IV
LA MÊME À LA MÊME
Noirmoutiers… février 1845.
Tu veux absolument savoir l’histoire de ce bouquet
conservé si précieusement ; mais, en vérité, je n’ose la lui demander. D’abord, il est plus que probable qu’il n’y a pas d’histoire là-dessous ; puis, s’il y en avait une, ce serait peut-être une histoire qu’il n’aimerait pas à raconter. Pour moi, je suis bien convaincue… Allons ! point de menteries. Tu sais bien que je ne puis avoir de
secrets avec toi. Je la sais, cette histoire, et je vais te la dire en deux mots ; rien de plus simple. — « Comment se fait-il, monsieur l’abbé, lui ai-je dit un jour qu’avec l’esprit que vous avez, et tant d’instruction, vous vous soyez résigné à devenir le curé d’un petit village ? » Lui, avec un triste sourire : « Il est plus facile, a-t-il répondu,
d’être le pasteur de pauvres paysans que pasteur de citadins. Chacun doit mesurer sa tâche à ses forces. — C’est pour cela, dis-je, que vous devriez être mieux placé. — On m’avait dit, dans le temps, continua-t-il, que monseigneur l’évêque de N***, votre oncle, avait daigné jeter les yeux sur moi pour me donner la cure de Sainte-Marie : c’est la meilleure du diocèse. Ma vieille tante, la seule parente qui me soit restée, demeurant à N***, on disait que c’était pour moi une situation
fort désirable. Mais je suis bien ici, et j’ai appris avec plaisir que monseigneur avait fait un autre choix. Que me faut-il ? Ne suis-je pas heureux à Noirmoutiers ? Si j’y fais un peu de bien, c’est ma place ; je ne dois pas
la quitter. Et puis la ville me rappelle… » Il s’arrêta, les yeux mornes et distraits ; puis, reprenant tout à coup : « Nous ne travaillons pas, dit-il. Et notre botanique ?… » Je ne pensais guère alors au vieux foin épars sur la table et je continuai les questions. — « Quand
êtes-vous entré dans les ordres ? — Il y a neuf ans.
— Neuf ans… mais il me semble que vous deviez
avoir déjà l’âge où l’on a une profession ? Je ne sais, mais je me suis toujours figuré que ce n’est pas une vocation de jeunesse qui vous a conduit à vous faire prêtre. — Hélas ! non, dit-il d’un air honteux ; mais si ma vocation a été bien tardive, si elle a été déterminée par des causes… par une cause… » Il s’embarrassait et ne pouvait achever. Moi, je pris mon grand courage.
« Gageons, lui dis-je, que certain bouquet que j’ai vu était pour quelque chose dans cette détermination-là. » À peine l’impertinente question était-elle lâchée, que je me mordais la langue pour l’avoir poussé de la sorte ; mais il n’était plus temps. « Eh bien, oui, madame, c’est vrai ; je vous dirai tout cela, mais pas à
présent… une autre fois. Voici l’Angélus qui va sonner. »
Et il était parti avant le premier coup de cloche. Je m’attendais à quelque histoire terrible. Il revint le lendemain, et ce fut lui qui reprit notre conversation de la veille. Il m’avoua qu’il avait aimé une jeune personne de N… ; mais elle avait un peu de fortune, et lui, étudiant,
n’avait d’autre ressource que son esprit… Il lui dit : « Je pars pour Paris, où j’espère obtenir une place ; mais vous, pendant que je travaillerai jour et nuit pour me rendre digne de vous, ne m’oublierez-vous pas ? » La jeune personne avait seize ou dix-sept ans et était fort romanesque. Elle lui donna son bouquet en signe de sa
foi. Un an après, il apprenait son mariage avec le notaire de N…, précisément comme il allait avoir une chaire dans un collége. Ce coup l’accabla, il renonça à suivre le concours. Il dit que pendant des années il n’a pu penser à autre chose ; et en se rappelant cette aventure si simple, il paraissait aussi ému que si elle venait de lui arriver. Puis, tirant le bouquet de sa poche :
« C’était un enfantillage de le garder, dit-il, peut-être même était-ce mal ; » et il l’a jeté au feu. Lorsque les pauvres fleurs eurent cessé de craquer et de flamber, il reprit avec plus de calme : « Je vous remercie de m’avoir demandé ce récit. C’est à vous que je dois de m’être séparé d’un souvenir qu’il ne me convenait guère de conserver. » — Mais il avait le cœur gros, et l’on voyait sans peine combien le sacrifice lui avait coûté. Quelle vie, mon Dieu ! que celle de ces pauvres prêtres ! Les pensées les plus innocentes, ils doivent se les interdire. Ils sont obligés de bannir de leur cœur tous ces sentiments qui font le bonheur des autres hommes… jusqu’aux souvenirs qui attachent à la vie. Les prêtres nous ressemblent à nous autres, pauvres femmes : tout sentiment vif est crime. Il n’y a de permis que de souffrir, encore pourvu qu’il n’y paraisse pas. Adieu, je me reproche ma curiosité comme une mauvaise action, mais c’est toi qui en es la cause.
(Nous omettons plusieurs lettres où il n’est plus question de l’abbé Aubain.)
