SCÈNE IV
LOUISE, VALROGER.
LOUISE.
Savez-vous bien que me voilà brouillée avec
madame de Trémont?
VALROGER.
Je vois, madame de Trémont, que vous voilà en
délicatesse à propos de moi avec madame de Louville.
LOUISE.
Ah! vous avez deviné ce que j'allais vous révéler?
VALROGER.
Oui, madame; j'ai vu qu'en bonne amie vous
avez voulu couper le mal dans sa racine.
LOUISE.
Le mal?
VALROGER.
Oui; je venais ici, vous l'avez fort bien compris,
pour me venger, n'importe comment, du mépris,
de l'aversion que madame de Louville affecte pour
ma personne. A présent il n'y aura pas moyen; vous
lui avez trop clairement montré le danger. Et puis
vous m'avez rendu ridicule en sa présence, car je
n'ai pas vu tout de suite le piège que vous me tendiez.
Je dois donc renoncer à ma vengeance; mais
ne triomphez pas trop, j'y tenais médiocrement.
LOUISE.
Alors il me reste à vous remercier du pardon que
vous accordez aux femmes vertueuses dans la personne
de ma jeune amie, et à prendre acte de votre
promesse.
VALROGER.
Quelle promesse?
LOUISE.
Celle de laisser tranquille à tout jamais cette petite
femme qui aime son mari, un mari excellent,
un honnête homme que vous connaissez...
VALROGER.
Il n'est pas mon ami.
LOUISE.
Il le sera bientôt, puisque vous voilà établi dans
notre voisinage. Vous chasserez ensemble, vous
vous rencontrerez partout, vous l'estimerez, vous
verrez que son ménage est heureux et honorable;
mais il n'est si bon ménage où le plus léger propos
ne puisse jeter le trouble. Vous êtes un homme
dangereux, en ce sens que vous ne pouvez plus
faire un pas sans qu'on vous attribue un projet
ou une aventure; mais vous êtes un galant
homme quand même, et vous me jurez de renoncer...
VALROGER.
Permettez! Avant de m'engager, je voudrais
comprendre...
LOUISE.
Quoi?
VALROGER.
Je voudrais comprendre comment, pourquoi,
vous, la femme proclamée vertueuse et pure par
excellence, vous semblez faire bon marché de la
vertu des autres femmes, au point de demander
grâce pour elles?
LOUISE.
Oh! je vais plus loin que cela. Je fais bon marché
de ma propre vertu dans le passé. Je ne sais
nullement si, poursuivie et tourmentée par un séducteur
habile, j'eusse gardé dans ma jeunesse le
calme dont je jouis maintenant.
VALROGER.
Dans votre jeunesse?
LOUISE.
Oui, et comme j'ai été très-heureuse en ménage
et très-respectée de tout ce qui m'entourait, je suis
très-indulgente pour celles qui se trompent dans
les chemins embrouillés.
VALROGER.
Savez-vous bien, madame, que me voilà tenté de
vous prendre pour la véritable coquette que je
comptais trouver ici?
LOUISE.
Ah oui-da!
VALROGER.
Madame de Louville est une enfant. Beauté, jeunesse,
orgueil et témérité, cela est bien connu, bien
peu redoutable et bien peu excitant; mais une femme
vraiment forte, habilement humble, généreuse envers
les autres, soi-disant vieille, et plus belle que
les plus jeunes, tenez, vous aurez beau dire, vous
savez bien que tout cela est d'un prix inestimable,
et qu'il y aurait une gloire immense...
LOUISE.
A l'immoler?
VALROGER.
Non, mais à le conquérir.
LOUISE.
Conquérir! Comment donc? le mot est charmant!
Est-ce une déclaration que vous me faites?
VALROGER.
Si vous voulez.
LOUISE.
Et si je ne veux pas?
VALROGER.
Il est trop tard. Vous l'avez provoquée, et vous
n'avez point paré à temps.
LOUISE.
Au fait, c'est vrai. Eh bien! monsieur, vous êtes
très-aimable, et je vous remercie.
VALROGER.
Cela veut dire que vous prenez mes paroles pour
un hommage banal!
LOUISE.
Je n'ai garde; j'en suis trop flattée pour
cela.
VALROGER.
Ah çà mais, vous êtes atrocement railleuse! Je
commence à vous croire coquette tout de bon.
LOUISE.
C'est dans mon rôle.
VALROGER.
Le rôle d'ange gardien de madame de Louville?
LOUISE.
C'est cela! Si je ne m'empare pas de votre coeur
aujourd'hui, mon proverbe est manqué.
VALROGER.
Eh bien! il est manqué; je vous déteste!
LOUISE.
Oh! que non.
VALROGER.
Vous croyez le contraire?
LOUISE.
Pas du tout. Je vous suis parfaitement indifférente.
VALROGER.
Et sur ce terrain-là vous me payez largement de
retour!
LOUISE.
Ah! mais non.
VALROGER.
J'entends! vous me détestez aussi, vous.
LOUISE.
C'est tout le contraire. Regardez-moi en face.
VALROGER.
Bien volontiers.
LOUISE.
Eh bien?
VALROGER.
Eh bien?
LOUISE.
Trouvez-vous que j'ai l'air de me moquer de
vous?
VALROGER.
Parfaitement.
LOUISE.
Oh! l'homme habile! Eh bien! on vous a surfait,
vous êtes un bon jeune homme, vous n'avez jamais
rien lu dans les yeux d'une femme.
VALROGER.
D'une femme comme vous, c'est possible.
LOUISE.
Quelle femme suis-je donc?
VALROGER.
Un sphinx! Je n'ai jamais vu tant d'aplomb dans
le dédain.
LOUISE.
Et moi, je n'ai jamais vu tant d'obstination dans
la méfiance. Voyons, par quoi faut-il vous jurer
que je vous aime?
