L
Espérais-tu finir par un autre trépas?
ALEX. SOUMET
Jetons maintenant un regard dans l’autre cachot de la prison militaire
adossée à la caserne des arquebusiers, qui renferme notre ancienne
connaissance Turiaf Musdœmon.
On s’est peut-être étonné d’entendre ce Musdœmon, si profondément
rusé, si profondément lâche, livrer avec tant de bonne foi le secret
de son crime au tribunal qui l’a condamné, et cacher avec tant de
générosité la part qu’y a prise son ingrat patron, le chancelier
d’Ahlefeld. Qu’on se rassure cependant; Musdœmon n’était point
converti. Cette généreuse bonne foi était peut-être la plus grande
preuve d’adresse qu’il eût jamais donnée. Quand il avait vu toute son
infernale intrigue si inopinément dévoilée et si invinciblement
démontrée, il avait été un instant étourdi et épouvanté. Cette
première impression passée, l’extrême justesse de son esprit lui fit
sentir que, dans l’impuissance de perdre désormais ses victimes
désignées, il ne devait plus songer qu’à se sauver. Deux partis à
prendre se présentèrent à lui: se décharger de tout sur le comte
d’Ahlefeld, qui l’abandonnait si lâchement, ou prendre sur lui tout le
crime qu’il avait partagé avec le comte. Un esprit vulgaire se fût
jeté sur le premier, Musdœmon choisit le second. Le chancelier était
chancelier, d’ailleurs rien ne le compromettait directement dans ces
papiers qui accablaient son secrétaire intime; puis il avait échangé
quelques regards d’intelligence avec Musdœmon; il n’en fallut pas
davantage pour déterminer celui-ci à se laisser condamner, certain que
le comte d’Ahlefeld faciliterait son évasion, moins encore par
reconnaissance pour le service passé que par besoin de ses services
futurs.
Il se promenait donc dans sa prison, qu’éclairait à peine une lampe
sépulcrale, ne doutant pas que la porte ne lui en fût ouverte dans la
nuit. Il examinait la forme de ce vieux cachot de pierre, bâti par
d’anciens rois dont l’histoire sait, à peine les noms, s’étonnant
seulement qu’il eût un plancher de bois, sur lequel ses pas
retentissaient profondément comme s’il eût couvert quelque cavité
souterraine. Il remarquait un gros anneau de fer scellé dans la clef
de la voûte en ogive, et auquel pendait un lambeau de vieille corde
rompue. Et le temps s’écoulait, et il écoutait avec impatience
l’horloge du donjon sonner lentement les heures, en traînant ses
tintements lugubres dans le silence de la nuit. Enfin, un mouvement de
pas se fit entendre en dehors du cachot; son cœur battit d’espérance.
L’énorme serrure cria, les cadenas s’agitèrent, les chaînes tombèrent;
et, quand la porte s’ouvrit, son front rayonna de joie.
C’était le personnage en habits d’écarlate que nous venons de voir
dans le cachot de Han. Il portait sous son bras un rouleau de corde de
chanvre, et était accompagné de quatre hallebardiers vêtus de noir et
armés d’épées et de pertuisanes.
Musdœmon était encore en robe et en perruque de magistrat. Ce costume
parut faire effet sur l’homme rouge. Il le salua comme accoutumé à le
respecter.
—Seigneur, demanda-t-il au prisonnier avec quelque hésitation, est-ce
à votre courtoisie que nous avons affaire?
—Oui, oui, répondit en hâte Musdœmon confirmé dans son espoir
d’évasion par ce début poli, et ne remarquant point la couleur
sanglante des vêtements de celui qui lui parlait.
—Vous vous nommez, dit l’homme, les yeux fixés sur un parchemin qu’il
avait déployé, Turiaf Musdœmon.
—Précisément. Vous venez, mes amis, de la part du grand-chancelier?
—Oui, votre courtoisie.
—N’oubliez pas, quand vous aurez terminé votre mission, d’exprimer à
sa grâce toute ma reconnaissance.
L’homme aux habits rouges leva sur lui un regard étonné.
—Votre.... reconnaissance!....
—Oui, sans doute, mes amis; car il me sera probablement impossible de
la lui témoigner moi-même tout de suite.
—Probablement, répondit l’homme avec une expression ironique.
—Et vous sentez, poursuivit Musdœmon, que je ne dois pas me montrer
ingrat pour un pareil service.
—Par la croix du bon larron, s’écria l’autre en riant lourdement, on
dirait, à vous entendre, que le chancelier fait pour votre courtoisie
tout autre chose.
—Sans doute, il ne me rend encore en ce moment qu’une justice
rigoureuse!
—Rigoureuse, soit!—mais enfin vous convenez que c’est justice. C’est
le premier aveu de ce genre que j’entends depuis vingt-six ans que
j’exerce. Allons, seigneur, le temps se passe en paroles; êtes-vous
prêt?
—Je le suis, dit Musdœmon joyeux, faisant un pas vers la porte.
—Attendez, attendez un moment, cria l’homme rouge, se baissant pour
déposer à terre son rouleau de corde.
Musdœmon s’arrêta.
—Pourquoi donc toute cette corde?
—Votre courtoisie a raison de me faire cette question; j’en ai là en
effet bien plus qu’il ne m’en faut; mais, au commencement de ce
procès, je croyais avoir bien plus de condamnés.
En parlant ainsi l’homme dénouait son rouleau de corde.
—Allons, dépêchons, dit Musdœmon.
—Votre courtoisie est bien pressée.—Est-ce qu’elle n’a pas encore
quelque prière?....
—Point d’autre que celle que je vous ai déjà adressée, de remercier
pour moi sa grâce.—Pour Dieu, hâtons-nous, ajouta Musdœmon, je suis
impatient de sortir d’ici. Avons-nous beaucoup de chemin à faire?
