VIII
Il faut absolument que tu l’aies massacré; tu as
le regard d’un meurtrier, un air sinistre et
farouche.
SHAKESPEARE, le Songe d’été
—En honneur, vieillard, dit Ordener à Spiagudry, je commençais à
croire que c’étaient les cadavres logés dans cet édifice qui étaient
chargés d’en ouvrir la porte.
—Pardonnez, seigneur, répondit le concierge ayant encore dans
l’oreille les noms du roi et du vice-roi et répétant son excuse
banale, je... je dormais profondément.
—En ce cas, il paraît que vos morts ne dorment pas, car c’étaient eux
sans doute que j’entendais tout à l’heure causer distinctement.
Spiagudry se troubla.
—Vous avez, seigneur étranger, vous avez entendu?....
—Eh! mon Dieu, oui; mais qu’importe? je ne suis pas venu ici pour
m’occuper de vos affaires, mais pour vous occuper des miennes.
Entrons.
Spiagudry ne se souciait guère d’introduire le nouveau venu près du
corps de Gill; mais ces dernières paroles le rassurèrent un peu, et
d’ailleurs, pouvait-il résister?
Il laissa donc passer le jeune homme, et, refermant la porte:
—Benignus Spiagudry, dit-il, est à votre service pour tout ce qui
concerne les sciences humaines. Cependant, si, comme votre visite
nocturne semble l’annoncer, vous croyez parler à un sorcier, vous avez
tort; ne famam credas; je ne suis qu’un savant.—Entrons, seigneur
étranger, dans mon laboratoire.
—Non pas, dit Ordener, c’est à ces cadavres qu’il faut nous arrêter.
—À ces cadavres! s’écria Spiagudry, recommençant à trembler. Mais,
seigneur, vous ne pouvez les voir.
—Comment, je ne puis voir des corps qui ne sont déposés là que pour
être vus! Je vous répète que j’ai des renseignements à vous demander
sur l’un d’eux; votre devoir est de me les donner. Obéissez de gré,
vieillard, ou vous obéirez de force.
Spiagudry avait un profond respect pour les sabres, et il en voyait
briller un au côté d’Ordener.
—Nihil non arrogat armis, murmura-t-il; et, fouillant dans le
trousseau de ses clefs, il ouvrit la grille à hauteur d’appui, et
introduisit l’étranger dans la seconde section de la salle.
—Montrez-moi les vêtements du capitaine, dit celui-ci.
En ce moment, un rayon de la lampe tomba sur la tête sanglante de Gill
Stadt.
—Juste Dieu! s’écria Ordener, quelle abominable profanation!
—Grand saint Hospice, ayez pitié de moi! dit à voix basse le vieux
concierge.
—Vieillard, poursuivit Ordener d’une voix menaçante, êtes-vous si
loin de la tombe, pour violer le respect qu’on lui voue, et ne
craignez-vous pas, malheureux, que les vivants ne vous apprennent ce
que l’on doit aux morts?
—Oh! s’écria le pauvre concierge, grâce, ce n’est pas moi! Si vous
saviez!.... Et il s’arrêta, car il se rappela ces mots du petit homme:
Sois fidèle et muet.
—Avez-vous vu quelqu’un sortir par cette ouverture? demanda-t-il
d’une voix éteinte.
—Oui. Est-ce ton complice?
—Non, c’est le coupable, le seul coupable! j’en jure par toutes les
réprobations infernales, par toutes les bénédictions célestes, par ce
corps même si indignement profané!—Et il s’était prosterné sur la
pierre devant Ordener.
Tout hideux qu’était Spiagudry, il y avait cependant dans son
désespoir, dans ses protestations, un accent de vérité qui persuada le
jeune homme.
—Vieillard, dit-il, relève-toi, et si tu n’as point outragé la mort,
n’avilis point la vieillesse.
Le concierge se releva. Ordener continua:
—Quel est le coupable?
—Oh! silence, noble jeune seigneur, vous ignorez de qui vous parlez.
