DEUXIÈME ÉDITION
On a affirmé à l’auteur de cet ouvrage qu’il était absolument
nécessaire de consacrer spécialement quelques lignes d’avertissement,
de préface ou d’introduction à cette seconde édition. Il a eu beau
représenter que les quatre ou cinq malencontreuses pages vides qui
escortaient la première édition, et dont le libraire s’est obstiné à
déparer celle-ci, lui avaient déjà attiré les anathèmes de l’un de nos
écrivains les plus honorables et les plus distingués [Note: M. C.
Nodier. Quotidienne du 12 mars.], lequel l’avait accusé de prendre
le ton aigre-doux de l’illustre Jedediah Cleishbotham, maître
d’école et sacristain de la paroisse de Gandercleugh; il a eu beau
alléguer que ce brillant et judicieux critique, de sévère pour la
faute, deviendrait sans doute impitoyable pour la récidive; et
présenter, en un mot, une foule d’autres raisons non moins bonnes pour
se dispenser d’y tomber, il paraît qu’on lui en a opposé de
meilleures, puisque le voici maintenant écrivant une seconde préface,
après s'être tant repenti d’avoir écrit la première. Au moment
d’exécuter cette détermination hardie, il conçut d’abord la pensée de
placer en tête de cette seconde édition ce dont il n’avait pas osé
charger la première, savoir quelques vues générales et particulières
sur le roman. Méditant ce petit traité littéraire et didactique, il
était encore dans cette mystérieuse ivresse de la composition, instant
bien court, où l’auteur, croyant saisir une idéale perfection qu’il
n’atteindra pas, est intimement ravi de son ouvrage à faire; il était,
disons-nous, dans cette heure d’extase intérieure, où le travail est
un délice, où la possession secrète de la muse semble bien plus douce
que l’éclatante poursuite de la gloire, lorsqu’un de ses amis les plus
sages est venu l’arracher brusquement à cette possession, à cette
extase, à cette ivresse, en lui assurant que plusieurs hommes de
lettres très hauts, très populaires et très puissants, trouvaient la
dissertation qu’il préparait tout à fait méchante, insipide et
fastidieuse; que le douloureux apostolat de la critique dont ils se
sont chargés dans diverses feuilles publiques, leur imposant le devoir
pénible de poursuivre impitoyablement le monstre du romantisme et du
mauvais goût, ils s’occupaient, dans le moment même, de rédiger pour
certains journaux impartiaux et éclairés une critique consciencieuse,
raisonnée et surtout piquante de la susdite dissertation future. À ce
terrible avis, le pauvre auteur
Obstipuit; steteruntque comae; et vox faucibus haesit;
c’est-à-dire qu’il n’a trouvé d’autre expédient que de laisser dans
les limbes, d’où il se préparait à la tirer, cette dissertation,
vierge non encor née, comme parle Jean-Baptiste Rousseau, sur
laquelle grondait une si juste et si rude critique. Son ami lui
conseilla de la remplacer tout simplement par une manière
d'avant-propos des éditeurs, dans lequel il pourrait se faire dire
très décemment, par ces messieurs, toutes les douceurs qui
chatouillent si voluptueusement l’oreille d’un auteur; il lui en
présenta même plusieurs modèles empruntés à quelques ouvrages très en
faveur, les uns commençant par ces mots: Le succès immense et
populaire de cet ouvrage, etc.; les autres par ceux-ci: La célébrité
européenne que vient d’acquérir ce roman, etc.; ou: Il est
maintenant superflu de louer ce livre, puisque la voix universelle
déclare toutes les louanges fort au-dessous de son mérite, etc., etc..
