XXXV
.... Battez, tambours! ils viennent!
.... Ils ont fait serment tous, et tous le même
serment, de ne pas rentrer en Castille sans le
comte prisonnier, leur seigneur.
Ils ont sa statue de pierre dans un chariot, et
sont résolus à ne retourner en arrière qu’en
voyant la statue s’en retourner elle-même.
Et en signe que celui qui ferait un pas en arrière
serait regardé comme un traître, ils ont tous levé
la main et prêté leur serment.
.............................................
Et ils marchent vers Arlançon, aussi vite que
peuvent aller les bœufs qui traînent le chariot;
ils ne s’arrêtent pas plus que le soleil.
Burgos reste désert; seulement les femmes et les
enfants y sont demeurés; il en est ainsi dans les
environs.
Ils vont causant ensemble du cheval et du faucon,
et se demandant s’il faut affranchir la Castille
du tribut qu’elle paie à Léon.
Et avant d’entrer dans la Navarre, ils rencontrent
sur la frontière...—
Romances espagnoles.
Pendant que la conversation qu’on vient de lire avait lieu dans une
des forêts qui avoisinent le Smiasen, les révoltés, divisés en trois
colonnes, sortirent de la mine de plomb d’Apsyl-Corh, par l’entrée
principale, qui s’ouvre de plain-pied sur un ravin profond. Ordener,
qui, malgré son désir de se rapprocher de Kennybol, avait été rangé
dans la bande de Norbith, ne vit d’abord qu’une longue procession de
torches, dont les feux, luttant avec les premières lueurs du jour, se
réfléchissaient sur des haches, des fourches, des pioches, des massues
armées de pointes de fer, d’énormes marteaux, des pics, des leviers et
toutes les armes grossières que la révolte peut emprunter au travail,
mêlées à d’autres armes régulières, qui annonçaient que cette révolte
était une conspiration, des mousquets, des piques, des sabres, des
carabines et des arquebuses. Quand le soleil eut paru, et que la
lumière des torches ne fut plus que de la fumée, il put mieux observer
l’aspect de cette singulière armée, qui s’avançait en désordre, avec
des chants rauques et des cris sauvages, pareille à un troupeau de
loups affamés qui vont à la conquête d’un cadavre. Elle était partagée
en trois divisions, ou plutôt en trois foules. D’abord marchaient les
montagnards de Kole, commandés par Kennybol, auquel ils ressemblaient
tous par leur costume de peaux de bêtes, et presque par leur mine
farouche et hardie. Puis venaient les jeunes mineurs de Norbith et les
vieux de Jonas, avec leurs grands feutres, leurs larges pantalons,
leurs bras entièrement nus et leurs visages noirs, qui tournaient vers
le soleil des yeux stupides. Au-dessus de ces bandes tumultueuses
flottaient pêle-mêle des bannières couleur de feu, sur lesquelles on
lisait différentes devises, telles que: Vive Schumacker!—Délivrons
notre libérateur!—Liberté aux mineurs! Liberté au comte de
Griffenfeld!—Mort à Guldenlew!—Mort aux oppresseurs! Mort à
d’Ahlefeld!—Les rebelles paraissaient plutôt considérer ces enseignes
comme des fardeaux que comme des ornements, et elles passaient de main
en main quand les porte-étendards étaient fatigués ou voulaient mêler
le son discordant de leur trompe aux psalmodies et aux vociférations
de leurs camarades.
L’arrière-garde de cette étrange armée se composait de dix chariots
traînés par des rennes et de grands ânes, destinés sans doute à porter
les munitions; et l’avant-garde, du géant amené par Hacket, qui
marchait seul, armé d’une massue et d’une hache, et bien loin duquel
venaient, avec une sorte de terreur, les premiers rangs commandés par
Kennybol, qui ne le quittait pas des yeux, comme pour pouvoir suivre
son chef diabolique dans les diverses transfigurations qu’il lui
plairait de subir.
Ce torrent de rebelles descendait ainsi avec une rumeur confuse et en
remplissant les bois de pins du bruit de la trompe des montagnes du
Drontheimhus septentrional. Il fut bientôt grossi par les diverses
bandes de Sund-Moër, de Hubfallo, de Kongsberg, et la troupe des
forgerons du Smiasen, qui présentait un contraste bizarre avec le
reste des révoltés. C’étaient des hommes grands et forts, armés de
pinces et de marteaux, ayant pour cuirasses de larges tabliers de
cuir, ne portant pour enseigne qu’une haute croix de bois, qui
marchaient gravement et en cadence, avec une régularité plus
réligieuse encore que militaire sans autre chant de guerre que les
psaumes et les cantiques de la bible. Ils n’avaient de chef que leur
porte-croix, qui s’avançait sans armes à leur tête.
Tout ce ramas d’insurgés ne rencontrait pas un être humain sur son
passage. À leur approche, le chevrier poussait son troupeau dans une
caverne, et le paysan désertait son village; car l’habitant des
plaines et des vallées est partout le même, il craint la trompe des
bandits de même que le cor des archers.
Ils traversèrent ainsi des collines et des forêts semées de rares
bourgades, suivirent des routes sinueuses où l’on voyait plus de
traces de bêtes fauves que de pas d’hommes, côtoyèrent des lagunes,
franchirent des torrents, des ravins, des marais. Ordener ne
connaissait aucun de ces lieux. Une fois seulement, son regard, se
levant, rencontra a l’horizon l’apparence lointaine et bleuâtre d’une
grande roche courbée. Il se pencha vers un de ses grossiers compagnons
de voyage:
—Ami, quel est ce rocher là-bas, au sud, à droite?
—C’est le Cou-de-Vautour, le rocher d’Oëlmoe, répondit l’autre.
Ordener soupira profondément.