VALROGER, (riant).
Vous m'aimez, vous!
LOUISE.
De tout mon coeur!
VALROGER, (à part).
C'est une folle! (Haut.) Jurez-le sur l'honneur, si
vous voulez que je vous croie.
LOUISE.
L'honneur d'une femme? Vous n'y croyez pas.
Dans les mélodrames, on jure par son salut éternel;
mais vous n'y croyez pas davantage.
VALROGER.
Par votre amitié pour madame de Louville!
LOUISE.
Encore mieux: par l'innocence de ma fille!
VALROGER.
Quel âge a-t-elle?
LOUISE.
Six ans.
VALROGER.
J'y crois. Donc vous m'aimez, comme ça, tout
doucement, de tout votre coeur, comme le premier
venu?
LOUISE.
Je n'aime pas le premier venu. Écoutez-moi,
vous allez comprendre que je ne ris pas, et que
mon affection pour vous est très-sérieuse.
VALROGER.
Ah! voyons cela, je vous en prie!
LOUISE.
Vous souvenez-vous d'un jeune garçon qui s'appelait
Ferval?
VALROGER.
Non, pas du tout!
LOUISE.
Augustin de Ferval.
VALROGER.
C'est très-vague...
LOUISE.
Alors, puisqu'il faut mettre les points sur les i,
vous vous souviendrez peut-être d'une certaine
demoiselle qui s'appelait Aline, et qui n'était pas
du tout reine de Golconde?
VALROGER.
Eh bien! madame?
LOUISE.
Eh bien! monsieur, cette jolie personne, que
vous protégiez, fut prise au sérieux par un jeune
provincial, mauvaise tête...
VALROGER.
J'y suis, je me souviens! Il y a de cela cinq ou
six ans. Vous le connaissez, ce petit Ferval?
LOUISE.
C'était mon frère, un enfant qui eut la folie de
vous provoquer et dont vous n'avez pas voulu tirer
vengeance, car, après lui avoir laissé la satisfaction
de vous envoyer une balle, vous avez riposté sur
lui avec une arme chargée à poudre. Il ne l'a jamais
su; mais des amis à vous l'ont dit en secret
à sa mère, qui l'a répété à sa soeur. Vous voyez
bien que cette soeur ne peut pas rire quand elle
prétend qu'elle vous aime!
VALROGER.
Alors on a bien raison de prétendre qu'un bienfait
n'est jamais perdu, car votre amitié doit être
une douce chose; pourtant...
LOUISE.
Pourtant?...
VALROGER.
Vous avez tort de l'offrir pour si peu, madame!
C'est un excitant dangereux.
LOUISE.
Dangereux pour qui?
VALROGER.
Pour moi.
LOUISE.
Pourquoi me répondez-vous comme cela,
voyons? A quoi bon poursuivre l'escarmouche de
convention et garder le ton plaisant, quand je vous
dis tout bonnement les choses comme elles
sont?
VALROGER.
C'est que vous oubliez vos propres paroles: je
suis un méchant, et j'ai le coeur froid comme
glace.
LOUISE.
Je n'ai jamais cru cela.
VALROGER.
Eh bien! vous avez eu tort; il fallait le croire.
LOUISE.
Pourquoi mentez-vous? Je ne comprends plus.
VALROGER.
Je ne mens pas. Je suis amoureux de vous.
LOUISE.
Si c'était vrai, cela ne prouverait pas que vous
eussiez le coeur froid.
VALROGER.
Attendez! je suis amoureux de vous à ma manière,
sans vous aimer.
LOUISE.
Je comprends; ma confiance vous-humilie,
ma loyauté vous blesse. Vous vous vengez
en me disant une chose que vous jugez offensante.
VALROGER.
Oui, madame, j'ai l'intention de vous offenser.
LOUISE.
Pourquoi?
VALROGER.
Pour que vous me détestiez.
LOUISE.
Parce que l'amitié d'une honnête femme vous
fait l'effet d'un outrage?
VALROGER.
C'est comme ça. Je ne veux pas de la vôtre.
LOUISE.
Vous êtes brutalement sincère!
VALROGER.
Oui. Je suis un séducteur percé à jour, comme
vous êtes une coquette classique.
LOUISE.
Alors me voilà déjouée et rembarrée! Je suis
coquette tout de bon, et j'ai voulu me frotter à un
vindicatif plus malin que moi, qui me remet à ma
place et compte faire de moi un exemple. Est-ce
cela?
VALROGER.
Précisément.
LOUISE.
Comment vais-je sortir de là?
VALROGER.
Vous n'en sortirez pas.
LOUISE, (élevant la voix avec intention.)
C'est-à-dire que vous allez faire pour moi ce que
vous comptiez faire pour madame de Louville?
VALROGER.
Oui, madame.
LOUISE.
Vous viendrez me voir?
VALROGER.
Tous les jours.
LOUISE.
Et si la porte vous est fermée?...
VALROGER.
Je resterai sous la fenêtre. Je coucherai dans le
jardin, sous un arbre.
LOUISE.
Je suis sauvée! vous vous enrhumerez!
VALROGER.
Je tousserai à vous empêcher de dormir. Vous
m'enverrez de la tisane!
LOUISE.
Vous refuserez de la boire?
VALROGER.
Au contraire. Je la boirai.
LOUISE.
Et alors?
VALROGER.
Alors vous aurez pitié de moi, vous me recevrez.
LOUISE.
Et puis après?
VALROGER.
Je reviendrai.
LOUISE.
Je me laisserai compromettre?
VALROGER.
Non! vous fuirez, mais je vous suivrai partout.
Partout vous me trouverez pour ouvrir la voiture
et vous offrir la main.
LOUISE.
C'est bien connu, tout ça.
VALROGER.
