Curiosités esthétiques — XVIII DE L’HÉROÏSME DE LA VIE MODERNE
XVIII
DE L’HÉROÏSME DE LA VIE MODERNE
Beaucoup de gens attribueront la décadence de la peinture à la décadence des mœurs[24]. Ce préjugé d’atelier, qui a circulé dans le public, est une mauvaise excuse des artistes. Car ils étaient intéressés à représenter sans cesse le passé ; la tâche est plus facile, et la paresse y trouvait son compte,
Il est vrai que la grande tradition s’est perdue, et que la nouvelle n’est pas faite.
Qu’était-ce que cette grande tradition, si ce n’est l’idéalisation ordinaire et accoutumée de la vie ancienne ; vie robuste et guerrière, état de défensive de chaque individu qui lui donnait l’habitude des mouvements sérieux, des attitudes majestueuses ou violentes. Ajoutez à cela la pompe publique qui se réfléchissait dans la vie privée. La vie ancienne représentait beaucoup ; elle était faite surtout pour le plaisir des yeux, et ce paganisme journalier a merveilleusement servi les arts.
Avant de rechercher quel peut être le côté épique de la vie moderne, et de prouver par des exemples que notre époque n’est pas moins féconde que les anciennes en motifs sublimes, on peut affirmer que puisque tous les siècles et tous les peuples ont eu leur beauté, nous avons inévitablement la nôtre. Cela est dans l’ordre.
Toutes les beautés contiennent, comme tous les phénomènes possibles, quelque chose d’éternel et quelque chose de transitoire, — d’absolu et de particulier. La beauté absolue et éternelle n’existe pas, ou plutôt elle n’est qu’une abstraction écrémée à la surface générale des beautés diverses. L’élément particulier de chaque beauté vient des passions, et comme nous avons nos passions particulières, nous avons notre beauté.
Excepté Hercule au mont Œta, Caton d’Utique et Cléopâtre, dont les suicides ne sont pas des suicides modernes[25], quels suicides voyez-vous dans les tableaux anciens ? Dans toutes les existences païennes, vouées à l’appétit, vous ne trouverez pas le suicide de Jean-Jacques, ou même le suicide étrange et merveilleux de Raphaël de Valentin.
Quant à l’habit, la pelure du héros moderne, — bien que le temps soit passé où les rapins s’habillaient en mamamouchis et fumaient dans des canardières, — les ateliers et le monde sont encore pleins de gens qui voudraient poétiser Antony avec un manteau grec ou un vêtement mi-parti.
Et cependant, n’a-t-il pas sa beauté et son charme indigène, cet habit tant victimé ? N’est-il pas l’habit nécessaire de notre époque, souffrante et portant jusque sur ses épaules noires et maigres le symbole d’un deuil perpétuel ? Remarquez bien que l’habit noir et la redingote ont non seulement leur beauté politique, qui est l’expression de l’égalité universelle, mais encore leur beauté poétique, qui est l’expression de l’âme publique ; — une immense défilade de croque-morts, croque-morts politiques, croque-morts amoureux, croque-morts bourgeois. Nous célébrons tous quelque enterrement.
Une livrée uniforme de désolation témoigne de l’égalité ; et quant aux excentriques que les couleurs tranchées et violentes dénonçaient facilement aux yeux, ils[25] se contentent aujourd’hui des nuances dans le dessin, dans la coupe, plus encore que dans la couleur. Ces plis grimaçants, et jouant comme des serpents autour d’une chair mortifiée, n’ont-ils pas leur grâce mystérieuse ?
M. Eugène Lami et M. Gavarni, qui ne sont pourtant pas des génies supérieurs, l’ont bien compris : — celui-ci, le poëte du dandysme officiel ; celui-là, le poëte du dandysme hasardeux et d’occasion ! En relisant le livre du Dandysme, par M. Jules Barbey d’Aurevilly, le lecteur verra clairement que le dandysme est une chose moderne et qui tient à des causes tout à fait nouvelles.
Que le peuple des coloristes ne se révolte pas trop ; car, pour être plus difficile, la tâche n’en est que plus glorieuse. Les grands coloristes savent faire de la couleur avec un habit noir, une cravate blanche et un fond gris.
Pour rentrer dans la question principale et essentielle, qui est de savoir si nous possédons une beauté particulière, inhérente à des passions nouvelles, je remarque que la plupart des artistes qui ont abordé les sujets modernes se sont contentés des sujets publics et officiels, de nos victoires et de notre héroïsme politique. Encore les font-ils en rechignant, et parce qu’ils sont commandés par le gouvernement qui les paye. Cependant il y a des sujets privés, qui sont bien autrement héroïques.
