I
L’avez-vous vu? qui est-ce qui l’a vu?—Ce n’est
pas moi.—Qui donc?—Je n’en sais rien.
STERNE, Tristram Shandy
—Voilà où conduit l’amour, voisin Niels, cette pauvre Guth Stersen ne
serait point là étendue sur cette grande pierre noire, comme une
étoile de mer oubliée par la marée, si elle n’avait jamais songé qu’à
reclouer la barque ou à raccommoder les filets de son père, notre
vieux camarade. Que saint Usuph le pêcheur le console dans son
affliction!
—Et son fiancé, reprit une voix aiguë et tremblotante, Gill Stadt, ce
beau jeune homme que vous voyez tout à côté d’elle, n’y serait point,
si, au lieu de faire l’amour à Guth et de chercher fortune dans ces
maudites mines de Roeraas, il avait passé sa jeunesse à balancer le
berceau de son jeune frère aux poutres enfumées de sa chaumière.
Le voisin Niels, à qui s’adressait le premier interlocuteur,
interrompit:—Votre mémoire vieillit avec vous, mère Olly; Gill n’a
jamais eu de frère, et c’est en cela que la douleur de la pauvre veuve
Stadt doit être plus amère, car sa cabane est maintenant tout à fait
déserte; si elle veut regarder le ciel pour se consoler, elle trouvera
entre ses yeux et le ciel son vieux toit, où pend encore le berceau
vide de son enfant, devenu grand jeune homme, et mort.
—Pauvre mère! reprit la vieille Olly, car pour le jeune homme, c’est
sa faute; pourquoi se faire mineur à Roeraas?
—Je crois en effet, dit Niels, que ces infernales mines nous prennent
un homme par ascalin de cuivre qu’elles nous donnent. Qu’en
pensez-vous, compère Braal?
—Les mineurs sont des fous, repartit le pêcheur. Pour vivre, le
poisson ne doit pas sortir de l’eau, l’homme ne doit pas entrer en
terre.
—Mais, demanda un jeune homme dans la foule, si le travail des mines
était nécessaire à Gill Stadt pour obtenir sa fiancée?...
—Il ne faut jamais exposer sa vie, interrompit Olly, pour des
affections qui sont loin de la valoir et de la remplir. Le beau lit de
noces en effet que Gill a gagné pour sa Guth.
—Cette jeune femme, demanda un autre curieux, s’est donc noyée en
désespoir de la mort de ce jeune homme?
—Qui dit cela? s’écria d’une voix forte un soldat qui venait de
fendre la presse. Cette jeune fille, que je connais bien, était en
effet fiancée à un jeune mineur écrasé dernièrement par un éclat de
rocher dans les galeries souterraines de Storwaadsgrube, près Roeraas;
mais elle était aussi la maîtresse d’un de mes camarades; et comme
avant-hier elle voulut s’introduire à Munckholm furtivement pour y
célébrer avec son amant la mort de son fiancé, la barque qui la
portait chavira sur un écueil, et elle s’est noyée.
Un bruit confus de voix s’éleva:—Impossible, seigneur soldat,
criaient les vieilles femmes; les jeunes se taisaient; et le voisin
Niels rappelait malignement au pêcheur Braal sa grave sentence: «Voilà
où conduit l’amour!»
Le militaire allait se fâcher sérieusement contre ses contradicteurs
femelles; il les avait déjà appelées vieilles sorcières de la grotte
de Quiragoth, et elles n’étaient pas disposées à endurer patiemment
une si grave insulte, quand une voix aigre et impérieuse, criant
paix, paix, radoteuses! vint mettre fin au débat. Tout se tut, comme
lorsque le cri subit d’un coq s’élève parmi les glapissements des
poules.
Avant de raconter le reste de la scène, il n’est peut-être pas inutile
de décrire le lieu où elle se passait; c’était—le lecteur l’a sans
doute déjà deviné—dans, un de ces édifices lugubres que la pitié
publique et la prévoyance sociale consacrent aux cadavres inconnus,
dernier asile de morts qui la plupart ont vécu malheureux; où se
pressent le curieux indifférent, l’observateur morose ou bienveillant,
et souvent des amis, des parents éplorés, à qui une longue et
insupportable inquiétude n’a plus laissé qu’une lamentable espérance.