Tout est connu. Je n'ai rien découvert de neuf,
il n'y a rien de mieux que les choses qui réussissent
toujours.
LOUISE.
Alors c'est cela, c'est bien cela qui s'appelle
compromettre une femme?
VALROGER.
Pas du tout! Compromettre une femme, c'est
se servir des apparences qu'on a fait naître pour la
calomnier ou la laisser calomnier. Je ne calomnie
pas, moi. Je suis homme du monde et gentilhomme.
Je dirai à toute la terre que je fais des
folies pour vous en pure perte, ce qui sera vrai
jusqu'au jour où vous en ferez pour moi.
LOUISE.
Et pourquoi en ferai-je?
VALROGER.
Parce que la folie est contagieuse.
LOUISE.
Et je deviendrai folle, moi?
VALROGER.
Ne vous fiez pas au passé.
LOUISE.
Vous savez bien que je n'en tire pas vanité.
Pourtant ce qui est passé est acquis.
VALROGER.
Non! vous l'avez dit vous-même, votre vertu a
été aidée par l'absence de péril. Pourtant vous avez
dû allumer des passions; mais il y a à peine un
homme sur mille qui soit doué d'assez de persévérance
pour consacrer des mois et des années à la
conquête d'une femme... Or je sais, je vois que
vous n'avez pas rencontré cet homme-là.
LOUISE.
Et vous vous piquez de l'être?
VALROGER.
Je le suis.
LOUISE.
Ça vous amuse?
VALROGER.
C'est mon unique amusement.
LOUISE.
Vous êtes né hostile et vindicatif, comme on naît
poète ou rôtisseur?
VALROGER.
Le bonheur de l'homme est de développer ses
instincts particuliers.
LOUISE.
Même les mauvais?
VALROGER.
Enfin vous reconnaissez que je suis mauvais?
LOUISE.
C'est à quoi vous teniez? Vous vouliez faire peur;
sans cela vous croyez votre effet manqué, et la
confiance vous humilie. C'est une manie que vous
avez, je le vois bien; avec moi, elle ne sera pas satisfaite.
Je vous crois bon.
VALROGER.
Vous éludez la question. Si je suis tel que je
m'annonce, vous devez me haïr.
LOUISE.
Et vous voulez être haï?
VALROGER.
Oui; pour commencer, cela m'est absolument
nécessaire.
LOUISE.
Eh bien! comme, en ne vous accordant pas le
commencement, je serai, espérons-le, préservée de
la fin, je déclare que, méchant ou non, je ne puis
haïr le bienfaiteur de mes pauvres et le sauveur de
mon frère.
VALROGER.
Vaine invocation au passé! Vous me haïrez quand
même!
LOUISE.
Comment vous y prendrez-vous?
VALROGER.
D'abord je vais faire la cour à madame de Louville.
LOUISE, (regardant vers une portière en tapisserie.)
A quoi bon, si je n'en suis pas jalouse?
VALROGER.
Vous m'avez demandé grâce pour elle. Il faut
que je sois inexorable pour vous prouver que je ne
vaux rien.
LOUISE, (lui montrant la portière, dont les plis sont agités.)
Vous pouvez lui faire la cour; à présent qu'elle
a tout entendu, elle saura se défendre. Vos plans
sont livrés, et peut-être... (Elle va à la fenêtre.) Cette
voiture qui roule... Oui, c'est un renfort qui lui
arrive.
VALROGER.
Son mari?
LOUISE.
Précisément.
VALROGER.
Si madame de Louville est hors de cause, on se
passera de ce moyen-là.
LOUISE.
C'est tout ce que je voulais. Merci, mon cher
monsieur; elle est sauvée, et moi, je ne vous crains
pas.
VALROGER.
Merci, ma chère madame, voilà que vous acceptez
le défi!
LOUISE.
Le défi de quoi? Vous voulez que je vous craigne
pour arriver à vous aimer? C'est un prologue inutile,
puisque nous voici d'emblée au dénoûment.
Ce que vous voulez, ce n'est pas l'amour, vous en
êtes rassasié, vous n'y tenez pas, et c'est ma vertu,
c'est-à-dire ma tranquillité seule, que vous
voudriez ébranler. Eh bien! sachez que, dans les
âmes fermées aux malsaines agitations de la passion
folle, il y a des émotions plus douces et plus pures
qu'on peut être fier d'avoir fait naître et de conserver
toujours jeunes. Il n'est pas humiliant d'être
maternellement aimé par une femme mûre, et il
ne serait pas du tout glorieux de lui tourner ridiculement
la tête.
VALROGER
Une femme mûre!...
LOUISE.
J'ai trente-six ans, mon bon monsieur!
VALROGER.
Ce n'est pas vrai, votre fille n'en a que six!
LOUISE.
Mais mon fils en a quinze!
VALROGER.
Allons donc!
LOUISE.
Je n'ai pas son extrait de naissance dans ma
poche, sans cela... Mais vous voilà calmé et un peu
honteux, convenez-en, de vous être trompé, vous
si clairvoyant, sur l'âge d'une femme. Vous verrez
mon fils, cela vous guérira tout à fait, car vous
viendrez chez moi, tous les jours si vous voulez,
et sans être condamné à coucher préalablement
sous un arbre. Vous vous enrhumerez pour d'autres,
il y aura toujours de la tisane chez moi. Vous me
trouverez toujours entourée d'êtres qui ne me
quittent jamais, mon fils, ma fille et mon neveu, le
fils de cet Augustin de Ferval à qui vous avez sauvé
la vie en dépit de lui-même; plus ma mère qui
vous bénit et prie pour vous tous les jours, plus
ma belle-soeur, la femme du même Augustin, qui
est dans le secret, et qui vous regarde comme un
saint, tout perverti que vous passez pour être.