—De chemin! reprit l’homme au vêtement d’écarlate, se redressant et
mesurant plusieurs brasses de corde déroulée. La route qui nous reste
à faire ne fatiguera pas beaucoup votre courtoisie; car nous allons
tout terminer sans mettre le pied hors d’ici.
Musdœmon tressaillit.
—Que voulez-vous dire?
—Que voulez-vous dire vous-même? demanda l’autre.
—O Dieu! dit Musdœmon, pâlissant comme s’il entrevoyait une lueur
funèbre; qui êtes-vous?
—Je suis le bourreau.
Le misérable trembla ainsi qu’une feuille sèche que le vent secoue.
—Est-ce que vous ne venez pas pour me faire évader? murmura-t-il
d’une voix éteinte.
Le bourreau partit d’un éclat de rire.
—Si fait vraiment! pour vous faire évader dans le pays des esprits,
où je vous proteste qu’on ne pourra plus vous reprendre.
Musdœmon s’était prosterné la face contre terre.
—Grâce! ayez pitié de moi! Grâce!
—Sur ma foi, dit froidement le bourreau, c’est la première fois qu’on
me fait une pareille demande.
—Est-ce que vous me prenez pour le roi?
L’infortuné se traînait à genoux, souillant sa robe dans la poussière,
frappant le plancher de son front, un moment auparavant si radieux, et
embrassant les pieds du bourreau avec des cris sourds et des sanglots
étouffes.
—Allons, paix! reprit le bourreau. Je n’avais point encore vu la robe
noire s’humilier devant ma veste rouge.
Il repoussa du pied le suppliant.
—Camarade, prie Dieu et les saints; ils t’écouteront mieux que moi.
Musdœmon resta agenouillé, le visage caché dans ses mains et pleurant
amèrement. Cependant le bourreau, se haussant sur la pointe des pieds,
avait passé la corde dans l’anneau de la voûte; il la laissa pendre
jusque sur le plancher, puis l’arrêta par un double tour, puis prépara
un nœud coulant à l’extrémité qui touchait à terre.
—J’ai fini, dit-il au condamné quand ces menaçants apprêts furent
terminés; en as-tu fini de même avec la vie?
—Non, dit Musdœmon se levant, non, cela ne se peut! Vous commettez
quelque horrible méprise. Le chancelier d’Ahlefeld n’est point assez
infâme... Je lui suis trop nécessaire. Il est impossible que ce soit
pour moi que l’on vous ait envoyé. Laissez-moi fuir, craignez
d’encourir la colère du chancelier.
—Ne nous as-tu point déclaré, répliqua le bourreau, que tu étais
Turiaf Musdœmon?
Le prisonnier demeura un moment silencieux:
—Non, dit-il tout à coup, non, je ne me nomme point Musdœmon; je me
nomme Turiaf Orugix.
—Orugix! s’écria le bourreau, Orugix!
Il arracha précipitamment la perruque qui cachait le visage du
condamné, et poussa un cri de stupeur:
—Mon frère!
—Ton frère! répondit le condamné avec un étonnement mêlé de honte et
de joie, serais-tu?...
—Nychol Orugix, bourreau du Drontheimhus, pour te servir, mon frère
Turiaf.
Le condamné se jeta au cou de l’exécuteur, en l’appelant son frère,
son frère chéri. Cette reconnaissance fraternelle n’eût pas dilaté le
cœur de celui qui en eût été témoin. Turiaf prodiguait à Nychol mille
caresses avec un sourire affecté et craintif, auquel Nychol répondait
par des regards sombres et embarrassés; on eût dit un tigre flattant
un éléphant au moment où le pied pesant du monstre presse son ventre
haletant.
—Quel bonheur, frère Nychol!—Je suis bien joyeux de te revoir.
—Et moi, j’en suis fâché pour toi, frère Turiaf. Le condamné feignait
de ne point entendre, et poursuivait d’une voix tremblante:
—Tu as une femme et des enfants, sans doute? Tu me mèneras voir mon
aimable sœur et embrasser mes charmants neveux.
—Signe de croix du démon! murmura le bourreau.
—Je veux être leur second père. Écoute, frère, je suis puissant, j’ai
du crédit....
Le frère répondit d’un accent sinistre:
—Je sais que tu en avais!—À présent ne songe plus qu’à celui que tu
as sans doute su te ménager près des saints.
Toute espérance disparut du front du condamné.
—O Dieu! que signifie ceci, cher Nychol? Je suis sauvé, puisque je te
retrouve.—Songe que le même ventre nous a portés, que le même sein
nous a nourris, que les mêmes jeux ont occupé notre enfance;
souviens-toi, Nychol, que tu es mon frère!
—Jusqu’à cette heure, tu ne t’en étais pas souvenu, répondit le
farouche Nychol.
—Non, je ne puis mourir de la main de mon frère!
—C’est ta faute, Turiaf.—C’est toi qui as rompu ma carrière; qui
m’as empêché d'être exécuteur royal de Copenhague; qui m’as fait
jeter, comme bourreau de province, dans ce misérable pays. Si tu
n’avais point agi ainsi en mauvais frère, tu ne te plaindrais pas de
ce qui te révolte aujourd’hui. Je ne serais point dans le
Drontheimhus, et ce serait un autre qui ferait ton affaire.
—Nous en avons dit assez, mon frère, il faut mourir.
La mort est hideuse au méchant, par le même sentiment qui la rend
belle à l’homme de bien; tous deux vont quitter ce qu’ils ont
d’humain, mais le juste est délivré de son corps comme d’une prison,
le méchant en est arraché comme d’une forteresse. Au dernier moment,
l’enfer se révèle à l'âme perverse qui a rêvé le néant. Elle frappe
avec inquiétude sur la sombre porte de la mort, et ce n’est pas le
vide qui lui répond. Le condamné se roula sur le plancher en se
tordant les bras avec une plainte plus déchirante que la lamentation
éternelle d’un damné.
