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Carmen (Mérimée)Chapitre 14 / 22

V

LA MÊME À LA MÊME


Noirmoutiers… mai 1845.

Il y a bien longtemps que je veux l’écrire, ma chère Sophie, et je ne sais quelle mauvaise honte m’en a toujours empêchée. Ce que j’ai à te dire est si étrange, si ridicule et si triste à la fois, que je ne sais si tu en seras touchée, ou si tu en riras. Moi-même, j’en suis encore à n’y rien comprendre. Sans plus de préambule, j’en viens au fait. Je t’ai parlé plusieurs fois, dans mes lettres, de l’abbé Aubain, le curé de notre village de Noirmoutiers. Je t’ai même conté certaine aventure qui a été la cause de sa profession. Dans la solitude où je vis, et avec les idées assez tristes que tu me connais, la société d’un homme d’esprit, instruit, aimable m’était extrêmement précieuse. Probablement je lui ai laissé voir qu’il m’intéressait, et au bout de fort peu de temps il était chez nous comme un ancien ami. C’était, je l’avoue, un plaisir tout nouveau pour moi que de causer avec un homme supérieur dont l’ignorance du monde faisait valoir la distinction d’esprit. Peut-être encore, car il faut te dire tout, et ce n’est pas à toi que je puis cacher quelque défaut de mon caractère, peut-être encore ma naïveté de coquetterie (c’est ton mot), que tu m’as souvent reprochée, s’est-elle exercée à mon insu. J’aime à plaire aux gens qui me plaisent, je veux être aimée de ceux que j’aime… À cet exorde, je te vois ouvrant de grands yeux, et il me semble t’entendre dire : Julie !… Rassure-toi, ce n’est pas à mon âge que l’on commence faire des folies. Mais je continue. Une sorte d’intimité s’est établie entre nous, sans que jamais, je me hâte de le dire, il ait rien dit ou fait qui ne convînt au caractère sacré dont il est revêtu. Il se plaisait chez moi. Nous causions souvent de sa jeunesse, et plus d’une fois j’ai eu le tort de mettre sur le tapis cette romanesque passion qui lui a valu un bouquet (maintenant en cendres dans ma cheminée) et la triste robe qu’il porte. Je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’il ne pensait plus guère à son infidèle. Un jour il l’avait rencontrée à la ville, et même lui avait parlé. Il me raconta tout cela, à son retour, et me dit sans émotion qu’elle était heureuse, et qu’elle avait de charmants enfants. Le hasard l’a rendu témoin de quelques-unes des impatiences de Henri. De là des confidences, en quelque sorte forcées de ma part, et de la sienne un redoublement d’intérêt. Il connaît mon mari comme s’il l’avait pratiqué dix ans. D’ailleurs, il était aussi bon conseiller que toi, et plus impartial, car tu crois toujours que les torts sont partagés. Lui, me donnait toujours raison, mais en me recommandant la prudence et la politique. En un mot, il se montrait un ami dévoué. Il y a en lui quelque chose de féminin qui me charme. C’est un esprit qui me rappelle le tien. Un caractère exalté et ferme, sensible et concentré, fanatique du devoir… Je couds des phrases les unes aux autres pour retarder l’explication. Je ne puis parler franc ; ce papier m’intimide. Que je voudrais te tenir au coin du feu, avec un petit métier entre nous deux, brodant à la même portière ! — Enfin, enfin, ma Sophie, il faut bien lâcher le grand mot. Le pauvre malheureux était amoureux de moi. Ris-tu, ou bien es-tu scandalisée ? Je voudrais te voir en ce moment. Il ne m’a rien dit, bien entendu, mais nous ne nous trompons guère, et ses grands yeux noirs !… Pour le coup, je crois que tu ris. — Que de lions voudraient avoir ces yeux-là qui parlent sans le vouloir ! J’ai vu tant de ces messieurs qui voulaient faire parler les leurs, et qui ne disaient que des bêtises. — Lorsque j’ai reconnu l’état du malade, la malignité de ma nature, je te l’avouerai, s’en est presque réjouie d’abord. Une conquête à mon âge, une conquête innocente comme celle-là !… C’est quelque chose que d’exciter une telle passion, un amour impossible !… Fi donc ! ce vilain sentiment m’a passé bien vite. — Voilà un galant homme, me suis-je dit, dont mon étourderie ferait le malheur. C’est horrible, il faut absolument que cela finisse. Je cherchais dans ma tête comment je pourrais l’éloigner. Un jour, nous nous promenions sur la grève, à marée basse. Il n’osait me dire un mot, et moi j’étais embarrassée aussi. Il y avait de mortels silences de cinq minutes, pendant lesquels, pour me faire contenance, je ramassais des coquilles. Enfin, je lui dis : « Mon cher abbé, il faut absolument qu’on vous donne une meilleure cure que celle-ci. J’écrirai à mon oncle l’évêque ; j’irai le voir, s’il le faut. — Quitter Noirmoutiers ! s’écria-t-il en joignant les mains ; mais j’y suis si heureux ! Que puis-je désirer depuis que vous êtes ici ? Vous m’avez comblé, et mon petit presbytère est devenu un palais. — Non, repris-je, mon oncle est bien vieux ; si j’avais le malheur de le perdre, je ne saurais à qui m’adresser pour vous faire obtenir un poste convenable. — Hélas ! madame, j’aurais tant de regret à quitter ce village !… Le curé de Sainte-Marie est mort… mais ce qui me rassure, c’est qu’il sera remplacé par l’abbé Raton. C’est un bien digne prêtre, et je m’en réjouis ; car si monseigneur avait pensé à moi…

— Le curé de Sainte-Marie est mort ! m’écriai-je. Je vais aujourd’hui à N***, voir mon oncle.

— Ah ! madame, n’en faites rien. L’abbé Raton est bien plus digne que moi ; et puis, quitter Noirmoutiers !…

— Monsieur l’abbé, dis-je d’un ton ferme, il le faut ! À ce mot, il baissa la tête et n’osa plus résister. Je revins presque en courant au château. Il me suivait à deux pas en arrière, le pauvre homme, si troublé, qu’il n’osait pas ouvrir la bouche. Il était anéanti. Je n’ai pas perdu une minute. À huit heures, j’étais chez mon oncle. Je l’ai trouvé fort prévenu pour son Raton ; mais il m’aime, et je sais mon pouvoir. Enfin, après de longs débats, j’ai obtenu ce que je voulais. Le Raton est évincé, et l’abbé Aubain est curé de Sainte-Marie. Depuis deux jours il est à la ville. Le pauvre homme a compris mon : Il le faut. Il m’a remercié gravement, et n’a parlé que de sa reconnaissance. Je lui ai su gré de quitter Noirmoutiers au plus vite et de me dire même qu’il avait hâte d’aller remercier monseigneur. En partant, il m’a envoyé son joli coffret byzantin, et m’a demandé la permission de m’écrire quelquefois. Eh bien, ma belle ? Es-tu content, Coucy ? — C’est une leçon. Je ne l’oublierai pas quand je reviendrai dans le monde. Mais alors j’aurai trente-trois ans, et je n’aurai guère à craindre d’être aimée… et d’un amour comme celui-là !… — Certes, cela est impossible. — N’importe, de toute cette folie il me reste un joli coffret et un ami véritable. Quand j’aurai quarante ans, quand je serai grand’mère, j’intriguerai pour que l’abbé Aubain ait une cure à Paris. Tu le verras, ma chère, et c’est lui qui fera faire la première communion à ta fille.