À l’époque déjà loin de nous, et dans le pays peu civilisé où j’ai
transporté mon lecteur, on n’avait point encore imaginé, comme dans
nos villes de boue et d’or, de faire de ces lieux de dépôt des
monuments ingénieusement sinistres et élégamment funèbres. Le jour n’y
descendait pas à travers une ouverture de forme tumulaire, le long
d’une voûte artistement sculptée, sur des espèces de couches où l’on
semble avoir voulu laisser aux morts quelques-unes des commodités de
la vie, et où l’oreiller est marqué comme pour le sommeil. Si la porte
du gardien s’entr’ouvrait, l’œil, fatigué par des cadavres nus et
hideux, n’avait pas, comme aujourd’hui, le plaisir de se reposer sur
des meubles élégants et des enfants joyeux. La mort était là dans
toute sa laideur, dans toute son horreur; et l’on n’avait point encore
essayé de parer son squelette décharné de pompons et de rubans.
La salle où se trouvaient nos interlocuteurs était spacieuse et
obscure, ce qui la faisait paraître plus spacieuse encore; elle ne
recevait de jour que par la porte carrée et basse qui s’ouvrait sur le
port de Drontheim, et une ouverture grossièrement pratiquée dans le
plafond, d’où une lumière blanche et terne tombait avec la pluie, la
grêle ou la neige, selon le temps, sur les cadavres couchés
directement au-dessous. Cette salle était divisée dans sa largeur par
une balustrade de fer à hauteur d’appui. Le public pénétrait dans la
première partie par la porte carrée; on voyait dans la seconde six
longues dalles de granit noir, disposées de front et parallèlement.
Une petite porte latérale servait, dans chaque section, d’entrée au
gardien et à son aide, dont le logement remplissait les derrières de
l’édifice, adossé à la mer. Le mineur et sa fiancée occupaient deux
des lits de granit; la décomposition s’annonçait dans le corps de la
jeune fille par les larges taches bleues et pourprées qui couraient le
long de ses membres sur la place des vaisseaux sanguins. Les traits de
Gill paraissaient durs et sombres; mais son cadavre était si
horriblement mutilé, qu’il était impossible de juger si sa beauté
était aussi réelle que le disait la vieille Olly.
C’est devant ces restes défigurés qu’avait commencé, au milieu de la
foule muette, la conversation dont nous avons été le fidèle
interprète.
Un grand homme, sec et vieux, assis les bras croisés et la tête
penchée sur un débris d’escabelle dans le coin le plus noir de la
salle, n’avait paru y prêter aucune attention jusqu’au moment où il se
leva subitement en criant: Paix, paix, radoteuses! et vint saisir le
bras du soldat.
Tout le monde se tut; le soldat se retourna et partit d’un brusque
éclat de rire à la vue de son singulier interrupteur, dont le visage
hâve, les cheveux rares et sales, les longs doigts et le complet
accoutrement de cuir de renne, justifiaient amplement un accueil aussi
gai. Cependant un murmure s’élevait dans la foule des femmes, un
moment interdites:—C’est le gardien du Spladgest [Nom de la morgue de
Drontheim].
—Cet infernal concierge des morts!—Ce diabolique Spiagudry!—Ce
maudit sorcier...
—Paix, radoteuses, paix! Si c’est aujourd’hui jour de sabbat,
hâtez-vous d’aller retrouver vos balais; autrement ils s’envoleront
tout seuls. Laissez en paix ce respectable descendant du dieu Thor.
Puis Spiagudry, s’efforçant de faire une grimace gracieuse, adressa la
parole au soldat:
—Vous disiez, mon brave, que cette misérable femme...
—Le vieux drôle! murmura Olly; oui, nous sommes pour lui de
misérables femmes, parce que nos corps, s’ils tombent en ses
griffes, ne lui rapportent à la taxe que trente ascalins, tandis qu’il
en reçoit quarante pour la méchante carcasse d’un homme.
—Silence, vieilles! répéta Spiagudry. En vérité, ces filles du diable
sont comme leurs chaudières; lorsqu’elles s’échauffent, il faut
qu’elles chantent. Dites-moi, vous, mon vaillant roi de l’épée, votre
camarade, dont cette Guth était la maîtresse, va sans doute se tuer du
désespoir de l’avoir perdue?...
Ici éclata l’explosion longtemps comprimée.—Entendez-vous le
mécréant, le vieux païen? crièrent vingt voix aigres et discordantes;
il voudrait voir un vivant de moins, à cause des quarante ascalins que
lui rapporte un mort.
—Et quand cela serait? reprit le concierge du Spladgest, notre
gracieux roi et maître Christiern V, que saint Hospice bénisse, ne se
déclare-t-il pas le protecteur né de tous les ouvriers des mines,
afin, lorsqu’ils meurent, d’enrichir son trésor royal de leurs
chétives dépouilles?
—C’est faire beaucoup d’honneur au roi, répliqua le pêcheur Braal,
que de comparer le trésor royal au coffre-fort de votre charnier, et
lui à vous, voisin Spiagudry.