—Miséricorde de Dieu! Saints anges du ciel, si vous existez, ayez
compassion de moi! Nychol, mon Nychol, au nom de notre mère commune,
oh! laisse-moi vivre!
Le bourreau montra son parchemin.
—Je ne puis; l’ordre est précis.
—Cet ordre ne me concerne pas, balbutia le désespéré prisonnier; il
regarde un certain Musdœmon, ce n’est pas moi; je suis Turiaf Orugix.
—Tu veux rire, dit Nychol en haussant les épaules. Je sais bien qu’il
s’agit de toi. D’ailleurs, ajouta-t-il durement, tu n’aurais point été
hier, pour ton frère, Turiaf Orugix; tu n’es pour lui aujourd’hui que
Turiaf Musdœmon.
—Mon frère, mon frère! reprit le misérable, eh bien! attends jusqu’à
demain! Il est impossible que le grand-chancelier ait donné l’ordre de
ma mort. C’est un affreux malentendu. Le comte d’Ahlefeld m’aime
beaucoup. Je t’en conjure, mon cher Nychol, la vie!—Je serai bientôt
rentré en faveur, et je te rendrai tous les services....
—Tu ne peux plus m’en rendre qu’un, Turiaf, interrompit le bourreau.
J’ai déjà perdu les deux exécutions sur lesquelles je comptais le
plus, celles de l’ex-chancelier Schumacker et du fils du vice-roi.
J’ai toujours du malheur. Il ne me reste plus que Han d’Islande et
toi. Ton exécution, comme nocturne et secrète, me vaudra douze ducats
d’or. Laisse-moi donc faire tranquillement, voilà le seul service que
j’attends de toi.
—O Dieu! dit douloureusement le condamné.
—Ce sera le premier et le dernier, à la vérité; mais, en revanche, je
te promets que tu ne souffriras point. Je te pendrai en
frère.—Résigne-toi.
Musdœmon se leva; ses narines étaient gonflées de rage, ses lèvres
vertes tremblaient, ses dents claquaient, sa bouche écumait de
désespoir.
—Satan!—J’aurai sauvé ce d’Ahlefeld! j’aurai embrassé mon frère! et
ils me tueront!, et il faudra mourir la nuit, dans un cachot obscur,
sans que le monde puisse entendre mes malédictions, sans que ma voix
puisse tonner, sur eux d’un bout du royaume à l’autre, sans que ma
main puisse déchirer le voile de tous leurs crimes! Ce sera pour
arriver à cette mort que j’aurai souillé toute ma vie!—Misérable!
poursuivit-il, s’adressant à son frère, tu veux donc être fratricide?
—Je suis bourreau, répondit le flegmatique Nychol.
—Non! s’écria le condamné. Et il s’était jeté à corps perdu sur le
bourreau, et ses yeux lançaient des flammes et répandaient des larmes,
comme ceux d’un taureau aux abois. Non, je ne mourrai pas ainsi! Je
n’aurai point vécu comme un serpent formidable pour mourir comme le
misérable ver qu’on écrase! Je laisserai ma vie dans ma dernière
morsure; mais elle sera mortelle.
En parlant ainsi, il étreignait en ennemi celui qu’il venait
d’embrasser en frère. Le flatteur et caressant Musdœmon se montrait
en ce moment ce qu’il était dans son essence. Le désespoir avait remué
le fond de son âme ainsi qu’une lie, et après avoir rampé comme le
tigre, il se redressait comme lui. Il eût été difficile de décider
lequel des deux frères était le plus effroyable, dans ce moment où ils
luttaient, l’un avec la stupide férocité d’une bête sauvage, l’autre
avec la fureur rusée d’un démon.
Mais les quatre hallebardiers, jusqu’alors impassibles, n’étaient pas
restés immobiles. Ils avaient prêté assistance au bourreau, et bientôt
Musdœmon, qui n’avait d’autre force que sa rage, fut contraint de
lâcher prise. Il alla se jeter à plat ventre contre la muraille,
poussant des hurlements inarticulés et émoussant ses ongles sur la
pierre.
—Mourir! démons de l’enfer! mourir sans que mes cris percent ces
voûtes, sans que mes bras renversent ces murs!
On le saisit sans éprouver de résistance. Son effort inutile l’avait
épuisé. On le dépouilla de sa robe pour le garrotter. En ce moment, un
paquet cacheté tomba de ses vêtements.
—Qu’est cela? dit le bourreau.
Une espérance infernale luisait dans l’œil hagard du condamné.
—Comment avais-je oublié cela? murmura-t-il.—Écoute, frère Nychol,
ajouta-t-il d’une voix presque amicale; ces papiers appartiennent au
grand-chancelier. Promets-moi de les lui remettre, et fais ensuite de
moi ce que tu voudras.
—Puisque tu es tranquille maintenant, je te promets de remplir ta
dernière intention, quoique tu viennes d’agir envers moi comme un
mauvais frère. Ces papiers seront remis au chancelier, foi d’Orugix.
—Demande à les lui remettre toi-même, reprit le condamné en souriant
au bourreau, qui, par sa nature, comprenait peu les sourires. Le
plaisir qu’ils causeront à sa grâce te vaudra peut-être quelque
faveur.
—Vrai, frère? dit Orugix. Merci. Peut-être le diplôme d’exécuteur
royal, n’est-ce pas? Eh bien! quittons-nous bons amis. Je te pardonne
les coups d’ongles que tu m’as donnés; pardonne-moi le collier de
corde que tu vas recevoir de moi.
—Le chancelier m’avait promis un autre collier, répondit Musdœmon.