Voyez s'il y aura moyen d'entrer chez nous comme
un loup dans une bergerie! Tout ce cher monde
s'est réjoui en vous sachant fixé près de nous.
Notre pauvre Augustin n'est plus, il est mort l'an
dernier, et c'est son deuil que je porte; mais nous
vous devons de l'avoir conservé six ans, de l'avoir
vu heureux, marié et père. Sa femme et son enfant
sont des trésors qu'il nous a laissés. Toute cette
famille reconnaissante, grands et petits, vous sautera
au cou et aux jambes, et, quand vous aurez
été bien et dûment embrassé sur les deux joues
comme un ami qu'on attendait depuis longtemps
et à qui l'on ne sait comment faire fête, vous sentirez
que vous êtes un homme de chair et d'os comme
les autres,—non le spectre de don Juan, le héros
d'un autre siècle et d'un autre pays. Vous laisserez
fondre la glace artificielle amassée autour de ce
coeur-là, qui est vivant et humain, puisqu'il est généreux
et compatissant. Votre génie du mal rira de
lui-même et vous laissera consentir à aimer les
honnêtes gens, à les protéger même, ce qui est
bien plus facile que de leur tendre des pièges, et
bien moins triste que de se battre les flancs pour
les méconnaître. Vous garderez votre science, vos
ruses pour celles qui les provoquent et qui ont de
quoi mettre à ce jeu-là. On vous pardonnera d'avoir
ce goût bizarre, vous, honnête homme, de perdre
votre temps à contempler, à étudier, à mesurer la
faiblesse de notre sexe, tout en excitant sa perversité.
Tenez! on vous pardonnera tout, même d'être
incorrigible. On pensera que ce métier de punisseur
des torts féminins est une tâche navrante, et que
vous devez être un homme malheureux. On s'efforcera
de vous soigner comme un malade, ou de
vous distraire comme un convalescent; si par moments
vous êtes tenté de faire la guerre à vos amis,
ils se diront: c'est une épreuve; il veut savoir si
nous méritons l'estime qu'il nous accorde. Alors
on se tiendra de son mieux pour vous montrer
qu'on y attache le plus grand prix. Et, si on ne
réussit pas à mettre dans votre existence une affection
pure et bienfaisante, on en aura beaucoup de
chagrin, je vous en avertis, parce que l'amitié, qui
n'est pas une chose convulsive, n'est pas non plus
une chose froide. Donc vous aurez, sans vous donner
aucune peine pour cela, un triomphe assuré
chez nous, celui d'avoir touché, ému, réjoui ou
attristé des âmes qui ne sont pas banales, et qui ne
se donnent pas à tout le monde.
VALROGER.
Tenez, madame de Trémont, je vous aime tant,
telle que vous êtes, que je me regarderais comme
un sot et comme un lâche si j'avais prémédité d'entamer
cette noble et touchante sérénité. Vous avez
fort bien compris que je valais mieux que cela, que
d'ailleurs je n'eusse jamais osé menacer sérieusement
une personne telle que vous; mais je cesse
de rire, et vous rends les armes. On me l'avait bien
dit: vous êtes la plus sincère, la plus tendre et la
plus forte des femmes, et il y a longtemps que je
sais une chose, c'est que la bonté est l'arme la plus
solide de votre sexe. Toute vertu sans modestie est
provocation, comme toute résistance sans conviction
est grimace. Je suis heureux et fier de vous
répéter que je vous comprends, que je vous respecte...
Et, puisque vous m'acceptez pour frère,
voulez-vous consacrer ce lien qui m'honore?
LOUISE.
Comment?
VALROGER.
Vous avez parlé tout à l'heure de m'embrasser
sur les deux joues...
LOUISE.
C'était une métaphore!
VALROGER.
Pourquoi ne serait-ce pas la formule qui scelle
un pacte d'honneur?
LOUISE.
N'avez-vous pas encore une autre raison à donner?
VALROGER.
Une autre raison?
LOUISE.
Vous ne voulez pas la dire! Non! ce n'en est pas
une pour vous. Vous avez trop de générosité pour
exiger une réparation; mais voulez-vous savoir
une chose? C'est qu'au moment où vous êtes entré
ici, si j'avais écouté mon premier mouvement, je
vous aurais sauté au cou; ne prétendez pas que
c'eût été une reconnaissance exagérée. Je sais tout,
monsieur de Valroger, je sais qu'une de ces joues-là
a été frappée par le gant de mon pauvre étourdi
de frère, et, comme je ne sais pas laquelle...
VALROGER.
Toutes deux, madame, toutes deux!
LOUISE.
Je ne dis pas le contraire; mais toute réparation
demande des témoins, et justement en voici
qui nous arrivent. (Elle l'embrasse sur les deux joues devant
M. de Louville et sa femme qui viennent d'entrer. Anne pousse un grand
cri de surprise, M. de Louville éclate de rire. Valroger met un genou
en terre et baise la main de Louise.)
VALROGER.
Merci, madame, merci!
M. DE LOUVILLE, (riant.)
Bravo, mon cher! voilà qui s'appelle enlever
d'assaut les citadelles imprenables.
VALROGER.
C'est-à-dire que c'est moi la forteresse, et que
je me suis rendu à discrétion! (Bas, pendant que Louise va
en riant auprès d'Anna.) Dites-moi, Louville, est-ce qu'il
n'y a pas moyen d'épouser cette femme-là?
M. DE LOUVILLE.
Allons donc! Elle a peut-être quarante ans!
VALROGER.
En eût-elle cinquante!
M. DE LOUVILLE.
Ah bah! mais elle a aimé son mari, elle adore son
fils... Non, c'est impossible!
VALROGER.
C'est dommage; c'eût été pour moi le seul moyen
de devenir un homme sérieux!
FIN
TABLE
Francia
Un bienfait n'est jamais perdu
SCÈNE IV
LOUISE, VALROGER.
