IV
SMYRNE
A dix heures du matin, lorsque le bateau à vapeur de
correspondance qui touche au Pirée eut pris les voyageurs
se rendant à Athènes, le Léonidas se remit paisiblement en
marche par une mer superbe, aussi pure et aussi tranquille
que le lac Léman. — Puisque nous venons de parler d’Athènes,
disons qu’il est absurde d’avoir changé l’ancienne
route et de rester à Syra vingt-quatre heures qui pourraient
être beaucoup mieux employées à visiter l’Acropole et le
Parthénon.
Délos, que nous longions, a une singulière cosmogonie
mythologique. Je ne sais pas si quelque géologue de profession
s’en est occupé scientifiquement pour démêler ce qu’il
pouvait y avoir de vrai au fond de la légende ; en attendant,
voici l’origine de Délos telle que la fable la raconte : Neptune,
d’un coup de son trident, fit sortir cette île du fond
de la mer, pour assurer à Latone, persécutée par Junon, un
lieu où elle pût mettre au monde Apollon et Diane ; Apollon,
en reconnaissance de ce qu’il y avait reçu le jour, la rendit
immobile de flottante qu’elle était auparavant, et la fixa au
milieu des Cyclades. Doit-on voir là une de ces éruptions
volcaniques sous-marines produisant des îles, dont quelques
unes périssent au bout de quelque temps, comme l’île Julia,
qui rentra dans la mer d’où elle était sortie ? Faut-il prendre
au pied de la lettre l’épithète de flottante, en admettant que
Délos fut primitivement un banc d’algues, de goëmons, de
fucus et de troncs d’arbres, promené sur les eaux, arrêté
ensuite sur un bas-fond, puis desséché et transformé en
terre habitable par le soleil ? Ou bien, croire qu’à cause de
sa situation au milieu d’une pléiade d’îlots presque semblables,
Délos dut être souvent manquée par les premiers navigateurs,
dépourvus de moyens de direction certains, ce
qui lui valut la réputation d’île vagabonde ?
Ce n’est pas la place de discuter ici cette question ex-professo ;
je la soulève seulement, laissant à de plus doctes le
soin de la résoudre, parce qu’elle me vint à l’esprit en passant
près de l’endroit sacré où naquirent Apollon et Diane.
Délos était, dans l’antiquité, l’objet d’une extrême vénération.
On y voyait un autel d’Apollon, que le dieu avait élevé
lui-même à l’âge de quatre ans, avec les cornes des chèvres
tuées par Diane, sur le mont Cynthus, et qui passait pour
une des merveilles du monde. Ce sol sacré semblait si respectable,
que l’on n’y souffrait pas les chiens et qu’on emportait
de l’île les malades en danger de mort, car il n’était
pas permis d’inhumer personne dans cette terre divine, révérée
même des barbares. Les Perses, qui ravagèrent les
autres îles de la Grèce, abordèrent à Délos avec leur flotte
de mille vaisseaux ; mais ils s’abstinrent de toute déprédation
et de toute violence. Aujourd’hui Délos n’est qu’une
terre aride, où Latone aurait de la peine à trouver l’ombre
d’un olivier pour protéger ses couches, seulement elle justifie
encore son étymologie lumineuse, et le soleil semble la
dorer avec amour.
Toutes ces Cyclades sont si petites, qu’en les rasant en bateau
à vapeur on peut suivre dans la réalité les formes et
les découpures indiquées sur la carte : la nature elle-même
semble une carte repoussée et coloriée d’une grande échelle.
Cela produit un effet bizarre de faire de la géographie palpable,
de saisir tous les détails des choses comme sur un
plan en relief, et de traverser en si peu de temps des lieux
qui tiennent tant de place dans l’imagination et dans l’histoire.
Le canal qui sépare Tine de Mycone franchi, nous entrons
dans une mer plus libre et nettoyée d’îles. — La journée
s’écoule claire et sereine : la parfaite placidité de la mer permet
aux estomacs les plus timorés de faire un dîner complet
sans crainte et sans remords. Après avoir flâné sur le pont
et remis sa montre à l’heure sur le cadran de l’habitacle,
car il y a une différence d’une heure un quart de Constantinople
à Paris, chacun descendit se coucher pour être levé
de grand matin et voir le soleil monter à l’horizon derrière
Smyrne, la ville des Roses.
Dans la nuit, on s’arrêta quelque temps à Chio, — l’île
des vins, — comme dit Victor Hugo dans ses Orientales, — pour
charger des marchandises. Le bruit des ballots roulant
sur le pont et le piétinement des portefaix me réveilla. Je
montai jusqu’au haut de l’escalier, mais je n’aperçus rien
qu’une masse sombre sur laquelle se mouvaient des lumières
pareilles à ces étincelles qui courent sur le papier
brûlé.
Au petit jour, nous entrâmes dans la rade de Smyrne,
courbe gracieuse au fond de laquelle s’étale la ville. Ce qui
frappa d’abord mes yeux à cette distance, ce fut un grand
rideau de cyprès s’élevant au-dessus des maisons et mêlant
leurs pointes noires aux pointes blanches des minarets ; une
colline encore baignée d’ombre et surmontée d’une vieille
forteresse en ruines, dont les murs démantelés se détachaient
du ciel clair, s’arrondissait en amphithéâtre derrière les
édifices. Ce n’était plus cet aspect âpre et désolé des rivages
de la Grèce. La terre d’Asie apparaissait fraîche et souriante
dans les lueurs roses du matin.
Je l’avoue à ma honte, je n’ai encore vu que deux des
cinq parties du monde, l’Europe et l’Afrique. Cela me causait
une joie presque puérile d’en voir une troisième, l’Asie. — Le
même site sur la côte d’Europe ne m’eût pas assurément
causé le même plaisir. — Quand visiterai-je l’Amérique
et la Polynésie ? Dieu seul le sait ! Que d’années on perd
stupidement dans la vie ! Toute éducation ne devrait-elle
pas avoir pour complément un voyage de circumnavigation
autour du monde ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas un
navire au service de chaque collége, qui prendrait les élèves
en troisième, et leur ferait achever leurs études dans le livre
universel, le livre le mieux écrit de tous, parce qu’il
est écrit par le bon Dieu ? Ne serait-il pas charmant d’expliquer
l’Odyssée et l’Énéide en accomplissant les voyages du
héros grec et du héros troyen ?
Un canot indigène nous conduisit à terre. Il était de très-bonne
heure, mais l’air de la mer est appétitif, et notre petite
bande, composée de Vivier, de M. R. et de deux jeunes élèves
de l’école de Rome venant d’Athènes, fut unanime sur
la proposition de manger quelque chose, avant de se répandre
dans l’intérieur de la ville pour remplir ses obligations
de touriste. Malheureusement l’heure officielle des repas
n’avait point sonné dans les hôtels, et il fallut se rabattre
sur une tasse de café et un petit pain. — L’établissement où
nous fîmes ce frugal repas occupait sur le bord de la mer
une espèce d’estacade planchéiée d’où l’on apercevait les
vaisseaux en rade et sous laquelle la vague clapotait doucement ;
ce café n’avait pour tout ornement que le fourneau
où se cuisine la boisson noire dans une petite cafetière de
cuivre jaune contenant une seule tasse, et qu’une planche
sur laquelle brillait une rangée de narghilés bien écurés et
bien limpides, car à Smyrne on ne fume presque que le
narghilé, tandis que le chibouck est d’un usage général à
Constantinople. Vers ces latitudes, le cigare commence à
devenir chimérique, et les fumeurs doivent changer leurs
habitudes.