Silence!
Et Spiagudry se répétait intérieurement: Sois fidèle et muet.
Ordener reprit froidement:
—Quel est le coupable? Je veux le connaître.
—Au nom du ciel, seigneur! ne parlez pas ainsi, taisez-vous, de
peur....
—La peur ne me fera point taire et te fera parler.
—Excusez-moi, pardon, mon jeune maître! dit le désolé Spiagudry, je
ne puis.
—Tu le peux, car je le veux. Tu nommeras le profanateur!
Spiagudry chercha encore à tergiverser.
—Eh bien! noble maître, le profanateur de ce cadavre est l’assassin
de cet officier.
—Cet officier est donc mort assassiné? demanda Ordener, ramené par
cette transition au but de sa recherche.
—Oui, sans doute, seigneur.
—Et par qui? par qui?
—Au nom de la sainte que votre mère invoquait en vous donnant le
jour, ne cherchez pas à savoir ce nom, mon jeune maître, ne me forcez
pas à le révéler.
—Si l’intérêt que j’ai à le savoir avait besoin d'être accru, vous y
ajouteriez, vieillard, l’intérêt de la curiosité. Je vous commande de
me nommer ce meurtrier.
—Eh bien, dit Spiagudry, remarquez ces profondes déchirures produites
par des ongles longs et tranchants sur le corps de ce malheureux.
Elles vous nomment l’assassin.
Et le vieillard montrait à Ordener de longues et fortes égratignures
sur le cadavre nu et lavé.
—Comment? dit Ordener, est-ce quelque bête fauve?
—Non, mon jeune seigneur.
—Mais, à moins que ce ne soit le diable....
—Chut! prenez garde de trop bien deviner. N’avez-vous jamais entendu
parler, poursuivit le concierge à voix basse, d’un homme ou d’un
monstre à face humaine, dont les ongles sont aussi longs que ceux
d’Astaroth qui nous a perdus, ou de l’Antéchrist qui nous perdra?
—Parlez plus clairement.
—Malheur! dit l’Apocalypse....
—C’est le nom de l’assassin que je vous demande.
—L’assassin... le nom?.... Seigneur, ayez pitié de moi, ayez pitié de
vous.
—La seconde de ces prières détruirait la première, quand bien même
des motifs graves ne me forceraient pas à t’arracher ce nom. N’abuse
pas plus longtemps....
—Eh bien, vous le voulez, jeune homme, dit Spiagudry se redressant et
d’une voix haute, ce meurtrier, ce profanateur est Han d’Islande.
Ce nom redoutable n’était pas ignoré d’Ordener.
—Comment! reprit-il, Han! cet exécrable bandit!
—Ne l’appelez pas bandit, car il vit toujours seul.
—Alors, misérable, comment le connaissez-vous? Quels crimes communs
vous ont donc rapprochés?
—Oh! noble maître, daignez ne pas croire aux apparences. Le tronc de
chêne est-il vénéneux parce que le serpent s’y abrite?
—Point de vaines paroles! un scélérat ne peut avoir d’ami qu’un
complice.
—Je ne suis point son ami, et moins encore son complice; et si mes
serments ne vous ont pas persuadé, seigneur, veuillez de grâce
remarquer que cette profanation détestable m’expose, dans vingt-quatre
heures, quand on viendra relever le corps de Gill Stadt, au supplice
des sacrilèges, et me jette ainsi dans la plus effroyable inquiétude
où innocent se soit jamais trouvé.
Ces considérations d’intérêt personnel firent encore plus sur Ordener
que la voix suppliante du pauvre gardien, auquel elles avaient
probablement inspiré en bonne partie sa pathétique, quoique inutile
résistance au sacrilège du petit homme. Ordener parut méditer un
moment, pendant lequel Spiagudry cherchait à lire sur son visage si ce
repos déciderait la paix ou ramènerait la tempête.
