III
SYRA
Demain, dans la journée, nous serons en vue du cap Matapan,
nom barbare qui cache l’harmonie de l’ancien nom,
comme une couche de chaux empâte une fine sculpture. Le
cap Ténare est l’extrême pointe de cette feuille de mûrier
aux profondes découpures étalée sur la mer qu’on nomme
aujourd’hui la Morée et qui s’appelait autrefois le Péloponèse.
Tous les passagers étaient debout sur le pont, regardant à
l’horizon, dans le sens indiqué, trois ou quatre heures avant
qu’il fût possible de rien distinguer. Ce nom magique de
Grèce fait travailler les imaginations les plus inertes ; les
bourgeois les plus étrangers aux idées d’art s’émeuvent eux-mêmes
et se ressouviennent du dictionnaire de Chompré. — Enfin,
une ligne violette se dessina faiblement au-dessus des
flots : — c’était la Grèce ; une montagne sortit sa hanche de
l’eau, comme une nymphe qui se repose sur le sable après le
bain, belle, pure, élégante, digne de cette terre sculpturale.
« Quelle est cette montagne ? demandai-je au capitaine. — Le
Taygète, » me répondit-il avec bonhomie, comme s’il
eût dit Montmartre. A ce nom de Taygète, un fragment de
vers des Georgiques me jaillit instantanément de la mémoire :
… Virginibus bacchata Lacænis
Taygeta !
et se mit à voltiger sur mes lèvres comme un refrain monotone,
mais qui suffisait à ma pensée. Que peut-on dire de
mieux à une montagne grecque qu’un vers de Virgile ? — Quoiqu’on
fût au milieu du mois de juin et qu’il fît assez
chaud, le sommet de la montagne était argenté de lames de
neige, et je songeais aux pieds roses de ces belles filles de
Laconie qui parcouraient en bacchantes le Taygète, et laissaient
leur empreinte charmante sur les sentiers blancs !
Le cap Matapan s’avance entre deux golfes profonds, qu’il
divise de son arête : le golfe de Coron et celui de Kolokythia ;
c’est une pointe de terre aride et décharnée, comme toutes
les côtes de Grèce. Quand on l’a dépassé, on vous montre,
sur la droite, un bloc de rochers fauves, fendillés de sécheresse,
calcinés de chaleur, sans l’apparence de verdure ou
même de terre végétale : c’est Cerigo, l’ancienne Cythère,
l’île des myrtes et des roses, le séjour aimé de Vénus, dont
le nom résume les rêves de volupté. Qu’eût dit Watteau avec
son embarquement pour Cythère tout bleu et tout rose, en
face de cet âpre rivage de roche effritée, découpant ses contours
sévères sous un soleil sans ombre et pouvant offrir une
caverne à la pénitence des anachorètes, mais non un bocage
aux caresses des amants : Gérard de Nerval a du moins eu
l’agrément de voir sur la rive de Cythère un pendu enveloppé
de toile cirée, ce qui prouve une justice soigneuse et
confortable. Le Léonidas passait trop loin de terre pour que
ses passagers pussent jouir d’un détail si gracieux, quand
même toutes les potences de l’île eussent été garnies en ce
moment.
Les anciens ont-ils menti et supposé des sites ravissants là
où n’existent maintenant qu’un îlot pierreux et qu’une
terre pelée ? Il est difficile de croire que leurs descriptions,
dont il était facile alors de vérifier l’exactitude, soient de
pure fantaisie. Sans doute, ce sol fatigué par l’activité humaine
s’est épuisé à la longue ; il est mort avec la civilisation
qu’il supportait, exténué de chefs-d’œuvre, de génie et
d’héroïsme. Ce que nous en voyons n’est plus que son squelette :
la peau, les muscles, tout est tombé en poussière.
Quand l’âme se retire d’un pays, il meurt comme un corps, — autrement,
comment expliquer une différence si complète
et si générale, car ce que je viens de dire peut s’appliquer
à presque toute la Grèce ; cependant, ces côtes,
quelque désolées qu’elles soient, ont encore de belles lignes
et de pures couleurs.
On passe entre Cerigo et Servi, autre île de pierre ponce,
et l’on double le cap Malia ou Saint-Ange, et l’on débusque
dans l’archipel ; l’horizon se peuple de voiles, les bricks,
les goëlettes, les caravelles, les argosils, sillonnent l’eau
bleue dans tous les sens ; il fait un temps admirable ; ni
roulis ni tangage. Une faible brise gonfle légèrement notre
misaine et aide un peu nos roues, qui fouettent de leurs
palettes une mer unie comme la glace, où devraient nager
les cortéges mythologiques d’Amphitrite et de Galatée, et
que ne rident pas même les sauts des marsouins, ces tritons
de l’histoire naturelle, qui, à distance, peuvent produire
l’illusion de dieux marins. La terre a fui et ne se montre
plus que comme un brouillard au bord du ciel ; puisqu’il
n’y a rien à voir au loin, examinons un peu les nouveaux
hôtes embarqués à Malte.
Ce sont des Levantins accroupis ou couchés sur leur tapis
à l’avant du bateau, près du cabas renfermant leurs provisions
et du matelas roulé sur lequel ils s’étendent la nuit. — Un
Levantin en voyage emporte toujours trois choses : son
tapis, son chibouck et son matelas. L’un d’eux, assez âgé,
est vêtu d’une pelisse pistache passée de couleur, historiée
dans le dos d’une arabesque d’or, quoique le reste de son
costume soit fort simple et même un peu déguenillé. Il a
avec lui un jeune enfant aux yeux noirs très-vifs et très-intelligents. — Deux
ou trois Grecs ont établi leur installation
non loin du Levantin. Ils portent la fustanelle et une
veste blanche agrémentée assez élégante ; mais, chose horrible
à dire et plus horrible encore à contempler, ces nobles
Hellènes étaient coiffés de bonnets de coton comme des Bas-Normands ! — O
Grèce ! terre classique ! ton intention était-elle
de me navrer le cœur et de me faire perdre ma dernière
illusion en m’apparaissant sous la figure de deux de
tes fils mitrés du casque à mèche bourgeois ! Il est vrai que
ces bonnets de coton, vus de près, offraient quelques passementeries
de fil qui en mitigeaient un peu la triviale laideur,
et qu’on peut alléguer que Pâris séduisit Hélène casqué
d’un bonnet phrygien, qui n’est autre chose qu’un bonnet
de coton teint de pourpre.
Sur le tillac, Vivier, le célèbre cor dont la spirituelle
bizarrerie égale le talent, et que le bateau à vapeur d’Italie
nous avait amené, racontait, au milieu d’un cercle d’auditeurs
charmés, la prodigieuse histoire de Mastoc Riffardini
et de son lieutenant Pietro, et une belle jeune fille aux yeux
bleus, se rendant à Athènes avec son père, s’allongeait paresseusement
sur un canapé et laissait errer son regard dans
la sérénité de l’air, tout en souriant vaguement de l’histoire.