Ce serait manquer aux bonnes traditions que de quitter
Smyrne sans avoir visité le pont des Caravanes : un drogman
juif, baragouinant un peu de français et d’italien,
nous racola en quelques minutes un nombre d’ânes équivalant
au nôtre, le pont des Caravanes étant à l’extrémité de
la ville et le temps nous manquant pour faire cette course
à pied. D’ailleurs, en Orient, monter à âne n’a rien de ridicule,
et les personnages les plus graves se prélassent sur
ce paisible animal, que Jésus-Christ n’a pas dédaigné pour
faire son entrée triomphale dans Jérusalem ; ces ânes étaient
harnachés de bâts, de têtières et de croupières agrémentés
de dessins en petits coquillages de différentes couleurs, et
n’avaient pas la mine piteuse de nos pauvres aliborons qui
se sentent plaisantés. Nous enfourchâmes prestement chacun
notre bête, et nous voilà lancés à travers les rues, le drogman
en tête, l’ânier en queue. Excités par les cris gutturaux
que poussait ce dernier gaillard, sec, nerveux, basané,
toujours courant dans la poussière après ses grisons, et occupé
à bâtonner les retardataires ou les rétifs, nos ânes
avaient pris une allure assez vive. Tout en courant, nous
jetions un coup d’œil aux maisons, aux cimetières, aux
jardins, aux passants ; mais ce n’est pas ici le lieu de les décrire ;
hâtons-nous d’arriver au pont des Caravanes ; comme
il est encore matin, il est très-possible que nous y trouvions
un convoi en partance.
Ce pont célèbre, qu’on a malheureusement déshonoré
par une vilaine balustrade en fer fondu, enjambe une petite
rivière de quelques pouces de profondeur, sur laquelle
nageaient familièrement une demi-douzaine de canards,
comme si le divin aveugle n’avait pas lavé ses pieds poudreux
dans cette eau que trois mille ans n’ont pas tarie. Ce
ruisseau, c’est le Mélès, d’où Homère a pris l’épithète de Mélésigène.
Il est vrai que des savants refusent à cette rigole
le nom de Mélès, mais d’autres savants, encore plus forts,
prétendent qu’Homère n’a jamais existé, ce qui simplifie
beaucoup la question. Moi qui ne suis qu’un poëte, j’admets
volontiers la légende qui met une pensée et un souvenir
dans un lieu déjà charmant par lui-même. D’immenses platanes,
sous lesquels est établi un café, ombragent l’une des
rives ; sur l’autre, de superbes cyprès révèlent un cimetière.
Que ce mot ne réveille en vous aucune idée lugubre : de jolies
tombes de marbre blanc, diaprées de lettres turques
dorées sur des fonds bleu-de-ciel ou vert-pomme et d’une
forme toute différente des sépulcres chrétiens, brillent gaiement
sous les arbres révélées par un rayon de soleil ; cela
n’a rien de funèbre et excite tout au plus sur ceux qui n’y
sont pas habitués une légère mélancolie qui n’est pas sans
charme.
A la tête du pont s’élève une espèce de douane corps de
garde, occupée par quelques-uns de ces Zeibecs dont les tableaux
asiatiques de Decamps ont rendu la physionomie familière
à tout le monde : haut turban conique, petit caleçon
de toile blanche faisant la poche par derrière, ceinture
énorme montant depuis le bas des reins presque jusque
sous les aisselles, formidablement hérissée de pommeaux de
yatagans et de kandjars ; avec cela des jambes nues couleur
de cuir de Cordoue, une figure tannée aux yeux d’aigle, au
nez crochu, aux moustaches de vieux grognard. Il y avait
là, nonchalamment vautrés sur un banc, trois ou quatre gredins,
très-honnêtes sans doute, mais qui avaient bien plus
l’air de bandits que de douaniers.
Pour laisser souffler nos bêtes, nous nous étions assis
sous les platanes, où l’on nous avait apporté des pipes et du
mastic, — le mastic est une espèce de liqueur en usage dans
le Levant, surtout dans les îles grecques, et dont le meilleur
vient de Chio. La chose consiste en esprit-de-vin dans lequel
on a fait fondre une sorte de gomme parfumée. — On boit
ce mastic mélangé avec de l’eau qu’il rafraîchit et blanchit
comme de l’eau de Cologne ; c’est l’absinthe de l’Orient. Cette
boisson toute locale me fit penser aux petits verres d’aguardiente
que je buvais il y a douze ans sur la route de Grenade
à Malaga, en allant à la course de taureaux avec l’arriero
Lanza, revêtu de mon costume de majo, maintenant mangé
des vers, hélas ! et qui avait un si splendide pot à fleurs dans
le dos.
Pendant que nous fumions et que nous buvions à petites
gorgées, une file d’une quinzaine de chameaux, précédée
d’un âne agitant sa sonnette, passa processionnellement sur
le pont avec ce pas d’amble si singulier qu’ont aussi l’éléphant
et la girafe, arrondissant leur dos, faisant onduler leur long
col d’autruche. La silhouette étrange de cet animal difforme,
qui semble fait pour une nature spéciale, surprend et dépayse
au dernier point. Quand on rencontre en liberté de ces
bêtes curieuses qu’on montre chez nous dans les ménageries,
on se sent décidément loin du boulevard de Gand. — Nous
vîmes aussi deux femmes soigneusement voilées qu’accompagnait
un nègre à physionomie maussade, un eunuque
sans doute. — L’orient commençait à se dessiner d’une façon
irrécusable, et l’esprit le plus paradoxal n’aurait pu soutenir
que nous étions encore à Paris.
Avant de rentrer dans la ville, on fit le projet d’aller visiter
les ruines de l’ancien château, sur le sommet du mont
Pagus, que recouvrait l’acropole de la Smyrne antique. Je
me soucie assez peu des ruines, lorsque la beauté en est absente
et qu’elles sont réduites à l’état de simples tas de moellons.
Il me manque cette facilité de pamoison sur parole
dont sont doués des voyageurs plus tendres à l’enthousiasme
rétrospectif. Mais du haut d’une montagne, on a toujours
une belle vue, et je ne vis aucune objection contre l’ascension
du mont Pagus, où conduisent des sentiers non pas
parsemés de roses, mais de pierres de toute dimension que
les ânes contournent avec cette sûreté de pied qui les caractérise.