Enfin il dit d’un ton sévère, mais calme:
—Vieillard, soyez véridique. Ayez-vous trouvé des papiers sur cet
officier?
—Aucun, sur mon honneur.
—Savez-vous si Han d’Islande en a trouvé?
—Je vous jure par saint Hospice que je l’ignore.
—Vous l’ignorez? savez-vous où se cache ce Han d’Islande?
—Il ne se cache jamais, il erre toujours.
—Soit; mais enfin quelles sont ses retraites?
—Ce païen, répondit le vieillard à voix basse, a autant de retraites
que l'île de Hitteren a de récifs, que l’étoile Sirius a de rayons.
—Je vous engage de nouveau, interrompit Ordener, à parler en termes
positifs. Je vais vous donner l’exemple; écoutez. Vous êtes
mystérieusement lié avec un brigand dont vous soutenez ne pas être le
complice. Si vous le connaissez, vous devez savoir où il s’est
maintenant retiré.—Ne m’interrompez pas.—Si vous n'êtes pas son
complice, vous n’hésiterez pas à me conduire à sa recherche.
Spiagudry ne put contenir son effroi.
—Vous, noble seigneur, vous, grand Dieu! plein de jeunesse et de vie,
provoquer, rechercher ce démoniaque! Quand Ingiald aux quatre bras
combattit le géant Nyctolm, du moins avait-il quatre bras.
—Eh bien, dit Ordener en souriant, s’il faut quatre bras, ne
serez-vous pas mon guide?
—Moi! votre guide! Comment pouvez-vous vous railler ainsi d’un pauvre
vieillard qui a déjà presque besoin d’un guide lui-même?
—Écoutez, reprit Ordener, n’essayez pas vous-même de vous jouer de
moi. Si cette profanation, dont je veux bien vous croire innocent,
vous expose au châtiment des sacrilèges, vous ne pouvez rester ici. Il
vous faut donc fuir. Je vous offre ma sauvegarde, mais à condition que
vous me conduirez à la retraite du brigand. Soyez mon guide, je serai
votre protecteur. Je dis plus; si j’atteins Han d’Islande, je
l’amènerai ici mort ou vif. Vous pourrez prouver votre innocence, et
je vous promets de vous faire rentrer dans votre emploi. Voilà, en
attendant, plus d’écus royaux qu’il ne vous en rapporte par an.
Ordener, en gardant la bourse pour la fin, avait observé dans ses
arguments la gradation voulue par les saines lois de la logique.
Cependant ils étaient par eux-mêmes assez forts pour faire rêver
Spiagudry. Il commença par prendre l’argent.
—Noble maître, vous avez raison, dit-il ensuite, et son œil,
jusqu’alors indécis, se releva sur Ordener. Si je vous suis, je
m’expose quelque jour à la vengeance du formidable Han. Si je reste,
je tombe demain entre les mains du bourreau Orugix.—Quel est donc
déjà le supplice des sacrilèges? N’importe.—Dans les deux cas, ma
pauvre vie est en péril; mais comme, d’après la juste observation de
Sæmond-Sigfusson, autrement dit le Sage, inter duo pericula æqualia,
minus imminens eligendum est, je vous suis.—Oui, seigneur, je serai
votre guide. Veuillez ne pas oublier toutefois que j’ai fait tout ce
que j’ai pu pour vous détourner de votre aventureux dessein.
—Soit, dit Ordener. Vous serez donc mon guide. Vieillard, ajouta-t-il
avec un regard expressif, je compte sur votre loyauté.
—Ah! maître, répondit le concierge, la foi de Spiagudry est aussi
pure que l’or que vous venez de me donner si gracieusement.
—Qu’il n’en soit pas autrement, car je vous prouverais que le fer que
je porte n’est pas de moins bon aloi que mon or.—Où pensez-vous que
soit Han d’Islande?
—Mais, comme le midi du Drontheimhus est plein de troupes qu’on y a
envoyées sur je ne sais quelle réquisition du grand-chancelier, Han
doit s'être dirigé vers la grotte de Walderlong ou vers le lac de
Smiasen. Notre route est par Skongen.