Alors les hallebardiers l’amenèrent garrotté au milieu du cachot; le
bourreau lui passa le fatal nœud coulant autour du cou.
—Turiaf, es-tu prêt?
—Un instant! un instant! dit le condamné, auquel sa terreur était
revenue; de grâce, mon frère, ne tire pas la corde avant que je ne te
le dise.
—Je n’aurai pas besoin de tirer la corde, répondit le bourreau.
Une minute après il répéta sa question:
—Es-tu prêt?
—Encore un instant! hélas! il faut donc mourir!
—Turiaf, je n’ai pas le temps d’attendre.
En parlant ainsi, Orugix invitait les hallebardiers à s’éloigner du
condamné.
—Un mot encore, frère! n’oublie pas de remettre le paquet au comte
d’Ahlefeld.
—Sois tranquille, répliqua le frère. Il ajouta pour la troisième
fois:—Allons, es-tu prêt?
L’infortuné ouvrait la bouche pour implorer peut-être encore une
minute de vie, quand le bourreau impatient se baissa. Il tourna un
bouton de cuivre qui sortait du plancher.
Le plancher se déroba sous le patient; le misérable disparut dans une
trappe carrée, au bruit sourd de la corde qui se tendait soudainement
avec d’effrayantes vibrations, causées en partie par les dernières
convulsions du mourant. On ne vit plus que la corde qui s’agitait dans
la sombre ouverture, d’où s’échappaient un vent frais et une rumeur
pareille à celle de l’eau courante.
Les hallebardiers eux-mêmes reculèrent frappés d’horreur. Le bourreau
s’approcha du gouffre, saisit de la main la corde qui vibrait toujours
et se suspendit sur l’abîme, s’appuyant des deux pieds sur les épaules
du patient. La fatale corde se tendit avec un son rauque et demeura
immobile. Un soupir étouffé venait de sortir de la trappe.
—C’est bon, dit le bourreau remontant dans le cachot. Adieu, frère.
Il tira un coutelas de sa ceinture.
—Va nourrir les poissons du golfe. Que ton corps soit la proie de
l’eau tandis que ton âme sera celle du feu.
À ces mots, il coupa la corde tendue. Ce qui en resta suspendu à
l’anneau de fer revint fouetter la voûte, tandis qu’on entendait l’eau
profonde et ténébreuse rejaillir de la chute du corps, puis continuer
sa course souterraine vers le golfe.
Le bourreau referma la trappe comme il l’avait ouverte. Au moment où
il se redressait, il vit le cachot plein de fumée.
—Qu’est-ce donc? demanda-t-il aux hallebardiers; d’où vient cette
fumée?
Ils l’ignoraient comme lui. Surpris, ils ouvrirent la porte du cachot;
les corridors de la prison étaient également inondés d’une fumée
épaisse et nauséabonde. Une issue secrète les conduisit, alarmés, dans
la cour carrée, où un spectacle effrayant les attendait.
Un immense incendie, accru par la violence du vent d’est, dévorait la
prison militaire et la caserne des arquebusiers. La flamme, poussée en
tourbillons, rampait autour des murs de pierre, couronnait les toits
ardents, sortait comme d’une bouche des fenêtres dévorées; et les
noires tours de Munckholm tantôt se rougissaient d’une clarté
sinistre, tantôt disparaissaient dans d’épais nuages de fumée.
Un guichetier qui fuyait dans la cour leur apprit en peu de mots que
le feu était parti, pendant le sommeil des gardiens de Han d’Islande,
du cachot du monstre, auquel on avait eu l’imprudence de donner de la
paille et du feu.
—J’ai bien du malheur! s’écria Orugix à ce récit; voilà encore sans
doute Han d’Islande qui m’échappe. Le misérable aura été brûlé! et je
n’aurai même plus son corps que j’ai payé deux ducats!
Cependant les malheureux arquebusiers de Munckholm, réveillés en
sursaut par cette mort imminente, se pressaient en foule à la grande
porte, embarrassée de funestes barricades; on entendait du dehors
leurs clameurs d’angoisse et de détresse; on les voyait se tordre les
bras aux fenêtres en feu ou se précipiter sur les dalles de la cour,
évitant une mort dans une autre. La flamme victorieuse embrassait tout
l’édifice, avant que le reste de la garnison eût eu le temps
d’accourir. Tout secours était déjà inutile. Le bâtiment était
heureusement isolé; on se borna à enfoncer à coups de hache la porte
principale; mais ce fut trop tard, car au moment où elle s’ouvrait,
toute la charpente embrasée du toit de la caserne s’écroula avec un
long fracas sur les infortunés soldats, entraînant dans sa chute les
combles et les étages incendiés. L’édifice entier disparut alors dans
un tourbillon de poussière enflammée et de fumée ardente, où
s’éteignaient quelques faibles clameurs.
Le lendemain matin il ne s’élevait plus dans la cour carrée que quatre
hautes murailles noires et chaudes encore, entourant un horrible amas
de décombres fumants qui continuaient à se dévorer les uns les autres,
comme des bêtes dans un cirque. Quand toute cette ruine fut un peu
refroidie, on en fouilla les profondeurs. Sous une couche de pierres,
de poutres et de ferrures tordues par le feu, reposait un amas
d’ossements blanchis et de cadavres défigurés; avec une trentaine de
soldats, pour la plupart estropiés, c’était ce qui restait du beau
régiment de Munckholm.
Lorsqu’en remuant les débris de la prison on arriva au cachot fatal
d’où l’incendie était parti et que Han d’Islande avait habité, on y
trouva les restes d’un corps humain, couché près d’un réchaud de fer,
sur des chaînes rompues. On remarqua seulement que parmi ces cendres
il y avait deux crânes, quoiqu’il n’y eût qu’un cadavre.
