XLVIII
...... Quand le méchant m’épie,
Me ferez-vous tomber,
Seigneur, entre ses mains?
C’est lui qui sous mes pas a rompu vos chemins.
Ne me châtiez point, car mon crime est son crime.
A. DE VIGNY
L’heure fatale était arrivée; le soleil ne montrait plus que la moitié
de son disque au-dessus de l’horizon. Les postes étaient doublés dans
tout le château fort de Munckholm; devant chaque porte se promenaient
des sentinelles silencieuses et farouches. La rumeur de la ville
arrivait plus tumultueuse et plus bruyante aux sombres tours de la
forteresse, livrée elle-même à une agitation extraordinaire. On
entendait dans toutes les cours le bruit lugubre des tambours voilés
de crêpes; le canon de la tour basse grondait par intervalles; la
lourde cloche du donjon se balançait lentement avec des sons graves et
prolongés, et, de tous les points du port, des embarcations chargées
de peuple se pressaient vers le redoutable rocher. Un échafaud tendu
de noir, autour duquel s’épaississait et se grossissait sans cesse une
foule impatiente, s’élevait dans la place d’armes du château, au
centre d’un carré de soldats. Sur l’échafaud se promenait un homme
vêtu de serge rouge, tantôt s’appuyant sur une hache qu’il tenait à la
main, tantôt remuant un billot et une claie que portait l’estrade
funèbre. Près de là était préparé un bûcher devant lequel brûlaient
quelques torches de résine. Entre l’échafaud et le bûcher, on avait
planté un pieu auquel était suspendu un écriteau: Ordener Guldenlew,
traître.—On apercevait, de la place d’Armes, flotter au haut du
donjon de Slesvig un grand drapeau noir.
C’est dans ce moment que parut, devant le tribunal toujours assemblé
dans la salle d’audience, Ordener condamné. L’évêque seulement était
absent; son ministère de défenseur avait cessé.
Le fils du vice-roi était vêtu de noir, et portait à son cou le
collier de Dannebrog. Son visage était pâle, mais fier. Il était seul;
car on était venu le chercher pour le supplice avant que l’aumônier
Athanase Munder fût revenu dans son cachot.
Ordener avait déjà consommé intérieurement son sacrifice. Cependant
l’époux d’Éthel songeait encore avec quelque amertume à la vie, et eût
peut-être voulu pouvoir choisir pour sa première nuit de noces une
autre nuit que celle du tombeau. Il avait prié et surtout rêvé dans sa
prison. Maintenant il était debout devant le terme de toute prière et
de tout rêve. Il se sentait fort de la force que donnent Dieu et
l’amour. La foule, plus émue que le condamné, le considérait avec une
attention avide. L’éclat de son rang, l’horreur de son sort,
éveillaient toutes les envies et toutes les pitiés. Chacun assistait à
son châtiment sans s’expliquer son crime. Il y a au fond des hommes un
sentiment étrange qui les pousse, ainsi qu’à des plaisirs, au
spectacle des supplices. Ils cherchent avec un horrible empressement à
saisir la pensée de la destruction sur les traits décomposés de celui
qui va mourir, comme si quelque révélation du ciel ou de l’enfer
devait apparaître, en ce moment solennel, dans les yeux du misérable;
comme pour voir quelle ombre jette l’aile de la mort planant sur une
tête humaine; comme pour examiner ce qui reste d’un homme quand
l’espérance l’a quitté. Cet être, plein de force et de santé, qui se
meut, qui respire, qui vit, et qui, dans un moment, cessera de se
mouvoir, de respirer, de vivre, environné d'êtres pareils à lui,
auxquels il n’a rien fait, qui le plaignent tous, et dont nul ne le
secourra; ce malheureux, mourant sans être moribond, courbé à la fois
sous une puissance matérielle et sous un pouvoir invisible; cette vie
que la société n’a pu donner, et qu’elle prend avec appareil, toute
cette cérémonie imposante du meurtre judiciaire, ébranlent vivement
les imaginations. Condamnés tous à mort avec des sursis indéfinis,
c’est pour nous un objet de curiosité étrange et douloureuse, que
l’infortuné qui sait précisément à quelle heure son sursis doit être
levé.
On se souvient qu’avant d’aller à l’échafaud Ordener devait être amené
devant le tribunal, pour être dégradé de ses titres et de ses
honneurs. À peine le mouvement excité dans l’assemblée par son arrivée
eut-il fait place au calme, que le président se fit apporter le livre
héraldique des deux royaumes, et les statuts de l’ordre de Dannebrog.