Ces sentiers sont vaguement tracés, à la manière
orientale, sur le flanc de la colline, et par l’entre-croisement
des lignes battues, ressemblent plutôt à un filet qu’à
un ruban. On traverse d’abord de vieux cimetières abandonnés
qui retournent peu à peu à l’état de bois ou de champ,
les tombeaux s’oblitérant sous la végétation, la poussière et
l’oubli. A une certaine élévation, le coup d’œil est superbe :
Smyrne s’étend sous vos pieds avec ses maisons rouges et
blanches, ses toits de tuiles cannelées d’un rouge vif, ses rideaux
de cyprès, ses touffes d’arbres, ses dômes et ses minarets,
pareils à des mâts d’ivoire, ses campagnes aux cultures
variées et sa rade, espèce de ciel liquide, plus bleu encore
que l’autre, tout cela baigné d’une lumière argentée et fraîche,
d’un air d’une transparence inouïe.
Le panorama suffisamment admiré, l’on redescendit par
des pentes assez abruptes et des ruelles en montagnes russes,
à travers des quartiers aussi peu macadamisés que pittoresques.
Les maisons de Smyrne sont généralement très-basses,
un rez-de-chaussée et un étage qui surplombe, voilà
tout. Une peinture blanche, parsemée de filets, de rosaces,
de palmettes et autres arabesques d’un bleu d’azur égaye
leurs façades et leur donne un air de porcelaine anglaise
très-frais et très-propre. Entre les fenêtres sont quelquefois
appliquées de petites maisons de plâtre percées de plusieurs
trous pour inviter les hirondelles à venir faire leur nid, hospitalité
touchante que l’homme offre à l’oiseau et que celui-ci
accepte avec une confiance qui n’est jamais trompée en
Orient, où les idées des brahmes sur le respect de la vie des
animaux, ces humbles frères de l’homme, semblent être
parvenues du fond de l’Inde moins lointaine.
C’est à ces idées, sans doute, qu’est due la quantité de
chiens errants qui infestent la voie publique, où ils tolèrent
à peine les passants obligés de leur céder le pas. On les
voit par groupes de trois ou quatre : couchés en rond au milieu
de la rue et se laissant plutôt fouler aux pieds que de
se lever. Il faut les contourner ou les enjamber. Les vers
d’Alfred de Musset, dans Namouna, sur des mendiants
« qu’on prendrait pour des dieux » peuvent s’appliquer parfaitement,
avec une légère variante, aux chiens de Smyrne
et de Constantinople :
Ne les dérange pas, ils t’appelleraient homme ;
Ne les écrase pas, ils te laisseraient faire.
Tout en marchant, j’admirais à l’angle des rues une jolie
fontaine avec son toit évasé à la turque, ses versets du Coran
sculptés en relief, ses colonnettes et ses ornements d’un rococo
oriental, ou quelque petit cimetière entouré de murs
percés de fenêtres à grillages par où l’on pouvait voir les
poules picorant entre les tombes, les chats dormant au soleil,
sur les marbres funèbres, et le linge au blanchissage
se balancer d’un cyprès à l’autre. En Orient, la vie ne se
sépare pas soigneusement de la mort comme chez nous,
mais elles continuent de frayer ensemble comme de vieux
amis : s’asseoir, dormir, fumer, manger, causer d’amour
sur une tombe n’emporte ici aucune idée de sacrilége ou de
profanation ; les vaches et les chevaux paissent dans les cimetières
ou les traversent à tout moment ; on s’y promène,
on s’y donne rendez-vous absolument comme si les morts
n’étaient pas là à quelques pieds, ou même à quelques
pouces de profondeur, occupés à pourrir, et roides sous leurs
planches de bois de mélèze. Mais laissons là ce sujet, qui
pourrait ne pas paraître gai à nos lecteurs et surtout à nos
lectrices d’Europe ; cependant Paris, au moyen âge, avait ses
cimetières et ses charniers ; et à Londres, la ville de la civilisation
par excellence, on enterre encore autour de Westminster,
de Saint-Paul et autres églises.
Les quartiers que nous avions traversés étaient assez déserts,
en sorte que la figure manquait un peu au paysage.
En conséquence, nous priâmes le drogman de diriger notre
caravane par le Bezestin, qui, dans une ville orientale,
est toujours l’endroit le plus curieux, à cause du concours
de costumes et de races de tous pays, que le désir de vendre
et d’acheter, ou la simple envie de flâner, y attire. L’axiome
anglais « Time is money » n’aurait aucun sens en Orient,
car chacun s’y occupe à ne rien faire avec une conscience
admirable, et les gens passent la journée assis sur une natte
sans faire un mouvement.
Le Bezestin se compose d’une infinité de petites rues bordées
de boutiques, ou plutôt d’alcôves à mi-hauteur, dans
lesquelles se tiennent des marchands accroupis ou couchés,
fumant ou dormant, ou bien encore roulant sous leurs doigts
le comboloio, espèce de chapelet turc formé de cent grains,
qui correspondent aux cent noms ou épithètes d’Allah. Avec
la main, le marchand peut atteindre à tous les angles de
son magasin : les acheteurs se tiennent en dehors, et les
transactions se concluent sur l’étal. Rien de moins luxueux,
comme vous voyez, que ces boutiques formées d’un trou
carré pratiqué dans une muraille, mais elles n’en contiennent
pas moins des étoffes précieuses, de belles armes, des
selles magnifiques et des chefs-d’œuvre de broderie d’or et
d’argent.
De même qu’à Constantine, où ce détail m’avait frappé
jadis, les rues du Bezestin sont ombragées de planches posées
à plat sur des poutrelles transversales, mais avec quelque
espace entre elles, autrement on n’y verrait plus. Ces
interstices laissent filtrer le soleil qui zèbre le sol de barres
éclatantes et produit les effets de clair-obscur les plus bizarres
et les plus inattendus : un homme qui passe sous un de ces
rayons reçoit une touche de lumière sur le nez comme un
portrait de Rembrandt ; le feredgé d’une femme s’allume
comme une flamme rose, un narghilé frappé d’une paillette
reluit comme un monceau d’escarboucles, et les richesses
de la caverne d’Ali-Baba semblent flamboyer au fond d’une
boutique de confiseur. Il est bizarre qu’on n’ait pas couvert
ces rues avec des berceaux de vigne ou de plantes grimpantes ;
probablement le soleil trop vif les grillerait, mais des
tendidos et des bannes de toile, comme en Espagne, remplaceraient
avantageusement, ce me semble, ce plancher
aérien.
Non loin du Bezestin s’élève une mosquée composée,
comme elles le sont presque toutes, d’une agglomération de
petites coupoles flanquées de minarets que je ne saurais
mieux comparer qu’à des mâts de vaisseaux avec leurs huniers
représentés par les balcons, du haut desquels le muezzin
invite les fidèles à la prière. Près de cette mosquée, il y
a une fontaine pour les ablutions, formée par une rotonde de
colonnes à chapiteaux d’un corinthien barbare, grossièrement
peintes en bleu et reliées par une grille d’un très-joli
travail, le tout recouvert d’un toit saillant et retroussé ;
l’eau ruisselle à l’entour dans une rigole où les musulmans
se lavent les pieds jusqu’aux genoux et les mains jusqu’aux
coudes, d’après les prescriptions de Mahomet, sans parler
d’une ablution plus intime que l’ampleur des vêtements
orientaux permet d’accomplir avec décence, même en public.