D’après l’assurance du capitaine qu’aucune île ne serait
en vue avant six ou sept heures du soir, l’on consentit à
descendre dîner. Quand on remonta de table, Milo et Anti-Milo
étaient en vue, déjà baignées de teintes violettes par
l’approche du crépuscule ; l’apparence était toujours la
même : des escarpements stériles, des pentes dénudées,
mais qu’importe ? De ce maigre terrain n’est-il pas jailli un
fruit merveilleux ? ce sol infertile, plus riche que celui de
la Beauce et de la Touraine, ne recélait-il pas le chef-d’œuvre
de l’art, le type le plus pur et le plus vivant de la forme, la
radieuse Vénus, adoration des poëtes et des artistes, et qui
n’a eu qu’à secouer la poussière des siècles pour reconquérir
ses autels ? car devant son piédestal tout le monde
est païen ; les temps écoulés disparaissent, et l’on se sent
prêt à sacrifier des colombes et des moineaux. Quelle civilisation
devait être celle des Grecs, pour qu’une île comme
Milo renfermât une production si achevée ? On nous a dit
que, dans l’île, on contait à qui voulait l’entendre que les
bras absents, objets de tant d’amoureuses lamentations,
gisaient en terre auprès de la statue, avaient été exhumés,
et s’étaient égarés par une fatale négligence. Je ne me porte
nullement garant de ce bruit, qui pourrait raviver des regrets
inutiles ; mais telle est la légende qui a cours dans Milo.
Le soleil avait disparu derrière nous, mais il ne faisait
pas nuit pour cela ; la voie lactée rayait le ciel de sa large
zone d’opale, et il fallait qu’Hercule eût mordu bien fort le
sein de Junon, car d’innombrables taches blanches constellaient
l’azur nocturne ; les étoiles brillaient d’un éclat inconcevable,
et leur reflet scintillait dans l’eau en longues
traînées de feu ; des millions de paillettes phosphorescentes
petillaient et s’évanouissaient comme des vers luisants dans
le sillage du bateau à vapeur. Ce phénomène, fréquent dans
les tièdes mers du Levant et des tropiques, est produit par
des myriades d’infusoires microscopiques, et l’on ne saurait
rien imaginer de plus magiquement pittoresque. Cette nuit
me restera dans la mémoire comme une des plus splendides
de ma vie. Nous voguions entre deux abîmes de lapis-lazuli,
traversés de veines d’or et poudrés de diamants. La lune,
absente ou tellement mince encore que le dos de sa faucille
d’argent se distinguait à peine, laissait rayonner dans toute
sa magnificence cette nuit or et bleu que ses teintes d’argent
eussent rendue blafarde. Deux bateaux à vapeur venant en
sens contraire de notre marche contribuaient, avec leurs
fanaux rouges et verts, à l’illumination générale. Presque
tout le monde passa la nuit sur le pont, et ce fut le froid
du matin qui nous chassa dans nos cabines.
Lorsque le jour reparut, nous passions entre Serpho et
Siphanto. Serpho, que nous longions de plus près, est l’ancienne
Sériphe, un lieu de déportation sous les empereurs
romains ; Serpho paraît encore très-propre à cette destination
lugubre ; rien n’est plus nu, plus sec, plus désolé, du moins
vu de la mer. Des collines montagneuses, fauves, pulvérulentes,
bossellent la surface de l’île. Avec la lorgnette, on
distingue quelques petits murs de pierre, quelques taches
noirâtres qui doivent être des enclos et des cultures ; une
ville ou plutôt un bourg étagé en amphithéâtre sur un escarpement
se détache par sa blancheur. Tout cela, sans cet
air transparent et cette admirable lumière de Grèce, aurait
un aspect misérable ; mais ces terres brûlées prennent, sous
ce soleil, des tons superbes.
En mer, comme dans les montagnes, on se trompe
souvent sur les distances et les dimensions des objets.
Sur le flanc de Serpho se trouve un îlot nommé Boni ou
Poloni, qui me parut avoir une vingtaine de pieds de hauteur,
jusqu’à ce qu’une goëlette vînt, en le rasant, rétablir
l’échelle. Cet îlot, qui me faisait l’effet d’une grosse pierre
tombée dans l’eau, avait au moins deux ou trois fois la hauteur
de la goëlette.
Après Serpho et Siphanto apparurent Anti-Paros et Paros,
cette carrière qui a fourni aux sublimes sculpteurs de la
Grèce la chair éternellement étincelante de leurs divinités,
et aux architectes les blanches colonnes de leurs temples ;
car, dans cet archipel des Cyclades, les îles se succèdent
sans interruption, et chaque tour de roue en fait surgir une
nouvelle. A peine un rivage a-t-il disparu sous la mer,
qu’un autre s’élève azuré d’ombre ou doré de soleil. A
droite, à gauche, vous voyez toujours quelque terre ornée
d’un nom sonore ou célèbre, et vous vous étonnez que tant
de fable, d’histoire et de poésie, aient pu tenir dans un si
petit espace. Elles sont là, assises en rond sur le tapis bleu
de la mer, toutes ces îles qui ont donné naissance à quelque
dieu, à quelque héros, à quelque poëte, dénuées de leurs
couronnes de verdure, mais belles encore, et agissant invinciblement
sur l’imagination. De chacun de ces rochers
arides est sorti un poëme, un temple, une statue, une médaille,
que ne pourront jamais égaler nos civilisations, qui
se croient si parfaites.
Le matin nous étions devant Syra. Vue de la rade, Syra
ressemble beaucoup à Alger, en petit, bien entendu. Sur un
fond de montagne du ton le plus chaud, terre de Sienne ou
topaze brûlée, appliquez un triangle étincelant de blancheur
dont la base plonge dans la mer et dont la pointe est occupée
par une église, et vous aurez l’idée la plus exacte de cette
ville, hier encore tas informe de masures, et que le passage
des bateaux à vapeur rendra dans peu de temps la reine des
Cyclades. — Des moulins à vent à huit ou neuf ailes variaient
cette silhouette aiguë ; au reste, pas un arbre, pas
une pointe d’herbe verte, aussi loin que l’œil pouvait s’étendre.
Une grande quantité de bâtiments de toute forme et
de tout tonnage dessinaient en noir leur agrès déliés sur les
maisons blanches de la ville et se pressaient le long du
bord ; des canots allaient et venaient avec une animation
joyeuse : l’eau, la terre, le ciel, tout ruisselait de lumière ;
la vie éclatait de toutes parts. — Des barques se dirigeaient
vers notre vaisseau à force de rames et faisaient une regatta
dont nous étions le point de mire.