Alors, ayant invité le condamné à mettre un genou en terre, il
recommanda aux assistants le silence et le respect, ouvrit le livre
des chevaliers de Dannebrog, et commença à lire d’une voix haute et
sévère:
«—Christiern, par la grâce et miséricorde du Tout-Puissant, roi de
Danemark et de Norvège, des Vandales et des Goths, duc de Slesvig, de
Holstein, de Stormarie et de Dytmarse, comte d’Oldenbourg et de
Delmenhurst, savoir faisons—qu’ayant rétabli, sur la proposition de
notre grand-chancelier, comte de Griffenfeld (la voix du président
passa si rapidement sur ce nom qu’on l’entendit à peine), l’ordre
royal de Dannebrog, fondé par notre illustre aïeul saint Waldemar,
«Sur ce que nous avons considéré que cet ordre vénérable ayant été
créé en souvenir de l’étendard Dannebrog, envoyé du ciel à notre
royaume béni,
«Ce serait mentir à la divine institution de l’ordre si quelqu’un des
chevaliers pouvait impunément forfaire à l’honneur et aux saintes lois
de l’église et de l’état.
Nous ordonnons, à genoux devant Dieu, que quiconque, parmi les
chevaliers de l’ordre, aura livré son âme au démon par quelque félonie
ou trahison, après avoir été blâmé publiquement par un juge, sera à
jamais dégradé du rang de chevalier de notre royal ordre de Dannebrog.»
Le président referma le livre.
—Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de Dannebrog, vous
vous êtes rendu coupable de haute trahison, crime pour lequel votre
tête va être tranchée, votre corps brûlé, et votre cendre jetée au
vent.—Ordener Guldenlew, traître, vous vous êtes rendu indigne de
prendre rang parmi les chevaliers de Dannebrog. Je vous invite à vous
humilier, car je vais vous dégrader publiquement au nom du roi.
Le président étendit la main sur le livre de l’ordre, et s’apprêtait à
prononcer la formule fatale sur Ordener, calme et immobile, lorsqu’une
porte latérale s’ouvrit à droite du tribunal. Un huissier
ecclésiastique parut, annonçant sa révérence l’évêque de Drontheimhus.
C’était lui en effet. Il entra précipitamment dans la salle,
accompagné d’un autre ecclésiastique qui le soutenait.
—Arrêtez! seigneur président, cria-t-il avec une force qui semblait
n'être plus de son âge; arrêtez!—Le ciel soit béni! j’arrive à temps:
L’assemblée redoubla d’attention, prévoyant quelque nouvel événement.
Le président se tourna vers l’évêque avec humeur:
—Votre révérence me permettra de lui faire remarquer, que sa présence
est inutile ici. Le tribunal va dégrader le condamné, qui touche au
moment de subir sa peine.
—Gardez-vous, dit l’évêque, de toucher à celui qui est pur devant le
Seigneur. Ce condamné est innocent. Rien ne peut se comparer au cri
d’étonnement qui retentit dans l’auditoire, si ce n’est le cri
d’épouvante que poussèrent le président et le secrétaire intime.
—Oui, tremblez, juges, poursuivit l’évêque avant que le président eût
eu le temps de reprendre son sang-froid; tremblez! car vous alliez
verser le sang innocent.
Pendant que l’émotion du président se calmait, Ordener s’était levé
consterné. Le noble jeune homme craignait que sa généreuse ruse ne fût
découverte, et qu’on n’eût trouvé des preuves de la culpabilité de
Schumacker.
—Seigneur évêque, dit le président, dans cette affaire, le crime
semble vouloir nous échapper, en passant de tête en tête. Ne vous fiez
pas à quelque vaine apparence. Si Ordener Guldenlew est innocent, quel
est donc alors le coupable?
—Votre grâce va le savoir, répondit l’évêque.—Puis, montrant au
tribunal une cassette de fer qu’un serviteur portait derrière
lui:—Nobles seigneurs, vous avez jugé dans les ténèbres; dans cette
cassette est la lumière miraculeuse qui doit les dissiper.
Le président, le secrétaire intime et Ordener parurent frappés en même
temps, à l’aspect de la mystérieuse cassette. L’évêque poursuivit:
—Nobles juges, écoutez-nous. Aujourd’hui, au moment où nous rentrions
dans notre palais épiscopal, afin de nous reposer des fatigues de la
nuit, et de prier pour les condamnés, on nous a remis cette boîte de
fer scellée. Le gardien du Spladgest l’avait, nous a-t-on dit,
apportée ce matin à notre palais pour qu’elle nous fût remise,
affirmant qu’elle renfermait sans doute quelque mystère satanique,
attendu qu’il l’avait trouvée sur le corps du sacrilège Benignus
Spiagudry, dont on a retiré le cadavre du Sparbo.