C’était l’heure de la prière ; nous montâmes l’escalier de
la mosquée jusqu’au parvis, qu’il eût été dangereux de
franchir. La foule était considérable, et l’enceinte, trop
étroite, ne pouvait contenir tous les fidèles. — Une montagne
de babouches, de souliers et de savates s’élevait à la
porte du temple, et trois rangs de dévots alignés sous le
portique aux arcades découpées en cœur suivaient, le visage
tourné vers la Mecque, la liturgie pratiquée à l’intérieur par
le mollah. Quelle que soit leur croyance, des hommes qui
adorent Dieu dans la sincérité de leur âme ne doivent présenter
rien de ridicule ; cependant les évolutions pieuses
de ces bons musulmans, exécutées comme la charge en douze
temps sous le bâton d’un caporal prussien, me semblaient,
malgré moi, passablement étranges. — J’avais beau me dire
que nos cérémonies catholiques devaient leur paraître réciproquement
baroques, j’eus bien de la peine à m’empêcher
de rire lorsque, se précipitant tous le nez en avant, ils offrirent,
sur trois rangs de profondeur, une perspective à charmer
les matassins de Molière. Rien ne peut être grotesque
aux yeux de celui qui a tout fait ; mais je crois que si j’étais
Dieu, mes dévots me feraient trouver mon culte si risible
que je supprimerais ma religion.
Au sortir de la mosquée, nous allâmes à l’église grecque,
qui était toute tendue de calicot rouge d’un effet assez affreux
et barbouillée de fresques modernes peintes par des vitriers
italiens. Cela ressemblait assez au salon de Momus ou à
quelque salle de bal de la banlieue. Un prêtre, avec force
gestes et force cris, débitait, du haut d’une chaire, un sermon
en grec moderne, très-édifiant sans doute, mais dont
il nous était impossible de profiter. Dans le cloître extérieur,
je remarquai sur la muraille une plaque commémorative à
la mémoire de Clément Boulanger, le peintre de la Procession
du Corpus domini, de la Tarasque, et de la Fontaine
de Jouvence, mort il y a quelques années dans une expédition
scientifique aux ruines d’Éphèse. La tombe d’un compatriote
à l’étranger a quelque chose de particulièrement
triste, soit par un retour d’égoïsme humain, soit par la pensée
que la terre barbare est plus lourde aux os qu’elle recouvre. — J’avais
connu Clément Boulanger, et la vue inopinée
de cette inscription funèbre me causa une impression
plus douloureuse qu’à tout autre.
Une sortie d’opéra ou d’église est un endroit très-commode
pour passer en revue le beau sexe (style empire) ; si
l’on voit force vieilles ridées, jaunies, momifiées, englouties
dans des coiffes noires, on en est de loin en loin dédommagé
par quelque jeune tête pure et fraîche sous son tortil
de papillon, de fleurs et de gaz. — Malheureusement le costume
local s’arrête là : une robe en soie de Brousse ou de
Lyon, un châle mis à l’européenne, achèvent la toilette. Les
élégantes ont pour chapeaux des capotes de cabriolet dont
on a retiré les roues ! J’ai cru, en outre, m’apercevoir que
la plupart de ces dames se maquillaient, comme disent les
actrices et les lorettes de Paris, c’est-à-dire se composaient
un teint au pastel avec du blanc, du rouge, du bleu et du
noir. Je ne hais pas ce badigeonnage lorsqu’il s’applique
sur une figure jeune et qu’il n’est pas là pour dissimuler
les rides.
En rôdant à pied à travers la ville, car nous avions renvoyé
nos ânes, nous traversâmes une espèce de cour de refuge,
fondée par M. le baron de Rothschild en faveur des
pauvres israélites. — Un berceau, suspendu à deux arbres
comme un hamac indien, mettait un peu de grâce au milieu
de cet asile de la misère, de la difformité et de la vieillesse,
cette infirmité incurable. L’enfant était recouvert d’un
lambeau de gaze pour le préserver des mouches, et sa petite
main, endormie et moite de la sueur du sommeil, passait
seule hors du berceau, s’agitant comme pour saisir un hochet
poursuivi en rêve.
Nous arrivâmes ainsi au marché des Esclaves, — une
cour entourée d’arcades en ruines et de constructions effondrées. — Il
n’y avait à vendre que deux jeunes négresses
accroupies tristement sur un mauvais tapis et gardées par
leur maître, un drôle à physionomie chafouine et rusée. Dès
que nous mîmes le pied sur le seuil, une nuée de petits enfants
en guenilles, dont les pauvres parents habitent ces décombres,
accoururent au devant de nous en nous demandant
l’aumône d’une voix glapissante.
L’une des deux négresses me toucha par l’expression
inexprimablement nostalgique de ses yeux, et une mélancolie
pour ainsi dire animale, celle d’une gazelle captive ; des
yeux européens ne sauraient avoir ce regard, où la douleur
n’est plus une pensée, mais un instinct. Elle avait des traits
assez fins et rappelant le type gracieusement camard du
sphinx et des colonnes cariatides d’Égypte ; un teint d’un
noir bleuâtre avec une fleur sur le bord, comme les prunes
de Monsieur. Je l’aurais bien achetée, si j’avais su qu’en
faire, comme Victor Hugo de son petit cochon rose dans la
grande rue des Boucheries de Francfort. Le marchand en
voulait deux cent cinquante francs à peu près, ce qui n’était
pas bien cher. Je dus me contenter de lui donner quelques
piastres et des sucreries, qu’elle reçut avec un geste
antique, le bras collé au corps, la paume de la main renversée ;
ses doigts, que j’effleurai, étaient froids et doux
comme ceux d’un singe.
Fatiguée de courir, notre petite troupe s’installa devant
un café dans le Bezestin, où nos circonvolutions nous
avaient ramenés, et nous restâmes là à voir défiler sous nos
yeux, jusqu’à l’heure du départ, la procession bigarrée des
Turcs, des Persans, des Arabes de Syrie et d’Afrique, des
Arméniens, des Kurdes, des Tatars, des Juifs, dans des costumes
quelquefois splendides, souvent déguenillés, mais
toujours pittoresques. Jamais kaléidoscope plus varié ne
tourna sous un œil curieux, et nous vîmes là, en une heure,
représentés par des échantillons authentiques, tous les
types de l’Orient, sans en excepter l’Inde. Je vous ferais
bien de chacun de ces personnages une description détaillée,
si je n’avais peur de n’être pas rendu à temps à bord
du Léonidas ; mais nous les reverrons à Constantinople, où
je compte faire un séjour assez prolongé.