Quoique ces diverses formules, au dire du discret conseiller, ne
fussent pas sans quelque vertu tentative, l’auteur de ce livre ne se
sentit pas assez d’humilité et d’indifférence paternelle pour exposer
son ouvrage au désenchantement et à l’exigence du lecteur qui aurait
vu ces magnifiques apologies, ni assez d’effronterie pour imiter ces
baladins des foires, qui montrent, comme appât à la curiosité du
public, un crocodile peint sur une toile, derrière laquelle, après
avoir payé, il ne trouve qu’un lézard. Il rejeta donc l’idée
d’entonner ses propres louanges par la bouche complaisante de
messieurs ses éditeurs. Son ami lui suggéra alors de donner pour
passe-port à son vilain brigand islandais quelque chose qui pût le
mettre à la mode et le faire sympathiser avec le siècle, soit
plaisanteries fines contre les marquises, soit amers sarcasmes contre
les prêtres, soit ingénieuses allusions contre les nonnes, les
capucins, et autres monstres de l’ordre social. L’auteur n’eût pas
mieux demandé; mais il ne lui semblait pas, à vrai dire, que les
marquises et les capucins eussent un rapport très direct avec
l’ouvrage qu’il publie. Il eût pu, à la vérité, emprunter d’autres
couleurs sur la même palette, et jeter ici quelques bonnes pages bien
philanthropiques, dans lesquelles—en côtoyant toutefois avec prudence
un banc dangereux, caché sous les mers de la philosophie, qu’on nomme
le banc du tribunal correctionnel.—il eût avancé quelques-unes de
ces vérités découvertes par nos sages pour la gloire de l’homme et la
consolation du mourant; savoir, que l’homme n’est qu’une brute, que
l'âme n’est qu’un peu de gaz plus ou moins dense, et que Dieu n’est
rien; mais il a pensé que ces vérités incontestables étaient déjà bien
triviales et bien usées, et qu’il ajouterait à peine une goutte d’eau
à ce déluge de morales raisonnables, de religions athées, de maximes,
de doctrines, de principes qui nous inondent pour notre bonheur,
depuis trente ans, d’une si prodigieuse façon qu’on pourrait—s’il n’y
avait irrévérence—leur appliquer les vers de Régnier sur une averse:
Des nuages en eau tombait un tel degoust,
Que les chiens altérés pouvaient boire debout.
Du reste, ces hautes matières ne se rattachaient pas encore très
visiblement au sujet de cet ouvrage, et il eût été fort embarrassé de
trouver une liaison qui l’y conduisit, quoique l’art des transitions
soit singulièrement simplifié depuis que tant de grands hommes ont
trouvé le secret de passer sans secousse d’une échoppe dans un palais,
et d’échanger sans disparate le bonnet de police contre la couronne
civique.
Reconnaissant donc qu’il ne saurait trouver dans son talent ni dans sa
science, par ses ailes ou par son bec, comme dit l’ingénieuse poésie
des Arabes, une préface intéressante pour les lecteurs, l’auteur de
ceci s’est déterminé à ne leur offrir qu’un récit grave et naïf des
améliorations apportées à cette seconde édition.
Il les préviendra d’abord que ce mot, seconde édition, est ici assez
impropre, et que le titre de première édition est réellement celui
qui convient à cette réimpression, attendu que les quatre liasses
inégales de papier grisâtre maculé de noir et de blanc, dans
lesquelles le public indulgent a bien voulu voir jusqu’ici les quatre
volumes de Han d’Islande, avaient été tellement déshonorées
d’incongruités typographiques par un imprimeur barbare, que le
déplorable auteur, en parcourant sa méconnaissable production, était
incessamment livré au supplice d’un père auquel on rendrait son enfant
mutilé et tatoué par la main d’un iroquois du lac Ontario.
Ici, l’esclavage du suicide en remplaçait l’usage; ailleurs, le
manœuvre-typographe donnait à un lien une voix qui appartenait à un
lion; plus loin il ôtait à la montagne du Dofre-Field ses pics,
pour lui attribuer des pieds, on, lorsque les pêcheurs norvégiens
s’attendaient à amarrer dans des criques, il poussait leur barque
sur des briques. Pour ne pas fatiguer le lecteur, l’auteur passe
sous silence tout ce que sa mémoire ulcérée lui rappelle d’outrages de
ce genre:
Manet alto in pectore vulnus.