L’attention d’Ordener redoubla. Tout l’auditoire se taisait
religieusement. Le président et le secrétaire courbaient la tête comme
deux condamnés. On eût dit qu’ils avaient tous deux oublié leur astuce
et leur audace. Il y a un moment dans la vie du méchant où sa
puissance s’en va.
—Après avoir béni cette cassette, continua l’évêque, nous en avons
brisé le sceau, qui portait, comme vous pouvez le voir encore, les
anciennes armoiries abolies de Griffenfeld. Nous y avons trouvé en
effet un secret satanique. Vous allez en juger, vénérables seigneurs.
Prêtez-nous toute votre attention; car il s’agit ici du sang des
hommes, et le Seigneur en pèse chaque goutte.
Alors, ouvrant la formidable cassette, il en tira un parchemin au dos
duquel était écrite l’attestation suivante:
«Moi, Blaxtham Cumbysulsum, docteur, je déclare, au moment de mourir,
remettre au capitaine Dispolsen, procureur, à Copenhague, de l’ancien
comte de Griffenfeld, la pièce suivante, entièrement écrite de la main
de Turiaf Musdœmon, serviteur du chancelier comte d’Ahlefeld, afin
que le susnommé capitaine en fasse l’usage qu’il lui plaira.—Et je
prie Dieu de me pardonner mes crimes.—À Copenhague, le onzième jour
du mois de janvier mil six cent quatre-vingt-dix-neuf.
«CUMBYSULSUM.»
Le secrétaire intime tremblait d’un tremblement convulsif. Il voulut
parler et ne le put. L’évêque cependant remettait le parchemin au
président pâle et agité.
—Que vois-je? s’écria celui-ci en déployant le parchemin.—Note au
noble comte d’Ahlefeld, sur le moyen de se défaire juridiquement de
Schumacker!....—Je vous jure, révérend évêque....
Le parchemin tomba des mains du président.
—Lisez, lisez, seigneur, poursuivit l’évêque. Je ne doute pas que
votre indigne serviteur n’ait abusé de votre nom, comme il a abusé de
celui du malheureux Schumacker. Voyez seulement ce qu’a produit votre
haine peu charitable pour votre prédécesseur tombé. Un de vos
courtisans a machiné en votre nom sa perte, espérant sans doute s’en
faire un mérite auprès de votre grâce.
En montrant au président que les soupçons de l’évêque, qui connaissait
tout le contenu de la cassette, ne tombaient pas sur lui, ces paroles
le ranimèrent. Ordener respirait également. Il commençait à entrevoir
que l’innocence du père de son Éthel allait éclater en même temps que
la sienne propre. Il éprouvait un profond étonnement de cette destinée
bizarre qui l’avait conduit à la poursuite d’un formidable brigand
pour retrouver cette cassette, que son vieux guide Benignus Spiagudry
portait sur lui; en sorte qu’elle le suivait pendant qu’il la
cherchait. Il méditait aussi la grave leçon des événements qui, après
l’avoir perdu par cette fatale cassette, le sauvaient par elle.
Le président, rappelant son sang-froid, lut alors, avec les signes
d’une indignation que partageait tout l’auditoire, une longue note, où
Musdœmon expliquait en détail l’abominable plan que nous lui avons vu
suivre dans le cours de cette histoire. Plusieurs fois le secrétaire
intime voulut se lever pour se défendre; mais à chaque fois la rumeur
publique le repoussait sur son siège. Enfin l’odieuse lecture se
termina au milieu d’un murmure d’horreur.
—Hallebardiers, qu’on saisisse cet homme! dit le président, désignant
le secrétaire intime.
Le misérable, sans force et sans parole, descendit de son siège, et
fut jeté sur le banc d’infamie, parmi les huées de la populace.
—Seigneurs juges, dit l’évêque, frémissez et réjouissez-vous. La
vérité, qui vient d'être portée à vos consciences, va encore vous être
confirmée par ce que l’aumônier des prisons de cette royale ville,
notre honoré frère Athanase Munder, ici présent, va vous apprendre.