IV
SMYRNE
A dix heures du matin, lorsque le bateau à vapeur de
correspondance qui touche au Pirée eut pris les voyageurs
se rendant à Athènes, le Léonidas se remit paisiblement en
marche par une mer superbe, aussi pure et aussi tranquille
que le lac Léman. — Puisque nous venons de parler d’Athènes,
disons qu’il est absurde d’avoir changé l’ancienne
route et de rester à Syra vingt-quatre heures qui pourraient
être beaucoup mieux employées à visiter l’Acropole et le
Parthénon.
Délos, que nous longions, a une singulière cosmogonie
mythologique. Je ne sais pas si quelque géologue de profession
s’en est occupé scientifiquement pour démêler ce qu’il
pouvait y avoir de vrai au fond de la légende ; en attendant,
voici l’origine de Délos telle que la fable la raconte : Neptune,
d’un coup de son trident, fit sortir cette île du fond
de la mer, pour assurer à Latone, persécutée par Junon, un
lieu où elle pût mettre au monde Apollon et Diane ; Apollon,
en reconnaissance de ce qu’il y avait reçu le jour, la rendit
immobile de flottante qu’elle était auparavant, et la fixa au
milieu des Cyclades. Doit-on voir là une de ces éruptions
volcaniques sous-marines produisant des îles, dont quelques
unes périssent au bout de quelque temps, comme l’île Julia,
qui rentra dans la mer d’où elle était sortie ? Faut-il prendre
au pied de la lettre l’épithète de flottante, en admettant que
Délos fut primitivement un banc d’algues, de goëmons, de
fucus et de troncs d’arbres, promené sur les eaux, arrêté
ensuite sur un bas-fond, puis desséché et transformé en
terre habitable par le soleil ? Ou bien, croire qu’à cause de
sa situation au milieu d’une pléiade d’îlots presque semblables,
Délos dut être souvent manquée par les premiers navigateurs,
dépourvus de moyens de direction certains, ce
qui lui valut la réputation d’île vagabonde ?
Ce n’est pas la place de discuter ici cette question ex-professo ;
je la soulève seulement, laissant à de plus doctes le
soin de la résoudre, parce qu’elle me vint à l’esprit en passant
près de l’endroit sacré où naquirent Apollon et Diane.
Délos était, dans l’antiquité, l’objet d’une extrême vénération.
On y voyait un autel d’Apollon, que le dieu avait élevé
lui-même à l’âge de quatre ans, avec les cornes des chèvres
tuées par Diane, sur le mont Cynthus, et qui passait pour
une des merveilles du monde. Ce sol sacré semblait si respectable,
que l’on n’y souffrait pas les chiens et qu’on emportait
de l’île les malades en danger de mort, car il n’était
pas permis d’inhumer personne dans cette terre divine, révérée
même des barbares. Les Perses, qui ravagèrent les
autres îles de la Grèce, abordèrent à Délos avec leur flotte
de mille vaisseaux ; mais ils s’abstinrent de toute déprédation
et de toute violence. Aujourd’hui Délos n’est qu’une
terre aride, où Latone aurait de la peine à trouver l’ombre
d’un olivier pour protéger ses couches, seulement elle justifie
encore son étymologie lumineuse, et le soleil semble la
dorer avec amour.
Toutes ces Cyclades sont si petites, qu’en les rasant en bateau
à vapeur on peut suivre dans la réalité les formes et
les découpures indiquées sur la carte : la nature elle-même
semble une carte repoussée et coloriée d’une grande échelle.
Cela produit un effet bizarre de faire de la géographie palpable,
de saisir tous les détails des choses comme sur un
plan en relief, et de traverser en si peu de temps des lieux
qui tiennent tant de place dans l’imagination et dans l’histoire.
Le canal qui sépare Tine de Mycone franchi, nous entrons
dans une mer plus libre et nettoyée d’îles. — La journée
s’écoule claire et sereine : la parfaite placidité de la mer permet
aux estomacs les plus timorés de faire un dîner complet
sans crainte et sans remords. Après avoir flâné sur le pont
et remis sa montre à l’heure sur le cadran de l’habitacle,
car il y a une différence d’une heure un quart de Constantinople
à Paris, chacun descendit se coucher pour être levé
de grand matin et voir le soleil monter à l’horizon derrière
Smyrne, la ville des Roses.
Dans la nuit, on s’arrêta quelque temps à Chio, — l’île
des vins, — comme dit Victor Hugo dans ses Orientales, — pour
charger des marchandises. Le bruit des ballots roulant
sur le pont et le piétinement des portefaix me réveilla. Je
montai jusqu’au haut de l’escalier, mais je n’aperçus rien
qu’une masse sombre sur laquelle se mouvaient des lumières
pareilles à ces étincelles qui courent sur le papier
brûlé.
Au petit jour, nous entrâmes dans la rade de Smyrne,
courbe gracieuse au fond de laquelle s’étale la ville. Ce qui
frappa d’abord mes yeux à cette distance, ce fut un grand
rideau de cyprès s’élevant au-dessus des maisons et mêlant
leurs pointes noires aux pointes blanches des minarets ; une
colline encore baignée d’ombre et surmontée d’une vieille
forteresse en ruines, dont les murs démantelés se détachaient
du ciel clair, s’arrondissait en amphithéâtre derrière les
édifices. Ce n’était plus cet aspect âpre et désolé des rivages
de la Grèce. La terre d’Asie apparaissait fraîche et souriante
dans les lueurs roses du matin.
Je l’avoue à ma honte, je n’ai encore vu que deux des
cinq parties du monde, l’Europe et l’Afrique. Cela me causait
une joie presque puérile d’en voir une troisième, l’Asie. — Le
même site sur la côte d’Europe ne m’eût pas assurément
causé le même plaisir. — Quand visiterai-je l’Amérique
et la Polynésie ? Dieu seul le sait ! Que d’années on perd
stupidement dans la vie ! Toute éducation ne devrait-elle
pas avoir pour complément un voyage de circumnavigation
autour du monde ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas un
navire au service de chaque collége, qui prendrait les élèves
en troisième, et leur ferait achever leurs études dans le livre
universel, le livre le mieux écrit de tous, parce qu’il
est écrit par le bon Dieu ? Ne serait-il pas charmant d’expliquer
l’Odyssée et l’Énéide en accomplissant les voyages du
héros grec et du héros troyen ?
Un canot indigène nous conduisit à terre. Il était de très-bonne
heure, mais l’air de la mer est appétitif, et notre petite
bande, composée de Vivier, de M. R. et de deux jeunes élèves
de l’école de Rome venant d’Athènes, fut unanime sur
la proposition de manger quelque chose, avant de se répandre
dans l’intérieur de la ville pour remplir ses obligations
de touriste. Malheureusement l’heure officielle des repas
n’avait point sonné dans les hôtels, et il fallut se rabattre
sur une tasse de café et un petit pain. — L’établissement où
nous fîmes ce frugal repas occupait sur le bord de la mer
une espèce d’estacade planchéiée d’où l’on apercevait les
vaisseaux en rade et sous laquelle la vague clapotait doucement ;
ce café n’avait pour tout ornement que le fourneau
où se cuisine la boisson noire dans une petite cafetière de
cuivre jaune contenant une seule tasse, et qu’une planche
sur laquelle brillait une rangée de narghilés bien écurés et
bien limpides, car à Smyrne on ne fume presque que le
narghilé, tandis que le chibouck est d’un usage général à
Constantinople. Vers ces latitudes, le cigare commence à
devenir chimérique, et les fumeurs doivent changer leurs
habitudes.