Le spectacle de la vie élégante et des milliers d’existences flottantes qui circulent dans les souterrains d’une grande ville, — criminels et filles entretenues, — la Gazette des Tribunaux et le Moniteur nous prouvent que nous n’avons qu’à ouvrir les yeux pour connaître notre héroïsme.
Un ministre, harcelé par la curiosité impertinente de l’opposition, a-t-il, avec cette hautaine et souveraine éloquence qui lui est propre, témoigné, — une fois pour toutes, — de son mépris et de son dégoût pour toutes les oppositions ignorantes et tracassières, — vous entendez le soir, sur le boulevard des Italiens, circuler autour de vous ces paroles : « Etais-tu à la Chambre aujourd’hui ? as-tu vu le ministre ? N… de D… ! qu’il était beau ! je n’ai jamais rien vu de si fier ! »
Il y a donc une beauté et un héroïsme modernes !
Et plus loin : « C’est K. — ou F. — qui est chargé de faire une médaille à ce sujet ; mais il ne saura pas la faire ; il ne peut pas comprendre ces choses-là ! »
Il y a donc des artistes plus ou moins propres à comprendre la beauté moderne.
Ou bien : « Le sublime B… ! Les pirates de Byron sont moins grands et moins dédaigneux. Croirais-tu qu’il a bousculé l’abbé Montès, et qu’il a couru sus à la guillotine en s’écriant : « Laissez-moi tout mon courage ! »
Cette phrase fait allusion à la funèbre fanfaronnade d’un criminel, d’un grand protestant, bien portant, bien organisé, et dont la féroce vaillance n’a pas baissé la tête devant la suprême machine !
Toutes ces paroles, qui échappent à votre langue, témoignent que vous croyez à une beauté nouvelle et particulière, qui n’est celle ni d’Achille, ni d’Agamemnon.
La vie parisienne est féconde en sujets poétiques et merveilleux. Le merveilleux nous enveloppe et nous abreuve comme l’atmosphère ; mais nous ne le voyons pas.
Le nu, cette chose si chère aux artistes, cet élément nécessaire de succès, est aussi fréquent et aussi nécessaire que dans la vie ancienne : — au lit, au bain, à l’amphithéâtre. Les moyens et les motifs de la peinture sont également abondants et variés ; mais il y a un élément nouveau, qui est la beauté moderne.
Car les héros de l’Iliade ne vont qu’à votre cheville, ô Vautrin, ô Rastignac, ô Birotteau, — et vous, ô Fontanarès, qui n’avez pas osé raconter au public vos douleurs sous le frac funèbre et convulsionné que nous endossons tous ; — et vous, ô Honoré de Balzac, vous le plus héroïque, le plus singulier, le plus romantique et le plus poétique parmi tous les personnages que vous avez tirés de votre sein !
- ↑ Je sais bien que la critique actuelle a d’autres prétentions ; c’est ainsi qu’elle recommandera toujours le dessin aux coloristes et la couleur aux dessinateurs. C’est d’un goût très-raisonnable et très-sublime !
- ↑ À propos de l’individualisme bien entendu, voir dans le Salon de 1845 l’article sur William Haussoullier. Malgré tous les reproches qui m’ont été faits à ce sujet, je persiste dans mon sentiment ; mais il faut comprendre l’article.
- ↑ Stendhal.
- ↑ Excepté à ses génerateurs, le jaune et le blau ; cependant je ne parle ici que des tons purs. Car cette règle n’est pas applicable aux coloristes transcendants qui connaissent à fond la science du contre-point.
- ↑ Kreisleriana.
- ↑ Je mets pestiférés au lieu de massacre, pour expliquer aux critiques étourdis les tons des chairs si souvent reprochés.
- ↑ Il faut entendre par la naïveté du génie la science du métier
- ↑ combinée avec le gnóti séaution, mais la science modeste laissant le beau rôle au tempérament.
- ↑ C’est ce que M. Thiers appelait l’imagination du dessin.
- ↑ L’Enfer, de Dante, chant IV, traduction de Pier Angelo Fiorentino.
- ↑ On m'a dit que Delacroix avait fait autrefois pour son Sardanapale une foule d’études merveilleuses de femmes, dans les attitudes les plus voluptueuses.
- ↑ Deux tableaux essentiellement amoureux, et admirables du reste, composés dans ce temps-ci, sont la grande Odalisque et la petite Odalisque de M. Ingres.