Bientôt le pont fut couvert d’une foule de gaillards au
teint basané, au nez d’aigle, aux yeux flamboyants, aux
moustaches féroces, qui nous offraient leurs services du ton
dont on demande ailleurs la bourse ou la vie ; les uns portaient
des calottes grecques (ils en avaient bien le droit),
d’immenses pantalons faisant la jupe et sanglés par des
ceintures de laine, et des vestes de drap bleu foncé ; les
autres, la fustanelle, la veste blanche et le bonnet de coton,
ou bien un petit chapeau de paille cerclé d’un cordon noir.
L’un d’eux était superbement costumé et semblait poser
pour l’aquarelle d’album ; il méritait l’épithète que les harangueurs,
dans Homère, adressent aux auditeurs qu’ils
veulent flatter : « Euknémidès Achaioi » (Grecs bien bottés)
car il avait les plus belles knémides piquées, brodées, historiées
et floconnées de houppes de soie rouge qu’il soit possible
d’imaginer ; sa fustanelle, bien plissée, d’une propreté
éblouissante, s’évasait en cloche ; une ceinture bien ajustée
étranglait sa taille de guêpe ; son gilet, galonné, soutaché,
enjolivé de boutons en filigrane, laissait passer les manches
d’une fine chemise de toile, et sur le coin de son épaule
était élégamment jetée une belle veste rouge, roide d’ornements
et d’arabesques. Ce personnage si triomphant n’était
autre qu’un drogman qui sert de guide aux voyageurs dans
leur tournée de Grèce, et probablement il veut flatter ses
pratiques par ce luxe de couleur locale, comme les belles
filles de Procida et de Nisida, qui ne revêtent leurs costumes
de velours et d’or que pour les touristes anglais.
En mettant pied à terre, la première chose qui frappa
mes yeux, ce fut une inscription en grec annonçant des
bains européens et turcs. Cela fait un singulier effet de voir
inscrits sur les murs les caractères d’une langue que l’on
croyait morte et que l’on ne connaît guère que par le Jardin
des racines grecques du père Lancelot. De mes huit ans de
collége, il m’est resté juste assez de science pour lire couramment
les enseignes et les noms des rues. Comme vous le
voyez, je n’ai pas perdu tout à fait mon temps. Grâce à ces
souvenirs classiques, je comprends que je suis dans la rue
de Mercure (odos tou Hermou), qui mène à la place d’Othon.
Au milieu de cette place s’élève un arc de triomphe de bois
de charpente entrelacé de branches de laurier desséché, qui
témoigne du passage récent du roi Othon, le monarque bavarois
de la terre de Pélops.
Vivier, qui est descendu avec moi, déclare sentir le besoin
de civiliser cette île sauvage et d’apprendre aux naturels
la véritable manière de faire des bulles de savon remplies
de fumée de tabac, perfectionnement qu’ils ne paraissent
pas soupçonner, si l’on doit s’en rapporter à leur physionomie.
Nous entrons dans un café, où Vivier demande avec
un flegme imperturbable de l’eau, du savon, du papier et
une pipe. Cette demande surprend un peu le cafetier, qui
se dit en lui-même : « Ce voyageur est propre, il désire se
laver les mains, » et apporte innocemment tout ce qui est
nécessaire à la confection des bulles. A la première bulle
qui s’échappe du tube, opalisée par la fumée blanche insufflée
dans sa frêle enveloppe, la surprise arrête la tasse de
café sur la lèvre des consommateurs. Un autre globe transparent
et muni, comme un ballon, d’un parachute opaque,
monte à son tour dans l’air et balance au soleil tous les reflets
du prisme ; alors l’admiration n’a plus de bornes : un
grand cercle se forme et suit avec intérêt les bulles voltigeantes.
Quand l’enthousiasme est assez surexcité, Vivier, qui
sait ménager ses effets, vide les blouses du billard et lance
sur le drap vert, comme pour remplacer les boules d’ivoire,
un nombre égal de bulles carambolant et roulant au moindre
souffle.
Regardez comme ils se civilisent, me dit Vivier en me
montrant un Grec moustachu et de physionomie truculente
qui tournait un morceau de savon dans un verre d’eau, saisi
de la fièvre d’imitation ; déjà leurs mœurs s’adoucissent.
Au bout d’un quart d’heure, l’on aurait cru le café occupé
par une bande de jongleurs indiens : ce n’étaient que boules
qui montaient et descendaient. Une heure après, toute l’île
était occupée à souffler de l’eau de savon et de la fumée par
des cornets de papier, avec toute la gravité que mérite une
occupation si sérieuse. — Pourquoi s’étonner de ce que les
habitants de Syra se soient amusés d’un spectacle qui a fait
tenir pendant six mois le nez en l’air, sur la place de la
Bourse, à tous les badauds de Paris ?
Pendant que mon ami opérait ces prodiges, j’examinais
l’intérieur du café blanchi à la chaux et décoré de quelques
mauvaises images coloriées de la rue Saint-Jacques. Ce qu’il
y avait de plus caractéristique, c’étaient deux tableaux brodés
au petit point, représentant des Turcs à cheval, et signés
Sophia Dapola, 1847, un chef-d’œuvre de pensionnaire.
Le quai est bordé de boutiques de toutes sortes : poissonneries,
boucheries, confiseries, cafés, gargotes, tavernes,
marchands de tabac, etc., et présente l’aspect le plus animé.
Il y fourmille perpétuellement un monde bariolé de matelots,
de portefaix, d’acheteurs et de curieux de tout pays et
de tout costume. On peut du bord donner la main aux barques,
et le rivage vit avec la mer dans la plus intime familiarité.
Rien n’est plus amusant et plus pittoresque ; à travers
les cabans et les braies goudronnées, étincelle de temps
à autre un beau costume grec de Pallikare ou d’Armatole
théâtralement porté.
Las de ce bruit, nous allâmes nous asseoir dans une rue
parallèle au port, à un café garni de divans extérieurs, — car
à Syra on vit en plein air, — et l’on nous y servit des
glaces au citron, infiniment supérieures à celles de Tortoni
et valant celles du café de la Bolsa, à Madrid, ce qui est
tout dire ; là je vis passer un Grec d’une beauté admirable,
en grand costume, pur de toute altération française ; il n’y
a pas de vêtement à la fois plus élégant et plus noble que le
costume grec moderne : cette calotte rouge inondée d’une
crinière de soie bleue ; ces gilets et ces vestes à manches
pendantes, galonnés et brodés, cette ceinture hérissée d’armes ;
cette fustanelle plissée et tuyautée comme une draperie
de Phidias ; ces guêtres pareilles aux jambards des héros
homériques, forment un ensemble plein de grâce et de fierté.