L
Espérais-tu finir par un autre trépas?
ALEX. SOUMET
Jetons maintenant un regard dans l’autre cachot de la prison militaire
adossée à la caserne des arquebusiers, qui renferme notre ancienne
connaissance Turiaf Musdœmon.
On s’est peut-être étonné d’entendre ce Musdœmon, si profondément
rusé, si profondément lâche, livrer avec tant de bonne foi le secret
de son crime au tribunal qui l’a condamné, et cacher avec tant de
générosité la part qu’y a prise son ingrat patron, le chancelier
d’Ahlefeld. Qu’on se rassure cependant; Musdœmon n’était point
converti. Cette généreuse bonne foi était peut-être la plus grande
preuve d’adresse qu’il eût jamais donnée. Quand il avait vu toute son
infernale intrigue si inopinément dévoilée et si invinciblement
démontrée, il avait été un instant étourdi et épouvanté. Cette
première impression passée, l’extrême justesse de son esprit lui fit
sentir que, dans l’impuissance de perdre désormais ses victimes
désignées, il ne devait plus songer qu’à se sauver. Deux partis à
prendre se présentèrent à lui: se décharger de tout sur le comte
d’Ahlefeld, qui l’abandonnait si lâchement, ou prendre sur lui tout le
crime qu’il avait partagé avec le comte. Un esprit vulgaire se fût
jeté sur le premier, Musdœmon choisit le second. Le chancelier était
chancelier, d’ailleurs rien ne le compromettait directement dans ces
papiers qui accablaient son secrétaire intime; puis il avait échangé
quelques regards d’intelligence avec Musdœmon; il n’en fallut pas
davantage pour déterminer celui-ci à se laisser condamner, certain que
le comte d’Ahlefeld faciliterait son évasion, moins encore par
reconnaissance pour le service passé que par besoin de ses services
futurs.
Il se promenait donc dans sa prison, qu’éclairait à peine une lampe
sépulcrale, ne doutant pas que la porte ne lui en fût ouverte dans la
nuit. Il examinait la forme de ce vieux cachot de pierre, bâti par
d’anciens rois dont l’histoire sait, à peine les noms, s’étonnant
seulement qu’il eût un plancher de bois, sur lequel ses pas
retentissaient profondément comme s’il eût couvert quelque cavité
souterraine. Il remarquait un gros anneau de fer scellé dans la clef
de la voûte en ogive, et auquel pendait un lambeau de vieille corde
rompue. Et le temps s’écoulait, et il écoutait avec impatience
l’horloge du donjon sonner lentement les heures, en traînant ses
tintements lugubres dans le silence de la nuit. Enfin, un mouvement de
pas se fit entendre en dehors du cachot; son cœur battit d’espérance.
L’énorme serrure cria, les cadenas s’agitèrent, les chaînes tombèrent;
et, quand la porte s’ouvrit, son front rayonna de joie.
C’était le personnage en habits d’écarlate que nous venons de voir
dans le cachot de Han. Il portait sous son bras un rouleau de corde de
chanvre, et était accompagné de quatre hallebardiers vêtus de noir et
armés d’épées et de pertuisanes.
Musdœmon était encore en robe et en perruque de magistrat. Ce costume
parut faire effet sur l’homme rouge. Il le salua comme accoutumé à le
respecter.
—Seigneur, demanda-t-il au prisonnier avec quelque hésitation, est-ce
à votre courtoisie que nous avons affaire?
—Oui, oui, répondit en hâte Musdœmon confirmé dans son espoir
d’évasion par ce début poli, et ne remarquant point la couleur
sanglante des vêtements de celui qui lui parlait.
—Vous vous nommez, dit l’homme, les yeux fixés sur un parchemin qu’il
avait déployé, Turiaf Musdœmon.
—Précisément. Vous venez, mes amis, de la part du grand-chancelier?
—Oui, votre courtoisie.
—N’oubliez pas, quand vous aurez terminé votre mission, d’exprimer à
sa grâce toute ma reconnaissance.
L’homme aux habits rouges leva sur lui un regard étonné.
—Votre.... reconnaissance!....
—Oui, sans doute, mes amis; car il me sera probablement impossible de
la lui témoigner moi-même tout de suite.
—Probablement, répondit l’homme avec une expression ironique.
—Et vous sentez, poursuivit Musdœmon, que je ne dois pas me montrer
ingrat pour un pareil service.
—Par la croix du bon larron, s’écria l’autre en riant lourdement, on
dirait, à vous entendre, que le chancelier fait pour votre courtoisie
tout autre chose.
—Sans doute, il ne me rend encore en ce moment qu’une justice
rigoureuse!
—Rigoureuse, soit!—mais enfin vous convenez que c’est justice. C’est
le premier aveu de ce genre que j’entends depuis vingt-six ans que
j’exerce. Allons, seigneur, le temps se passe en paroles; êtes-vous
prêt?
—Je le suis, dit Musdœmon joyeux, faisant un pas vers la porte.
—Attendez, attendez un moment, cria l’homme rouge, se baissant pour
déposer à terre son rouleau de corde.
Musdœmon s’arrêta.
—Pourquoi donc toute cette corde?
—Votre courtoisie a raison de me faire cette question; j’en ai là en
effet bien plus qu’il ne m’en faut; mais, au commencement de ce
procès, je croyais avoir bien plus de condamnés.
En parlant ainsi l’homme dénouait son rouleau de corde.
—Allons, dépêchons, dit Musdœmon.
—Votre courtoisie est bien pressée.—Est-ce qu’elle n’a pas encore
quelque prière?....
—Point d’autre que celle que je vous ai déjà adressée, de remercier
pour moi sa grâce.—Pour Dieu, hâtons-nous, ajouta Musdœmon, je suis
impatient de sortir d’ici. Avons-nous beaucoup de chemin à faire?
