X
Tu ne la croirais pas malheureuse, tout ce qui
l’entoure annonce le bonheur. Elle porte des
colliers d’or et des robes de pourpre. Lorsqu’elle
sort, la foule de ses vassaux se prosterne sur son
passage, et des pages obéissants étendent des
tapis sous ses pieds. Mais on ne la voit point
dans la retraite qui lui est chère: car alors elle
pleure, et son mari ne l’entend pas.—Je suis
cette malheureuse, l’épouse d’un homme honoré,
d’un noble comte, la mère d’un enfant dont les
sourires me poignardent.
MATURIN, Bertram
La comtesse d’Ahlefeld venait de quitter l’insomnie de la nuit pour
celle du jour. À demi couchée sur un sopha, elle rêvait aux
arrière-goûts amers des jouissances impures, au crime qui use la vie
par des joies sans bonheur et des douleurs sans consolation. Elle
songeait à ce Musdœmon, que de coupables illusions lui avaient jadis
peint si séduisant, si affreux maintenant qu’elle l’avait pénétré et
qu’elle avait vu l'âme à travers le corps. La misérable pleurait, non
d’avoir été trompée, mais de ne pouvoir plus l'être; de regret, non de
repentir; aussi ses pleurs ne la soulageaient-ils pas. En ce moment sa
porte s’ouvrit; elle essuya en hâte ses yeux, et se retourna irritée
d'être surprise, car elle avait ordonné qu’on la laissât seule. Sa
colère se changea à l’aspect de Musdœmon en un effroi qu’elle apaisa
pourtant en le voyant accompagné de son fils Frédéric.
—Ma mère! s’écria le lieutenant, comment donc êtes-vous ici? Je vous
croyais à Berghen. Est-ce que nos belles dames ont repris la mode de
courir les champs?
La comtesse accueillit Frédéric avec des embrassements auxquels, comme
tous les enfants gâtés, il répondit assez froidement. C’était
peut-être la plus sensible des punitions pour cette malheureuse.
Frédéric était son fils chéri, le seul être au monde pour lequel elle
conservât une affection désintéressée; car souvent, dans une femme
dégradée, même quand l’épouse a disparu, il reste encore quelque chose
de la mère.
—Je vois, mon fils, qu’en apprenant ma présence à Drontheim, vous
êtes accouru sur-le-champ pour me voir.
—Oh! mon Dieu non. Je m’ennuyais au fort, je suis venu dans la ville
où j’ai rencontré Musdœmon, qui m’a conduit ici.
La pauvre mère soupira profondément.
—À propos, ma mère, continua Frédéric, je suis bien content de vous
voir. Vous me direz si les nœuds de ruban rose au bas du justaucorps
sont toujours de mode à Copenhague. Avez-vous songé à m’apporter une
fiole de cette huile de Jouvence, qui blanchit la peau? Vous n’avez
pas oublié, n’est-ce pas, le dernier roman traduit, ni les galons d’or
vierge que je vous ai demandés pour ma casaque couleur de feu, ni ces
petits peignes que l’on place maintenant sous la frisure pour soutenir
les boucles, ni....
La malheureuse femme n’avait rien apporté à son fils, que le seul
amour qu’elle eût au monde.
—Mon cher fils, j’ai été malade, et mes souffrances m’ont empêchée de
songer à vos plaisirs.
—Vous avez été malade, ma mère? Eh bien, maintenant vous sentez-vous
mieux?—À propos, comment va ma meute de chiens normands? Je parie
qu’on aura négligé de baigner tous les soirs ma guenon dans l’eau de
rose. Vous verrez que je trouverai mon perroquet de Bilbao mort à mon
retour.—Quand je suis absent, personne ne songe à mes bêtes.
—Votre mère du moins songe à vous, mon fils, dit la mère, d’une voix
altérée.