Les Grecs se serrent extrêmement, et plus d’un hussard ou
d’une femme à la mode envierait leur corsage délié. Cette
sveltesse de taille évase le buste, fait valoir la poitrine et
donne de la légèreté à ce jupon blanc que la marche
balance. J’ai dit tout à l’heure que ce Grec était très-beau :
n’allez pas imaginer là-dessus un profil d’Apollon ou de
Méléagre, un nez perpendiculaire au front comme dans les
statues antiques. Les Grecs actuels ont en général le nez
aquilin, et se rapprochent plus du type arabe ou juif qu’on
ne se l’imagine ordinairement. — Il est possible qu’il existe
encore dans l’intérieur des terres des peuplades où le caractère
primitif de la race se soit maintenu. Je ne parle que de
ce que j’ai vu.
Syra présente le phénomène d’une ville en ruine et d’une
ville en construction, contraste assez singulier. Dans la ville
basse, il y a partout des échafaudages, les moellons, et les
platras encombrent les rues, on voit pousser les maisons à
vue d’œil ; dans la ville haute, tout s’affaisse et s’écroule, la
vie quitte la tête pour se réfugier aux pieds.
Je parcourus d’abord la Syra moderne, montant de ruelle
en ruelle, car l’escarpement commence presque dès le bord
de la mer. Une chose me frappe, c’est le petit nombre de
femmes que je rencontre ; — à l’exception de quelques
vieilles et de quelques petites filles que leur âge trop avancé
ou trop tendre met à l’abri du soupçon, les femmes pressent
le pas ou rentrent lorsque je passe. Leur costume n’a
rien de caractéristique : la vulgaire robe de cotonnade anglaise
et un gazillon noirâtre tortillé sur la tête, voilà tout.
La réclusion orientale semble déjà commencer pour elles.
On n’en voit aucune dans les boutiques, et ce sont les hommes
qui vendent, vont au marché et portent les provisions.
Une joyeuse fusée d’éclats de rire part d’une maison que
je côtoie ; c’est un pensionnat de petites filles à qui je parais
sans doute profondément ridicule, je ne sais pas pourquoi.
La maîtresse était sur la porte et me fit signe que je pouvais
entrer pour examiner l’intérieur de l’école. Je vis là
une belle collection d’yeux noirs, de dents blanches et de
grosses nattes de cheveux, et Decamps y aurait trouvé de
quoi faire un joli pendant à sa Sortie de l’École turque. — J’entrai
aussi dans une église grecque d’une architecture
très-simple, décorée à l’intérieur d’images en style byzantin
passant à travers des plaques d’orfévrerie, des têtes et des
mains d’une couleur bistrée, comme j’en avais déjà vues à
Livourne ; une espèce de portique formant cloison interdit
aux fidèles la vue du sanctuaire, qui ne renferme qu’un
autel recouvert d’une nappe blanche ; on nous montra une
croix et divers ornements du culte en vermeil, d’un travail
grossier et barbare, mais ayant assez de caractère.
Une espèce de chaussée très-abrupte sépare la nouvelle
Syra de l’ancienne. Ce pont franchi, l’ascension commence
à travers des rues à pic pavées comme des lits de torrent.
Je grimpe avec deux ou trois camarades entre des murs
croulants, des masures effondrées, à travers les pierres qui
roulent et les cochons qui se dérangent en glapissant et se
sauvent en frottant leur dos bleuâtre à mes jambes. Par les
portes entr’ouvertes, j’aperçois des mégères hagardes qui
cuisent des mets inconnus à quelque feu brillant dans l’ombre ;
les hommes, à physionomie de brigands de mélodrame,
quittent leur narghilé et regardent passer notre petite caravane
d’un air très-peu gracieux.
La pente devient si roide, que nous montons presqu’à
quatre pattes, par des dédales obscurs, des passages voûtés,
des escaliers en ruines. Les maisons se superposent les unes
aux autres, de façon que le seuil de la supérieure soit
au niveau de la terrasse de l’inférieure ; chaque masure a
l’air, pour se hisser au haut de la montagne, de mettre le
pied sur la tête de celle qu’elle précède dans ce chemin fait
plutôt pour les chèvres que pour les hommes. Le mérite de
l’ancienne Syra semble de n’être facilement accessible que
pour les milans et les aigles. C’est un site charmant pour
des nids d’oiseaux de proie, mais tout à fait invraisemblable
pour des habitations humaines.
Haletants, ruisselants de sueur, nous arrivâmes enfin à
l’étroite plate-forme sur laquelle s’élève l’église de Saint-Georges,
plate-forme toute pavée de tombes, où reposent
des morts aériens, et là nous sommes amplement dédommagés
de notre fatigue par un magnifique panorama. Derrière
nous se découpait la crête de la montagne sur laquelle est
appliquée Syra ; à droite, en tournant la face vers la mer, se
creusait en abîme un immense ravin déchiré, accidenté de
la façon la plus sauvagement romantique ; à nos pieds s’étageaient
les maisons blanches de la haute et basse Syra ; plus
loin brillait la mer avec ses moires lumineuses, et s’arrondissaient
en cercle Délos, Mycone, Tine, Andro, revêtues par
le couchant de tons roses et gorge de pigeon qui sembleraient
fabuleux s’ils étaient peints.
Quand nous eûmes assez contemplé cet admirable spectacle,
nous nous laissâmes rouler en avalanche jusqu’au bas
de la ville, et nous allâmes achever notre soirée à une
espèce de redoute située sur une pointe qui s’avance dans la
mer, en fumant des cigarettes et en écoutant, devant une
limonade, une bande de musiciens hongrois exécutant des
morceaux d’opéras italiens. Quelques femmes, mises à la
française, sauf la coiffure, se promenaient ensemble, côtoyées
d’un mari ou d’un amant, sur le terre-plein entouré
de tables et de chaises sur lesquelles s’étalait la fustanelle
des Pallikares prenant leur café, ou faisant clapoter l’eau de
leur narghilé.
En face de nous, la mer était étoilée des fanaux des navires ;
derrière nous, les lumières de Syra semaient de paillettes
d’or la robe violette de la montagne. C’était charmant.
Nos barques nous attendaient sur la jetée, et quelques coups
de rames nous ramenèrent à bord du Léonidas, harassés
mais ravis. — Le lendemain nous devions appareiller pour
Smyrne, et je devais, pour la première fois, mettre le pied
sur la terre d’Asie, ce berceau du monde, ce sol heureux
où le soleil se lève, et qu’il ne quitte qu’à regret pour aller
éclairer l’Occident.