Il lui suffira de dire qu’il n’est pas d’image grotesque, de sens
baroque, de pensée absurde, de figure incohérente, d’hiéroglyphe
burlesque, que l’ignorance industrieusement stupide de ce prote
logogriphique ne lui ait fait exprimer. Hélas! quiconque a fait
imprimer douze lignes dans sa vie, ne fût-ce qu’une lettre de mariage
ou d’enterrement, sentira l’amertume profonde d’une pareille douleur!
C’est donc avec le soin le plus scrupuleux qu’ont été revues les
épreuves de cette nouvelle publication, et maintenant l’auteur ose
croire, ainsi qu’un ou deux amis intimes, que ce roman restauré est
digne de figurer parmi ces splendides écrits en présence desquels les
onze étoiles se prosternent, comme devant la lune et le
soleil.[Alcoran].
Si messieurs les journalistes l’accusent de n’avoir pas fait de
corrections, il prendra la liberté de leur envoyer les épreuves,
noircies par un minutieux labeur, de ce livre régénéré; car on prétend
qu’il y a parmi ces messieurs plus d’un Thomas l’incrédule.
Du reste, le lecteur bénévole pourra remarquer qu’on a rectifié
plusieurs dates, ajouté quelques notes historiques, surtout enrichi un
ou deux chapitres d’épigraphes nouvelles; en un mot, il trouvera à
chaque page des changements dont l’importance extrême a été mesurée
sur celle même de l’ouvrage.
Un impertinent conseiller désirait qu’il mît au bas des feuillets la
traduction de toutes les phrases latines que le docte Spiagudry sème
dans cet ouvrage, pour l’intelligence—ajoutait ce quidam—de ceux de
messieurs les maçons, chaudronniers ou perruquiers qui rédigent
certains journaux où pourrait être jugé par hasard Han d’Islande. On
pense avec quelle indignation l’auteur a reçu cet insidieux avis. Il a
instamment prié le mauvais plaisant d’apprendre que tous les
journalistes, indistinctement, sont des soleils d’urbanité, de savoir
et de bonne foi, et de ne pas lui faire l’injure de croire qu’il fût
du nombre de ces citoyens ingrats, toujours prêts à adresser aux
dictateurs du goût et du génie ce méchant vers d’un vieux poëte:
Tenez-vous dans vos peaux et ne jugez personne;
que pour lui, enfin, il était loin de penser que la peau du lion ne
fût pas la peau véritable de ces populaires seigneurs.
Quelqu’un l’exhortait encore—car il doit tout dire ingénument à ses
lecteurs—à placer son nom sur le titre de ce roman, jusqu’ici enfant
abandonné d’un père inconnu. Il faut avouer qu’outre l’agrément de
voir les sept ou huit caractères romains qui forment ce qu’on appelle
son nom, ressortir en belles lettres noires sur de beau papier blanc,
il y a bien un certain charme à le faire briller isolément sur le dos
de la couverture imprimée, comme si l’ouvrage qu’il revêt, loin d'être
le seul monument du génie de l’auteur, n’était que l’une des colonnes
du temple imposant où doit s’élever un jour son immortalité, qu’un
mince échantillon de son talent caché et de sa gloire inédite. Cela
prouve qu’on a au moins l’intention d'être un jour un écrivain
illustre et considérable. Il a fallu, pour triompher de cette
tentation nouvelle, toute la crainte qu’a éprouvée l’auteur de ne
pouvoir percer la foule de ces noircisseurs de papier, lesquels, même
en rompant l’anonyme, gardent toujours l'incognito.
Quant à l’observation que plusieurs amateurs d’oreille délicate lui
ont soumise touchant la rudesse sauvage de ses noms norvégiens, il la
trouve tout à fait fondée; aussi se propose-t-il, dès qu’il sera nommé
membre de la société royale de Stockholm ou de l’académie de Berghen,
d’inviter messieurs les norvégiens à changer de langue, attendu que le
vilain jargon dont ils ont la bizarrerie de se servir, blesse le
tympan de nos parisiennes, et que leurs noms biscornus, aussi raboteux
que leurs rochers, produisent sur la langue sensible qui les prononce
l’effet que ferait sans doute leur huile d’ours et leur pain d’écorce
sur les houppes nerveuses et sensitives de notre palais.