Ce serait manquer aux bonnes traditions que de quitter
Smyrne sans avoir visité le pont des Caravanes : un drogman
juif, baragouinant un peu de français et d’italien,
nous racola en quelques minutes un nombre d’ânes équivalant
au nôtre, le pont des Caravanes étant à l’extrémité de
la ville et le temps nous manquant pour faire cette course
à pied. D’ailleurs, en Orient, monter à âne n’a rien de ridicule,
et les personnages les plus graves se prélassent sur
ce paisible animal, que Jésus-Christ n’a pas dédaigné pour
faire son entrée triomphale dans Jérusalem ; ces ânes étaient
harnachés de bâts, de têtières et de croupières agrémentés
de dessins en petits coquillages de différentes couleurs, et
n’avaient pas la mine piteuse de nos pauvres aliborons qui
se sentent plaisantés. Nous enfourchâmes prestement chacun
notre bête, et nous voilà lancés à travers les rues, le drogman
en tête, l’ânier en queue. Excités par les cris gutturaux
que poussait ce dernier gaillard, sec, nerveux, basané,
toujours courant dans la poussière après ses grisons, et occupé
à bâtonner les retardataires ou les rétifs, nos ânes
avaient pris une allure assez vive. Tout en courant, nous
jetions un coup d’œil aux maisons, aux cimetières, aux
jardins, aux passants ; mais ce n’est pas ici le lieu de les décrire ;
hâtons-nous d’arriver au pont des Caravanes ; comme
il est encore matin, il est très-possible que nous y trouvions
un convoi en partance.
Ce pont célèbre, qu’on a malheureusement déshonoré
par une vilaine balustrade en fer fondu, enjambe une petite
rivière de quelques pouces de profondeur, sur laquelle
nageaient familièrement une demi-douzaine de canards,
comme si le divin aveugle n’avait pas lavé ses pieds poudreux
dans cette eau que trois mille ans n’ont pas tarie. Ce
ruisseau, c’est le Mélès, d’où Homère a pris l’épithète de Mélésigène.
Il est vrai que des savants refusent à cette rigole
le nom de Mélès, mais d’autres savants, encore plus forts,
prétendent qu’Homère n’a jamais existé, ce qui simplifie
beaucoup la question. Moi qui ne suis qu’un poëte, j’admets
volontiers la légende qui met une pensée et un souvenir
dans un lieu déjà charmant par lui-même. D’immenses platanes,
sous lesquels est établi un café, ombragent l’une des
rives ; sur l’autre, de superbes cyprès révèlent un cimetière.
Que ce mot ne réveille en vous aucune idée lugubre : de jolies
tombes de marbre blanc, diaprées de lettres turques
dorées sur des fonds bleu-de-ciel ou vert-pomme et d’une
forme toute différente des sépulcres chrétiens, brillent gaiement
sous les arbres révélées par un rayon de soleil ; cela
n’a rien de funèbre et excite tout au plus sur ceux qui n’y
sont pas habitués une légère mélancolie qui n’est pas sans
charme.
A la tête du pont s’élève une espèce de douane corps de
garde, occupée par quelques-uns de ces Zeibecs dont les tableaux
asiatiques de Decamps ont rendu la physionomie familière
à tout le monde : haut turban conique, petit caleçon
de toile blanche faisant la poche par derrière, ceinture
énorme montant depuis le bas des reins presque jusque
sous les aisselles, formidablement hérissée de pommeaux de
yatagans et de kandjars ; avec cela des jambes nues couleur
de cuir de Cordoue, une figure tannée aux yeux d’aigle, au
nez crochu, aux moustaches de vieux grognard. Il y avait
là, nonchalamment vautrés sur un banc, trois ou quatre gredins,
très-honnêtes sans doute, mais qui avaient bien plus
l’air de bandits que de douaniers.
Pour laisser souffler nos bêtes, nous nous étions assis
sous les platanes, où l’on nous avait apporté des pipes et du
mastic, — le mastic est une espèce de liqueur en usage dans
le Levant, surtout dans les îles grecques, et dont le meilleur
vient de Chio. La chose consiste en esprit-de-vin dans lequel
on a fait fondre une sorte de gomme parfumée. — On boit
ce mastic mélangé avec de l’eau qu’il rafraîchit et blanchit
comme de l’eau de Cologne ; c’est l’absinthe de l’Orient. Cette
boisson toute locale me fit penser aux petits verres d’aguardiente
que je buvais il y a douze ans sur la route de Grenade
à Malaga, en allant à la course de taureaux avec l’arriero
Lanza, revêtu de mon costume de majo, maintenant mangé
des vers, hélas ! et qui avait un si splendide pot à fleurs dans
le dos.
Pendant que nous fumions et que nous buvions à petites
gorgées, une file d’une quinzaine de chameaux, précédée
d’un âne agitant sa sonnette, passa processionnellement sur
le pont avec ce pas d’amble si singulier qu’ont aussi l’éléphant
et la girafe, arrondissant leur dos, faisant onduler leur long
col d’autruche. La silhouette étrange de cet animal difforme,
qui semble fait pour une nature spéciale, surprend et dépayse
au dernier point. Quand on rencontre en liberté de ces
bêtes curieuses qu’on montre chez nous dans les ménageries,
on se sent décidément loin du boulevard de Gand. — Nous
vîmes aussi deux femmes soigneusement voilées qu’accompagnait
un nègre à physionomie maussade, un eunuque
sans doute. — L’orient commençait à se dessiner d’une façon
irrécusable, et l’esprit le plus paradoxal n’aurait pu soutenir
que nous étions encore à Paris.
Avant de rentrer dans la ville, on fit le projet d’aller visiter
les ruines de l’ancien château, sur le sommet du mont
Pagus, que recouvrait l’acropole de la Smyrne antique. Je
me soucie assez peu des ruines, lorsque la beauté en est absente
et qu’elles sont réduites à l’état de simples tas de moellons.
Il me manque cette facilité de pamoison sur parole
dont sont doués des voyageurs plus tendres à l’enthousiasme
rétrospectif. Mais du haut d’une montagne, on a toujours
une belle vue, et je ne vis aucune objection contre l’ascension
du mont Pagus, où conduisent des sentiers non pas
parsemés de roses, mais de pierres de toute dimension que
les ânes contournent avec cette sûreté de pied qui les caractérise.