—Voisin! dit le concierge, choqué de tant de familiarité; votre
voisin! dites plutôt votre hôte, car il se pourrait bien faire que
quelque jour, mon cher citoyen de la barque, je vous prêtasse pour une
huitaine de jours un de mes six lits de pierre. Au reste, ajouta-t-il
en riant, si je parlais de la mort de ce soldat, c’était simplement
pour voir se perpétuer l’usage du suicide dans les grandes et
tragiques passions que ces dames ont coutume d’inspirer.
—Eh bien! grand cadavre gardien de cadavres, dit le militaire, où en
veux-tu donc venir avec ta grimace aimable qui ressemble si bien au
dernier éclat de rire d’un pendu?
—À merveille, mon vaillant! répondit Spiagudry, j’ai toujours pensé
qu’il y avait plus de facultés spirituelles sous le casque du gendarme
Thurn, qui vainquit le diable avec le sabre et la langue, que sous la
mitre de l’évêque Isleif, qui a fait l’histoire d’Islande, ou sous le
bonnet carré du professeur Shoenning, qui a décrit notre cathédrale.
—En ce cas, si tu m’en crois, mon vieux sac de cuir, tu laisseras là
les revenus du charnier, et tu iras te vendre au cabinet de curiosités
du vice-roi, à Berghen. Je te jure, par saint Belphégor, qu’on y paye
au poids de l’or les animaux rares; mais dis, que veux-tu de moi?
—Quand les corps qu’on nous apporte ont été trouvés dans l’eau, nous
sommes obligés de céder la moitié de la taxe aux pêcheurs. Je voulais
donc vous prier, illustre héritier du gendarme Thurn, d’engager votre
infortuné camarade à ne point se noyer, et à choisir quelque autre
genre de mort; la chose doit lui être indifférente, et il ne voudrait
pas faire tort en mourant au malheureux chrétien qui donnera
l’hospitalité à son cadavre, si toutefois la perte de Guth le pousse à
cet acte de désespoir.
—C’est ce qui vous trompe, mon charitable et hospitalier concierge,
mon camarade n’aura point la satisfaction d'être reçu dans votre
appétissante auberge à six lits. Croyez-vous qu’il ne se soit pas déjà
consolé avec une autre valkyrie, de la mort de celle-là? Il y a, par
ma barbe, bien longtemps qu’il était las de votre Guth.
À ces mots l’orage, que Spiagudry avait un moment détourné sur sa
tête, revint fondre plus terrible que jamais sur le malencontreux
soldat.
—Comment, misérable drôle, criaient les vieilles, c’est ainsi que
vous nous oubliez! mais aimez donc maintenant ces vauriens-là!
Les jeunes se taisaient encore; quelques-unes même trouvaient, bien
malgré elles, que ce mauvais sujet avait assez bonne mine.
—Oh! oh! dit le soldat, est-ce donc une répétition du sabbat? le
supplice de Belzébuth est bien effroyable s’il est condamné à entendre
de pareils chœurs une fois par semaine!
On ne sait comment cette nouvelle bourrasque se serait passée, si en
ce moment l’attention générale n’eût été entièrement absorbée par un
bruit venu du dehors. La rumeur s’accrut progressivement, et bientôt
un essaim de petits garçons demi-nus, criant et courant autour d’une
civière voilée et portée par deux hommes, entra tumultueusement dans
le Spladgest.
—D’où vient cela? demanda le concierge aux porteurs.
—Des grèves d’Urchtal.
—Oglypiglap! cria Spiagudry.
Une des portes latérales s’ouvrit, un petit homme de race lapone, vêtu
de cuir, se présenta, fit signe aux porteurs de le suivre; Spiagudry
les accompagna, et la porte se referma avant que la multitude curieuse
eût eu le temps de deviner, à la longueur du corps posé sur la
civière, si c’était un homme ou une femme.
Ce sujet occupait encore toutes les conjectures, quand Spiagudry et
son aide reparurent dans la seconde salle, portant un cadavre d’homme,
qu’ils déposèrent sur l’une des couches de granit.
—Il y a longtemps que je n’avais touché d’aussi beaux habits, dit
Oglypiglap; puis, hochant la tête et se haussant sur la pointe des
pieds, il accrocha au-dessus du mort un élégant uniforme de capitaine.
La tête du cadavre était défigurée et les autres membres couverts de
sang; le concierge l’arrosa plusieurs fois avec un vieux seau à demi
brisé.