LOUISE.
Savez-vous bien que me voilà brouillée avec
madame de Trémont?
VALROGER.
Je vois, madame de Trémont, que vous voilà en
délicatesse à propos de moi avec madame de Louville.
LOUISE.
Ah! vous avez deviné ce que j'allais vous révéler?
VALROGER.
Oui, madame; j'ai vu qu'en bonne amie vous
avez voulu couper le mal dans sa racine.
LOUISE.
Le mal?
VALROGER.
Oui; je venais ici, vous l'avez fort bien compris,
pour me venger, n'importe comment, du mépris,
de l'aversion que madame de Louville affecte pour
ma personne. A présent il n'y aura pas moyen; vous
lui avez trop clairement montré le danger. Et puis
vous m'avez rendu ridicule en sa présence, car je
n'ai pas vu tout de suite le piège que vous me tendiez.
Je dois donc renoncer à ma vengeance; mais
ne triomphez pas trop, j'y tenais médiocrement.
LOUISE.
Alors il me reste à vous remercier du pardon que
vous accordez aux femmes vertueuses dans la personne
de ma jeune amie, et à prendre acte de votre
promesse.
VALROGER.
Quelle promesse?
LOUISE.
Celle de laisser tranquille à tout jamais cette petite
femme qui aime son mari, un mari excellent,
un honnête homme que vous connaissez...
VALROGER.
Il n'est pas mon ami.
LOUISE.
Il le sera bientôt, puisque vous voilà établi dans
notre voisinage. Vous chasserez ensemble, vous
vous rencontrerez partout, vous l'estimerez, vous
verrez que son ménage est heureux et honorable;
mais il n'est si bon ménage où le plus léger propos
ne puisse jeter le trouble. Vous êtes un homme
dangereux, en ce sens que vous ne pouvez plus
faire un pas sans qu'on vous attribue un projet
ou une aventure; mais vous êtes un galant
homme quand même, et vous me jurez de renoncer...
VALROGER.
Permettez! Avant de m'engager, je voudrais
comprendre...
LOUISE.
Quoi?
VALROGER.
Je voudrais comprendre comment, pourquoi,
vous, la femme proclamée vertueuse et pure par
excellence, vous semblez faire bon marché de la
vertu des autres femmes, au point de demander
grâce pour elles?
LOUISE.
Oh! je vais plus loin que cela. Je fais bon marché
de ma propre vertu dans le passé. Je ne sais
nullement si, poursuivie et tourmentée par un séducteur
habile, j'eusse gardé dans ma jeunesse le
calme dont je jouis maintenant.
VALROGER.
Dans votre jeunesse?
LOUISE.
Oui, et comme j'ai été très-heureuse en ménage
et très-respectée de tout ce qui m'entourait, je suis
très-indulgente pour celles qui se trompent dans
les chemins embrouillés.
VALROGER.
Savez-vous bien, madame, que me voilà tenté de
vous prendre pour la véritable coquette que je
comptais trouver ici?
LOUISE.
Ah oui-da!
VALROGER.
Madame de Louville est une enfant. Beauté, jeunesse,
orgueil et témérité, cela est bien connu, bien
peu redoutable et bien peu excitant; mais une femme
vraiment forte, habilement humble, généreuse envers
les autres, soi-disant vieille, et plus belle que
les plus jeunes, tenez, vous aurez beau dire, vous
savez bien que tout cela est d'un prix inestimable,
et qu'il y aurait une gloire immense...
LOUISE.
A l'immoler?
VALROGER.
Non, mais à le conquérir.
LOUISE.
Conquérir! Comment donc? le mot est charmant!
Est-ce une déclaration que vous me faites?
VALROGER.
Si vous voulez.
LOUISE.
Et si je ne veux pas?
VALROGER.
Il est trop tard. Vous l'avez provoquée, et vous
n'avez point paré à temps.
LOUISE.
Au fait, c'est vrai. Eh bien! monsieur, vous êtes
très-aimable, et je vous remercie.
VALROGER.
Cela veut dire que vous prenez mes paroles pour
un hommage banal!
LOUISE.
Je n'ai garde; j'en suis trop flattée pour
cela.
VALROGER.
Ah çà mais, vous êtes atrocement railleuse! Je
commence à vous croire coquette tout de bon.
LOUISE.
C'est dans mon rôle.
VALROGER.
Le rôle d'ange gardien de madame de Louville?
LOUISE.
C'est cela! Si je ne m'empare pas de votre coeur
aujourd'hui, mon proverbe est manqué.
VALROGER.
Eh bien! il est manqué; je vous déteste!
LOUISE.
Oh! que non.
VALROGER.
Vous croyez le contraire?
LOUISE.
Pas du tout. Je vous suis parfaitement indifférente.
VALROGER.
Et sur ce terrain-là vous me payez largement de
retour!
LOUISE.
Ah! mais non.
VALROGER.
J'entends! vous me détestez aussi, vous.
LOUISE.
C'est tout le contraire. Regardez-moi en face.
VALROGER.
Bien volontiers.
LOUISE.
Eh bien?
VALROGER.
Eh bien?
LOUISE.
Trouvez-vous que j'ai l'air de me moquer de
vous?
VALROGER.
Parfaitement.
LOUISE.
Oh! l'homme habile! Eh bien! on vous a surfait,
vous êtes un bon jeune homme, vous n'avez jamais
rien lu dans les yeux d'une femme.
VALROGER.
D'une femme comme vous, c'est possible.
LOUISE.
Quelle femme suis-je donc?
VALROGER.
Un sphinx! Je n'ai jamais vu tant d'aplomb dans
le dédain.
LOUISE.
Et moi, je n'ai jamais vu tant d'obstination dans
la méfiance. Voyons, par quoi faut-il vous jurer
que je vous aime?