C’aurait été l’heure inexorable où l’ange exterminateur lancera les
âmes pécheresses dans les châtiments éternels, qu’il aurait eu pitié
des douleurs auxquelles était en ce moment livré le cœur de
l’infortunée comtesse.
Musdœmon riait dans un coin de l’appartement.
—Seigneur Frédéric, dit-il, je vois que l’épée d’acier ne veut pas se
rouiller dans le fourreau de fer. Vous ne vous souciez pas de perdre
dans les tours de Munckholm les saines traditions des salons de
Copenhague. Mais pourtant, daignez me le dire, à quoi bon cette huile
de Jouvence, ces rubans roses et ces petits peignes; à quoi bon ces
apprêts de siège, si la seule forteresse féminine que renferment les
tours de Munckholm est imprenable?
—En honneur! elle l’est, répondit Frédéric en riant. Certes, si j’ai
échoué, le général Schack y échouerait. Mais comment surprendre un
fort où rien n’est à découvert, où tout est gardé sans relâche? Que
faire contre des guimpes qui ne laissent voir que le cou, contre des
manches qui cachent tout le bras, en sorte qu’il n’y a que le visage
et les mains pour prouver que la jeune damoiselle n’est pas noire
comme l’empereur de Mauritanie? Mon cher précepteur, vous seriez un
écolier. Croyez-moi, le fort est inexpugnable quand la Pudeur y tient
garnison.
—En vérité! dit Musdœmon. Mais ne forcerait-on pas la Pudeur à
capituler, en lui faisant donner l’assaut par l’Amour, au lieu de se
borner au blocus des Petits Soins?
—Peine perdue, mon cher; l’Amour s’est bien introduit dans la place,
mais il y sert de renfort à la Pudeur.
—Ah! seigneur Frédéric, voilà du nouveau. Avec l’Amour pour vous....
—Et qui vous dit, Musdœmon, qu’il est pour moi?
—Et pour qui donc? s’écrièrent à la fois Musdœmon et la comtesse,
qui jusqu’alors avait écouté en silence, mais à qui les paroles du
lieutenant venaient de rappeler Ordener.
Frédéric allait répondre et préparait déjà un récit piquant de la
scène nocturne de la veille, quand le silence prescrit par la loi
courtoise lui revint à l’esprit et changea sa gaieté en embarras.
—Ma foi, dit-il, je ne sais pour qui... mais... quelque rustaud,
peut-être... quelque vassal....
—Quelque soldat de la garnison? dit Musdœmon en éclatant de rire.
—Quoi, mon fils! s’écriait de son côté la comtesse, vous êtes sûr
qu’elle aime un paysan, un vassal?
—Quel bonheur si vous en étiez sûr!
—Eh! sans doute, j’en suis sûr. Ce n’est point un soldat de la
garnison, ajouta le lieutenant d’un air piqué. Mais je suis assez sûr
de ce que je dis pour vous prier, ma mère, d’abréger mon très inutile
exil dans ce maudit château.
Le visage de la comtesse s’était éclairci en apprenant la chute de la
jeune fille. L’empressement d’Ordener Guldenlew à se rendre à
Munckholm se présenta alors à son esprit sous des couleurs toutes
différentes. Elle en fit les honneurs à son fils.
—Vous nous donnerez tout à l’heure, Frédéric, des détails sur les
amours d’Éthel Schumacker; ils ne m’étonnent pas, fille de rustre ne
peut aimer qu’un rustre. En attendant, ne maudissez pas ce château qui
vous a procuré hier l’honneur de voir certain personnage faire les
premières démarches pour vous connaître.
—Comment! ma mère, dit le lieutenant ouvrant les yeux,—quel
personnage?
—Trêve de plaisanteries, mon fils. Personne ne vous a-t-il rendu
visite hier? Vous voyez que je suis instruite.
—Ma foi, mieux que moi, ma mère. Du diable si j’ai vu hier autre
visage que les mascarons placés sous les corniches de ces vieilles
tours!
—Comment, Frédéric, vous n’avez vu personne?