—Par saint Belzébuth! cria le soldat, c’est un officier de mon
régiment; voyons, serait-ce le capitaine Bollar... de douleur d’avoir
perdu son oncle? Bah! il hérite.—Le baron Randmer? il a risqué hier
sa terre au jeu, mais demain il la regagnera avec le château de son
adversaire.—Serait-ce le capitaine Lory, dont le chien s’est noyé? ou
le trésorier Stunck, dont la femme est infidèle?—Mais, vraiment, je
ne vois point dans tout cela de motif pour se faire sauter la
cervelle.
La foule croissait à chaque instant. En ce moment un jeune homme qui
passait sur le port, voyant cette affluence de peuple, descendit de
cheval, remit la bride aux mains du domestique qui le suivait, et
entra dans le Spladgest. Il était vêtu d’un simple habit de voyage,
armé d’un sabre et enveloppé d’un large manteau vert; une plume noire,
attachée à son chapeau par une boucle de diamants, retombait sur sa
noble figure et se balançait sur son front élevé, ombragé de longs
cheveux châtains; ses bottines et ses éperons, souillés de boue,
annonçaient qu’il venait de loin.
Lorsqu’il entra, un homme petit et trapu, enveloppé comme lui d’un
manteau, et cachant ses mains sous des gants énormes, répondait au
soldat:
—Et qui vous dit qu’il s’est tué? Cet homme ne s’est pas plus
suicidé, j’en réponds, que le toit de votre cathédrale ne s’est
incendié de lui-même.
Comme la bisaiguë fait deux blessures, cette phrase fit naître deux
réponses.
—Notre cathédrale! dit Niels, on la couvre maintenant en cuivre.
C’est ce misérable Han qui, dit-on, y a mis le feu, pour faire
travailler les mineurs, parmi lesquels se trouvait son protégé Gill
Stadt, que vous voyez ici.
—Comment diable! s’écriait de son côté le soldat, m’oser soutenir à
moi, second arquebusier de la garnison de Munckholm, que cet homme-là
ne s’est pas brûlé la cervelle!
—Cet homme est mort assassiné, reprit froidement le petit homme.
—Mais écoutez donc l’oracle! Va, tes petits yeux gris ne voient pas
plus clair que tes mains sous les gros gants dont tu les couvres au
milieu de l’été.
Un éclair brilla dans les yeux du petit homme.
—Soldat! prie ton patron que ces mains-là ne laissent pas un jour
leur empreinte sur ton visage.
—Oh! sortons! cria le soldat enflammé de colère. Puis, s’arrêtant
tout à coup: Non, dit-il, car il ne faut point parler de duel devant
des morts.
Le petit homme grommela quelques mots dans une langue étrangère et
disparut.
Une voix s’éleva:—C’est aux grèves d’Urchtal qu’on l’a trouvé.
—Aux grèves d’Urchtal? dit le soldat; le capitaine Dispolsen a dû y
débarquer ce matin, venant de Copenhague.
—Le capitaine Dispolsen n’est point encore arrivé à Munckholm, dit
une autre voix.
—On dit que Han d’Islande erre actuellement sur ces plages, reprit un
quatrième.
—En ce cas, il est possible que cet homme soit le capitaine, dit le
soldat, si Han est le meurtrier; car chacun sait que l’islandais
assassine d’une manière si diabolique, que ses victimes ont souvent
l’apparence de suicidés.
—Quel homme est-ce donc que ce Han? demanda-t-on.
—C’est un géant, dit l’un.
—C’est un nain, dit l’autre.
—Personne ne l’a donc vu? reprit une voix.
—Ceux qui le voient pour la première fois le voient aussi pour la
dernière.
—Chut! dit la vieille Olly; il n’y a, dit-on, que trois personnes qui
aient jamais échangé des paroles humaines avec lui: ce réprouvé de
Spiagudry, la veuve Stadt, et....—mais il a eu malheureuse vie et
malheureuse mort—ce pauvre Gill, que vous voyez ici. Chut!
—Chut! répéta-t-on de toutes parts.
—Maintenant, s’écria tout à coup le soldat, je suis sûr que c’est en
effet le capitaine Dispolsen; je reconnais la chaîne d’acier que notre
prisonnier, le vieux Schumacker, lui donna en don à son départ.
Le jeune homme à la plume noire rompit vivement le silence:—Vous êtes
sûr que c’est le capitaine Dispolsen?
—Sûr, par les mérites de saint Belzébuth! dit le soldat.
Le jeune homme sortit brusquement.
—Fais avancer une barque pour Munckholm, dit-il à son domestique.
—Mais, seigneur, et le général?....
—Tu lui mèneras les chevaux. J’irai demain. Suis-je mon maître ou
non? Allons, le jour baisse; et je suis pressé, une barque.
Le valet obéit et suivit quelque temps des yeux son jeune maître, qui
s’éloignait du rivage.