Il lui reste à remercier les huit où dix personnes qui ont eu la bonté
de lire son ouvrage en entier, comme le constate le succès vraiment
prodigieux qu’il a obtenu; il témoigne également toute sa gratitude à
celles de ses jolies lectrices qui, lui assure-t-on, ont bien voulu se
faire d’après son livre un certain idéal de l’auteur de Han
d’Islande; il est infiniment flatté qu’elles veuillent bien lui
accorder des cheveux rouges, une barbe crépue et des yeux hagards; il
est confus qu’elles daignent lui faire l’honneur de croire qu’il ne
coupe jamais ses ongles; mais il les supplie à genoux d'être bien
convaincues qu’il ne pousse pas encore la férocité jusqu’à dévorer les
petits enfants vivants; du reste, tous ces faits seront fixés lorsque
sa renommée sera montée jusqu’au niveau de celles des auteurs de
Lolotte et Fanfan ou de Monsieur Botte, hommes transcendants,
jumeaux de génie et de goût, Arcades ambo; et qu’on placera en tête
de ses œuvres son portrait, terribiles visu formæ, et sa
biographie, domestica facta. Il allait clore cette trop longue note,
lorsque son libraire, au moment d’envoyer l’ouvrage aux journaux, est
venu lui demander pour eux quelques petits articles de complaisance
sur son propre ouvrage, ajoutant, pour dissiper tous les scrupules de
l’auteur, que son écriture ne serait pas compromise, et qu’il les
recopierait lui-même. Ce dernier trait lui a semblé touchant. Comme
il paraît qu’en ce siècle tout lumineux chacun se fait un devoir
d’éclairer son prochain sur ses qualités et perfections personnelles,
chose dont nul n’est mieux instruit que leur propriétaire; comme,
d’ailleurs, cette dernière tentation est assez forte; l’auteur croit,
dans le cas où il y succomberait, devoir prévenir le public de ne
jamais croire qu’à demi tout ce que les journaux lui diront de son
ouvrage.
Avril 1823.
DEUXIÈME ÉDITION
On a affirmé à l’auteur de cet ouvrage qu’il était absolument
nécessaire de consacrer spécialement quelques lignes d’avertissement,
de préface ou d’introduction à cette seconde édition. Il a eu beau
représenter que les quatre ou cinq malencontreuses pages vides qui
escortaient la première édition, et dont le libraire s’est obstiné à
déparer celle-ci, lui avaient déjà attiré les anathèmes de l’un de nos
écrivains les plus honorables et les plus distingués [Note: M. C.
Nodier. Quotidienne du 12 mars.], lequel l’avait accusé de prendre
le ton aigre-doux de l’illustre Jedediah Cleishbotham, maître
d’école et sacristain de la paroisse de Gandercleugh; il a eu beau
alléguer que ce brillant et judicieux critique, de sévère pour la
faute, deviendrait sans doute impitoyable pour la récidive; et
présenter, en un mot, une foule d’autres raisons non moins bonnes pour
se dispenser d’y tomber, il paraît qu’on lui en a opposé de
meilleures, puisque le voici maintenant écrivant une seconde préface,
après s'être tant repenti d’avoir écrit la première. Au moment
d’exécuter cette détermination hardie, il conçut d’abord la pensée de
placer en tête de cette seconde édition ce dont il n’avait pas osé
charger la première, savoir quelques vues générales et particulières
sur le roman. Méditant ce petit traité littéraire et didactique, il
était encore dans cette mystérieuse ivresse de la composition, instant
bien court, où l’auteur, croyant saisir une idéale perfection qu’il
n’atteindra pas, est intimement ravi de son ouvrage à faire; il était,
disons-nous, dans cette heure d’extase intérieure, où le travail est
un délice, où la possession secrète de la muse semble bien plus douce
que l’éclatante poursuite de la gloire, lorsqu’un de ses amis les plus
sages est venu l’arracher brusquement à cette possession, à cette
extase, à cette ivresse, en lui assurant que plusieurs hommes de