III
SYRA
Demain, dans la journée, nous serons en vue du cap Matapan,
nom barbare qui cache l’harmonie de l’ancien nom,
comme une couche de chaux empâte une fine sculpture. Le
cap Ténare est l’extrême pointe de cette feuille de mûrier
aux profondes découpures étalée sur la mer qu’on nomme
aujourd’hui la Morée et qui s’appelait autrefois le Péloponèse.
Tous les passagers étaient debout sur le pont, regardant à
l’horizon, dans le sens indiqué, trois ou quatre heures avant
qu’il fût possible de rien distinguer. Ce nom magique de
Grèce fait travailler les imaginations les plus inertes ; les
bourgeois les plus étrangers aux idées d’art s’émeuvent eux-mêmes
et se ressouviennent du dictionnaire de Chompré. — Enfin,
une ligne violette se dessina faiblement au-dessus des
flots : — c’était la Grèce ; une montagne sortit sa hanche de
l’eau, comme une nymphe qui se repose sur le sable après le
bain, belle, pure, élégante, digne de cette terre sculpturale.
« Quelle est cette montagne ? demandai-je au capitaine. — Le
Taygète, » me répondit-il avec bonhomie, comme s’il
eût dit Montmartre. A ce nom de Taygète, un fragment de
vers des Georgiques me jaillit instantanément de la mémoire :
… Virginibus bacchata Lacænis
Taygeta !
et se mit à voltiger sur mes lèvres comme un refrain monotone,
mais qui suffisait à ma pensée. Que peut-on dire de
mieux à une montagne grecque qu’un vers de Virgile ? — Quoiqu’on
fût au milieu du mois de juin et qu’il fît assez
chaud, le sommet de la montagne était argenté de lames de
neige, et je songeais aux pieds roses de ces belles filles de
Laconie qui parcouraient en bacchantes le Taygète, et laissaient
leur empreinte charmante sur les sentiers blancs !
Le cap Matapan s’avance entre deux golfes profonds, qu’il
divise de son arête : le golfe de Coron et celui de Kolokythia ;
c’est une pointe de terre aride et décharnée, comme toutes
les côtes de Grèce. Quand on l’a dépassé, on vous montre,
sur la droite, un bloc de rochers fauves, fendillés de sécheresse,
calcinés de chaleur, sans l’apparence de verdure ou
même de terre végétale : c’est Cerigo, l’ancienne Cythère,
l’île des myrtes et des roses, le séjour aimé de Vénus, dont
le nom résume les rêves de volupté. Qu’eût dit Watteau avec
son embarquement pour Cythère tout bleu et tout rose, en
face de cet âpre rivage de roche effritée, découpant ses contours
sévères sous un soleil sans ombre et pouvant offrir une
caverne à la pénitence des anachorètes, mais non un bocage
aux caresses des amants : Gérard de Nerval a du moins eu
l’agrément de voir sur la rive de Cythère un pendu enveloppé
de toile cirée, ce qui prouve une justice soigneuse et
confortable. Le Léonidas passait trop loin de terre pour que
ses passagers pussent jouir d’un détail si gracieux, quand
même toutes les potences de l’île eussent été garnies en ce
moment.
Les anciens ont-ils menti et supposé des sites ravissants là
où n’existent maintenant qu’un îlot pierreux et qu’une
terre pelée ? Il est difficile de croire que leurs descriptions,
dont il était facile alors de vérifier l’exactitude, soient de
pure fantaisie. Sans doute, ce sol fatigué par l’activité humaine
s’est épuisé à la longue ; il est mort avec la civilisation
qu’il supportait, exténué de chefs-d’œuvre, de génie et
d’héroïsme. Ce que nous en voyons n’est plus que son squelette :
la peau, les muscles, tout est tombé en poussière.
Quand l’âme se retire d’un pays, il meurt comme un corps, — autrement,
comment expliquer une différence si complète
et si générale, car ce que je viens de dire peut s’appliquer
à presque toute la Grèce ; cependant, ces côtes,
quelque désolées qu’elles soient, ont encore de belles lignes
et de pures couleurs.
On passe entre Cerigo et Servi, autre île de pierre ponce,
et l’on double le cap Malia ou Saint-Ange, et l’on débusque
dans l’archipel ; l’horizon se peuple de voiles, les bricks,
les goëlettes, les caravelles, les argosils, sillonnent l’eau
bleue dans tous les sens ; il fait un temps admirable ; ni
roulis ni tangage. Une faible brise gonfle légèrement notre
misaine et aide un peu nos roues, qui fouettent de leurs
palettes une mer unie comme la glace, où devraient nager
les cortéges mythologiques d’Amphitrite et de Galatée, et
que ne rident pas même les sauts des marsouins, ces tritons
de l’histoire naturelle, qui, à distance, peuvent produire
l’illusion de dieux marins. La terre a fui et ne se montre
plus que comme un brouillard au bord du ciel ; puisqu’il
n’y a rien à voir au loin, examinons un peu les nouveaux
hôtes embarqués à Malte.
Ce sont des Levantins accroupis ou couchés sur leur tapis
à l’avant du bateau, près du cabas renfermant leurs provisions
et du matelas roulé sur lequel ils s’étendent la nuit. — Un
Levantin en voyage emporte toujours trois choses : son
tapis, son chibouck et son matelas. L’un d’eux, assez âgé,
est vêtu d’une pelisse pistache passée de couleur, historiée
dans le dos d’une arabesque d’or, quoique le reste de son
costume soit fort simple et même un peu déguenillé. Il a
avec lui un jeune enfant aux yeux noirs très-vifs et très-intelligents. — Deux
ou trois Grecs ont établi leur installation
non loin du Levantin. Ils portent la fustanelle et une
veste blanche agrémentée assez élégante ; mais, chose horrible
à dire et plus horrible encore à contempler, ces nobles
Hellènes étaient coiffés de bonnets de coton comme des Bas-Normands ! — O
Grèce ! terre classique ! ton intention était-elle
de me navrer le cœur et de me faire perdre ma dernière
illusion en m’apparaissant sous la figure de deux de
tes fils mitrés du casque à mèche bourgeois ! Il est vrai que
ces bonnets de coton, vus de près, offraient quelques passementeries
de fil qui en mitigeaient un peu la triviale laideur,
et qu’on peut alléguer que Pâris séduisit Hélène casqué
d’un bonnet phrygien, qui n’est autre chose qu’un bonnet
de coton teint de pourpre.