—Personne, ma mère, en vérité!
Frédéric, en omettant son antagoniste du donjon, obéissait à la loi du
silence; et d’ailleurs ce manant pouvait-il compter pour quelqu’un?
—Quoi! dit la mère, le fils du vice-roi n’est pas allé hier soir à
Munckholm?
Le lieutenant éclata de rire.
—Le fils du vice-roi! En vérité, ma mère, vous rêvez ou vous raillez.
—Ni l’un ni l’autre, mon fils. Qui donc était hier de garde?
—Moi-même, ma mère.
—Et vous n’avez point vu le baron Ordener?
—Eh non, répéta le lieutenant.
—Mais songez, mon fils, qu’il a pu entrer incognito, que vous ne
l’avez jamais vu, ayant été élevé à Copenhague tandis qu’on relevait à
Drontheim; songez à ce qu’on dit de ses caprices, du vagabondage de
ses idées. Êtes-vous sûr, mon fils, de n’avoir vu personne?
Frédéric hésita un instant.
—Non, s’écria-t-il, personne! je ne puis dire autre chose.
—En ce cas, reprit la comtesse, le baron n’est sans doute pas allé à
Munckholm.
Musdœmon, d’abord surpris comme Frédéric, avait tout écouté
attentivement. Il interrompit la comtesse.
—Noble dame, permettez.—Seigneur Frédéric, quel est, de grâce, le
nom du vassal aimé de la fille de Schumacker?
Il répéta sa question; car Frédéric, qui depuis quelques moments était
devenu pensif, ne l’avait pas entendue.
—Je l’ignore.... ou plutôt.... Oui, je l’ignore.
—Et comment, seigneur, savez-vous qu’elle aime un vassal?
—L’ai-je dit? un vassal? Eh bien! oui, un vassal.
L’embarras de la position du lieutenant s’accroissait. Cet
interrogatoire, les idées qu’il faisait naître en lui, l’obligation de
se taire, le jetaient dans un trouble dont il craignait de n'être plus
maître.
—Par ma foi, sire Musdœmon, et vous, ma noble mère, si la manie
d’interroger est à la mode, amusez-vous à vous interroger tous deux.
Pour moi, je n’ai rien de plus à vous dire.
Et, ouvrant brusquement la porte, il disparut, les laissant plongés
dans un abîme de conjectures. Il descendit précipitamment dans la
cour, car il entendait la voix de Musdœmon qui le rappelait.
Il remonta à cheval, et se dirigea vers le port, d’où il voulait se
rembarquer pour Munckholm, pensant y trouver peut-être encore
l’étranger qui jetait dans de profondes réflexions l’un des plus
frivoles cerveaux d’une des plus frivoles capitales.
—Si c’était Ordener Guldenlew! se disait-il; en ce cas ma pauvre
Ulrique.... Mais non; il est impossible qu’on soit assez fou pour
préférer la fille indigente d’un prisonnier d’état à la fille opulente
d’un ministre tout-puissant. En tout cas, la fille de Schumacker
pourrait n'être qu’une fantaisie, et rien n’empêche, quand on a une
femme, d’avoir en même temps une maîtresse; cela même est de bon ton.
Mais non, ce n’est pas Ordener. Le fils du vice-roi ne se vêtirait pas
d’un justaucorps usé; et cette vieille plume noire sans boucle, battue
du vent et de la pluie! et ce grand manteau dont on pourrait faire une
tente! et ces cheveux en désordre, sans peignes et sans frisure! et
ces bottines à éperons de fer, souillées de boue et de poussière!
Vraiment ce ne peut être lui. Le baron de Thorvick est chevalier de
Dannebrog; cet étranger ne porte aucune décoration d’honneur. Si
j’étais chevalier de Dannebrog, il me semble que je coucherais avec le
collier de l’ordre. Oh non! il ne connaît seulement pas la Clélie.
Non, ce n’est pas le fils du vice roi.