—De chemin! reprit l’homme au vêtement d’écarlate, se redressant et
mesurant plusieurs brasses de corde déroulée. La route qui nous reste
à faire ne fatiguera pas beaucoup votre courtoisie; car nous allons
tout terminer sans mettre le pied hors d’ici.
Musdœmon tressaillit.
—Que voulez-vous dire?
—Que voulez-vous dire vous-même? demanda l’autre.
—O Dieu! dit Musdœmon, pâlissant comme s’il entrevoyait une lueur
funèbre; qui êtes-vous?
—Je suis le bourreau.
Le misérable trembla ainsi qu’une feuille sèche que le vent secoue.
—Est-ce que vous ne venez pas pour me faire évader? murmura-t-il
d’une voix éteinte.
Le bourreau partit d’un éclat de rire.
—Si fait vraiment! pour vous faire évader dans le pays des esprits,
où je vous proteste qu’on ne pourra plus vous reprendre.
Musdœmon s’était prosterné la face contre terre.
—Grâce! ayez pitié de moi! Grâce!
—Sur ma foi, dit froidement le bourreau, c’est la première fois qu’on
me fait une pareille demande.
—Est-ce que vous me prenez pour le roi?
L’infortuné se traînait à genoux, souillant sa robe dans la poussière,
frappant le plancher de son front, un moment auparavant si radieux, et
embrassant les pieds du bourreau avec des cris sourds et des sanglots
étouffes.
—Allons, paix! reprit le bourreau. Je n’avais point encore vu la robe
noire s’humilier devant ma veste rouge.
Il repoussa du pied le suppliant.
—Camarade, prie Dieu et les saints; ils t’écouteront mieux que moi.
Musdœmon resta agenouillé, le visage caché dans ses mains et pleurant
amèrement. Cependant le bourreau, se haussant sur la pointe des pieds,
avait passé la corde dans l’anneau de la voûte; il la laissa pendre
jusque sur le plancher, puis l’arrêta par un double tour, puis prépara
un nœud coulant à l’extrémité qui touchait à terre.
—J’ai fini, dit-il au condamné quand ces menaçants apprêts furent
terminés; en as-tu fini de même avec la vie?
—Non, dit Musdœmon se levant, non, cela ne se peut! Vous commettez
quelque horrible méprise. Le chancelier d’Ahlefeld n’est point assez
infâme... Je lui suis trop nécessaire. Il est impossible que ce soit
pour moi que l’on vous ait envoyé. Laissez-moi fuir, craignez
d’encourir la colère du chancelier.
—Ne nous as-tu point déclaré, répliqua le bourreau, que tu étais
Turiaf Musdœmon?
Le prisonnier demeura un moment silencieux:
—Non, dit-il tout à coup, non, je ne me nomme point Musdœmon; je me
nomme Turiaf Orugix.
—Orugix! s’écria le bourreau, Orugix!
Il arracha précipitamment la perruque qui cachait le visage du
condamné, et poussa un cri de stupeur:
—Mon frère!
—Ton frère! répondit le condamné avec un étonnement mêlé de honte et
de joie, serais-tu?...
—Nychol Orugix, bourreau du Drontheimhus, pour te servir, mon frère
Turiaf.
Le condamné se jeta au cou de l’exécuteur, en l’appelant son frère,
son frère chéri. Cette reconnaissance fraternelle n’eût pas dilaté le
cœur de celui qui en eût été témoin. Turiaf prodiguait à Nychol mille
caresses avec un sourire affecté et craintif, auquel Nychol répondait
par des regards sombres et embarrassés; on eût dit un tigre flattant
un éléphant au moment où le pied pesant du monstre presse son ventre
haletant.
—Quel bonheur, frère Nychol!—Je suis bien joyeux de te revoir.
—Et moi, j’en suis fâché pour toi, frère Turiaf. Le condamné feignait
de ne point entendre, et poursuivait d’une voix tremblante:
—Tu as une femme et des enfants, sans doute? Tu me mèneras voir mon
aimable sœur et embrasser mes charmants neveux.
—Signe de croix du démon! murmura le bourreau.
—Je veux être leur second père. Écoute, frère, je suis puissant, j’ai
du crédit....
Le frère répondit d’un accent sinistre:
—Je sais que tu en avais!—À présent ne songe plus qu’à celui que tu
as sans doute su te ménager près des saints.
Toute espérance disparut du front du condamné.
—O Dieu! que signifie ceci, cher Nychol? Je suis sauvé, puisque je te
retrouve.—Songe que le même ventre nous a portés, que le même sein
nous a nourris, que les mêmes jeux ont occupé notre enfance;
souviens-toi, Nychol, que tu es mon frère!
—Jusqu’à cette heure, tu ne t’en étais pas souvenu, répondit le
farouche Nychol.
—Non, je ne puis mourir de la main de mon frère!
—C’est ta faute, Turiaf.—C’est toi qui as rompu ma carrière; qui
m’as empêché d'être exécuteur royal de Copenhague; qui m’as fait
jeter, comme bourreau de province, dans ce misérable pays. Si tu
n’avais point agi ainsi en mauvais frère, tu ne te plaindrais pas de
ce qui te révolte aujourd’hui. Je ne serais point dans le
Drontheimhus, et ce serait un autre qui ferait ton affaire.
—Nous en avons dit assez, mon frère, il faut mourir.
La mort est hideuse au méchant, par le même sentiment qui la rend
belle à l’homme de bien; tous deux vont quitter ce qu’ils ont
d’humain, mais le juste est délivré de son corps comme d’une prison,
le méchant en est arraché comme d’une forteresse. Au dernier moment,
l’enfer se révèle à l'âme perverse qui a rêvé le néant. Elle frappe
avec inquiétude sur la sombre porte de la mort, et ce n’est pas le
vide qui lui répond. Le condamné se roula sur le plancher en se
tordant les bras avec une plainte plus déchirante que la lamentation
éternelle d’un damné.
