) datait de loin ; mais jusqu’alors elle ne s’en était pas alarmée. Entre une dévote comme elle et un libertin comme Max, s’élevait une barrière insurmontable qui la rassurait autrefois. Bien qu’elle ne fût pas insensible au plaisir ou à la vanité d’inspirer un sentiment sérieux à un homme aussi léger que l’était Max dans son opinion, elle n’avait jamais pensé que cette affection put devenir un jour dangereuse pour son repos. Maintenant que le mauvais sujet s’était amendé, elle commençait à le craindre. Sa conversion, qu’elle s’attribuait, allait donc devenir, pour elle et pour lui, une cause de chagrins et de tourments. Par moments, elle essayait de se persuader que les dangers qu’elle prévoyait vaguement n’avaient aucun fondement réel. Ce voyage brusquement résolu, le changement qu’elle avait remarqué dans les manières de M. de Salligny, pouvaient s’expliquer à la rigueur par l’amour qu’il avait conservé pour Arsène Guillot ; mais, chose étrange ! cette pensée lui était plus insupportable que les autres, et c’était presque un soulagement pour elle que de s’en démontrer l’invraisemblance.

Madame de Piennes passa toute la soirée à se créer ainsi des fantômes, à les détruire, à les reformer. Elle ne voulut pas aller chez madame Darsenay, et, pour être plus sûre d’elle-même, elle permit à son cocher de sortir et voulut se coucher de bonne heure ; mais aussitôt qu’elle eut pris cette magnanime résolution, et qu’il n’y eut plus moyen de s’en dédire, elle se représenta que c’était une faiblesse indigne d’elle et s’en repentit. Elle craignit surtout que Max n’en soupçonnât la cause ; et comme elle ne pouvait se déguiser à ses propres yeux son véritable motif pour ne pas sortir, elle en vint à se regarder déjà comme coupable, car cette seule préoccupation à l’égard de M. de Salligny lui semblait un crime. Elle pria longtemps, mais elle ne s’en trouva pas soulagée. Je ne sais à quelle heure elle parvint à s’endormir ; ce qu’il y a de certain, c’est que, lorsqu’elle se réveilla, ses idées étaient aussi confuses que la veille, et qu’elle était tout aussi éloignée de prendre une résolution.

Pendant qu’elle déjeunait — car on déjeune toujours, madame, surtout quand on a mal dîné — elle lut dans un journal que je ne sais quel pacha venait de saccager une ville de la Roumélie. Femmes et enfants avaient été massacrés ; quelques philhellènes avaient péri les armes à la main ou avaient été lentement immolés dans d’horribles tortures. Cet article de journal était peu propre à faire goûter à madame de Piennes le voyage de Grèce auquel Max se préparait. Elle méditait tristement sur sa lecture, lorsqu’on lui apporta un billet de celui-ci. Le soir précédent, il s’était fort ennuyé chez madame Darsenay ; et, inquiet de n’y avoir pas trouvé madame de Piennes, il lui écrivait pour avoir de ses nouvelles, et lui demander à quelle heure elle devait aller chez Arsène Guillot. Madame de Piennes n’eut pas le courage d’écrire, et fit répondre qu’elle irait à l’heure accoutumée. Puis l’idée lui vint d’y aller sur-le-champ, afin de n’y pas rencontrer Max ; mais, par réflexion, elle trouva que c’était un mensonge puéril et honteux, pire que sa faiblesse de la veille. Elle s’arma donc de courage, fit sa prière avec ferveur, et, lorsqu’il fut temps, elle sortit et monta d’un pas ferme à la chambre d’Arsène.