VALROGER, (riant).
Vous m'aimez, vous!
LOUISE.
De tout mon coeur!
VALROGER, (à part).
C'est une folle! (Haut.) Jurez-le sur l'honneur, si
vous voulez que je vous croie.
LOUISE.
L'honneur d'une femme? Vous n'y croyez pas.
Dans les mélodrames, on jure par son salut éternel;
mais vous n'y croyez pas davantage.
VALROGER.
Par votre amitié pour madame de Louville!
LOUISE.
Encore mieux: par l'innocence de ma fille!
VALROGER.
Quel âge a-t-elle?
LOUISE.
Six ans.
VALROGER.
J'y crois. Donc vous m'aimez, comme ça, tout
doucement, de tout votre coeur, comme le premier
venu?
LOUISE.
Je n'aime pas le premier venu. Écoutez-moi,
vous allez comprendre que je ne ris pas, et que
mon affection pour vous est très-sérieuse.
VALROGER.
Ah! voyons cela, je vous en prie!
LOUISE.
Vous souvenez-vous d'un jeune garçon qui s'appelait
Ferval?
VALROGER.
Non, pas du tout!
LOUISE.
Augustin de Ferval.
VALROGER.
C'est très-vague...
LOUISE.
Alors, puisqu'il faut mettre les points sur les i,
vous vous souviendrez peut-être d'une certaine
demoiselle qui s'appelait Aline, et qui n'était pas
du tout reine de Golconde?
VALROGER.
Eh bien! madame?
LOUISE.
Eh bien! monsieur, cette jolie personne, que
vous protégiez, fut prise au sérieux par un jeune
provincial, mauvaise tête...
VALROGER.
J'y suis, je me souviens! Il y a de cela cinq ou
six ans. Vous le connaissez, ce petit Ferval?
LOUISE.
C'était mon frère, un enfant qui eut la folie de
vous provoquer et dont vous n'avez pas voulu tirer
vengeance, car, après lui avoir laissé la satisfaction
de vous envoyer une balle, vous avez riposté sur
lui avec une arme chargée à poudre. Il ne l'a jamais
su; mais des amis à vous l'ont dit en secret
à sa mère, qui l'a répété à sa soeur. Vous voyez
bien que cette soeur ne peut pas rire quand elle
prétend qu'elle vous aime!
VALROGER.
Alors on a bien raison de prétendre qu'un bienfait
n'est jamais perdu, car votre amitié doit être
une douce chose; pourtant...
LOUISE.
Pourtant?...
VALROGER.
Vous avez tort de l'offrir pour si peu, madame!
C'est un excitant dangereux.
LOUISE.
Dangereux pour qui?
VALROGER.
Pour moi.
LOUISE.
Pourquoi me répondez-vous comme cela,
voyons? A quoi bon poursuivre l'escarmouche de
convention et garder le ton plaisant, quand je vous
dis tout bonnement les choses comme elles
sont?
VALROGER.
C'est que vous oubliez vos propres paroles: je
suis un méchant, et j'ai le coeur froid comme
glace.
LOUISE.
Je n'ai jamais cru cela.
VALROGER.
Eh bien! vous avez eu tort; il fallait le croire.
LOUISE.
Pourquoi mentez-vous? Je ne comprends plus.
VALROGER.
Je ne mens pas. Je suis amoureux de vous.
LOUISE.
Si c'était vrai, cela ne prouverait pas que vous
eussiez le coeur froid.
VALROGER.
Attendez! je suis amoureux de vous à ma manière,
sans vous aimer.
LOUISE.
Je comprends; ma confiance vous-humilie,
ma loyauté vous blesse. Vous vous vengez
en me disant une chose que vous jugez offensante.
VALROGER.
Oui, madame, j'ai l'intention de vous offenser.
LOUISE.
Pourquoi?
VALROGER.
Pour que vous me détestiez.
LOUISE.
Parce que l'amitié d'une honnête femme vous
fait l'effet d'un outrage?
VALROGER.
C'est comme ça. Je ne veux pas de la vôtre.
LOUISE.
Vous êtes brutalement sincère!
VALROGER.
Oui. Je suis un séducteur percé à jour, comme
vous êtes une coquette classique.
LOUISE.
Alors me voilà déjouée et rembarrée! Je suis
coquette tout de bon, et j'ai voulu me frotter à un
vindicatif plus malin que moi, qui me remet à ma
place et compte faire de moi un exemple. Est-ce
cela?
VALROGER.
Précisément.
LOUISE.
Comment vais-je sortir de là?
VALROGER.
Vous n'en sortirez pas.
LOUISE, (élevant la voix avec intention.)
C'est-à-dire que vous allez faire pour moi ce que
vous comptiez faire pour madame de Louville?
VALROGER.
Oui, madame.
LOUISE.
Vous viendrez me voir?
VALROGER.
Tous les jours.
LOUISE.
Et si la porte vous est fermée?...
VALROGER.
Je resterai sous la fenêtre. Je coucherai dans le
jardin, sous un arbre.
LOUISE.
Je suis sauvée! vous vous enrhumerez!
VALROGER.
Je tousserai à vous empêcher de dormir. Vous
m'enverrez de la tisane!
LOUISE.
Vous refuserez de la boire?
VALROGER.
Au contraire. Je la boirai.
LOUISE.
Et alors?
VALROGER.
Alors vous aurez pitié de moi, vous me recevrez.
LOUISE.
Et puis après?
VALROGER.
Je reviendrai.
LOUISE.
Je me laisserai compromettre?
VALROGER.
Non! vous fuirez, mais je vous suivrai partout.
Partout vous me trouverez pour ouvrir la voiture
et vous offrir la main.
LOUISE.
C'est bien connu, tout ça.
VALROGER.