—Quand pouvez-vous me suivre?
—Après la journée qui commence, quand la nuit sera close et le
Spladgest fermé, votre pauvre serviteur commencera près de vous les
fonctions de guide, pour lesquelles il privera les morts de ses soins.
Nous chercherons un moyen de cacher pendant tout le jour, aux yeux du
peuple, la mutilation du mineur.
—Où vous trouverai-je ce soir?
—Sur la grande place de Drontheim, s’il convient au maitre, près la
statue de la Justice, qui fut jadis Freya, et qui me protégera sans
doute de son ombre en reconnaissance du beau diable que j’ai fait
sculpter sous ses pieds.
Spiagudry allait peut-être répéter verbalement à Ordener les
considérants de son placet au gouverneur, si celui-ci ne l’eût
interrompu.
—Il suffit, vieillard, le traité est conclu.
—Conclu, répéta le concierge.
Il achevait ce mot, lorsqu’une espèce de grondement se fit entendre
comme au-dessus d’eux. Le concierge tressaillit.
—Qu’est cela? dit-il.
—N’y a-t-il ici, dit Ordener également surpris, d’autre habitant
vivant que vous?
—Vous me rappelez mon vicaire Oglypiglap, reprit Spiagudry rassuré
par cette idée; c’est lui sans doute qui dort bruyamment. Un lapon qui
dort, selon l’évêque Arngrim, fait autant de bruit qu’une femme qui
veille.
En parlant ainsi, ils s’étaient rapprochés de la porte du Spladgest.
Spiagudry l’ouvrit doucement.
—Adieu, mon jeune seigneur, dit-il à Ordener, le ciel vous mette en
joie. À ce soir. Si votre chemin vous conduit devant la croix de saint
Hospice, daignez prier pour votre misérable serviteur Benignus
Spiagudry.
Alors refermant en hâte la porte, autant de crainte d'être aperçu que
pour garantir sa lampe des premières brises du matin, il revint près
du cadavre de Gill, et s’occupa d’en tourner la tête de manière à en
cacher la blessure.
Il avait fallu bien des raisons pour décider le timide concierge à
accepter l’offre aventureuse de l’étranger. Dans les motifs de sa
téméraire détermination entraient: 1° la crainte d’Ordener présent;
2° celle du bourreau Orugix; 3° une vieille haine pour Han d’Islande,
haine qu’il osait à peine s’avouer à lui-même, tant la terreur la
comprimait; 4° l’amour pour les sciences, auxquelles son voyage serait
si utile; 5° la confiance en son esprit rusé, pour se dérober aux
regards de Han; 6° un attrait tout spéculatif pour certain métal que
renfermait la bourse du jeune aventurier, et dont paraissait aussi
remplie la boîte de fer volée au capitaine et destinée à la veuve
Stadt, message qui maintenant courait grand risque de ne jamais
quitter le messager.
Une dernière raison enfin, c’était l’espérance bien ou mal fondée de
rentrer tôt ou tard dans la place qu’il allait abandonner. Que lui
importait d’ailleurs que le brigand tuât le voyageur ou le voyageur le
brigand? À ce point de sa rêverie, il ne put s’empêcher de dire à
haute voix:
—Cela me fera toujours un cadavre.
Un nouveau grondement se fit encore entendre, et le malheureux
concierge frissonna.
—Ce ne sont vraiment point là les ronflements d’Oglypiglap, se
dit-il; ce bruit vient du dehors.
Puis, après un moment de réflexion:
—Je suis bien simple de m’effrayer ainsi, c’est sans doute le dogue
du port qui se réveille et qui aboie.
Alors il acheva de disposer les membres défigurés de Gill; puis,
refermant toutes les portes, vint se délasser sur son grabat des
fatigues de la nuit qui s’achevait, et prendre des forces pour celle
qui se préparait.