X
Tu ne la croirais pas malheureuse, tout ce qui
l’entoure annonce le bonheur. Elle porte des
colliers d’or et des robes de pourpre. Lorsqu’elle
sort, la foule de ses vassaux se prosterne sur son
passage, et des pages obéissants étendent des
tapis sous ses pieds. Mais on ne la voit point
dans la retraite qui lui est chère: car alors elle
pleure, et son mari ne l’entend pas.—Je suis
cette malheureuse, l’épouse d’un homme honoré,
d’un noble comte, la mère d’un enfant dont les
sourires me poignardent.
MATURIN, Bertram
La comtesse d’Ahlefeld venait de quitter l’insomnie de la nuit pour
celle du jour. À demi couchée sur un sopha, elle rêvait aux
arrière-goûts amers des jouissances impures, au crime qui use la vie
par des joies sans bonheur et des douleurs sans consolation. Elle
songeait à ce Musdœmon, que de coupables illusions lui avaient jadis
peint si séduisant, si affreux maintenant qu’elle l’avait pénétré et
qu’elle avait vu l'âme à travers le corps. La misérable pleurait, non
d’avoir été trompée, mais de ne pouvoir plus l'être; de regret, non de
repentir; aussi ses pleurs ne la soulageaient-ils pas. En ce moment sa
porte s’ouvrit; elle essuya en hâte ses yeux, et se retourna irritée
d'être surprise, car elle avait ordonné qu’on la laissât seule. Sa
colère se changea à l’aspect de Musdœmon en un effroi qu’elle apaisa
pourtant en le voyant accompagné de son fils Frédéric.
—Ma mère! s’écria le lieutenant, comment donc êtes-vous ici? Je vous
croyais à Berghen. Est-ce que nos belles dames ont repris la mode de
courir les champs?
La comtesse accueillit Frédéric avec des embrassements auxquels, comme
tous les enfants gâtés, il répondit assez froidement. C’était
peut-être la plus sensible des punitions pour cette malheureuse.
Frédéric était son fils chéri, le seul être au monde pour lequel elle
conservât une affection désintéressée; car souvent, dans une femme
dégradée, même quand l’épouse a disparu, il reste encore quelque chose
de la mère.
—Je vois, mon fils, qu’en apprenant ma présence à Drontheim, vous
êtes accouru sur-le-champ pour me voir.
—Oh! mon Dieu non. Je m’ennuyais au fort, je suis venu dans la ville
où j’ai rencontré Musdœmon, qui m’a conduit ici.
La pauvre mère soupira profondément.
—À propos, ma mère, continua Frédéric, je suis bien content de vous
voir. Vous me direz si les nœuds de ruban rose au bas du justaucorps
sont toujours de mode à Copenhague. Avez-vous songé à m’apporter une
fiole de cette huile de Jouvence, qui blanchit la peau? Vous n’avez
pas oublié, n’est-ce pas, le dernier roman traduit, ni les galons d’or
vierge que je vous ai demandés pour ma casaque couleur de feu, ni ces
petits peignes que l’on place maintenant sous la frisure pour soutenir
les boucles, ni....
La malheureuse femme n’avait rien apporté à son fils, que le seul
amour qu’elle eût au monde.
—Mon cher fils, j’ai été malade, et mes souffrances m’ont empêchée de
songer à vos plaisirs.
—Vous avez été malade, ma mère? Eh bien, maintenant vous sentez-vous
mieux?—À propos, comment va ma meute de chiens normands? Je parie
qu’on aura négligé de baigner tous les soirs ma guenon dans l’eau de
rose. Vous verrez que je trouverai mon perroquet de Bilbao mort à mon
retour.—Quand je suis absent, personne ne songe à mes bêtes.
—Votre mère du moins songe à vous, mon fils, dit la mère, d’une voix
altérée.