Tout est connu. Je n'ai rien découvert de neuf,
il n'y a rien de mieux que les choses qui réussissent
toujours.
LOUISE.
Alors c'est cela, c'est bien cela qui s'appelle
compromettre une femme?
VALROGER.
Pas du tout! Compromettre une femme, c'est
se servir des apparences qu'on a fait naître pour la
calomnier ou la laisser calomnier. Je ne calomnie
pas, moi. Je suis homme du monde et gentilhomme.
Je dirai à toute la terre que je fais des
folies pour vous en pure perte, ce qui sera vrai
jusqu'au jour où vous en ferez pour moi.
LOUISE.
Et pourquoi en ferai-je?
VALROGER.
Parce que la folie est contagieuse.
LOUISE.
Et je deviendrai folle, moi?
VALROGER.
Ne vous fiez pas au passé.
LOUISE.
Vous savez bien que je n'en tire pas vanité.
Pourtant ce qui est passé est acquis.
VALROGER.
Non! vous l'avez dit vous-même, votre vertu a
été aidée par l'absence de péril. Pourtant vous avez
dû allumer des passions; mais il y a à peine un
homme sur mille qui soit doué d'assez de persévérance
pour consacrer des mois et des années à la
conquête d'une femme... Or je sais, je vois que
vous n'avez pas rencontré cet homme-là.
LOUISE.
Et vous vous piquez de l'être?
VALROGER.
Je le suis.
LOUISE.
Ça vous amuse?
VALROGER.
C'est mon unique amusement.
LOUISE.
Vous êtes né hostile et vindicatif, comme on naît
poète ou rôtisseur?
VALROGER.
Le bonheur de l'homme est de développer ses
instincts particuliers.
LOUISE.
Même les mauvais?
VALROGER.
Enfin vous reconnaissez que je suis mauvais?
LOUISE.
C'est à quoi vous teniez? Vous vouliez faire peur;
sans cela vous croyez votre effet manqué, et la
confiance vous humilie. C'est une manie que vous
avez, je le vois bien; avec moi, elle ne sera pas satisfaite.
Je vous crois bon.
VALROGER.
Vous éludez la question. Si je suis tel que je
m'annonce, vous devez me haïr.
LOUISE.
Et vous voulez être haï?
VALROGER.
Oui; pour commencer, cela m'est absolument
nécessaire.
LOUISE.
Eh bien! comme, en ne vous accordant pas le
commencement, je serai, espérons-le, préservée de
la fin, je déclare que, méchant ou non, je ne puis
haïr le bienfaiteur de mes pauvres et le sauveur de
mon frère.
VALROGER.
Vaine invocation au passé! Vous me haïrez quand
même!
LOUISE.
Comment vous y prendrez-vous?
VALROGER.
D'abord je vais faire la cour à madame de Louville.
LOUISE, (regardant vers une portière en tapisserie.)
A quoi bon, si je n'en suis pas jalouse?
VALROGER.
Vous m'avez demandé grâce pour elle. Il faut
que je sois inexorable pour vous prouver que je ne
vaux rien.
LOUISE, (lui montrant la portière, dont les plis sont agités.)
Vous pouvez lui faire la cour; à présent qu'elle
a tout entendu, elle saura se défendre. Vos plans
sont livrés, et peut-être... (Elle va à la fenêtre.) Cette
voiture qui roule... Oui, c'est un renfort qui lui
arrive.
VALROGER.
Son mari?
LOUISE.
Précisément.
VALROGER.
Si madame de Louville est hors de cause, on se
passera de ce moyen-là.
LOUISE.
C'est tout ce que je voulais. Merci, mon cher
monsieur; elle est sauvée, et moi, je ne vous crains
pas.
VALROGER.
Merci, ma chère madame, voilà que vous acceptez
le défi!
LOUISE.
Le défi de quoi? Vous voulez que je vous craigne
pour arriver à vous aimer? C'est un prologue inutile,
puisque nous voici d'emblée au dénoûment.
Ce que vous voulez, ce n'est pas l'amour, vous en
êtes rassasié, vous n'y tenez pas, et c'est ma vertu,
c'est-à-dire ma tranquillité seule, que vous
voudriez ébranler. Eh bien! sachez que, dans les
âmes fermées aux malsaines agitations de la passion
folle, il y a des émotions plus douces et plus pures
qu'on peut être fier d'avoir fait naître et de conserver
toujours jeunes. Il n'est pas humiliant d'être
maternellement aimé par une femme mûre, et il
ne serait pas du tout glorieux de lui tourner ridiculement
la tête.
VALROGER
Une femme mûre!...
LOUISE.
J'ai trente-six ans, mon bon monsieur!
VALROGER.
Ce n'est pas vrai, votre fille n'en a que six!
LOUISE.
Mais mon fils en a quinze!
VALROGER.
Allons donc!
LOUISE.
Je n'ai pas son extrait de naissance dans ma
poche, sans cela... Mais vous voilà calmé et un peu
honteux, convenez-en, de vous être trompé, vous
si clairvoyant, sur l'âge d'une femme. Vous verrez
mon fils, cela vous guérira tout à fait, car vous
viendrez chez moi, tous les jours si vous voulez,
et sans être condamné à coucher préalablement
sous un arbre. Vous vous enrhumerez pour d'autres,
il y aura toujours de la tisane chez moi. Vous me
trouverez toujours entourée d'êtres qui ne me
quittent jamais, mon fils, ma fille et mon neveu, le
fils de cet Augustin de Ferval à qui vous avez sauvé
la vie en dépit de lui-même; plus ma mère qui
vous bénit et prie pour vous tous les jours, plus
ma belle-soeur, la femme du même Augustin, qui
est dans le secret, et qui vous regarde comme un
saint, tout perverti que vous passez pour être.