I
L’avez-vous vu? qui est-ce qui l’a vu?—Ce n’est
pas moi.—Qui donc?—Je n’en sais rien.
STERNE, Tristram Shandy
—Voilà où conduit l’amour, voisin Niels, cette pauvre Guth Stersen ne
serait point là étendue sur cette grande pierre noire, comme une
étoile de mer oubliée par la marée, si elle n’avait jamais songé qu’à
reclouer la barque ou à raccommoder les filets de son père, notre
vieux camarade. Que saint Usuph le pêcheur le console dans son
affliction!
—Et son fiancé, reprit une voix aiguë et tremblotante, Gill Stadt, ce
beau jeune homme que vous voyez tout à côté d’elle, n’y serait point,
si, au lieu de faire l’amour à Guth et de chercher fortune dans ces
maudites mines de Roeraas, il avait passé sa jeunesse à balancer le
berceau de son jeune frère aux poutres enfumées de sa chaumière.
Le voisin Niels, à qui s’adressait le premier interlocuteur,
interrompit:—Votre mémoire vieillit avec vous, mère Olly; Gill n’a
jamais eu de frère, et c’est en cela que la douleur de la pauvre veuve
Stadt doit être plus amère, car sa cabane est maintenant tout à fait
déserte; si elle veut regarder le ciel pour se consoler, elle trouvera
entre ses yeux et le ciel son vieux toit, où pend encore le berceau
vide de son enfant, devenu grand jeune homme, et mort.
—Pauvre mère! reprit la vieille Olly, car pour le jeune homme, c’est
sa faute; pourquoi se faire mineur à Roeraas?
—Je crois en effet, dit Niels, que ces infernales mines nous prennent
un homme par ascalin de cuivre qu’elles nous donnent. Qu’en
pensez-vous, compère Braal?
—Les mineurs sont des fous, repartit le pêcheur. Pour vivre, le
poisson ne doit pas sortir de l’eau, l’homme ne doit pas entrer en
terre.
—Mais, demanda un jeune homme dans la foule, si le travail des mines
était nécessaire à Gill Stadt pour obtenir sa fiancée?...
—Il ne faut jamais exposer sa vie, interrompit Olly, pour des
affections qui sont loin de la valoir et de la remplir. Le beau lit de
noces en effet que Gill a gagné pour sa Guth.
—Cette jeune femme, demanda un autre curieux, s’est donc noyée en
désespoir de la mort de ce jeune homme?
—Qui dit cela? s’écria d’une voix forte un soldat qui venait de
fendre la presse. Cette jeune fille, que je connais bien, était en
effet fiancée à un jeune mineur écrasé dernièrement par un éclat de
rocher dans les galeries souterraines de Storwaadsgrube, près Roeraas;
mais elle était aussi la maîtresse d’un de mes camarades; et comme
avant-hier elle voulut s’introduire à Munckholm furtivement pour y
célébrer avec son amant la mort de son fiancé, la barque qui la
portait chavira sur un écueil, et elle s’est noyée.
Un bruit confus de voix s’éleva:—Impossible, seigneur soldat,
criaient les vieilles femmes; les jeunes se taisaient; et le voisin
Niels rappelait malignement au pêcheur Braal sa grave sentence: «Voilà
où conduit l’amour!»
Le militaire allait se fâcher sérieusement contre ses contradicteurs
femelles; il les avait déjà appelées vieilles sorcières de la grotte
de Quiragoth, et elles n’étaient pas disposées à endurer patiemment
une si grave insulte, quand une voix aigre et impérieuse, criant
paix, paix, radoteuses! vint mettre fin au débat. Tout se tut, comme
lorsque le cri subit d’un coq s’élève parmi les glapissements des
poules.
Avant de raconter le reste de la scène, il n’est peut-être pas inutile
de décrire le lieu où elle se passait; c’était—le lecteur l’a sans
doute déjà deviné—dans, un de ces édifices lugubres que la pitié
publique et la prévoyance sociale consacrent aux cadavres inconnus,
dernier asile de morts qui la plupart ont vécu malheureux; où se
pressent le curieux indifférent, l’observateur morose ou bienveillant,
et souvent des amis, des parents éplorés, à qui une longue et
insupportable inquiétude n’a plus laissé qu’une lamentable espérance.