Sur le tillac, Vivier, le célèbre cor dont la spirituelle
bizarrerie égale le talent, et que le bateau à vapeur d’Italie
nous avait amené, racontait, au milieu d’un cercle d’auditeurs
charmés, la prodigieuse histoire de Mastoc Riffardini
et de son lieutenant Pietro, et une belle jeune fille aux yeux
bleus, se rendant à Athènes avec son père, s’allongeait paresseusement
sur un canapé et laissait errer son regard dans
la sérénité de l’air, tout en souriant vaguement de l’histoire.
D’après l’assurance du capitaine qu’aucune île ne serait
en vue avant six ou sept heures du soir, l’on consentit à
descendre dîner. Quand on remonta de table, Milo et Anti-Milo
étaient en vue, déjà baignées de teintes violettes par
l’approche du crépuscule ; l’apparence était toujours la
même : des escarpements stériles, des pentes dénudées,
mais qu’importe ? De ce maigre terrain n’est-il pas jailli un
fruit merveilleux ? ce sol infertile, plus riche que celui de
la Beauce et de la Touraine, ne recélait-il pas le chef-d’œuvre
de l’art, le type le plus pur et le plus vivant de la forme, la
radieuse Vénus, adoration des poëtes et des artistes, et qui
n’a eu qu’à secouer la poussière des siècles pour reconquérir
ses autels ? car devant son piédestal tout le monde
est païen ; les temps écoulés disparaissent, et l’on se sent
prêt à sacrifier des colombes et des moineaux. Quelle civilisation
devait être celle des Grecs, pour qu’une île comme
Milo renfermât une production si achevée ? On nous a dit
que, dans l’île, on contait à qui voulait l’entendre que les
bras absents, objets de tant d’amoureuses lamentations,
gisaient en terre auprès de la statue, avaient été exhumés,
et s’étaient égarés par une fatale négligence. Je ne me porte
nullement garant de ce bruit, qui pourrait raviver des regrets
inutiles ; mais telle est la légende qui a cours dans Milo.
Le soleil avait disparu derrière nous, mais il ne faisait
pas nuit pour cela ; la voie lactée rayait le ciel de sa large
zone d’opale, et il fallait qu’Hercule eût mordu bien fort le
sein de Junon, car d’innombrables taches blanches constellaient
l’azur nocturne ; les étoiles brillaient d’un éclat inconcevable,
et leur reflet scintillait dans l’eau en longues
traînées de feu ; des millions de paillettes phosphorescentes
petillaient et s’évanouissaient comme des vers luisants dans
le sillage du bateau à vapeur. Ce phénomène, fréquent dans
les tièdes mers du Levant et des tropiques, est produit par
des myriades d’infusoires microscopiques, et l’on ne saurait
rien imaginer de plus magiquement pittoresque. Cette nuit
me restera dans la mémoire comme une des plus splendides
de ma vie. Nous voguions entre deux abîmes de lapis-lazuli,
traversés de veines d’or et poudrés de diamants. La lune,
absente ou tellement mince encore que le dos de sa faucille
d’argent se distinguait à peine, laissait rayonner dans toute
sa magnificence cette nuit or et bleu que ses teintes d’argent
eussent rendue blafarde. Deux bateaux à vapeur venant en
sens contraire de notre marche contribuaient, avec leurs
fanaux rouges et verts, à l’illumination générale. Presque
tout le monde passa la nuit sur le pont, et ce fut le froid
du matin qui nous chassa dans nos cabines.
Lorsque le jour reparut, nous passions entre Serpho et
Siphanto. Serpho, que nous longions de plus près, est l’ancienne
Sériphe, un lieu de déportation sous les empereurs
romains ; Serpho paraît encore très-propre à cette destination
lugubre ; rien n’est plus nu, plus sec, plus désolé, du moins
vu de la mer. Des collines montagneuses, fauves, pulvérulentes,
bossellent la surface de l’île. Avec la lorgnette, on
distingue quelques petits murs de pierre, quelques taches
noirâtres qui doivent être des enclos et des cultures ; une
ville ou plutôt un bourg étagé en amphithéâtre sur un escarpement
se détache par sa blancheur. Tout cela, sans cet
air transparent et cette admirable lumière de Grèce, aurait
un aspect misérable ; mais ces terres brûlées prennent, sous
ce soleil, des tons superbes.
En mer, comme dans les montagnes, on se trompe
souvent sur les distances et les dimensions des objets.
Sur le flanc de Serpho se trouve un îlot nommé Boni ou
Poloni, qui me parut avoir une vingtaine de pieds de hauteur,
jusqu’à ce qu’une goëlette vînt, en le rasant, rétablir
l’échelle. Cet îlot, qui me faisait l’effet d’une grosse pierre
tombée dans l’eau, avait au moins deux ou trois fois la hauteur
de la goëlette.
Après Serpho et Siphanto apparurent Anti-Paros et Paros,
cette carrière qui a fourni aux sublimes sculpteurs de la
Grèce la chair éternellement étincelante de leurs divinités,
et aux architectes les blanches colonnes de leurs temples ;
car, dans cet archipel des Cyclades, les îles se succèdent
sans interruption, et chaque tour de roue en fait surgir une
nouvelle. A peine un rivage a-t-il disparu sous la mer,
qu’un autre s’élève azuré d’ombre ou doré de soleil. A
droite, à gauche, vous voyez toujours quelque terre ornée
d’un nom sonore ou célèbre, et vous vous étonnez que tant
de fable, d’histoire et de poésie, aient pu tenir dans un si
petit espace. Elles sont là, assises en rond sur le tapis bleu
de la mer, toutes ces îles qui ont donné naissance à quelque
dieu, à quelque héros, à quelque poëte, dénuées de leurs
couronnes de verdure, mais belles encore, et agissant invinciblement
sur l’imagination. De chacun de ces rochers
arides est sorti un poëme, un temple, une statue, une médaille,
que ne pourront jamais égaler nos civilisations, qui
se croient si parfaites.
Le matin nous étions devant Syra. Vue de la rade, Syra
ressemble beaucoup à Alger, en petit, bien entendu. Sur un
fond de montagne du ton le plus chaud, terre de Sienne ou
topaze brûlée, appliquez un triangle étincelant de blancheur
dont la base plonge dans la mer et dont la pointe est occupée
par une église, et vous aurez l’idée la plus exacte de cette
ville, hier encore tas informe de masures, et que le passage
des bateaux à vapeur rendra dans peu de temps la reine des
Cyclades. — Des moulins à vent à huit ou neuf ailes variaient
cette silhouette aiguë ; au reste, pas un arbre, pas
une pointe d’herbe verte, aussi loin que l’œil pouvait s’étendre.
Une grande quantité de bâtiments de toute forme et
de tout tonnage dessinaient en noir leur agrès déliés sur les
maisons blanches de la ville et se pressaient le long du
bord ; des canots allaient et venaient avec une animation
joyeuse : l’eau, la terre, le ciel, tout ruisselait de lumière ;
la vie éclatait de toutes parts. — Des barques se dirigeaient
vers notre vaisseau à force de rames et faisaient une regatta
dont nous étions le point de mire.