lettres très hauts, très populaires et très puissants, trouvaient la
dissertation qu’il préparait tout à fait méchante, insipide et
fastidieuse; que le douloureux apostolat de la critique dont ils se
sont chargés dans diverses feuilles publiques, leur imposant le devoir
pénible de poursuivre impitoyablement le monstre du romantisme et du
mauvais goût, ils s’occupaient, dans le moment même, de rédiger pour
certains journaux impartiaux et éclairés une critique consciencieuse,
raisonnée et surtout piquante de la susdite dissertation future. À ce
terrible avis, le pauvre auteur
Obstipuit; steteruntque comae; et vox faucibus haesit;
c’est-à-dire qu’il n’a trouvé d’autre expédient que de laisser dans
les limbes, d’où il se préparait à la tirer, cette dissertation,
vierge non encor née, comme parle Jean-Baptiste Rousseau, sur
laquelle grondait une si juste et si rude critique. Son ami lui
conseilla de la remplacer tout simplement par une manière
d'avant-propos des éditeurs, dans lequel il pourrait se faire dire
très décemment, par ces messieurs, toutes les douceurs qui
chatouillent si voluptueusement l’oreille d’un auteur; il lui en
présenta même plusieurs modèles empruntés à quelques ouvrages très en
faveur, les uns commençant par ces mots: Le succès immense et
populaire de cet ouvrage, etc.; les autres par ceux-ci: La célébrité
européenne que vient d’acquérir ce roman, etc.; ou: Il est
maintenant superflu de louer ce livre, puisque la voix universelle
déclare toutes les louanges fort au-dessous de son mérite, etc., etc..
Quoique ces diverses formules, au dire du discret conseiller, ne
fussent pas sans quelque vertu tentative, l’auteur de ce livre ne se
sentit pas assez d’humilité et d’indifférence paternelle pour exposer
son ouvrage au désenchantement et à l’exigence du lecteur qui aurait
vu ces magnifiques apologies, ni assez d’effronterie pour imiter ces
baladins des foires, qui montrent, comme appât à la curiosité du
public, un crocodile peint sur une toile, derrière laquelle, après
avoir payé, il ne trouve qu’un lézard. Il rejeta donc l’idée
d’entonner ses propres louanges par la bouche complaisante de
messieurs ses éditeurs. Son ami lui suggéra alors de donner pour
passe-port à son vilain brigand islandais quelque chose qui pût le
mettre à la mode et le faire sympathiser avec le siècle, soit
plaisanteries fines contre les marquises, soit amers sarcasmes contre
les prêtres, soit ingénieuses allusions contre les nonnes, les
capucins, et autres monstres de l’ordre social. L’auteur n’eût pas
mieux demandé; mais il ne lui semblait pas, à vrai dire, que les
marquises et les capucins eussent un rapport très direct avec
l’ouvrage qu’il publie. Il eût pu, à la vérité, emprunter d’autres
couleurs sur la même palette, et jeter ici quelques bonnes pages bien
philanthropiques, dans lesquelles—en côtoyant toutefois avec prudence
un banc dangereux, caché sous les mers de la philosophie, qu’on nomme
le banc du tribunal correctionnel.—il eût avancé quelques-unes de
ces vérités découvertes par nos sages pour la gloire de l’homme et la
consolation du mourant; savoir, que l’homme n’est qu’une brute, que
l'âme n’est qu’un peu de gaz plus ou moins dense, et que Dieu n’est
rien; mais il a pensé que ces vérités incontestables étaient déjà bien
triviales et bien usées, et qu’il ajouterait à peine une goutte d’eau
à ce déluge de morales raisonnables, de religions athées, de maximes,
de doctrines, de principes qui nous inondent pour notre bonheur,
depuis trente ans, d’une si prodigieuse façon qu’on pourrait—s’il n’y
avait irrévérence—leur appliquer les vers de Régnier sur une averse:
Des nuages en eau tombait un tel degoust,
Que les chiens altérés pouvaient boire debout.