—Miséricorde de Dieu! Saints anges du ciel, si vous existez, ayez
compassion de moi! Nychol, mon Nychol, au nom de notre mère commune,
oh! laisse-moi vivre!
Le bourreau montra son parchemin.
—Je ne puis; l’ordre est précis.
—Cet ordre ne me concerne pas, balbutia le désespéré prisonnier; il
regarde un certain Musdœmon, ce n’est pas moi; je suis Turiaf Orugix.
—Tu veux rire, dit Nychol en haussant les épaules. Je sais bien qu’il
s’agit de toi. D’ailleurs, ajouta-t-il durement, tu n’aurais point été
hier, pour ton frère, Turiaf Orugix; tu n’es pour lui aujourd’hui que
Turiaf Musdœmon.
—Mon frère, mon frère! reprit le misérable, eh bien! attends jusqu’à
demain! Il est impossible que le grand-chancelier ait donné l’ordre de
ma mort. C’est un affreux malentendu. Le comte d’Ahlefeld m’aime
beaucoup. Je t’en conjure, mon cher Nychol, la vie!—Je serai bientôt
rentré en faveur, et je te rendrai tous les services....
—Tu ne peux plus m’en rendre qu’un, Turiaf, interrompit le bourreau.
J’ai déjà perdu les deux exécutions sur lesquelles je comptais le
plus, celles de l’ex-chancelier Schumacker et du fils du vice-roi.
J’ai toujours du malheur. Il ne me reste plus que Han d’Islande et
toi. Ton exécution, comme nocturne et secrète, me vaudra douze ducats
d’or. Laisse-moi donc faire tranquillement, voilà le seul service que
j’attends de toi.
—O Dieu! dit douloureusement le condamné.
—Ce sera le premier et le dernier, à la vérité; mais, en revanche, je
te promets que tu ne souffriras point. Je te pendrai en
frère.—Résigne-toi.
Musdœmon se leva; ses narines étaient gonflées de rage, ses lèvres
vertes tremblaient, ses dents claquaient, sa bouche écumait de
désespoir.
—Satan!—J’aurai sauvé ce d’Ahlefeld! j’aurai embrassé mon frère! et
ils me tueront!, et il faudra mourir la nuit, dans un cachot obscur,
sans que le monde puisse entendre mes malédictions, sans que ma voix
puisse tonner, sur eux d’un bout du royaume à l’autre, sans que ma
main puisse déchirer le voile de tous leurs crimes! Ce sera pour
arriver à cette mort que j’aurai souillé toute ma vie!—Misérable!
poursuivit-il, s’adressant à son frère, tu veux donc être fratricide?
—Je suis bourreau, répondit le flegmatique Nychol.
—Non! s’écria le condamné. Et il s’était jeté à corps perdu sur le
bourreau, et ses yeux lançaient des flammes et répandaient des larmes,
comme ceux d’un taureau aux abois. Non, je ne mourrai pas ainsi! Je
n’aurai point vécu comme un serpent formidable pour mourir comme le
misérable ver qu’on écrase! Je laisserai ma vie dans ma dernière
morsure; mais elle sera mortelle.
En parlant ainsi, il étreignait en ennemi celui qu’il venait
d’embrasser en frère. Le flatteur et caressant Musdœmon se montrait
en ce moment ce qu’il était dans son essence. Le désespoir avait remué
le fond de son âme ainsi qu’une lie, et après avoir rampé comme le
tigre, il se redressait comme lui. Il eût été difficile de décider
lequel des deux frères était le plus effroyable, dans ce moment où ils
luttaient, l’un avec la stupide férocité d’une bête sauvage, l’autre
avec la fureur rusée d’un démon.
Mais les quatre hallebardiers, jusqu’alors impassibles, n’étaient pas
restés immobiles. Ils avaient prêté assistance au bourreau, et bientôt
Musdœmon, qui n’avait d’autre force que sa rage, fut contraint de
lâcher prise. Il alla se jeter à plat ventre contre la muraille,
poussant des hurlements inarticulés et émoussant ses ongles sur la
pierre.
—Mourir! démons de l’enfer! mourir sans que mes cris percent ces
voûtes, sans que mes bras renversent ces murs!
On le saisit sans éprouver de résistance. Son effort inutile l’avait
épuisé. On le dépouilla de sa robe pour le garrotter. En ce moment, un
paquet cacheté tomba de ses vêtements.
—Qu’est cela? dit le bourreau.
Une espérance infernale luisait dans l’œil hagard du condamné.
—Comment avais-je oublié cela? murmura-t-il.—Écoute, frère Nychol,
ajouta-t-il d’une voix presque amicale; ces papiers appartiennent au
grand-chancelier. Promets-moi de les lui remettre, et fais ensuite de
moi ce que tu voudras.
—Puisque tu es tranquille maintenant, je te promets de remplir ta
dernière intention, quoique tu viennes d’agir envers moi comme un
mauvais frère. Ces papiers seront remis au chancelier, foi d’Orugix.
—Demande à les lui remettre toi-même, reprit le condamné en souriant
au bourreau, qui, par sa nature, comprenait peu les sourires. Le
plaisir qu’ils causeront à sa grâce te vaudra peut-être quelque
faveur.
—Vrai, frère? dit Orugix. Merci. Peut-être le diplôme d’exécuteur
royal, n’est-ce pas? Eh bien! quittons-nous bons amis. Je te pardonne
les coups d’ongles que tu m’as donnés; pardonne-moi le collier de
corde que tu vas recevoir de moi.
—Le chancelier m’avait promis un autre collier, répondit Musdœmon.