C’était en effet Athanase Munder qui accompagnait l’évêque. Il
s’inclina devant son pasteur et devant le tribunal, puis, sur un signe
du président, il s’exprima ainsi:
—Ce que je vais dire est la vérité. Me punisse le ciel si je profère
ici une parole dans une intention autre que celle de bien
faire!—J’avais, d’après ce que j’avais vu ce matin dans le cachot du
fils du vice-roi, pensé en moi-même que ce jeune homme n’était point
coupable, quoique vos seigneuries l’aient condamné sur ses aveux. Or,
j’ai été appelé, il y a quelques heures, pour donner les derniers
secours spirituels au malheureux montagnard qui a été si cruellement
assassiné devant vous, et que vous aviez condamné, respectables
seigneurs, comme étant Han d’Islande. Voici ce que m’a dit ce
moribond: «Je ne suis point Han d’Islande; j’ai été bien puni d’avoir
pris ce nom. Celui qui m’a payé pour jouer ce rôle est le secrétaire
intime de la grande chancellerie; il se nomme Musdœmon, et il a
machiné toute la révolte sous le nom de Hacket. Je crois qu’il est le
seul coupable dans tout ceci.» Alors il m’a demandé ma bénédiction et
recommandé de venir en toute hâte reporter ses dernières paroles au
tribunal. Dieu est témoin de ce que je dis. Puisse-je sauver le sang
de l’innocent, et ne point faire verser celui du coupable!
Il se tut, saluant de nouveau son évêque et les juges.
—Votre grâce voit, seigneur, dit l’évêque au président, que l’un de
mes clients n’avait point saisi à tort tant de ressemblance entre ce
Hacket et votre secrétaire intime.
—Turiaf Musdœmon; demanda le président au nouvel accusé,
qu’avez-vous à alléguer pour votre défense?
Musdœmon leva sur son maître un regard qui l’effraya. Toute son
assurance lui était revenue. Il répondit après un moment de silence:
—Rien, seigneur.
Le président reprit d’une voix altérée et faible:
—Vous vous avouez donc coupable du crime qui vous est imputé? Vous
vous avouez auteur d’une conspiration tramée à la fois contre l’état
et contre un individu nommé Schumacker.
—Oui, seigneur, répondit Musdœmon. L’évêque se leva.
—Seigneur président, pour qu’il ne reste aucun doute dans cette
affaire, que votre grâce demande à l’accusé s’il a eu des complices.
—Des complices! répéta Musdœmon.
Il parut réfléchir un moment. Un horrible malaise se peignit sur le
front du président.
—Non, seigneur évêque, dit-il enfin.
Le président jeta sur lui un regard soulagé qui rencontra le sien.
—Non, je n’ai point eu de complices, répéta Musdœmon avec plus de
force. J’avais tramé tout ce complot par attachement pour mon maître,
qui l’ignorait, pour perdre son ennemi Schumacker.
Les regards de l’accusé et du président se rencontrèrent encore.
—Votre grâce, reprit l’évêque, doit sentir que, puisque Musdœmon n’a
point eu de complices, le baron Ordener Guldenlew ne peut être
coupable.
—S’il ne l’était pas, révérend évêque, comment se serait-il avoué
criminel?
—Seigneur président, comment ce montagnard s’est-il obstiné à se dire
Han d’Islande au péril de sa tête? Dieu seul sait ce qui existe au
fond des cœurs.
Ordener prit la parole.
—Seigneurs juges, je puis vous le dire, maintenant que le vrai
coupable est découvert. Oui, je me suis faussement accusé, pour sauver
l’ancien chancelier Schumacker, dont la mort eût laissé sa fille sans
protecteur.
Le président se mordit les lèvres.
—Nous demandons au tribunal, dit l’évêque, que l’innocence de notre
client Ordener soit proclamée par lui.
Le président répondit par un signe d’adhésion; et, sur la demande du
haut-syndic, on acheva l’examen de la redoutable cassette, qui ne
renfermait plus que le diplôme et les titres de Schumacker mêlés à
quelques lettres du prisonnier de Munckholm au capitaine Dispolsen,
lettres amères sans être coupables, et qui ne pouvaient effrayer que
le chancelier d’Ahlefeld.
Bientôt le tribunal se retira, et après une courte délibération,
tandis que les curieux rassemblés dans la place d’Armes attendaient
avec une impatience opiniâtre le fils du vice-roi condamné, et que le
bourreau se promenait nonchalamment sur l’échafaud, le président
prononça, d’une voix presque éteinte, l’arrêt qui condamnait à mort
Turiaf Musdœmon, et réhabilitait Ordener Guldenlew, le réintégrant
dans tous ses honneurs, titres et privilèges.