XXXV
.... Battez, tambours! ils viennent!
.... Ils ont fait serment tous, et tous le même
serment, de ne pas rentrer en Castille sans le
comte prisonnier, leur seigneur.
Ils ont sa statue de pierre dans un chariot, et
sont résolus à ne retourner en arrière qu’en
voyant la statue s’en retourner elle-même.
Et en signe que celui qui ferait un pas en arrière
serait regardé comme un traître, ils ont tous levé
la main et prêté leur serment.
.............................................
Et ils marchent vers Arlançon, aussi vite que
peuvent aller les bœufs qui traînent le chariot;
ils ne s’arrêtent pas plus que le soleil.
Burgos reste désert; seulement les femmes et les
enfants y sont demeurés; il en est ainsi dans les
environs.
Ils vont causant ensemble du cheval et du faucon,
et se demandant s’il faut affranchir la Castille
du tribut qu’elle paie à Léon.
Et avant d’entrer dans la Navarre, ils rencontrent
sur la frontière...—
Romances espagnoles.
Pendant que la conversation qu’on vient de lire avait lieu dans une
des forêts qui avoisinent le Smiasen, les révoltés, divisés en trois
colonnes, sortirent de la mine de plomb d’Apsyl-Corh, par l’entrée
principale, qui s’ouvre de plain-pied sur un ravin profond. Ordener,
qui, malgré son désir de se rapprocher de Kennybol, avait été rangé
dans la bande de Norbith, ne vit d’abord qu’une longue procession de
torches, dont les feux, luttant avec les premières lueurs du jour, se
réfléchissaient sur des haches, des fourches, des pioches, des massues
armées de pointes de fer, d’énormes marteaux, des pics, des leviers et
toutes les armes grossières que la révolte peut emprunter au travail,
mêlées à d’autres armes régulières, qui annonçaient que cette révolte
était une conspiration, des mousquets, des piques, des sabres, des
carabines et des arquebuses. Quand le soleil eut paru, et que la
lumière des torches ne fut plus que de la fumée, il put mieux observer
l’aspect de cette singulière armée, qui s’avançait en désordre, avec
des chants rauques et des cris sauvages, pareille à un troupeau de
loups affamés qui vont à la conquête d’un cadavre. Elle était partagée
en trois divisions, ou plutôt en trois foules. D’abord marchaient les
montagnards de Kole, commandés par Kennybol, auquel ils ressemblaient
tous par leur costume de peaux de bêtes, et presque par leur mine
farouche et hardie. Puis venaient les jeunes mineurs de Norbith et les
vieux de Jonas, avec leurs grands feutres, leurs larges pantalons,
leurs bras entièrement nus et leurs visages noirs, qui tournaient vers
le soleil des yeux stupides. Au-dessus de ces bandes tumultueuses
flottaient pêle-mêle des bannières couleur de feu, sur lesquelles on
lisait différentes devises, telles que: Vive Schumacker!—Délivrons
notre libérateur!—Liberté aux mineurs! Liberté au comte de
Griffenfeld!—Mort à Guldenlew!—Mort aux oppresseurs! Mort à
d’Ahlefeld!—Les rebelles paraissaient plutôt considérer ces enseignes
comme des fardeaux que comme des ornements, et elles passaient de main
en main quand les porte-étendards étaient fatigués ou voulaient mêler
le son discordant de leur trompe aux psalmodies et aux vociférations
de leurs camarades.
L’arrière-garde de cette étrange armée se composait de dix chariots
traînés par des rennes et de grands ânes, destinés sans doute à porter
les munitions; et l’avant-garde, du géant amené par Hacket, qui
marchait seul, armé d’une massue et d’une hache, et bien loin duquel
venaient, avec une sorte de terreur, les premiers rangs commandés par
Kennybol, qui ne le quittait pas des yeux, comme pour pouvoir suivre
son chef diabolique dans les diverses transfigurations qu’il lui
plairait de subir.
Ce torrent de rebelles descendait ainsi avec une rumeur confuse et en
remplissant les bois de pins du bruit de la trompe des montagnes du
Drontheimhus septentrional. Il fut bientôt grossi par les diverses
bandes de Sund-Moër, de Hubfallo, de Kongsberg, et la troupe des
forgerons du Smiasen, qui présentait un contraste bizarre avec le
reste des révoltés. C’étaient des hommes grands et forts, armés de
pinces et de marteaux, ayant pour cuirasses de larges tabliers de
cuir, ne portant pour enseigne qu’une haute croix de bois, qui
marchaient gravement et en cadence, avec une régularité plus
réligieuse encore que militaire sans autre chant de guerre que les
psaumes et les cantiques de la bible. Ils n’avaient de chef que leur
porte-croix, qui s’avançait sans armes à leur tête.
Tout ce ramas d’insurgés ne rencontrait pas un être humain sur son
passage. À leur approche, le chevrier poussait son troupeau dans une
caverne, et le paysan désertait son village; car l’habitant des
plaines et des vallées est partout le même, il craint la trompe des
bandits de même que le cor des archers.
Ils traversèrent ainsi des collines et des forêts semées de rares
bourgades, suivirent des routes sinueuses où l’on voyait plus de
traces de bêtes fauves que de pas d’hommes, côtoyèrent des lagunes,
franchirent des torrents, des ravins, des marais. Ordener ne
connaissait aucun de ces lieux. Une fois seulement, son regard, se
levant, rencontra a l’horizon l’apparence lointaine et bleuâtre d’une
grande roche courbée. Il se pencha vers un de ses grossiers compagnons
de voyage:
—Ami, quel est ce rocher là-bas, au sud, à droite?
—C’est le Cou-de-Vautour, le rocher d’Oëlmoe, répondit l’autre.
Ordener soupira profondément.