Voyez s'il y aura moyen d'entrer chez nous comme
un loup dans une bergerie! Tout ce cher monde
s'est réjoui en vous sachant fixé près de nous.
Notre pauvre Augustin n'est plus, il est mort l'an
dernier, et c'est son deuil que je porte; mais nous
vous devons de l'avoir conservé six ans, de l'avoir
vu heureux, marié et père. Sa femme et son enfant
sont des trésors qu'il nous a laissés. Toute cette
famille reconnaissante, grands et petits, vous sautera
au cou et aux jambes, et, quand vous aurez
été bien et dûment embrassé sur les deux joues
comme un ami qu'on attendait depuis longtemps
et à qui l'on ne sait comment faire fête, vous sentirez
que vous êtes un homme de chair et d'os comme
les autres,—non le spectre de don Juan, le héros
d'un autre siècle et d'un autre pays. Vous laisserez
fondre la glace artificielle amassée autour de ce
coeur-là, qui est vivant et humain, puisqu'il est généreux
et compatissant. Votre génie du mal rira de
lui-même et vous laissera consentir à aimer les
honnêtes gens, à les protéger même, ce qui est
bien plus facile que de leur tendre des pièges, et
bien moins triste que de se battre les flancs pour
les méconnaître. Vous garderez votre science, vos
ruses pour celles qui les provoquent et qui ont de
quoi mettre à ce jeu-là. On vous pardonnera d'avoir
ce goût bizarre, vous, honnête homme, de perdre
votre temps à contempler, à étudier, à mesurer la
faiblesse de notre sexe, tout en excitant sa perversité.
Tenez! on vous pardonnera tout, même d'être
incorrigible. On pensera que ce métier de punisseur
des torts féminins est une tâche navrante, et que
vous devez être un homme malheureux. On s'efforcera
de vous soigner comme un malade, ou de
vous distraire comme un convalescent; si par moments
vous êtes tenté de faire la guerre à vos amis,
ils se diront: c'est une épreuve; il veut savoir si
nous méritons l'estime qu'il nous accorde. Alors
on se tiendra de son mieux pour vous montrer
qu'on y attache le plus grand prix. Et, si on ne
réussit pas à mettre dans votre existence une affection
pure et bienfaisante, on en aura beaucoup de
chagrin, je vous en avertis, parce que l'amitié, qui
n'est pas une chose convulsive, n'est pas non plus
une chose froide. Donc vous aurez, sans vous donner
aucune peine pour cela, un triomphe assuré
chez nous, celui d'avoir touché, ému, réjoui ou
attristé des âmes qui ne sont pas banales, et qui ne
se donnent pas à tout le monde.
VALROGER.
Tenez, madame de Trémont, je vous aime tant,
telle que vous êtes, que je me regarderais comme
un sot et comme un lâche si j'avais prémédité d'entamer
cette noble et touchante sérénité. Vous avez
fort bien compris que je valais mieux que cela, que
d'ailleurs je n'eusse jamais osé menacer sérieusement
une personne telle que vous; mais je cesse
de rire, et vous rends les armes. On me l'avait bien
dit: vous êtes la plus sincère, la plus tendre et la
plus forte des femmes, et il y a longtemps que je
sais une chose, c'est que la bonté est l'arme la plus
solide de votre sexe. Toute vertu sans modestie est
provocation, comme toute résistance sans conviction
est grimace. Je suis heureux et fier de vous
répéter que je vous comprends, que je vous respecte...
Et, puisque vous m'acceptez pour frère,
voulez-vous consacrer ce lien qui m'honore?
LOUISE.
Comment?
VALROGER.
Vous avez parlé tout à l'heure de m'embrasser
sur les deux joues...
LOUISE.
C'était une métaphore!
VALROGER.
Pourquoi ne serait-ce pas la formule qui scelle
un pacte d'honneur?
LOUISE.
N'avez-vous pas encore une autre raison à donner?
VALROGER.
Une autre raison?
LOUISE.
Vous ne voulez pas la dire! Non! ce n'en est pas
une pour vous. Vous avez trop de générosité pour
exiger une réparation; mais voulez-vous savoir
une chose? C'est qu'au moment où vous êtes entré
ici, si j'avais écouté mon premier mouvement, je
vous aurais sauté au cou; ne prétendez pas que
c'eût été une reconnaissance exagérée. Je sais tout,
monsieur de Valroger, je sais qu'une de ces joues-là
a été frappée par le gant de mon pauvre étourdi
de frère, et, comme je ne sais pas laquelle...
VALROGER.
Toutes deux, madame, toutes deux!
LOUISE.
Je ne dis pas le contraire; mais toute réparation
demande des témoins, et justement en voici
qui nous arrivent. (Elle l'embrasse sur les deux joues devant
M. de Louville et sa femme qui viennent d'entrer. Anne pousse un grand
cri de surprise, M. de Louville éclate de rire. Valroger met un genou
en terre et baise la main de Louise.)
VALROGER.
Merci, madame, merci!
M. DE LOUVILLE, (riant.)
Bravo, mon cher! voilà qui s'appelle enlever
d'assaut les citadelles imprenables.
VALROGER.
C'est-à-dire que c'est moi la forteresse, et que
je me suis rendu à discrétion! (Bas, pendant que Louise va
en riant auprès d'Anna.) Dites-moi, Louville, est-ce qu'il
n'y a pas moyen d'épouser cette femme-là?
M. DE LOUVILLE.
Allons donc! Elle a peut-être quarante ans!
VALROGER.
En eût-elle cinquante!
M. DE LOUVILLE.
Ah bah! mais elle a aimé son mari, elle adore son
fils... Non, c'est impossible!
VALROGER.
C'est dommage; c'eût été pour moi le seul moyen
de devenir un homme sérieux!
FIN
TABLE
Francia
Un bienfait n'est jamais perdu