C’aurait été l’heure inexorable où l’ange exterminateur lancera les
âmes pécheresses dans les châtiments éternels, qu’il aurait eu pitié
des douleurs auxquelles était en ce moment livré le cœur de
l’infortunée comtesse.
Musdœmon riait dans un coin de l’appartement.
—Seigneur Frédéric, dit-il, je vois que l’épée d’acier ne veut pas se
rouiller dans le fourreau de fer. Vous ne vous souciez pas de perdre
dans les tours de Munckholm les saines traditions des salons de
Copenhague. Mais pourtant, daignez me le dire, à quoi bon cette huile
de Jouvence, ces rubans roses et ces petits peignes; à quoi bon ces
apprêts de siège, si la seule forteresse féminine que renferment les
tours de Munckholm est imprenable?
—En honneur! elle l’est, répondit Frédéric en riant. Certes, si j’ai
échoué, le général Schack y échouerait. Mais comment surprendre un
fort où rien n’est à découvert, où tout est gardé sans relâche? Que
faire contre des guimpes qui ne laissent voir que le cou, contre des
manches qui cachent tout le bras, en sorte qu’il n’y a que le visage
et les mains pour prouver que la jeune damoiselle n’est pas noire
comme l’empereur de Mauritanie? Mon cher précepteur, vous seriez un
écolier. Croyez-moi, le fort est inexpugnable quand la Pudeur y tient
garnison.
—En vérité! dit Musdœmon. Mais ne forcerait-on pas la Pudeur à
capituler, en lui faisant donner l’assaut par l’Amour, au lieu de se
borner au blocus des Petits Soins?
—Peine perdue, mon cher; l’Amour s’est bien introduit dans la place,
mais il y sert de renfort à la Pudeur.
—Ah! seigneur Frédéric, voilà du nouveau. Avec l’Amour pour vous....
—Et qui vous dit, Musdœmon, qu’il est pour moi?
—Et pour qui donc? s’écrièrent à la fois Musdœmon et la comtesse,
qui jusqu’alors avait écouté en silence, mais à qui les paroles du
lieutenant venaient de rappeler Ordener.
Frédéric allait répondre et préparait déjà un récit piquant de la
scène nocturne de la veille, quand le silence prescrit par la loi
courtoise lui revint à l’esprit et changea sa gaieté en embarras.
—Ma foi, dit-il, je ne sais pour qui... mais... quelque rustaud,
peut-être... quelque vassal....
—Quelque soldat de la garnison? dit Musdœmon en éclatant de rire.
—Quoi, mon fils! s’écriait de son côté la comtesse, vous êtes sûr
qu’elle aime un paysan, un vassal?
—Quel bonheur si vous en étiez sûr!
—Eh! sans doute, j’en suis sûr. Ce n’est point un soldat de la
garnison, ajouta le lieutenant d’un air piqué. Mais je suis assez sûr
de ce que je dis pour vous prier, ma mère, d’abréger mon très inutile
exil dans ce maudit château.
Le visage de la comtesse s’était éclairci en apprenant la chute de la
jeune fille. L’empressement d’Ordener Guldenlew à se rendre à
Munckholm se présenta alors à son esprit sous des couleurs toutes
différentes. Elle en fit les honneurs à son fils.
—Vous nous donnerez tout à l’heure, Frédéric, des détails sur les
amours d’Éthel Schumacker; ils ne m’étonnent pas, fille de rustre ne
peut aimer qu’un rustre. En attendant, ne maudissez pas ce château qui
vous a procuré hier l’honneur de voir certain personnage faire les
premières démarches pour vous connaître.
—Comment! ma mère, dit le lieutenant ouvrant les yeux,—quel
personnage?
—Trêve de plaisanteries, mon fils. Personne ne vous a-t-il rendu
visite hier? Vous voyez que je suis instruite.
—Ma foi, mieux que moi, ma mère. Du diable si j’ai vu hier autre
visage que les mascarons placés sous les corniches de ces vieilles
tours!
—Comment, Frédéric, vous n’avez vu personne?