VIII
Il faut absolument que tu l’aies massacré; tu as
le regard d’un meurtrier, un air sinistre et
farouche.
SHAKESPEARE, le Songe d’été
—En honneur, vieillard, dit Ordener à Spiagudry, je commençais à
croire que c’étaient les cadavres logés dans cet édifice qui étaient
chargés d’en ouvrir la porte.
—Pardonnez, seigneur, répondit le concierge ayant encore dans
l’oreille les noms du roi et du vice-roi et répétant son excuse
banale, je... je dormais profondément.
—En ce cas, il paraît que vos morts ne dorment pas, car c’étaient eux
sans doute que j’entendais tout à l’heure causer distinctement.
Spiagudry se troubla.
—Vous avez, seigneur étranger, vous avez entendu?....
—Eh! mon Dieu, oui; mais qu’importe? je ne suis pas venu ici pour
m’occuper de vos affaires, mais pour vous occuper des miennes.
Entrons.
Spiagudry ne se souciait guère d’introduire le nouveau venu près du
corps de Gill; mais ces dernières paroles le rassurèrent un peu, et
d’ailleurs, pouvait-il résister?
Il laissa donc passer le jeune homme, et, refermant la porte:
—Benignus Spiagudry, dit-il, est à votre service pour tout ce qui
concerne les sciences humaines. Cependant, si, comme votre visite
nocturne semble l’annoncer, vous croyez parler à un sorcier, vous avez
tort; ne famam credas; je ne suis qu’un savant.—Entrons, seigneur
étranger, dans mon laboratoire.
—Non pas, dit Ordener, c’est à ces cadavres qu’il faut nous arrêter.
—À ces cadavres! s’écria Spiagudry, recommençant à trembler. Mais,
seigneur, vous ne pouvez les voir.
—Comment, je ne puis voir des corps qui ne sont déposés là que pour
être vus! Je vous répète que j’ai des renseignements à vous demander
sur l’un d’eux; votre devoir est de me les donner. Obéissez de gré,
vieillard, ou vous obéirez de force.
Spiagudry avait un profond respect pour les sabres, et il en voyait
briller un au côté d’Ordener.
—Nihil non arrogat armis, murmura-t-il; et, fouillant dans le
trousseau de ses clefs, il ouvrit la grille à hauteur d’appui, et
introduisit l’étranger dans la seconde section de la salle.
—Montrez-moi les vêtements du capitaine, dit celui-ci.
En ce moment, un rayon de la lampe tomba sur la tête sanglante de Gill
Stadt.
—Juste Dieu! s’écria Ordener, quelle abominable profanation!
—Grand saint Hospice, ayez pitié de moi! dit à voix basse le vieux
concierge.
—Vieillard, poursuivit Ordener d’une voix menaçante, êtes-vous si
loin de la tombe, pour violer le respect qu’on lui voue, et ne
craignez-vous pas, malheureux, que les vivants ne vous apprennent ce
que l’on doit aux morts?
—Oh! s’écria le pauvre concierge, grâce, ce n’est pas moi! Si vous
saviez!.... Et il s’arrêta, car il se rappela ces mots du petit homme:
Sois fidèle et muet.
—Avez-vous vu quelqu’un sortir par cette ouverture? demanda-t-il
d’une voix éteinte.
—Oui. Est-ce ton complice?
—Non, c’est le coupable, le seul coupable! j’en jure par toutes les
réprobations infernales, par toutes les bénédictions célestes, par ce
corps même si indignement profané!—Et il s’était prosterné sur la
pierre devant Ordener.
Tout hideux qu’était Spiagudry, il y avait cependant dans son
désespoir, dans ses protestations, un accent de vérité qui persuada le
jeune homme.
—Vieillard, dit-il, relève-toi, et si tu n’as point outragé la mort,
n’avilis point la vieillesse.
Le concierge se releva. Ordener continua:
—Quel est le coupable?
—Oh! silence, noble jeune seigneur, vous ignorez de qui vous parlez.