Du reste, ces hautes matières ne se rattachaient pas encore très
visiblement au sujet de cet ouvrage, et il eût été fort embarrassé de
trouver une liaison qui l’y conduisit, quoique l’art des transitions
soit singulièrement simplifié depuis que tant de grands hommes ont
trouvé le secret de passer sans secousse d’une échoppe dans un palais,
et d’échanger sans disparate le bonnet de police contre la couronne
civique.
Reconnaissant donc qu’il ne saurait trouver dans son talent ni dans sa
science, par ses ailes ou par son bec, comme dit l’ingénieuse poésie
des Arabes, une préface intéressante pour les lecteurs, l’auteur de
ceci s’est déterminé à ne leur offrir qu’un récit grave et naïf des
améliorations apportées à cette seconde édition.
Il les préviendra d’abord que ce mot, seconde édition, est ici assez
impropre, et que le titre de première édition est réellement celui
qui convient à cette réimpression, attendu que les quatre liasses
inégales de papier grisâtre maculé de noir et de blanc, dans
lesquelles le public indulgent a bien voulu voir jusqu’ici les quatre
volumes de Han d’Islande, avaient été tellement déshonorées
d’incongruités typographiques par un imprimeur barbare, que le
déplorable auteur, en parcourant sa méconnaissable production, était
incessamment livré au supplice d’un père auquel on rendrait son enfant
mutilé et tatoué par la main d’un iroquois du lac Ontario.
Ici, l’esclavage du suicide en remplaçait l’usage; ailleurs, le
manœuvre-typographe donnait à un lien une voix qui appartenait à un
lion; plus loin il ôtait à la montagne du Dofre-Field ses pics,
pour lui attribuer des pieds, on, lorsque les pêcheurs norvégiens
s’attendaient à amarrer dans des criques, il poussait leur barque
sur des briques. Pour ne pas fatiguer le lecteur, l’auteur passe
sous silence tout ce que sa mémoire ulcérée lui rappelle d’outrages de
ce genre:
Manet alto in pectore vulnus.
Il lui suffira de dire qu’il n’est pas d’image grotesque, de sens
baroque, de pensée absurde, de figure incohérente, d’hiéroglyphe
burlesque, que l’ignorance industrieusement stupide de ce prote
logogriphique ne lui ait fait exprimer. Hélas! quiconque a fait
imprimer douze lignes dans sa vie, ne fût-ce qu’une lettre de mariage
ou d’enterrement, sentira l’amertume profonde d’une pareille douleur!
C’est donc avec le soin le plus scrupuleux qu’ont été revues les
épreuves de cette nouvelle publication, et maintenant l’auteur ose
croire, ainsi qu’un ou deux amis intimes, que ce roman restauré est
digne de figurer parmi ces splendides écrits en présence desquels les
onze étoiles se prosternent, comme devant la lune et le
soleil.[Alcoran].
Si messieurs les journalistes l’accusent de n’avoir pas fait de
corrections, il prendra la liberté de leur envoyer les épreuves,
noircies par un minutieux labeur, de ce livre régénéré; car on prétend
qu’il y a parmi ces messieurs plus d’un Thomas l’incrédule.
Du reste, le lecteur bénévole pourra remarquer qu’on a rectifié
plusieurs dates, ajouté quelques notes historiques, surtout enrichi un
ou deux chapitres d’épigraphes nouvelles; en un mot, il trouvera à
chaque page des changements dont l’importance extrême a été mesurée
sur celle même de l’ouvrage.
Un impertinent conseiller désirait qu’il mît au bas des feuillets la
traduction de toutes les phrases latines que le docte Spiagudry sème
dans cet ouvrage, pour l’intelligence—ajoutait ce quidam—de ceux de
messieurs les maçons, chaudronniers ou perruquiers qui rédigent
certains journaux où pourrait être jugé par hasard Han d’Islande. On
pense avec quelle indignation l’auteur a reçu cet insidieux avis. Il a
instamment prié le mauvais plaisant d’apprendre que tous les
journalistes, indistinctement, sont des soleils d’urbanité, de savoir
et de bonne foi, et de ne pas lui faire l’injure de croire qu’il fût
du nombre de ces citoyens ingrats, toujours prêts à adresser aux
dictateurs du goût et du génie ce méchant vers d’un vieux poëte:
Tenez-vous dans vos peaux et ne jugez personne;
que pour lui, enfin, il était loin de penser que la peau du lion ne
fût pas la peau véritable de ces populaires seigneurs.