XLVIII
...... Quand le méchant m’épie,
Me ferez-vous tomber,
Seigneur, entre ses mains?
C’est lui qui sous mes pas a rompu vos chemins.
Ne me châtiez point, car mon crime est son crime.
A. DE VIGNY
L’heure fatale était arrivée; le soleil ne montrait plus que la moitié
de son disque au-dessus de l’horizon. Les postes étaient doublés dans
tout le château fort de Munckholm; devant chaque porte se promenaient
des sentinelles silencieuses et farouches. La rumeur de la ville
arrivait plus tumultueuse et plus bruyante aux sombres tours de la
forteresse, livrée elle-même à une agitation extraordinaire. On
entendait dans toutes les cours le bruit lugubre des tambours voilés
de crêpes; le canon de la tour basse grondait par intervalles; la
lourde cloche du donjon se balançait lentement avec des sons graves et
prolongés, et, de tous les points du port, des embarcations chargées
de peuple se pressaient vers le redoutable rocher. Un échafaud tendu
de noir, autour duquel s’épaississait et se grossissait sans cesse une
foule impatiente, s’élevait dans la place d’armes du château, au
centre d’un carré de soldats. Sur l’échafaud se promenait un homme
vêtu de serge rouge, tantôt s’appuyant sur une hache qu’il tenait à la
main, tantôt remuant un billot et une claie que portait l’estrade
funèbre. Près de là était préparé un bûcher devant lequel brûlaient
quelques torches de résine. Entre l’échafaud et le bûcher, on avait
planté un pieu auquel était suspendu un écriteau: Ordener Guldenlew,
traître.—On apercevait, de la place d’Armes, flotter au haut du
donjon de Slesvig un grand drapeau noir.
C’est dans ce moment que parut, devant le tribunal toujours assemblé
dans la salle d’audience, Ordener condamné. L’évêque seulement était
absent; son ministère de défenseur avait cessé.
Le fils du vice-roi était vêtu de noir, et portait à son cou le
collier de Dannebrog. Son visage était pâle, mais fier. Il était seul;
car on était venu le chercher pour le supplice avant que l’aumônier
Athanase Munder fût revenu dans son cachot.
Ordener avait déjà consommé intérieurement son sacrifice. Cependant
l’époux d’Éthel songeait encore avec quelque amertume à la vie, et eût
peut-être voulu pouvoir choisir pour sa première nuit de noces une
autre nuit que celle du tombeau. Il avait prié et surtout rêvé dans sa
prison. Maintenant il était debout devant le terme de toute prière et
de tout rêve. Il se sentait fort de la force que donnent Dieu et
l’amour. La foule, plus émue que le condamné, le considérait avec une
attention avide. L’éclat de son rang, l’horreur de son sort,
éveillaient toutes les envies et toutes les pitiés. Chacun assistait à
son châtiment sans s’expliquer son crime. Il y a au fond des hommes un
sentiment étrange qui les pousse, ainsi qu’à des plaisirs, au
spectacle des supplices. Ils cherchent avec un horrible empressement à
saisir la pensée de la destruction sur les traits décomposés de celui
qui va mourir, comme si quelque révélation du ciel ou de l’enfer
devait apparaître, en ce moment solennel, dans les yeux du misérable;
comme pour voir quelle ombre jette l’aile de la mort planant sur une
tête humaine; comme pour examiner ce qui reste d’un homme quand
l’espérance l’a quitté. Cet être, plein de force et de santé, qui se
meut, qui respire, qui vit, et qui, dans un moment, cessera de se
mouvoir, de respirer, de vivre, environné d'êtres pareils à lui,
auxquels il n’a rien fait, qui le plaignent tous, et dont nul ne le
secourra; ce malheureux, mourant sans être moribond, courbé à la fois
sous une puissance matérielle et sous un pouvoir invisible; cette vie
que la société n’a pu donner, et qu’elle prend avec appareil, toute
cette cérémonie imposante du meurtre judiciaire, ébranlent vivement
les imaginations. Condamnés tous à mort avec des sursis indéfinis,
c’est pour nous un objet de curiosité étrange et douloureuse, que
l’infortuné qui sait précisément à quelle heure son sursis doit être
levé.
On se souvient qu’avant d’aller à l’échafaud Ordener devait être amené
devant le tribunal, pour être dégradé de ses titres et de ses
honneurs. À peine le mouvement excité dans l’assemblée par son arrivée
eut-il fait place au calme, que le président se fit apporter le livre
héraldique des deux royaumes, et les statuts de l’ordre de Dannebrog.