Bientôt le pont fut couvert d’une foule de gaillards au
teint basané, au nez d’aigle, aux yeux flamboyants, aux
moustaches féroces, qui nous offraient leurs services du ton
dont on demande ailleurs la bourse ou la vie ; les uns portaient
des calottes grecques (ils en avaient bien le droit),
d’immenses pantalons faisant la jupe et sanglés par des
ceintures de laine, et des vestes de drap bleu foncé ; les
autres, la fustanelle, la veste blanche et le bonnet de coton,
ou bien un petit chapeau de paille cerclé d’un cordon noir.
L’un d’eux était superbement costumé et semblait poser
pour l’aquarelle d’album ; il méritait l’épithète que les harangueurs,
dans Homère, adressent aux auditeurs qu’ils
veulent flatter : « Euknémidès Achaioi » (Grecs bien bottés)
car il avait les plus belles knémides piquées, brodées, historiées
et floconnées de houppes de soie rouge qu’il soit possible
d’imaginer ; sa fustanelle, bien plissée, d’une propreté
éblouissante, s’évasait en cloche ; une ceinture bien ajustée
étranglait sa taille de guêpe ; son gilet, galonné, soutaché,
enjolivé de boutons en filigrane, laissait passer les manches
d’une fine chemise de toile, et sur le coin de son épaule
était élégamment jetée une belle veste rouge, roide d’ornements
et d’arabesques. Ce personnage si triomphant n’était
autre qu’un drogman qui sert de guide aux voyageurs dans
leur tournée de Grèce, et probablement il veut flatter ses
pratiques par ce luxe de couleur locale, comme les belles
filles de Procida et de Nisida, qui ne revêtent leurs costumes
de velours et d’or que pour les touristes anglais.
En mettant pied à terre, la première chose qui frappa
mes yeux, ce fut une inscription en grec annonçant des
bains européens et turcs. Cela fait un singulier effet de voir
inscrits sur les murs les caractères d’une langue que l’on
croyait morte et que l’on ne connaît guère que par le Jardin
des racines grecques du père Lancelot. De mes huit ans de
collége, il m’est resté juste assez de science pour lire couramment
les enseignes et les noms des rues. Comme vous le
voyez, je n’ai pas perdu tout à fait mon temps. Grâce à ces
souvenirs classiques, je comprends que je suis dans la rue
de Mercure (odos tou Hermou), qui mène à la place d’Othon.
Au milieu de cette place s’élève un arc de triomphe de bois
de charpente entrelacé de branches de laurier desséché, qui
témoigne du passage récent du roi Othon, le monarque bavarois
de la terre de Pélops.
Vivier, qui est descendu avec moi, déclare sentir le besoin
de civiliser cette île sauvage et d’apprendre aux naturels
la véritable manière de faire des bulles de savon remplies
de fumée de tabac, perfectionnement qu’ils ne paraissent
pas soupçonner, si l’on doit s’en rapporter à leur physionomie.
Nous entrons dans un café, où Vivier demande avec
un flegme imperturbable de l’eau, du savon, du papier et
une pipe. Cette demande surprend un peu le cafetier, qui
se dit en lui-même : « Ce voyageur est propre, il désire se
laver les mains, » et apporte innocemment tout ce qui est
nécessaire à la confection des bulles. A la première bulle
qui s’échappe du tube, opalisée par la fumée blanche insufflée
dans sa frêle enveloppe, la surprise arrête la tasse de
café sur la lèvre des consommateurs. Un autre globe transparent
et muni, comme un ballon, d’un parachute opaque,
monte à son tour dans l’air et balance au soleil tous les reflets
du prisme ; alors l’admiration n’a plus de bornes : un
grand cercle se forme et suit avec intérêt les bulles voltigeantes.
Quand l’enthousiasme est assez surexcité, Vivier, qui
sait ménager ses effets, vide les blouses du billard et lance
sur le drap vert, comme pour remplacer les boules d’ivoire,
un nombre égal de bulles carambolant et roulant au moindre
souffle.
Regardez comme ils se civilisent, me dit Vivier en me
montrant un Grec moustachu et de physionomie truculente
qui tournait un morceau de savon dans un verre d’eau, saisi
de la fièvre d’imitation ; déjà leurs mœurs s’adoucissent.
Au bout d’un quart d’heure, l’on aurait cru le café occupé
par une bande de jongleurs indiens : ce n’étaient que boules
qui montaient et descendaient. Une heure après, toute l’île
était occupée à souffler de l’eau de savon et de la fumée par
des cornets de papier, avec toute la gravité que mérite une
occupation si sérieuse. — Pourquoi s’étonner de ce que les
habitants de Syra se soient amusés d’un spectacle qui a fait
tenir pendant six mois le nez en l’air, sur la place de la
Bourse, à tous les badauds de Paris ?
Pendant que mon ami opérait ces prodiges, j’examinais
l’intérieur du café blanchi à la chaux et décoré de quelques
mauvaises images coloriées de la rue Saint-Jacques. Ce qu’il
y avait de plus caractéristique, c’étaient deux tableaux brodés
au petit point, représentant des Turcs à cheval, et signés
Sophia Dapola, 1847, un chef-d’œuvre de pensionnaire.
Le quai est bordé de boutiques de toutes sortes : poissonneries,
boucheries, confiseries, cafés, gargotes, tavernes,
marchands de tabac, etc., et présente l’aspect le plus animé.
Il y fourmille perpétuellement un monde bariolé de matelots,
de portefaix, d’acheteurs et de curieux de tout pays et
de tout costume. On peut du bord donner la main aux barques,
et le rivage vit avec la mer dans la plus intime familiarité.
Rien n’est plus amusant et plus pittoresque ; à travers
les cabans et les braies goudronnées, étincelle de temps
à autre un beau costume grec de Pallikare ou d’Armatole
théâtralement porté.
Las de ce bruit, nous allâmes nous asseoir dans une rue
parallèle au port, à un café garni de divans extérieurs, — car
à Syra on vit en plein air, — et l’on nous y servit des
glaces au citron, infiniment supérieures à celles de Tortoni
et valant celles du café de la Bolsa, à Madrid, ce qui est
tout dire ; là je vis passer un Grec d’une beauté admirable,
en grand costume, pur de toute altération française ; il n’y
a pas de vêtement à la fois plus élégant et plus noble que le
costume grec moderne : cette calotte rouge inondée d’une
crinière de soie bleue ; ces gilets et ces vestes à manches
pendantes, galonnés et brodés, cette ceinture hérissée d’armes ;
cette fustanelle plissée et tuyautée comme une draperie
de Phidias ; ces guêtres pareilles aux jambards des héros
homériques, forment un ensemble plein de grâce et de fierté.