Quelqu’un l’exhortait encore—car il doit tout dire ingénument à ses
lecteurs—à placer son nom sur le titre de ce roman, jusqu’ici enfant
abandonné d’un père inconnu. Il faut avouer qu’outre l’agrément de
voir les sept ou huit caractères romains qui forment ce qu’on appelle
son nom, ressortir en belles lettres noires sur de beau papier blanc,
il y a bien un certain charme à le faire briller isolément sur le dos
de la couverture imprimée, comme si l’ouvrage qu’il revêt, loin d'être
le seul monument du génie de l’auteur, n’était que l’une des colonnes
du temple imposant où doit s’élever un jour son immortalité, qu’un
mince échantillon de son talent caché et de sa gloire inédite. Cela
prouve qu’on a au moins l’intention d'être un jour un écrivain
illustre et considérable. Il a fallu, pour triompher de cette
tentation nouvelle, toute la crainte qu’a éprouvée l’auteur de ne
pouvoir percer la foule de ces noircisseurs de papier, lesquels, même
en rompant l’anonyme, gardent toujours l'incognito.
Quant à l’observation que plusieurs amateurs d’oreille délicate lui
ont soumise touchant la rudesse sauvage de ses noms norvégiens, il la
trouve tout à fait fondée; aussi se propose-t-il, dès qu’il sera nommé
membre de la société royale de Stockholm ou de l’académie de Berghen,
d’inviter messieurs les norvégiens à changer de langue, attendu que le
vilain jargon dont ils ont la bizarrerie de se servir, blesse le
tympan de nos parisiennes, et que leurs noms biscornus, aussi raboteux
que leurs rochers, produisent sur la langue sensible qui les prononce
l’effet que ferait sans doute leur huile d’ours et leur pain d’écorce
sur les houppes nerveuses et sensitives de notre palais.
Il lui reste à remercier les huit où dix personnes qui ont eu la bonté
de lire son ouvrage en entier, comme le constate le succès vraiment
prodigieux qu’il a obtenu; il témoigne également toute sa gratitude à
celles de ses jolies lectrices qui, lui assure-t-on, ont bien voulu se
faire d’après son livre un certain idéal de l’auteur de Han
d’Islande; il est infiniment flatté qu’elles veuillent bien lui
accorder des cheveux rouges, une barbe crépue et des yeux hagards; il
est confus qu’elles daignent lui faire l’honneur de croire qu’il ne
coupe jamais ses ongles; mais il les supplie à genoux d'être bien
convaincues qu’il ne pousse pas encore la férocité jusqu’à dévorer les
petits enfants vivants; du reste, tous ces faits seront fixés lorsque
sa renommée sera montée jusqu’au niveau de celles des auteurs de
Lolotte et Fanfan ou de Monsieur Botte, hommes transcendants,
jumeaux de génie et de goût, Arcades ambo; et qu’on placera en tête
de ses œuvres son portrait, terribiles visu formæ, et sa
biographie, domestica facta. Il allait clore cette trop longue note,
lorsque son libraire, au moment d’envoyer l’ouvrage aux journaux, est
venu lui demander pour eux quelques petits articles de complaisance
sur son propre ouvrage, ajoutant, pour dissiper tous les scrupules de
l’auteur, que son écriture ne serait pas compromise, et qu’il les
recopierait lui-même. Ce dernier trait lui a semblé touchant. Comme
il paraît qu’en ce siècle tout lumineux chacun se fait un devoir
d’éclairer son prochain sur ses qualités et perfections personnelles,
chose dont nul n’est mieux instruit que leur propriétaire; comme,
d’ailleurs, cette dernière tentation est assez forte; l’auteur croit,
dans le cas où il y succomberait, devoir prévenir le public de ne
jamais croire qu’à demi tout ce que les journaux lui diront de son
ouvrage.
Avril 1823.