Alors, ayant invité le condamné à mettre un genou en terre, il
recommanda aux assistants le silence et le respect, ouvrit le livre
des chevaliers de Dannebrog, et commença à lire d’une voix haute et
sévère:
«—Christiern, par la grâce et miséricorde du Tout-Puissant, roi de
Danemark et de Norvège, des Vandales et des Goths, duc de Slesvig, de
Holstein, de Stormarie et de Dytmarse, comte d’Oldenbourg et de
Delmenhurst, savoir faisons—qu’ayant rétabli, sur la proposition de
notre grand-chancelier, comte de Griffenfeld (la voix du président
passa si rapidement sur ce nom qu’on l’entendit à peine), l’ordre
royal de Dannebrog, fondé par notre illustre aïeul saint Waldemar,
«Sur ce que nous avons considéré que cet ordre vénérable ayant été
créé en souvenir de l’étendard Dannebrog, envoyé du ciel à notre
royaume béni,
«Ce serait mentir à la divine institution de l’ordre si quelqu’un des
chevaliers pouvait impunément forfaire à l’honneur et aux saintes lois
de l’église et de l’état.
Nous ordonnons, à genoux devant Dieu, que quiconque, parmi les
chevaliers de l’ordre, aura livré son âme au démon par quelque félonie
ou trahison, après avoir été blâmé publiquement par un juge, sera à
jamais dégradé du rang de chevalier de notre royal ordre de Dannebrog.»
Le président referma le livre.
—Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de Dannebrog, vous
vous êtes rendu coupable de haute trahison, crime pour lequel votre
tête va être tranchée, votre corps brûlé, et votre cendre jetée au
vent.—Ordener Guldenlew, traître, vous vous êtes rendu indigne de
prendre rang parmi les chevaliers de Dannebrog. Je vous invite à vous
humilier, car je vais vous dégrader publiquement au nom du roi.
Le président étendit la main sur le livre de l’ordre, et s’apprêtait à
prononcer la formule fatale sur Ordener, calme et immobile, lorsqu’une
porte latérale s’ouvrit à droite du tribunal. Un huissier
ecclésiastique parut, annonçant sa révérence l’évêque de Drontheimhus.
C’était lui en effet. Il entra précipitamment dans la salle,
accompagné d’un autre ecclésiastique qui le soutenait.
—Arrêtez! seigneur président, cria-t-il avec une force qui semblait
n'être plus de son âge; arrêtez!—Le ciel soit béni! j’arrive à temps:
L’assemblée redoubla d’attention, prévoyant quelque nouvel événement.
Le président se tourna vers l’évêque avec humeur:
—Votre révérence me permettra de lui faire remarquer, que sa présence
est inutile ici. Le tribunal va dégrader le condamné, qui touche au
moment de subir sa peine.
—Gardez-vous, dit l’évêque, de toucher à celui qui est pur devant le
Seigneur. Ce condamné est innocent. Rien ne peut se comparer au cri
d’étonnement qui retentit dans l’auditoire, si ce n’est le cri
d’épouvante que poussèrent le président et le secrétaire intime.
—Oui, tremblez, juges, poursuivit l’évêque avant que le président eût
eu le temps de reprendre son sang-froid; tremblez! car vous alliez
verser le sang innocent.
Pendant que l’émotion du président se calmait, Ordener s’était levé
consterné. Le noble jeune homme craignait que sa généreuse ruse ne fût
découverte, et qu’on n’eût trouvé des preuves de la culpabilité de
Schumacker.
—Seigneur évêque, dit le président, dans cette affaire, le crime
semble vouloir nous échapper, en passant de tête en tête. Ne vous fiez
pas à quelque vaine apparence. Si Ordener Guldenlew est innocent, quel
est donc alors le coupable?
—Votre grâce va le savoir, répondit l’évêque.—Puis, montrant au
tribunal une cassette de fer qu’un serviteur portait derrière
lui:—Nobles seigneurs, vous avez jugé dans les ténèbres; dans cette
cassette est la lumière miraculeuse qui doit les dissiper.
Le président, le secrétaire intime et Ordener parurent frappés en même
temps, à l’aspect de la mystérieuse cassette. L’évêque poursuivit:
—Nobles juges, écoutez-nous. Aujourd’hui, au moment où nous rentrions
dans notre palais épiscopal, afin de nous reposer des fatigues de la
nuit, et de prier pour les condamnés, on nous a remis cette boîte de
fer scellée. Le gardien du Spladgest l’avait, nous a-t-on dit,
apportée ce matin à notre palais pour qu’elle nous fût remise,
affirmant qu’elle renfermait sans doute quelque mystère satanique,
attendu qu’il l’avait trouvée sur le corps du sacrilège Benignus
Spiagudry, dont on a retiré le cadavre du Sparbo.