À l’époque déjà loin de nous, et dans le pays peu civilisé où j’ai
transporté mon lecteur, on n’avait point encore imaginé, comme dans
nos villes de boue et d’or, de faire de ces lieux de dépôt des
monuments ingénieusement sinistres et élégamment funèbres. Le jour n’y
descendait pas à travers une ouverture de forme tumulaire, le long
d’une voûte artistement sculptée, sur des espèces de couches où l’on
semble avoir voulu laisser aux morts quelques-unes des commodités de
la vie, et où l’oreiller est marqué comme pour le sommeil. Si la porte
du gardien s’entr’ouvrait, l’œil, fatigué par des cadavres nus et
hideux, n’avait pas, comme aujourd’hui, le plaisir de se reposer sur
des meubles élégants et des enfants joyeux. La mort était là dans
toute sa laideur, dans toute son horreur; et l’on n’avait point encore
essayé de parer son squelette décharné de pompons et de rubans.
La salle où se trouvaient nos interlocuteurs était spacieuse et
obscure, ce qui la faisait paraître plus spacieuse encore; elle ne
recevait de jour que par la porte carrée et basse qui s’ouvrait sur le
port de Drontheim, et une ouverture grossièrement pratiquée dans le
plafond, d’où une lumière blanche et terne tombait avec la pluie, la
grêle ou la neige, selon le temps, sur les cadavres couchés
directement au-dessous. Cette salle était divisée dans sa largeur par
une balustrade de fer à hauteur d’appui. Le public pénétrait dans la
première partie par la porte carrée; on voyait dans la seconde six
longues dalles de granit noir, disposées de front et parallèlement.
Une petite porte latérale servait, dans chaque section, d’entrée au
gardien et à son aide, dont le logement remplissait les derrières de
l’édifice, adossé à la mer. Le mineur et sa fiancée occupaient deux
des lits de granit; la décomposition s’annonçait dans le corps de la
jeune fille par les larges taches bleues et pourprées qui couraient le
long de ses membres sur la place des vaisseaux sanguins. Les traits de
Gill paraissaient durs et sombres; mais son cadavre était si
horriblement mutilé, qu’il était impossible de juger si sa beauté
était aussi réelle que le disait la vieille Olly.
C’est devant ces restes défigurés qu’avait commencé, au milieu de la
foule muette, la conversation dont nous avons été le fidèle
interprète.
Un grand homme, sec et vieux, assis les bras croisés et la tête
penchée sur un débris d’escabelle dans le coin le plus noir de la
salle, n’avait paru y prêter aucune attention jusqu’au moment où il se
leva subitement en criant: Paix, paix, radoteuses! et vint saisir le
bras du soldat.
Tout le monde se tut; le soldat se retourna et partit d’un brusque
éclat de rire à la vue de son singulier interrupteur, dont le visage
hâve, les cheveux rares et sales, les longs doigts et le complet
accoutrement de cuir de renne, justifiaient amplement un accueil aussi
gai. Cependant un murmure s’élevait dans la foule des femmes, un
moment interdites:—C’est le gardien du Spladgest [Nom de la morgue de
Drontheim].
—Cet infernal concierge des morts!—Ce diabolique Spiagudry!—Ce
maudit sorcier...
—Paix, radoteuses, paix! Si c’est aujourd’hui jour de sabbat,
hâtez-vous d’aller retrouver vos balais; autrement ils s’envoleront
tout seuls. Laissez en paix ce respectable descendant du dieu Thor.
Puis Spiagudry, s’efforçant de faire une grimace gracieuse, adressa la
parole au soldat:
—Vous disiez, mon brave, que cette misérable femme...
—Le vieux drôle! murmura Olly; oui, nous sommes pour lui de
misérables femmes, parce que nos corps, s’ils tombent en ses
griffes, ne lui rapportent à la taxe que trente ascalins, tandis qu’il
en reçoit quarante pour la méchante carcasse d’un homme.
—Silence, vieilles! répéta Spiagudry. En vérité, ces filles du diable
sont comme leurs chaudières; lorsqu’elles s’échauffent, il faut
qu’elles chantent. Dites-moi, vous, mon vaillant roi de l’épée, votre
camarade, dont cette Guth était la maîtresse, va sans doute se tuer du
désespoir de l’avoir perdue?...
Ici éclata l’explosion longtemps comprimée.—Entendez-vous le
mécréant, le vieux païen? crièrent vingt voix aigres et discordantes;
il voudrait voir un vivant de moins, à cause des quarante ascalins que
lui rapporte un mort.
—Et quand cela serait? reprit le concierge du Spladgest, notre
gracieux roi et maître Christiern V, que saint Hospice bénisse, ne se
déclare-t-il pas le protecteur né de tous les ouvriers des mines,
afin, lorsqu’ils meurent, d’enrichir son trésor royal de leurs
chétives dépouilles?
—C’est faire beaucoup d’honneur au roi, répliqua le pêcheur Braal,
que de comparer le trésor royal au coffre-fort de votre charnier, et
lui à vous, voisin Spiagudry.