- ↑ Sedebant in fornicibus pueri puellæve sub titulis et lychnis, illi femineo compti mundo sub stola, hæ parum comptæ sub puerorum veste, ore ad puerilem forman composito. Alter venibat sexus sub altero sexu. Corruperat omnis caro viam suam. - Meursius.
- ↑ Rien d’absolu : — ainsi, l’idéal du compas est la pire des sottises ; — ni de complet : — ainsi il faut tout compléter, et retrouver chaque idéal.
- ↑ Je dis la contradiction, et non pas le contraire ; car la contradiction est une invention humaine.
- ↑ Histoire de la Peinture en Italie, ch. ci. Cela s’imprimait en 1817 !
- ↑ H. de Balzac a écrit quelque part : le chique.
- ↑ Expression de M. Marc Fournier, qui peut s’appliquer à presque tous les romanciers et les historiens en vogue, qui ne sont guère que des feulletonistes, comme M. Horace Vernet.
- ↑ La véritable mémoire, considérée sous un point de vue philosophique, ne consiste, je pense, que dans une imagination très-vive, facile à émouvoir, et par conséquent susceptible d’évoquer à l’appui de chaque sensation les scènes du passé, en les douant, comme par enchantement, de la vie et du caractère propres à chacune d’elles ; du moins j’ai entendu soutenir cette thèse par l’un de mes anciens maîtres, qui avait une mémoire prodigieuse, quoiqu’il ne pût retenir une date, ni un nom propre. — Le maître avait raison, et il en est sans doute autrement des paroles et des discours qui ont pénétré profondément dans l’âme et dont on a pu saisir le sens intime et mystérieux, que de mots appris par cœur. — Hoffmann.
- ↑ Ainsi l’on peut chanter devant toutes les toiles de M. Horace Vernet :
- Vous n’avez qu’un temps à vivre,
- A mi, passez-le gaiment.
- Vous n’avez qu’un temps à vivre,
- ↑ Je recommande à ceux que mes pieuses colères ont dû parfois scandaliser la lecture des Salons de Diderot. Entre autres exemples de charité bien entendue, ils y verront que ce grand philosophe, à propos d’un peintre qu’on lui avait recommandé, parce qu’il avait du monde à nourrir, dit qu’il faut abolir les tableaux ou la famille.
- ↑ J’ai enfin trouvé un homme qui a su exprimer son admiration pour les Meissonier de la façon la plus judicieuse, et avec un enthousiasme qui ressemble tout à fait au mien. C’est M. Hippolyte Babou. Je pense comme lui qu’il faudrait les pendre tous dans les frises du Gymnase. — « Geneviève ou la Jalousie paternelle est un ravissant petit Meissonier que M. Scribe a accroché dans les frises du Gymnase. » — Courrier française, feuilleton du 6 avril. — Cela m’a paru tellement sublime, que j’ai présumé que MM. Scribe, Meissonier et Babou ne pouvaient que gagner également à cette citation.
- ↑ J’entends souvent les gens se plaindre du théâtre moderne ; il manque d’originalité, dit-on, parce qu’il n’y a plus de types. Et le républicain ! qu’en faites-vous donc ? N’est-ce pas une chose nécessaire à toute comédie qui veut être gaie, et n’est-ce pas là un personnage passé à l’état de marquis ?
- ↑ Il ne faut pas confondre cette décadence avec la précédente : l’une concernera le public et ses sentiments, et l’autre ne regarde que les ateliers.
- ↑ Celui-ci se tue parce que les brûlures de sa robe deviennent intolérables ; celui-là parce qu’il ne peut plus rien faire pour la liberté, et cette reine voluptueuse parce qu’elle perd son trône et son amant ; mais aucun ne se détruit pour changer de peau en vue de la métempsycose.
- ↑ Je sais bien que la critique actuelle a d’autres prétentions ; c’est ainsi qu’elle recommandera toujours le dessin aux coloristes et la couleur aux dessinateurs. C’est d’un goût très-raisonnable et très-sublime !
- ↑ À propos de l’individualisme bien entendu, voir dans le Salon de 1845 l’article sur William Haussoullier. Malgré tous les reproches qui m’ont été faits à ce sujet, je persiste dans mon sentiment ; mais il faut comprendre l’article.
- ↑ Stendhal.
- ↑ Excepté à ses génerateurs, le jaune et le blau ; cependant je ne parle ici que des tons purs. Car cette règle n’est pas applicable aux coloristes transcendants qui connaissent à fond la science du contre-point.
- ↑ Kreisleriana.