L’attention d’Ordener redoubla. Tout l’auditoire se taisait
religieusement. Le président et le secrétaire courbaient la tête comme
deux condamnés. On eût dit qu’ils avaient tous deux oublié leur astuce
et leur audace. Il y a un moment dans la vie du méchant où sa
puissance s’en va.
—Après avoir béni cette cassette, continua l’évêque, nous en avons
brisé le sceau, qui portait, comme vous pouvez le voir encore, les
anciennes armoiries abolies de Griffenfeld. Nous y avons trouvé en
effet un secret satanique. Vous allez en juger, vénérables seigneurs.
Prêtez-nous toute votre attention; car il s’agit ici du sang des
hommes, et le Seigneur en pèse chaque goutte.
Alors, ouvrant la formidable cassette, il en tira un parchemin au dos
duquel était écrite l’attestation suivante:
«Moi, Blaxtham Cumbysulsum, docteur, je déclare, au moment de mourir,
remettre au capitaine Dispolsen, procureur, à Copenhague, de l’ancien
comte de Griffenfeld, la pièce suivante, entièrement écrite de la main
de Turiaf Musdœmon, serviteur du chancelier comte d’Ahlefeld, afin
que le susnommé capitaine en fasse l’usage qu’il lui plaira.—Et je
prie Dieu de me pardonner mes crimes.—À Copenhague, le onzième jour
du mois de janvier mil six cent quatre-vingt-dix-neuf.
«CUMBYSULSUM.»
Le secrétaire intime tremblait d’un tremblement convulsif. Il voulut
parler et ne le put. L’évêque cependant remettait le parchemin au
président pâle et agité.
—Que vois-je? s’écria celui-ci en déployant le parchemin.—Note au
noble comte d’Ahlefeld, sur le moyen de se défaire juridiquement de
Schumacker!....—Je vous jure, révérend évêque....
Le parchemin tomba des mains du président.
—Lisez, lisez, seigneur, poursuivit l’évêque. Je ne doute pas que
votre indigne serviteur n’ait abusé de votre nom, comme il a abusé de
celui du malheureux Schumacker. Voyez seulement ce qu’a produit votre
haine peu charitable pour votre prédécesseur tombé. Un de vos
courtisans a machiné en votre nom sa perte, espérant sans doute s’en
faire un mérite auprès de votre grâce.
En montrant au président que les soupçons de l’évêque, qui connaissait
tout le contenu de la cassette, ne tombaient pas sur lui, ces paroles
le ranimèrent. Ordener respirait également. Il commençait à entrevoir
que l’innocence du père de son Éthel allait éclater en même temps que
la sienne propre. Il éprouvait un profond étonnement de cette destinée
bizarre qui l’avait conduit à la poursuite d’un formidable brigand
pour retrouver cette cassette, que son vieux guide Benignus Spiagudry
portait sur lui; en sorte qu’elle le suivait pendant qu’il la
cherchait. Il méditait aussi la grave leçon des événements qui, après
l’avoir perdu par cette fatale cassette, le sauvaient par elle.
Le président, rappelant son sang-froid, lut alors, avec les signes
d’une indignation que partageait tout l’auditoire, une longue note, où
Musdœmon expliquait en détail l’abominable plan que nous lui avons vu
suivre dans le cours de cette histoire. Plusieurs fois le secrétaire
intime voulut se lever pour se défendre; mais à chaque fois la rumeur
publique le repoussait sur son siège. Enfin l’odieuse lecture se
termina au milieu d’un murmure d’horreur.
—Hallebardiers, qu’on saisisse cet homme! dit le président, désignant
le secrétaire intime.
Le misérable, sans force et sans parole, descendit de son siège, et
fut jeté sur le banc d’infamie, parmi les huées de la populace.
—Seigneurs juges, dit l’évêque, frémissez et réjouissez-vous. La
vérité, qui vient d'être portée à vos consciences, va encore vous être
confirmée par ce que l’aumônier des prisons de cette royale ville,
notre honoré frère Athanase Munder, ici présent, va vous apprendre.