Silence!
Et Spiagudry se répétait intérieurement: Sois fidèle et muet.
Ordener reprit froidement:
—Quel est le coupable? Je veux le connaître.
—Au nom du ciel, seigneur! ne parlez pas ainsi, taisez-vous, de
peur....
—La peur ne me fera point taire et te fera parler.
—Excusez-moi, pardon, mon jeune maître! dit le désolé Spiagudry, je
ne puis.
—Tu le peux, car je le veux. Tu nommeras le profanateur!
Spiagudry chercha encore à tergiverser.
—Eh bien! noble maître, le profanateur de ce cadavre est l’assassin
de cet officier.
—Cet officier est donc mort assassiné? demanda Ordener, ramené par
cette transition au but de sa recherche.
—Oui, sans doute, seigneur.
—Et par qui? par qui?
—Au nom de la sainte que votre mère invoquait en vous donnant le
jour, ne cherchez pas à savoir ce nom, mon jeune maître, ne me forcez
pas à le révéler.
—Si l’intérêt que j’ai à le savoir avait besoin d'être accru, vous y
ajouteriez, vieillard, l’intérêt de la curiosité. Je vous commande de
me nommer ce meurtrier.
—Eh bien, dit Spiagudry, remarquez ces profondes déchirures produites
par des ongles longs et tranchants sur le corps de ce malheureux.
Elles vous nomment l’assassin.
Et le vieillard montrait à Ordener de longues et fortes égratignures
sur le cadavre nu et lavé.
—Comment? dit Ordener, est-ce quelque bête fauve?
—Non, mon jeune seigneur.
—Mais, à moins que ce ne soit le diable....
—Chut! prenez garde de trop bien deviner. N’avez-vous jamais entendu
parler, poursuivit le concierge à voix basse, d’un homme ou d’un
monstre à face humaine, dont les ongles sont aussi longs que ceux
d’Astaroth qui nous a perdus, ou de l’Antéchrist qui nous perdra?
—Parlez plus clairement.
—Malheur! dit l’Apocalypse....
—C’est le nom de l’assassin que je vous demande.
—L’assassin... le nom?.... Seigneur, ayez pitié de moi, ayez pitié de
vous.
—La seconde de ces prières détruirait la première, quand bien même
des motifs graves ne me forceraient pas à t’arracher ce nom. N’abuse
pas plus longtemps....
—Eh bien, vous le voulez, jeune homme, dit Spiagudry se redressant et
d’une voix haute, ce meurtrier, ce profanateur est Han d’Islande.
Ce nom redoutable n’était pas ignoré d’Ordener.
—Comment! reprit-il, Han! cet exécrable bandit!
—Ne l’appelez pas bandit, car il vit toujours seul.
—Alors, misérable, comment le connaissez-vous? Quels crimes communs
vous ont donc rapprochés?
—Oh! noble maître, daignez ne pas croire aux apparences. Le tronc de
chêne est-il vénéneux parce que le serpent s’y abrite?
—Point de vaines paroles! un scélérat ne peut avoir d’ami qu’un
complice.
—Je ne suis point son ami, et moins encore son complice; et si mes
serments ne vous ont pas persuadé, seigneur, veuillez de grâce
remarquer que cette profanation détestable m’expose, dans vingt-quatre
heures, quand on viendra relever le corps de Gill Stadt, au supplice
des sacrilèges, et me jette ainsi dans la plus effroyable inquiétude
où innocent se soit jamais trouvé.
Ces considérations d’intérêt personnel firent encore plus sur Ordener
que la voix suppliante du pauvre gardien, auquel elles avaient
probablement inspiré en bonne partie sa pathétique, quoique inutile
résistance au sacrilège du petit homme. Ordener parut méditer un
moment, pendant lequel Spiagudry cherchait à lire sur son visage si ce
repos déciderait la paix ou ramènerait la tempête.