—Personne, ma mère, en vérité!
Frédéric, en omettant son antagoniste du donjon, obéissait à la loi du
silence; et d’ailleurs ce manant pouvait-il compter pour quelqu’un?
—Quoi! dit la mère, le fils du vice-roi n’est pas allé hier soir à
Munckholm?
Le lieutenant éclata de rire.
—Le fils du vice-roi! En vérité, ma mère, vous rêvez ou vous raillez.
—Ni l’un ni l’autre, mon fils. Qui donc était hier de garde?
—Moi-même, ma mère.
—Et vous n’avez point vu le baron Ordener?
—Eh non, répéta le lieutenant.
—Mais songez, mon fils, qu’il a pu entrer incognito, que vous ne
l’avez jamais vu, ayant été élevé à Copenhague tandis qu’on relevait à
Drontheim; songez à ce qu’on dit de ses caprices, du vagabondage de
ses idées. Êtes-vous sûr, mon fils, de n’avoir vu personne?
Frédéric hésita un instant.
—Non, s’écria-t-il, personne! je ne puis dire autre chose.
—En ce cas, reprit la comtesse, le baron n’est sans doute pas allé à
Munckholm.
Musdœmon, d’abord surpris comme Frédéric, avait tout écouté
attentivement. Il interrompit la comtesse.
—Noble dame, permettez.—Seigneur Frédéric, quel est, de grâce, le
nom du vassal aimé de la fille de Schumacker?
Il répéta sa question; car Frédéric, qui depuis quelques moments était
devenu pensif, ne l’avait pas entendue.
—Je l’ignore.... ou plutôt.... Oui, je l’ignore.
—Et comment, seigneur, savez-vous qu’elle aime un vassal?
—L’ai-je dit? un vassal? Eh bien! oui, un vassal.
L’embarras de la position du lieutenant s’accroissait. Cet
interrogatoire, les idées qu’il faisait naître en lui, l’obligation de
se taire, le jetaient dans un trouble dont il craignait de n'être plus
maître.
—Par ma foi, sire Musdœmon, et vous, ma noble mère, si la manie
d’interroger est à la mode, amusez-vous à vous interroger tous deux.
Pour moi, je n’ai rien de plus à vous dire.
Et, ouvrant brusquement la porte, il disparut, les laissant plongés
dans un abîme de conjectures. Il descendit précipitamment dans la
cour, car il entendait la voix de Musdœmon qui le rappelait.
Il remonta à cheval, et se dirigea vers le port, d’où il voulait se
rembarquer pour Munckholm, pensant y trouver peut-être encore
l’étranger qui jetait dans de profondes réflexions l’un des plus
frivoles cerveaux d’une des plus frivoles capitales.
—Si c’était Ordener Guldenlew! se disait-il; en ce cas ma pauvre
Ulrique.... Mais non; il est impossible qu’on soit assez fou pour
préférer la fille indigente d’un prisonnier d’état à la fille opulente
d’un ministre tout-puissant. En tout cas, la fille de Schumacker
pourrait n'être qu’une fantaisie, et rien n’empêche, quand on a une
femme, d’avoir en même temps une maîtresse; cela même est de bon ton.
Mais non, ce n’est pas Ordener. Le fils du vice-roi ne se vêtirait pas
d’un justaucorps usé; et cette vieille plume noire sans boucle, battue
du vent et de la pluie! et ce grand manteau dont on pourrait faire une
tente! et ces cheveux en désordre, sans peignes et sans frisure! et
ces bottines à éperons de fer, souillées de boue et de poussière!
Vraiment ce ne peut être lui. Le baron de Thorvick est chevalier de
Dannebrog; cet étranger ne porte aucune décoration d’honneur. Si
j’étais chevalier de Dannebrog, il me semble que je coucherais avec le
collier de l’ordre. Oh non! il ne connaît seulement pas la Clélie.
Non, ce n’est pas le fils du vice roi.