IV
LA MÊME À LA MÊME
Noirmoutiers… février 1845.
Tu veux absolument savoir l’histoire de ce bouquet
conservé si précieusement ; mais, en vérité, je n’ose la lui demander. D’abord, il est plus que probable qu’il n’y a pas d’histoire là-dessous ; puis, s’il y en avait une, ce serait peut-être une histoire qu’il n’aimerait pas à raconter. Pour moi, je suis bien convaincue… Allons ! point de menteries. Tu sais bien que je ne puis avoir de
secrets avec toi. Je la sais, cette histoire, et je vais te la dire en deux mots ; rien de plus simple. — « Comment se fait-il, monsieur l’abbé, lui ai-je dit un jour qu’avec l’esprit que vous avez, et tant d’instruction, vous vous soyez résigné à devenir le curé d’un petit village ? » Lui, avec un triste sourire : « Il est plus facile, a-t-il répondu,
d’être le pasteur de pauvres paysans que pasteur de citadins. Chacun doit mesurer sa tâche à ses forces. — C’est pour cela, dis-je, que vous devriez être mieux placé. — On m’avait dit, dans le temps, continua-t-il, que monseigneur l’évêque de N***, votre oncle, avait daigné jeter les yeux sur moi pour me donner la cure de Sainte-Marie : c’est la meilleure du diocèse. Ma vieille tante, la seule parente qui me soit restée, demeurant à N***, on disait que c’était pour moi une situation
fort désirable. Mais je suis bien ici, et j’ai appris avec plaisir que monseigneur avait fait un autre choix. Que me faut-il ? Ne suis-je pas heureux à Noirmoutiers ? Si j’y fais un peu de bien, c’est ma place ; je ne dois pas
la quitter. Et puis la ville me rappelle… » Il s’arrêta, les yeux mornes et distraits ; puis, reprenant tout à coup : « Nous ne travaillons pas, dit-il. Et notre botanique ?… » Je ne pensais guère alors au vieux foin épars sur la table et je continuai les questions. — « Quand
êtes-vous entré dans les ordres ? — Il y a neuf ans.
— Neuf ans… mais il me semble que vous deviez
avoir déjà l’âge où l’on a une profession ? Je ne sais, mais je me suis toujours figuré que ce n’est pas une vocation de jeunesse qui vous a conduit à vous faire prêtre. — Hélas ! non, dit-il d’un air honteux ; mais si ma vocation a été bien tardive, si elle a été déterminée par des causes… par une cause… » Il s’embarrassait et ne pouvait achever. Moi, je pris mon grand courage.
« Gageons, lui dis-je, que certain bouquet que j’ai vu était pour quelque chose dans cette détermination-là. » À peine l’impertinente question était-elle lâchée, que je me mordais la langue pour l’avoir poussé de la sorte ; mais il n’était plus temps. « Eh bien, oui, madame, c’est vrai ; je vous dirai tout cela, mais pas à
présent… une autre fois. Voici l’Angélus qui va sonner. »
Et il était parti avant le premier coup de cloche. Je m’attendais à quelque histoire terrible. Il revint le lendemain, et ce fut lui qui reprit notre conversation de la veille. Il m’avoua qu’il avait aimé une jeune personne de N… ; mais elle avait un peu de fortune, et lui, étudiant,
n’avait d’autre ressource que son esprit… Il lui dit : « Je pars pour Paris, où j’espère obtenir une place ; mais vous, pendant que je travaillerai jour et nuit pour me rendre digne de vous, ne m’oublierez-vous pas ? » La jeune personne avait seize ou dix-sept ans et était fort romanesque. Elle lui donna son bouquet en signe de sa
foi. Un an après, il apprenait son mariage avec le notaire de N…, précisément comme il allait avoir une chaire dans un collége. Ce coup l’accabla, il renonça à suivre le concours. Il dit que pendant des années il n’a pu penser à autre chose ; et en se rappelant cette aventure si simple, il paraissait aussi ému que si elle venait de lui arriver. Puis, tirant le bouquet de sa poche :
« C’était un enfantillage de le garder, dit-il, peut-être même était-ce mal ; » et il l’a jeté au feu. Lorsque les pauvres fleurs eurent cessé de craquer et de flamber, il reprit avec plus de calme : « Je vous remercie de m’avoir demandé ce récit. C’est à vous que je dois de m’être séparé d’un souvenir qu’il ne me convenait guère de conserver. » — Mais il avait le cœur gros, et l’on voyait sans peine combien le sacrifice lui avait coûté. Quelle vie, mon Dieu ! que celle de ces pauvres prêtres ! Les pensées les plus innocentes, ils doivent se les interdire. Ils sont obligés de bannir de leur cœur tous ces sentiments qui font le bonheur des autres hommes… jusqu’aux souvenirs qui attachent à la vie. Les prêtres nous ressemblent à nous autres, pauvres femmes : tout sentiment vif est crime. Il n’y a de permis que de souffrir, encore pourvu qu’il n’y paraisse pas. Adieu, je me reproche ma curiosité comme une mauvaise action, mais c’est toi qui en es la cause.
(Nous omettons plusieurs lettres où il n’est plus question de l’abbé Aubain.)