Ces sentiers sont vaguement tracés, à la manière
orientale, sur le flanc de la colline, et par l’entre-croisement
des lignes battues, ressemblent plutôt à un filet qu’à
un ruban. On traverse d’abord de vieux cimetières abandonnés
qui retournent peu à peu à l’état de bois ou de champ,
les tombeaux s’oblitérant sous la végétation, la poussière et
l’oubli. A une certaine élévation, le coup d’œil est superbe :
Smyrne s’étend sous vos pieds avec ses maisons rouges et
blanches, ses toits de tuiles cannelées d’un rouge vif, ses rideaux
de cyprès, ses touffes d’arbres, ses dômes et ses minarets,
pareils à des mâts d’ivoire, ses campagnes aux cultures
variées et sa rade, espèce de ciel liquide, plus bleu encore
que l’autre, tout cela baigné d’une lumière argentée et fraîche,
d’un air d’une transparence inouïe.
Le panorama suffisamment admiré, l’on redescendit par
des pentes assez abruptes et des ruelles en montagnes russes,
à travers des quartiers aussi peu macadamisés que pittoresques.
Les maisons de Smyrne sont généralement très-basses,
un rez-de-chaussée et un étage qui surplombe, voilà
tout. Une peinture blanche, parsemée de filets, de rosaces,
de palmettes et autres arabesques d’un bleu d’azur égaye
leurs façades et leur donne un air de porcelaine anglaise
très-frais et très-propre. Entre les fenêtres sont quelquefois
appliquées de petites maisons de plâtre percées de plusieurs
trous pour inviter les hirondelles à venir faire leur nid, hospitalité
touchante que l’homme offre à l’oiseau et que celui-ci
accepte avec une confiance qui n’est jamais trompée en
Orient, où les idées des brahmes sur le respect de la vie des
animaux, ces humbles frères de l’homme, semblent être
parvenues du fond de l’Inde moins lointaine.
C’est à ces idées, sans doute, qu’est due la quantité de
chiens errants qui infestent la voie publique, où ils tolèrent
à peine les passants obligés de leur céder le pas. On les
voit par groupes de trois ou quatre : couchés en rond au milieu
de la rue et se laissant plutôt fouler aux pieds que de
se lever. Il faut les contourner ou les enjamber. Les vers
d’Alfred de Musset, dans Namouna, sur des mendiants
« qu’on prendrait pour des dieux » peuvent s’appliquer parfaitement,
avec une légère variante, aux chiens de Smyrne
et de Constantinople :
Ne les dérange pas, ils t’appelleraient homme ;
Ne les écrase pas, ils te laisseraient faire.
Tout en marchant, j’admirais à l’angle des rues une jolie
fontaine avec son toit évasé à la turque, ses versets du Coran
sculptés en relief, ses colonnettes et ses ornements d’un rococo
oriental, ou quelque petit cimetière entouré de murs
percés de fenêtres à grillages par où l’on pouvait voir les
poules picorant entre les tombes, les chats dormant au soleil,
sur les marbres funèbres, et le linge au blanchissage
se balancer d’un cyprès à l’autre. En Orient, la vie ne se
sépare pas soigneusement de la mort comme chez nous,
mais elles continuent de frayer ensemble comme de vieux
amis : s’asseoir, dormir, fumer, manger, causer d’amour
sur une tombe n’emporte ici aucune idée de sacrilége ou de
profanation ; les vaches et les chevaux paissent dans les cimetières
ou les traversent à tout moment ; on s’y promène,
on s’y donne rendez-vous absolument comme si les morts
n’étaient pas là à quelques pieds, ou même à quelques
pouces de profondeur, occupés à pourrir, et roides sous leurs
planches de bois de mélèze. Mais laissons là ce sujet, qui
pourrait ne pas paraître gai à nos lecteurs et surtout à nos
lectrices d’Europe ; cependant Paris, au moyen âge, avait ses
cimetières et ses charniers ; et à Londres, la ville de la civilisation
par excellence, on enterre encore autour de Westminster,
de Saint-Paul et autres églises.
Les quartiers que nous avions traversés étaient assez déserts,
en sorte que la figure manquait un peu au paysage.
En conséquence, nous priâmes le drogman de diriger notre
caravane par le Bezestin, qui, dans une ville orientale,
est toujours l’endroit le plus curieux, à cause du concours
de costumes et de races de tous pays, que le désir de vendre
et d’acheter, ou la simple envie de flâner, y attire. L’axiome
anglais « Time is money » n’aurait aucun sens en Orient,
car chacun s’y occupe à ne rien faire avec une conscience
admirable, et les gens passent la journée assis sur une natte
sans faire un mouvement.
Le Bezestin se compose d’une infinité de petites rues bordées
de boutiques, ou plutôt d’alcôves à mi-hauteur, dans
lesquelles se tiennent des marchands accroupis ou couchés,
fumant ou dormant, ou bien encore roulant sous leurs doigts
le comboloio, espèce de chapelet turc formé de cent grains,
qui correspondent aux cent noms ou épithètes d’Allah. Avec
la main, le marchand peut atteindre à tous les angles de
son magasin : les acheteurs se tiennent en dehors, et les
transactions se concluent sur l’étal. Rien de moins luxueux,
comme vous voyez, que ces boutiques formées d’un trou
carré pratiqué dans une muraille, mais elles n’en contiennent
pas moins des étoffes précieuses, de belles armes, des
selles magnifiques et des chefs-d’œuvre de broderie d’or et
d’argent.
De même qu’à Constantine, où ce détail m’avait frappé
jadis, les rues du Bezestin sont ombragées de planches posées
à plat sur des poutrelles transversales, mais avec quelque
espace entre elles, autrement on n’y verrait plus. Ces
interstices laissent filtrer le soleil qui zèbre le sol de barres
éclatantes et produit les effets de clair-obscur les plus bizarres
et les plus inattendus : un homme qui passe sous un de ces
rayons reçoit une touche de lumière sur le nez comme un
portrait de Rembrandt ; le feredgé d’une femme s’allume
comme une flamme rose, un narghilé frappé d’une paillette
reluit comme un monceau d’escarboucles, et les richesses
de la caverne d’Ali-Baba semblent flamboyer au fond d’une
boutique de confiseur. Il est bizarre qu’on n’ait pas couvert
ces rues avec des berceaux de vigne ou de plantes grimpantes ;
probablement le soleil trop vif les grillerait, mais des
tendidos et des bannes de toile, comme en Espagne, remplaceraient
avantageusement, ce me semble, ce plancher
aérien.
Non loin du Bezestin s’élève une mosquée composée,
comme elles le sont presque toutes, d’une agglomération de
petites coupoles flanquées de minarets que je ne saurais
mieux comparer qu’à des mâts de vaisseaux avec leurs huniers
représentés par les balcons, du haut desquels le muezzin
invite les fidèles à la prière. Près de cette mosquée, il y
a une fontaine pour les ablutions, formée par une rotonde de
colonnes à chapiteaux d’un corinthien barbare, grossièrement
peintes en bleu et reliées par une grille d’un très-joli
travail, le tout recouvert d’un toit saillant et retroussé ;
l’eau ruisselle à l’entour dans une rigole où les musulmans
se lavent les pieds jusqu’aux genoux et les mains jusqu’aux
coudes, d’après les prescriptions de Mahomet, sans parler
d’une ablution plus intime que l’ampleur des vêtements
orientaux permet d’accomplir avec décence, même en public.