C’était en effet Athanase Munder qui accompagnait l’évêque. Il
s’inclina devant son pasteur et devant le tribunal, puis, sur un signe
du président, il s’exprima ainsi:
—Ce que je vais dire est la vérité. Me punisse le ciel si je profère
ici une parole dans une intention autre que celle de bien
faire!—J’avais, d’après ce que j’avais vu ce matin dans le cachot du
fils du vice-roi, pensé en moi-même que ce jeune homme n’était point
coupable, quoique vos seigneuries l’aient condamné sur ses aveux. Or,
j’ai été appelé, il y a quelques heures, pour donner les derniers
secours spirituels au malheureux montagnard qui a été si cruellement
assassiné devant vous, et que vous aviez condamné, respectables
seigneurs, comme étant Han d’Islande. Voici ce que m’a dit ce
moribond: «Je ne suis point Han d’Islande; j’ai été bien puni d’avoir
pris ce nom. Celui qui m’a payé pour jouer ce rôle est le secrétaire
intime de la grande chancellerie; il se nomme Musdœmon, et il a
machiné toute la révolte sous le nom de Hacket. Je crois qu’il est le
seul coupable dans tout ceci.» Alors il m’a demandé ma bénédiction et
recommandé de venir en toute hâte reporter ses dernières paroles au
tribunal. Dieu est témoin de ce que je dis. Puisse-je sauver le sang
de l’innocent, et ne point faire verser celui du coupable!
Il se tut, saluant de nouveau son évêque et les juges.
—Votre grâce voit, seigneur, dit l’évêque au président, que l’un de
mes clients n’avait point saisi à tort tant de ressemblance entre ce
Hacket et votre secrétaire intime.
—Turiaf Musdœmon; demanda le président au nouvel accusé,
qu’avez-vous à alléguer pour votre défense?
Musdœmon leva sur son maître un regard qui l’effraya. Toute son
assurance lui était revenue. Il répondit après un moment de silence:
—Rien, seigneur.
Le président reprit d’une voix altérée et faible:
—Vous vous avouez donc coupable du crime qui vous est imputé? Vous
vous avouez auteur d’une conspiration tramée à la fois contre l’état
et contre un individu nommé Schumacker.
—Oui, seigneur, répondit Musdœmon. L’évêque se leva.
—Seigneur président, pour qu’il ne reste aucun doute dans cette
affaire, que votre grâce demande à l’accusé s’il a eu des complices.
—Des complices! répéta Musdœmon.
Il parut réfléchir un moment. Un horrible malaise se peignit sur le
front du président.
—Non, seigneur évêque, dit-il enfin.
Le président jeta sur lui un regard soulagé qui rencontra le sien.
—Non, je n’ai point eu de complices, répéta Musdœmon avec plus de
force. J’avais tramé tout ce complot par attachement pour mon maître,
qui l’ignorait, pour perdre son ennemi Schumacker.
Les regards de l’accusé et du président se rencontrèrent encore.
—Votre grâce, reprit l’évêque, doit sentir que, puisque Musdœmon n’a
point eu de complices, le baron Ordener Guldenlew ne peut être
coupable.
—S’il ne l’était pas, révérend évêque, comment se serait-il avoué
criminel?
—Seigneur président, comment ce montagnard s’est-il obstiné à se dire
Han d’Islande au péril de sa tête? Dieu seul sait ce qui existe au
fond des cœurs.
Ordener prit la parole.
—Seigneurs juges, je puis vous le dire, maintenant que le vrai
coupable est découvert. Oui, je me suis faussement accusé, pour sauver
l’ancien chancelier Schumacker, dont la mort eût laissé sa fille sans
protecteur.
Le président se mordit les lèvres.
—Nous demandons au tribunal, dit l’évêque, que l’innocence de notre
client Ordener soit proclamée par lui.
Le président répondit par un signe d’adhésion; et, sur la demande du
haut-syndic, on acheva l’examen de la redoutable cassette, qui ne
renfermait plus que le diplôme et les titres de Schumacker mêlés à
quelques lettres du prisonnier de Munckholm au capitaine Dispolsen,
lettres amères sans être coupables, et qui ne pouvaient effrayer que
le chancelier d’Ahlefeld.
Bientôt le tribunal se retira, et après une courte délibération,
tandis que les curieux rassemblés dans la place d’Armes attendaient
avec une impatience opiniâtre le fils du vice-roi condamné, et que le
bourreau se promenait nonchalamment sur l’échafaud, le président
prononça, d’une voix presque éteinte, l’arrêt qui condamnait à mort
Turiaf Musdœmon, et réhabilitait Ordener Guldenlew, le réintégrant
dans tous ses honneurs, titres et privilèges.