—Voisin! dit le concierge, choqué de tant de familiarité; votre
voisin! dites plutôt votre hôte, car il se pourrait bien faire que
quelque jour, mon cher citoyen de la barque, je vous prêtasse pour une
huitaine de jours un de mes six lits de pierre. Au reste, ajouta-t-il
en riant, si je parlais de la mort de ce soldat, c’était simplement
pour voir se perpétuer l’usage du suicide dans les grandes et
tragiques passions que ces dames ont coutume d’inspirer.
—Eh bien! grand cadavre gardien de cadavres, dit le militaire, où en
veux-tu donc venir avec ta grimace aimable qui ressemble si bien au
dernier éclat de rire d’un pendu?
—À merveille, mon vaillant! répondit Spiagudry, j’ai toujours pensé
qu’il y avait plus de facultés spirituelles sous le casque du gendarme
Thurn, qui vainquit le diable avec le sabre et la langue, que sous la
mitre de l’évêque Isleif, qui a fait l’histoire d’Islande, ou sous le
bonnet carré du professeur Shoenning, qui a décrit notre cathédrale.
—En ce cas, si tu m’en crois, mon vieux sac de cuir, tu laisseras là
les revenus du charnier, et tu iras te vendre au cabinet de curiosités
du vice-roi, à Berghen. Je te jure, par saint Belphégor, qu’on y paye
au poids de l’or les animaux rares; mais dis, que veux-tu de moi?
—Quand les corps qu’on nous apporte ont été trouvés dans l’eau, nous
sommes obligés de céder la moitié de la taxe aux pêcheurs. Je voulais
donc vous prier, illustre héritier du gendarme Thurn, d’engager votre
infortuné camarade à ne point se noyer, et à choisir quelque autre
genre de mort; la chose doit lui être indifférente, et il ne voudrait
pas faire tort en mourant au malheureux chrétien qui donnera
l’hospitalité à son cadavre, si toutefois la perte de Guth le pousse à
cet acte de désespoir.
—C’est ce qui vous trompe, mon charitable et hospitalier concierge,
mon camarade n’aura point la satisfaction d'être reçu dans votre
appétissante auberge à six lits. Croyez-vous qu’il ne se soit pas déjà
consolé avec une autre valkyrie, de la mort de celle-là? Il y a, par
ma barbe, bien longtemps qu’il était las de votre Guth.
À ces mots l’orage, que Spiagudry avait un moment détourné sur sa
tête, revint fondre plus terrible que jamais sur le malencontreux
soldat.
—Comment, misérable drôle, criaient les vieilles, c’est ainsi que
vous nous oubliez! mais aimez donc maintenant ces vauriens-là!
Les jeunes se taisaient encore; quelques-unes même trouvaient, bien
malgré elles, que ce mauvais sujet avait assez bonne mine.
—Oh! oh! dit le soldat, est-ce donc une répétition du sabbat? le
supplice de Belzébuth est bien effroyable s’il est condamné à entendre
de pareils chœurs une fois par semaine!
On ne sait comment cette nouvelle bourrasque se serait passée, si en
ce moment l’attention générale n’eût été entièrement absorbée par un
bruit venu du dehors. La rumeur s’accrut progressivement, et bientôt
un essaim de petits garçons demi-nus, criant et courant autour d’une
civière voilée et portée par deux hommes, entra tumultueusement dans
le Spladgest.
—D’où vient cela? demanda le concierge aux porteurs.
—Des grèves d’Urchtal.
—Oglypiglap! cria Spiagudry.
Une des portes latérales s’ouvrit, un petit homme de race lapone, vêtu
de cuir, se présenta, fit signe aux porteurs de le suivre; Spiagudry
les accompagna, et la porte se referma avant que la multitude curieuse
eût eu le temps de deviner, à la longueur du corps posé sur la
civière, si c’était un homme ou une femme.
Ce sujet occupait encore toutes les conjectures, quand Spiagudry et
son aide reparurent dans la seconde salle, portant un cadavre d’homme,
qu’ils déposèrent sur l’une des couches de granit.
—Il y a longtemps que je n’avais touché d’aussi beaux habits, dit
Oglypiglap; puis, hochant la tête et se haussant sur la pointe des
pieds, il accrocha au-dessus du mort un élégant uniforme de capitaine.
La tête du cadavre était défigurée et les autres membres couverts de
sang; le concierge l’arrosa plusieurs fois avec un vieux seau à demi
brisé.