Enfin il dit d’un ton sévère, mais calme:
—Vieillard, soyez véridique. Ayez-vous trouvé des papiers sur cet
officier?
—Aucun, sur mon honneur.
—Savez-vous si Han d’Islande en a trouvé?
—Je vous jure par saint Hospice que je l’ignore.
—Vous l’ignorez? savez-vous où se cache ce Han d’Islande?
—Il ne se cache jamais, il erre toujours.
—Soit; mais enfin quelles sont ses retraites?
—Ce païen, répondit le vieillard à voix basse, a autant de retraites
que l'île de Hitteren a de récifs, que l’étoile Sirius a de rayons.
—Je vous engage de nouveau, interrompit Ordener, à parler en termes
positifs. Je vais vous donner l’exemple; écoutez. Vous êtes
mystérieusement lié avec un brigand dont vous soutenez ne pas être le
complice. Si vous le connaissez, vous devez savoir où il s’est
maintenant retiré.—Ne m’interrompez pas.—Si vous n'êtes pas son
complice, vous n’hésiterez pas à me conduire à sa recherche.
Spiagudry ne put contenir son effroi.
—Vous, noble seigneur, vous, grand Dieu! plein de jeunesse et de vie,
provoquer, rechercher ce démoniaque! Quand Ingiald aux quatre bras
combattit le géant Nyctolm, du moins avait-il quatre bras.
—Eh bien, dit Ordener en souriant, s’il faut quatre bras, ne
serez-vous pas mon guide?
—Moi! votre guide! Comment pouvez-vous vous railler ainsi d’un pauvre
vieillard qui a déjà presque besoin d’un guide lui-même?
—Écoutez, reprit Ordener, n’essayez pas vous-même de vous jouer de
moi. Si cette profanation, dont je veux bien vous croire innocent,
vous expose au châtiment des sacrilèges, vous ne pouvez rester ici. Il
vous faut donc fuir. Je vous offre ma sauvegarde, mais à condition que
vous me conduirez à la retraite du brigand. Soyez mon guide, je serai
votre protecteur. Je dis plus; si j’atteins Han d’Islande, je
l’amènerai ici mort ou vif. Vous pourrez prouver votre innocence, et
je vous promets de vous faire rentrer dans votre emploi. Voilà, en
attendant, plus d’écus royaux qu’il ne vous en rapporte par an.
Ordener, en gardant la bourse pour la fin, avait observé dans ses
arguments la gradation voulue par les saines lois de la logique.
Cependant ils étaient par eux-mêmes assez forts pour faire rêver
Spiagudry. Il commença par prendre l’argent.
—Noble maître, vous avez raison, dit-il ensuite, et son œil,
jusqu’alors indécis, se releva sur Ordener. Si je vous suis, je
m’expose quelque jour à la vengeance du formidable Han. Si je reste,
je tombe demain entre les mains du bourreau Orugix.—Quel est donc
déjà le supplice des sacrilèges? N’importe.—Dans les deux cas, ma
pauvre vie est en péril; mais comme, d’après la juste observation de
Sæmond-Sigfusson, autrement dit le Sage, inter duo pericula æqualia,
minus imminens eligendum est, je vous suis.—Oui, seigneur, je serai
votre guide. Veuillez ne pas oublier toutefois que j’ai fait tout ce
que j’ai pu pour vous détourner de votre aventureux dessein.
—Soit, dit Ordener. Vous serez donc mon guide. Vieillard, ajouta-t-il
avec un regard expressif, je compte sur votre loyauté.
—Ah! maître, répondit le concierge, la foi de Spiagudry est aussi
pure que l’or que vous venez de me donner si gracieusement.
—Qu’il n’en soit pas autrement, car je vous prouverais que le fer que
je porte n’est pas de moins bon aloi que mon or.—Où pensez-vous que
soit Han d’Islande?
—Mais, comme le midi du Drontheimhus est plein de troupes qu’on y a
envoyées sur je ne sais quelle réquisition du grand-chancelier, Han
doit s'être dirigé vers la grotte de Walderlong ou vers le lac de
Smiasen. Notre route est par Skongen.