Alors les hallebardiers l’amenèrent garrotté au milieu du cachot; le
bourreau lui passa le fatal nœud coulant autour du cou.
—Turiaf, es-tu prêt?
—Un instant! un instant! dit le condamné, auquel sa terreur était
revenue; de grâce, mon frère, ne tire pas la corde avant que je ne te
le dise.
—Je n’aurai pas besoin de tirer la corde, répondit le bourreau.
Une minute après il répéta sa question:
—Es-tu prêt?
—Encore un instant! hélas! il faut donc mourir!
—Turiaf, je n’ai pas le temps d’attendre.
En parlant ainsi, Orugix invitait les hallebardiers à s’éloigner du
condamné.
—Un mot encore, frère! n’oublie pas de remettre le paquet au comte
d’Ahlefeld.
—Sois tranquille, répliqua le frère. Il ajouta pour la troisième
fois:—Allons, es-tu prêt?
L’infortuné ouvrait la bouche pour implorer peut-être encore une
minute de vie, quand le bourreau impatient se baissa. Il tourna un
bouton de cuivre qui sortait du plancher.
Le plancher se déroba sous le patient; le misérable disparut dans une
trappe carrée, au bruit sourd de la corde qui se tendait soudainement
avec d’effrayantes vibrations, causées en partie par les dernières
convulsions du mourant. On ne vit plus que la corde qui s’agitait dans
la sombre ouverture, d’où s’échappaient un vent frais et une rumeur
pareille à celle de l’eau courante.
Les hallebardiers eux-mêmes reculèrent frappés d’horreur. Le bourreau
s’approcha du gouffre, saisit de la main la corde qui vibrait toujours
et se suspendit sur l’abîme, s’appuyant des deux pieds sur les épaules
du patient. La fatale corde se tendit avec un son rauque et demeura
immobile. Un soupir étouffé venait de sortir de la trappe.
—C’est bon, dit le bourreau remontant dans le cachot. Adieu, frère.
Il tira un coutelas de sa ceinture.
—Va nourrir les poissons du golfe. Que ton corps soit la proie de
l’eau tandis que ton âme sera celle du feu.
À ces mots, il coupa la corde tendue. Ce qui en resta suspendu à
l’anneau de fer revint fouetter la voûte, tandis qu’on entendait l’eau
profonde et ténébreuse rejaillir de la chute du corps, puis continuer
sa course souterraine vers le golfe.
Le bourreau referma la trappe comme il l’avait ouverte. Au moment où
il se redressait, il vit le cachot plein de fumée.
—Qu’est-ce donc? demanda-t-il aux hallebardiers; d’où vient cette
fumée?
Ils l’ignoraient comme lui. Surpris, ils ouvrirent la porte du cachot;
les corridors de la prison étaient également inondés d’une fumée
épaisse et nauséabonde. Une issue secrète les conduisit, alarmés, dans
la cour carrée, où un spectacle effrayant les attendait.
Un immense incendie, accru par la violence du vent d’est, dévorait la
prison militaire et la caserne des arquebusiers. La flamme, poussée en
tourbillons, rampait autour des murs de pierre, couronnait les toits
ardents, sortait comme d’une bouche des fenêtres dévorées; et les
noires tours de Munckholm tantôt se rougissaient d’une clarté
sinistre, tantôt disparaissaient dans d’épais nuages de fumée.
Un guichetier qui fuyait dans la cour leur apprit en peu de mots que
le feu était parti, pendant le sommeil des gardiens de Han d’Islande,
du cachot du monstre, auquel on avait eu l’imprudence de donner de la
paille et du feu.
—J’ai bien du malheur! s’écria Orugix à ce récit; voilà encore sans
doute Han d’Islande qui m’échappe. Le misérable aura été brûlé! et je
n’aurai même plus son corps que j’ai payé deux ducats!
Cependant les malheureux arquebusiers de Munckholm, réveillés en
sursaut par cette mort imminente, se pressaient en foule à la grande
porte, embarrassée de funestes barricades; on entendait du dehors
leurs clameurs d’angoisse et de détresse; on les voyait se tordre les
bras aux fenêtres en feu ou se précipiter sur les dalles de la cour,
évitant une mort dans une autre. La flamme victorieuse embrassait tout
l’édifice, avant que le reste de la garnison eût eu le temps
d’accourir. Tout secours était déjà inutile. Le bâtiment était
heureusement isolé; on se borna à enfoncer à coups de hache la porte
principale; mais ce fut trop tard, car au moment où elle s’ouvrait,
toute la charpente embrasée du toit de la caserne s’écroula avec un
long fracas sur les infortunés soldats, entraînant dans sa chute les
combles et les étages incendiés. L’édifice entier disparut alors dans
un tourbillon de poussière enflammée et de fumée ardente, où
s’éteignaient quelques faibles clameurs.
Le lendemain matin il ne s’élevait plus dans la cour carrée que quatre
hautes murailles noires et chaudes encore, entourant un horrible amas
de décombres fumants qui continuaient à se dévorer les uns les autres,
comme des bêtes dans un cirque. Quand toute cette ruine fut un peu
refroidie, on en fouilla les profondeurs. Sous une couche de pierres,
de poutres et de ferrures tordues par le feu, reposait un amas
d’ossements blanchis et de cadavres défigurés; avec une trentaine de
soldats, pour la plupart estropiés, c’était ce qui restait du beau
régiment de Munckholm.
Lorsqu’en remuant les débris de la prison on arriva au cachot fatal
d’où l’incendie était parti et que Han d’Islande avait habité, on y
trouva les restes d’un corps humain, couché près d’un réchaud de fer,
sur des chaînes rompues. On remarqua seulement que parmi ces cendres
il y avait deux crânes, quoiqu’il n’y eût qu’un cadavre.