—Par saint Belzébuth! cria le soldat, c’est un officier de mon
régiment; voyons, serait-ce le capitaine Bollar... de douleur d’avoir
perdu son oncle? Bah! il hérite.—Le baron Randmer? il a risqué hier
sa terre au jeu, mais demain il la regagnera avec le château de son
adversaire.—Serait-ce le capitaine Lory, dont le chien s’est noyé? ou
le trésorier Stunck, dont la femme est infidèle?—Mais, vraiment, je
ne vois point dans tout cela de motif pour se faire sauter la
cervelle.
La foule croissait à chaque instant. En ce moment un jeune homme qui
passait sur le port, voyant cette affluence de peuple, descendit de
cheval, remit la bride aux mains du domestique qui le suivait, et
entra dans le Spladgest. Il était vêtu d’un simple habit de voyage,
armé d’un sabre et enveloppé d’un large manteau vert; une plume noire,
attachée à son chapeau par une boucle de diamants, retombait sur sa
noble figure et se balançait sur son front élevé, ombragé de longs
cheveux châtains; ses bottines et ses éperons, souillés de boue,
annonçaient qu’il venait de loin.
Lorsqu’il entra, un homme petit et trapu, enveloppé comme lui d’un
manteau, et cachant ses mains sous des gants énormes, répondait au
soldat:
—Et qui vous dit qu’il s’est tué? Cet homme ne s’est pas plus
suicidé, j’en réponds, que le toit de votre cathédrale ne s’est
incendié de lui-même.
Comme la bisaiguë fait deux blessures, cette phrase fit naître deux
réponses.
—Notre cathédrale! dit Niels, on la couvre maintenant en cuivre.
C’est ce misérable Han qui, dit-on, y a mis le feu, pour faire
travailler les mineurs, parmi lesquels se trouvait son protégé Gill
Stadt, que vous voyez ici.
—Comment diable! s’écriait de son côté le soldat, m’oser soutenir à
moi, second arquebusier de la garnison de Munckholm, que cet homme-là
ne s’est pas brûlé la cervelle!
—Cet homme est mort assassiné, reprit froidement le petit homme.
—Mais écoutez donc l’oracle! Va, tes petits yeux gris ne voient pas
plus clair que tes mains sous les gros gants dont tu les couvres au
milieu de l’été.
Un éclair brilla dans les yeux du petit homme.
—Soldat! prie ton patron que ces mains-là ne laissent pas un jour
leur empreinte sur ton visage.
—Oh! sortons! cria le soldat enflammé de colère. Puis, s’arrêtant
tout à coup: Non, dit-il, car il ne faut point parler de duel devant
des morts.
Le petit homme grommela quelques mots dans une langue étrangère et
disparut.
Une voix s’éleva:—C’est aux grèves d’Urchtal qu’on l’a trouvé.
—Aux grèves d’Urchtal? dit le soldat; le capitaine Dispolsen a dû y
débarquer ce matin, venant de Copenhague.
—Le capitaine Dispolsen n’est point encore arrivé à Munckholm, dit
une autre voix.
—On dit que Han d’Islande erre actuellement sur ces plages, reprit un
quatrième.
—En ce cas, il est possible que cet homme soit le capitaine, dit le
soldat, si Han est le meurtrier; car chacun sait que l’islandais
assassine d’une manière si diabolique, que ses victimes ont souvent
l’apparence de suicidés.
—Quel homme est-ce donc que ce Han? demanda-t-on.
—C’est un géant, dit l’un.
—C’est un nain, dit l’autre.
—Personne ne l’a donc vu? reprit une voix.
—Ceux qui le voient pour la première fois le voient aussi pour la
dernière.
—Chut! dit la vieille Olly; il n’y a, dit-on, que trois personnes qui
aient jamais échangé des paroles humaines avec lui: ce réprouvé de
Spiagudry, la veuve Stadt, et....—mais il a eu malheureuse vie et
malheureuse mort—ce pauvre Gill, que vous voyez ici. Chut!
—Chut! répéta-t-on de toutes parts.
—Maintenant, s’écria tout à coup le soldat, je suis sûr que c’est en
effet le capitaine Dispolsen; je reconnais la chaîne d’acier que notre
prisonnier, le vieux Schumacker, lui donna en don à son départ.
Le jeune homme à la plume noire rompit vivement le silence:—Vous êtes
sûr que c’est le capitaine Dispolsen?
—Sûr, par les mérites de saint Belzébuth! dit le soldat.
Le jeune homme sortit brusquement.
—Fais avancer une barque pour Munckholm, dit-il à son domestique.
—Mais, seigneur, et le général?....
—Tu lui mèneras les chevaux. J’irai demain. Suis-je mon maître ou
non? Allons, le jour baisse; et je suis pressé, une barque.
Le valet obéit et suivit quelque temps des yeux son jeune maître, qui
s’éloignait du rivage.