III
LA MÊME À LA MÊME
Noirmoutiers… février 1845.
Décidément je ne m’ennuie pas à Noirmoutiers. D’ailleurs, j’ai trouvé une occupation intéressante, et c’est à mon abbé que je la dois. Mon abbé sait tout, assurément, et en outre la botanique. Je me suis rappelé les Lettres de Rousseau, en l’entendant nommer en latin un vilain oignon que, faute de mieux, j’avais mis sur ma cheminée. — « Vous savez donc la botanique ? — Fort mal, répondit-il. Assez cependant pour indiquer aux gens de ce pays les simples qui peuvent leur être utiles ; assez surtout, il faut bien l’avouer, pour donner quelque intérêt à mes promenades solitaires. » J’ai compris tout de suite qu’il serait très-amusant de cueillir de belles fleurs dans mes courses, de les faire sécher
et de les ranger proprement dans « mon vieux Plutarque à mettre des rabats. » — « Montrez-moi la botanique, » lui ai-je dit. Il voulait attendre au printemps, car il n’y a pas de fleurs dans cette vilaine saison,
« Mais vous avez des fleurs séchées, lui ai-je dit. J’en ai vu chez vous. » — Je crois t’avoir parlé d’un vieux bouquet précieusement conservé. — Si tu avais vu sa mine !… Pauvre malheureux ! Je me suis repentie bien vite de mon allusion indiscrète. Pour la lui faire oublier,
je me suis hâtée de lui dire qu’il devait avoir une collection de plantes sèches. Cela s’appelle un herbier. Il en est convenu aussitôt ; et, dès le lendemain, il m’apportait dans un ballot de papier gris, force jolies plantes, chacune avec son étiquette. Le cours de botanique est
commencé ; j’ai fait tout de suite des progrès étonnants. Mais ce que je ne savais pas, c’est l’immoralité de cette botanique, et la difficulté des premières explications, surtout pour un abbé. Tu sauras, ma chère, que les plantes se marient tout comme nous autres, mais la plupart ont beaucoup de maris. On appelle les unes phanérogames, si j’ai bien retenu ce nom barbare. C’est du grec, qui veut dire mariées publiquement, à la municipalité. Il y a ensuite les cryptogames, mariages secrets. Les champignons que tu manges se marient secrètement. Tout cela est fort scandaleux ; mais il ne s’en tire pas trop mal, mieux que moi, qui ai eu la sottise de rire aux éclats, une fois ou deux, aux passages les plus difficiles. Mais à présent, je suis devenue prudente et je ne fais plus de questions.
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LA MÊME À LA MÊME
Noirmoutiers… février 1845.
Décidément je ne m’ennuie pas à Noirmoutiers. D’ailleurs, j’ai trouvé une occupation intéressante, et c’est à mon abbé que je la dois. Mon abbé sait tout, assurément, et en outre la botanique. Je me suis rappelé les Lettres de Rousseau, en l’entendant nommer en latin un vilain oignon que, faute de mieux, j’avais mis sur ma cheminée. — « Vous savez donc la botanique ? — Fort mal, répondit-il. Assez cependant pour indiquer aux gens de ce pays les simples qui peuvent leur être utiles ; assez surtout, il faut bien l’avouer, pour donner quelque intérêt à mes promenades solitaires. » J’ai compris tout de suite qu’il serait très-amusant de cueillir de belles fleurs dans mes courses, de les faire sécher
et de les ranger proprement dans « mon vieux Plutarque à mettre des rabats. » — « Montrez-moi la botanique, » lui ai-je dit. Il voulait attendre au printemps, car il n’y a pas de fleurs dans cette vilaine saison,
« Mais vous avez des fleurs séchées, lui ai-je dit. J’en ai vu chez vous. » — Je crois t’avoir parlé d’un vieux bouquet précieusement conservé. — Si tu avais vu sa mine !… Pauvre malheureux ! Je me suis repentie bien vite de mon allusion indiscrète. Pour la lui faire oublier,
je me suis hâtée de lui dire qu’il devait avoir une collection de plantes sèches. Cela s’appelle un herbier. Il en est convenu aussitôt ; et, dès le lendemain, il m’apportait dans un ballot de papier gris, force jolies plantes, chacune avec son étiquette. Le cours de botanique est
commencé ; j’ai fait tout de suite des progrès étonnants. Mais ce que je ne savais pas, c’est l’immoralité de cette botanique, et la difficulté des premières explications, surtout pour un abbé. Tu sauras, ma chère, que les plantes se marient tout comme nous autres, mais la plupart ont beaucoup de maris. On appelle les unes phanérogames, si j’ai bien retenu ce nom barbare. C’est du grec, qui veut dire mariées publiquement, à la municipalité. Il y a ensuite les cryptogames, mariages secrets. Les champignons que tu manges se marient secrètement. Tout cela est fort scandaleux ; mais il ne s’en tire pas trop mal, mieux que moi, qui ai eu la sottise de rire aux éclats, une fois ou deux, aux passages les plus difficiles. Mais à présent, je suis devenue prudente et je ne fais plus de questions.