- ↑ Je mets pestiférés au lieu de massacre, pour expliquer aux critiques étourdis les tons des chairs si souvent reprochés.
- ↑ Il faut entendre par la naïveté du génie la science du métier
- ↑ combinée avec le gnóti séaution, mais la science modeste laissant le beau rôle au tempérament.
- ↑ C’est ce que M. Thiers appelait l’imagination du dessin.
- ↑ L’Enfer, de Dante, chant IV, traduction de Pier Angelo Fiorentino.
- ↑ On m'a dit que Delacroix avait fait autrefois pour son Sardanapale une foule d’études merveilleuses de femmes, dans les attitudes les plus voluptueuses.
- ↑ Deux tableaux essentiellement amoureux, et admirables du reste, composés dans ce temps-ci, sont la grande Odalisque et la petite Odalisque de M. Ingres.
- ↑ Sedebant in fornicibus pueri puellæve sub titulis et lychnis, illi femineo compti mundo sub stola, hæ parum comptæ sub puerorum veste, ore ad puerilem forman composito. Alter venibat sexus sub altero sexu. Corruperat omnis caro viam suam. - Meursius.
- ↑ Rien d’absolu : — ainsi, l’idéal du compas est la pire des sottises ; — ni de complet : — ainsi il faut tout compléter, et retrouver chaque idéal.
- ↑ Je dis la contradiction, et non pas le contraire ; car la contradiction est une invention humaine.
- ↑ Histoire de la Peinture en Italie, ch. ci. Cela s’imprimait en 1817 !
- ↑ H. de Balzac a écrit quelque part : le chique.
- ↑ Expression de M. Marc Fournier, qui peut s’appliquer à presque tous les romanciers et les historiens en vogue, qui ne sont guère que des feulletonistes, comme M. Horace Vernet.
- ↑ La véritable mémoire, considérée sous un point de vue philosophique, ne consiste, je pense, que dans une imagination très-vive, facile à émouvoir, et par conséquent susceptible d’évoquer à l’appui de chaque sensation les scènes du passé, en les douant, comme par enchantement, de la vie et du caractère propres à chacune d’elles ; du moins j’ai entendu soutenir cette thèse par l’un de mes anciens maîtres, qui avait une mémoire prodigieuse, quoiqu’il ne pût retenir une date, ni un nom propre. — Le maître avait raison, et il en est sans doute autrement des paroles et des discours qui ont pénétré profondément dans l’âme et dont on a pu saisir le sens intime et mystérieux, que de mots appris par cœur. — Hoffmann.
- ↑ Ainsi l’on peut chanter devant toutes les toiles de M. Horace Vernet :
- Vous n’avez qu’un temps à vivre,
- A mi, passez-le gaiment.
- Vous n’avez qu’un temps à vivre,
- ↑ Je recommande à ceux que mes pieuses colères ont dû parfois scandaliser la lecture des Salons de Diderot. Entre autres exemples de charité bien entendue, ils y verront que ce grand philosophe, à propos d’un peintre qu’on lui avait recommandé, parce qu’il avait du monde à nourrir, dit qu’il faut abolir les tableaux ou la famille.
- ↑ J’ai enfin trouvé un homme qui a su exprimer son admiration pour les Meissonier de la façon la plus judicieuse, et avec un enthousiasme qui ressemble tout à fait au mien. C’est M. Hippolyte Babou. Je pense comme lui qu’il faudrait les pendre tous dans les frises du Gymnase. — « Geneviève ou la Jalousie paternelle est un ravissant petit Meissonier que M. Scribe a accroché dans les frises du Gymnase. » — Courrier française, feuilleton du 6 avril. — Cela m’a paru tellement sublime, que j’ai présumé que MM. Scribe, Meissonier et Babou ne pouvaient que gagner également à cette citation.
- ↑ J’entends souvent les gens se plaindre du théâtre moderne ; il manque d’originalité, dit-on, parce qu’il n’y a plus de types. Et le républicain ! qu’en faites-vous donc ? N’est-ce pas une chose nécessaire à toute comédie qui veut être gaie, et n’est-ce pas là un personnage passé à l’état de marquis ?
- ↑ Il ne faut pas confondre cette décadence avec la précédente : l’une concernera le public et ses sentiments, et l’autre ne regarde que les ateliers.
- ↑ Celui-ci se tue parce que les brûlures de sa robe deviennent intolérables ; celui-là parce qu’il ne peut plus rien faire pour la liberté, et cette reine voluptueuse parce qu’elle perd son trône et son amant ; mais aucun ne se détruit pour changer de peau en vue de la métempsycose.