Les Grecs se serrent extrêmement, et plus d’un hussard ou
d’une femme à la mode envierait leur corsage délié. Cette
sveltesse de taille évase le buste, fait valoir la poitrine et
donne de la légèreté à ce jupon blanc que la marche
balance. J’ai dit tout à l’heure que ce Grec était très-beau :
n’allez pas imaginer là-dessus un profil d’Apollon ou de
Méléagre, un nez perpendiculaire au front comme dans les
statues antiques. Les Grecs actuels ont en général le nez
aquilin, et se rapprochent plus du type arabe ou juif qu’on
ne se l’imagine ordinairement. — Il est possible qu’il existe
encore dans l’intérieur des terres des peuplades où le caractère
primitif de la race se soit maintenu. Je ne parle que de
ce que j’ai vu.
Syra présente le phénomène d’une ville en ruine et d’une
ville en construction, contraste assez singulier. Dans la ville
basse, il y a partout des échafaudages, les moellons, et les
platras encombrent les rues, on voit pousser les maisons à
vue d’œil ; dans la ville haute, tout s’affaisse et s’écroule, la
vie quitte la tête pour se réfugier aux pieds.
Je parcourus d’abord la Syra moderne, montant de ruelle
en ruelle, car l’escarpement commence presque dès le bord
de la mer. Une chose me frappe, c’est le petit nombre de
femmes que je rencontre ; — à l’exception de quelques
vieilles et de quelques petites filles que leur âge trop avancé
ou trop tendre met à l’abri du soupçon, les femmes pressent
le pas ou rentrent lorsque je passe. Leur costume n’a
rien de caractéristique : la vulgaire robe de cotonnade anglaise
et un gazillon noirâtre tortillé sur la tête, voilà tout.
La réclusion orientale semble déjà commencer pour elles.
On n’en voit aucune dans les boutiques, et ce sont les hommes
qui vendent, vont au marché et portent les provisions.
Une joyeuse fusée d’éclats de rire part d’une maison que
je côtoie ; c’est un pensionnat de petites filles à qui je parais
sans doute profondément ridicule, je ne sais pas pourquoi.
La maîtresse était sur la porte et me fit signe que je pouvais
entrer pour examiner l’intérieur de l’école. Je vis là
une belle collection d’yeux noirs, de dents blanches et de
grosses nattes de cheveux, et Decamps y aurait trouvé de
quoi faire un joli pendant à sa Sortie de l’École turque. — J’entrai
aussi dans une église grecque d’une architecture
très-simple, décorée à l’intérieur d’images en style byzantin
passant à travers des plaques d’orfévrerie, des têtes et des
mains d’une couleur bistrée, comme j’en avais déjà vues à
Livourne ; une espèce de portique formant cloison interdit
aux fidèles la vue du sanctuaire, qui ne renferme qu’un
autel recouvert d’une nappe blanche ; on nous montra une
croix et divers ornements du culte en vermeil, d’un travail
grossier et barbare, mais ayant assez de caractère.
Une espèce de chaussée très-abrupte sépare la nouvelle
Syra de l’ancienne. Ce pont franchi, l’ascension commence
à travers des rues à pic pavées comme des lits de torrent.
Je grimpe avec deux ou trois camarades entre des murs
croulants, des masures effondrées, à travers les pierres qui
roulent et les cochons qui se dérangent en glapissant et se
sauvent en frottant leur dos bleuâtre à mes jambes. Par les
portes entr’ouvertes, j’aperçois des mégères hagardes qui
cuisent des mets inconnus à quelque feu brillant dans l’ombre ;
les hommes, à physionomie de brigands de mélodrame,
quittent leur narghilé et regardent passer notre petite caravane
d’un air très-peu gracieux.
La pente devient si roide, que nous montons presqu’à
quatre pattes, par des dédales obscurs, des passages voûtés,
des escaliers en ruines. Les maisons se superposent les unes
aux autres, de façon que le seuil de la supérieure soit
au niveau de la terrasse de l’inférieure ; chaque masure a
l’air, pour se hisser au haut de la montagne, de mettre le
pied sur la tête de celle qu’elle précède dans ce chemin fait
plutôt pour les chèvres que pour les hommes. Le mérite de
l’ancienne Syra semble de n’être facilement accessible que
pour les milans et les aigles. C’est un site charmant pour
des nids d’oiseaux de proie, mais tout à fait invraisemblable
pour des habitations humaines.
Haletants, ruisselants de sueur, nous arrivâmes enfin à
l’étroite plate-forme sur laquelle s’élève l’église de Saint-Georges,
plate-forme toute pavée de tombes, où reposent
des morts aériens, et là nous sommes amplement dédommagés
de notre fatigue par un magnifique panorama. Derrière
nous se découpait la crête de la montagne sur laquelle est
appliquée Syra ; à droite, en tournant la face vers la mer, se
creusait en abîme un immense ravin déchiré, accidenté de
la façon la plus sauvagement romantique ; à nos pieds s’étageaient
les maisons blanches de la haute et basse Syra ; plus
loin brillait la mer avec ses moires lumineuses, et s’arrondissaient
en cercle Délos, Mycone, Tine, Andro, revêtues par
le couchant de tons roses et gorge de pigeon qui sembleraient
fabuleux s’ils étaient peints.
Quand nous eûmes assez contemplé cet admirable spectacle,
nous nous laissâmes rouler en avalanche jusqu’au bas
de la ville, et nous allâmes achever notre soirée à une
espèce de redoute située sur une pointe qui s’avance dans la
mer, en fumant des cigarettes et en écoutant, devant une
limonade, une bande de musiciens hongrois exécutant des
morceaux d’opéras italiens. Quelques femmes, mises à la
française, sauf la coiffure, se promenaient ensemble, côtoyées
d’un mari ou d’un amant, sur le terre-plein entouré
de tables et de chaises sur lesquelles s’étalait la fustanelle
des Pallikares prenant leur café, ou faisant clapoter l’eau de
leur narghilé.
En face de nous, la mer était étoilée des fanaux des navires ;
derrière nous, les lumières de Syra semaient de paillettes
d’or la robe violette de la montagne. C’était charmant.
Nos barques nous attendaient sur la jetée, et quelques coups
de rames nous ramenèrent à bord du Léonidas, harassés
mais ravis. — Le lendemain nous devions appareiller pour
Smyrne, et je devais, pour la première fois, mettre le pied
sur la terre d’Asie, ce berceau du monde, ce sol heureux
où le soleil se lève, et qu’il ne quitte qu’à regret pour aller
éclairer l’Occident.