—Quand pouvez-vous me suivre?
—Après la journée qui commence, quand la nuit sera close et le
Spladgest fermé, votre pauvre serviteur commencera près de vous les
fonctions de guide, pour lesquelles il privera les morts de ses soins.
Nous chercherons un moyen de cacher pendant tout le jour, aux yeux du
peuple, la mutilation du mineur.
—Où vous trouverai-je ce soir?
—Sur la grande place de Drontheim, s’il convient au maitre, près la
statue de la Justice, qui fut jadis Freya, et qui me protégera sans
doute de son ombre en reconnaissance du beau diable que j’ai fait
sculpter sous ses pieds.
Spiagudry allait peut-être répéter verbalement à Ordener les
considérants de son placet au gouverneur, si celui-ci ne l’eût
interrompu.
—Il suffit, vieillard, le traité est conclu.
—Conclu, répéta le concierge.
Il achevait ce mot, lorsqu’une espèce de grondement se fit entendre
comme au-dessus d’eux. Le concierge tressaillit.
—Qu’est cela? dit-il.
—N’y a-t-il ici, dit Ordener également surpris, d’autre habitant
vivant que vous?
—Vous me rappelez mon vicaire Oglypiglap, reprit Spiagudry rassuré
par cette idée; c’est lui sans doute qui dort bruyamment. Un lapon qui
dort, selon l’évêque Arngrim, fait autant de bruit qu’une femme qui
veille.
En parlant ainsi, ils s’étaient rapprochés de la porte du Spladgest.
Spiagudry l’ouvrit doucement.
—Adieu, mon jeune seigneur, dit-il à Ordener, le ciel vous mette en
joie. À ce soir. Si votre chemin vous conduit devant la croix de saint
Hospice, daignez prier pour votre misérable serviteur Benignus
Spiagudry.
Alors refermant en hâte la porte, autant de crainte d'être aperçu que
pour garantir sa lampe des premières brises du matin, il revint près
du cadavre de Gill, et s’occupa d’en tourner la tête de manière à en
cacher la blessure.
Il avait fallu bien des raisons pour décider le timide concierge à
accepter l’offre aventureuse de l’étranger. Dans les motifs de sa
téméraire détermination entraient: 1° la crainte d’Ordener présent;
2° celle du bourreau Orugix; 3° une vieille haine pour Han d’Islande,
haine qu’il osait à peine s’avouer à lui-même, tant la terreur la
comprimait; 4° l’amour pour les sciences, auxquelles son voyage serait
si utile; 5° la confiance en son esprit rusé, pour se dérober aux
regards de Han; 6° un attrait tout spéculatif pour certain métal que
renfermait la bourse du jeune aventurier, et dont paraissait aussi
remplie la boîte de fer volée au capitaine et destinée à la veuve
Stadt, message qui maintenant courait grand risque de ne jamais
quitter le messager.
Une dernière raison enfin, c’était l’espérance bien ou mal fondée de
rentrer tôt ou tard dans la place qu’il allait abandonner. Que lui
importait d’ailleurs que le brigand tuât le voyageur ou le voyageur le
brigand? À ce point de sa rêverie, il ne put s’empêcher de dire à
haute voix:
—Cela me fera toujours un cadavre.
Un nouveau grondement se fit encore entendre, et le malheureux
concierge frissonna.
—Ce ne sont vraiment point là les ronflements d’Oglypiglap, se
dit-il; ce bruit vient du dehors.
Puis, après un moment de réflexion:
—Je suis bien simple de m’effrayer ainsi, c’est sans doute le dogue
du port qui se réveille et qui aboie.
Alors il acheva de disposer les membres défigurés de Gill; puis,
refermant toutes les portes, vint se délasser sur son grabat des
fatigues de la nuit qui s’achevait, et prendre des forces pour celle
qui se préparait.