C’était l’heure de la prière ; nous montâmes l’escalier de
la mosquée jusqu’au parvis, qu’il eût été dangereux de
franchir. La foule était considérable, et l’enceinte, trop
étroite, ne pouvait contenir tous les fidèles. — Une montagne
de babouches, de souliers et de savates s’élevait à la
porte du temple, et trois rangs de dévots alignés sous le
portique aux arcades découpées en cœur suivaient, le visage
tourné vers la Mecque, la liturgie pratiquée à l’intérieur par
le mollah. Quelle que soit leur croyance, des hommes qui
adorent Dieu dans la sincérité de leur âme ne doivent présenter
rien de ridicule ; cependant les évolutions pieuses
de ces bons musulmans, exécutées comme la charge en douze
temps sous le bâton d’un caporal prussien, me semblaient,
malgré moi, passablement étranges. — J’avais beau me dire
que nos cérémonies catholiques devaient leur paraître réciproquement
baroques, j’eus bien de la peine à m’empêcher
de rire lorsque, se précipitant tous le nez en avant, ils offrirent,
sur trois rangs de profondeur, une perspective à charmer
les matassins de Molière. Rien ne peut être grotesque
aux yeux de celui qui a tout fait ; mais je crois que si j’étais
Dieu, mes dévots me feraient trouver mon culte si risible
que je supprimerais ma religion.
Au sortir de la mosquée, nous allâmes à l’église grecque,
qui était toute tendue de calicot rouge d’un effet assez affreux
et barbouillée de fresques modernes peintes par des vitriers
italiens. Cela ressemblait assez au salon de Momus ou à
quelque salle de bal de la banlieue. Un prêtre, avec force
gestes et force cris, débitait, du haut d’une chaire, un sermon
en grec moderne, très-édifiant sans doute, mais dont
il nous était impossible de profiter. Dans le cloître extérieur,
je remarquai sur la muraille une plaque commémorative à
la mémoire de Clément Boulanger, le peintre de la Procession
du Corpus domini, de la Tarasque, et de la Fontaine
de Jouvence, mort il y a quelques années dans une expédition
scientifique aux ruines d’Éphèse. La tombe d’un compatriote
à l’étranger a quelque chose de particulièrement
triste, soit par un retour d’égoïsme humain, soit par la pensée
que la terre barbare est plus lourde aux os qu’elle recouvre. — J’avais
connu Clément Boulanger, et la vue inopinée
de cette inscription funèbre me causa une impression
plus douloureuse qu’à tout autre.
Une sortie d’opéra ou d’église est un endroit très-commode
pour passer en revue le beau sexe (style empire) ; si
l’on voit force vieilles ridées, jaunies, momifiées, englouties
dans des coiffes noires, on en est de loin en loin dédommagé
par quelque jeune tête pure et fraîche sous son tortil
de papillon, de fleurs et de gaz. — Malheureusement le costume
local s’arrête là : une robe en soie de Brousse ou de
Lyon, un châle mis à l’européenne, achèvent la toilette. Les
élégantes ont pour chapeaux des capotes de cabriolet dont
on a retiré les roues ! J’ai cru, en outre, m’apercevoir que
la plupart de ces dames se maquillaient, comme disent les
actrices et les lorettes de Paris, c’est-à-dire se composaient
un teint au pastel avec du blanc, du rouge, du bleu et du
noir. Je ne hais pas ce badigeonnage lorsqu’il s’applique
sur une figure jeune et qu’il n’est pas là pour dissimuler
les rides.
En rôdant à pied à travers la ville, car nous avions renvoyé
nos ânes, nous traversâmes une espèce de cour de refuge,
fondée par M. le baron de Rothschild en faveur des
pauvres israélites. — Un berceau, suspendu à deux arbres
comme un hamac indien, mettait un peu de grâce au milieu
de cet asile de la misère, de la difformité et de la vieillesse,
cette infirmité incurable. L’enfant était recouvert d’un
lambeau de gaze pour le préserver des mouches, et sa petite
main, endormie et moite de la sueur du sommeil, passait
seule hors du berceau, s’agitant comme pour saisir un hochet
poursuivi en rêve.
Nous arrivâmes ainsi au marché des Esclaves, — une
cour entourée d’arcades en ruines et de constructions effondrées. — Il
n’y avait à vendre que deux jeunes négresses
accroupies tristement sur un mauvais tapis et gardées par
leur maître, un drôle à physionomie chafouine et rusée. Dès
que nous mîmes le pied sur le seuil, une nuée de petits enfants
en guenilles, dont les pauvres parents habitent ces décombres,
accoururent au devant de nous en nous demandant
l’aumône d’une voix glapissante.
L’une des deux négresses me toucha par l’expression
inexprimablement nostalgique de ses yeux, et une mélancolie
pour ainsi dire animale, celle d’une gazelle captive ; des
yeux européens ne sauraient avoir ce regard, où la douleur
n’est plus une pensée, mais un instinct. Elle avait des traits
assez fins et rappelant le type gracieusement camard du
sphinx et des colonnes cariatides d’Égypte ; un teint d’un
noir bleuâtre avec une fleur sur le bord, comme les prunes
de Monsieur. Je l’aurais bien achetée, si j’avais su qu’en
faire, comme Victor Hugo de son petit cochon rose dans la
grande rue des Boucheries de Francfort. Le marchand en
voulait deux cent cinquante francs à peu près, ce qui n’était
pas bien cher. Je dus me contenter de lui donner quelques
piastres et des sucreries, qu’elle reçut avec un geste
antique, le bras collé au corps, la paume de la main renversée ;
ses doigts, que j’effleurai, étaient froids et doux
comme ceux d’un singe.
Fatiguée de courir, notre petite troupe s’installa devant
un café dans le Bezestin, où nos circonvolutions nous
avaient ramenés, et nous restâmes là à voir défiler sous nos
yeux, jusqu’à l’heure du départ, la procession bigarrée des
Turcs, des Persans, des Arabes de Syrie et d’Afrique, des
Arméniens, des Kurdes, des Tatars, des Juifs, dans des costumes
quelquefois splendides, souvent déguenillés, mais
toujours pittoresques. Jamais kaléidoscope plus varié ne
tourna sous un œil curieux, et nous vîmes là, en une heure,
représentés par des échantillons authentiques, tous les
types de l’Orient, sans en excepter l’Inde. Je vous ferais
bien de chacun de ces personnages une description détaillée,
si je n’avais peur de n’être pas rendu à temps à bord
du Léonidas ; mais nous les reverrons à Constantinople, où
je compte faire un séjour assez prolongé.