XXXIX
Cent bannières flottaient sur les têtes des
braves, des ruisseaux de sang coulaient de toutes
parts, et la mort paraissait préférable à la
fuite. Un barde saxon aurait appelé cette nuit la
fête des épées; le cri des aigles fondant sur leur
proie, ce bruit de guerre, aurait été plus
flatteur à son oreille que les chants joyeux d’un
festin de noces.
WALTER SCOTT. Ivanhoë
On n’entreprendra pas de décrire ici l’épouvantable confusion qui
rompit les colonnes déjà désordonnées des rebelles, quand le fatal
défilé leur montra soudain toutes ses cimes hérissées, tous ses antres
peuplés d’ennemis inattendus. Il eût été difficile de distinguer si le
long cri, formé de mille cris, qui s’échappa de leurs rangs ainsi
inopinément foudroyés, était un cri de désespoir, d’épouvante ou de
rage. Le feu terrible que vomissaient sur eux de toutes parts les
pelotons démasqués des troupes royales s’accroissait de moment en
moment; et, avant qu’il fût parti de leurs lignes un autre coup de
mousquet que le funeste coup de Kennybol, ils ne voyaient déjà plus
autour d’eux qu’un nuage étouffant de fumée embrasée à travers lequel
volait aveuglément la mort, où chacun d’eux, isolé, ne reconnaissait
que soi-même, et distinguait à peine de loin les arquebusiers, les
dragons, les hulans, qui se montraient confusément au front des
rochers et sur la lisière des taillis, comme des diables dans une
fournaise.
Toutes ces bandes, ainsi éparses dans une longueur d’environ un mille,
sur un chemin étroit et tortueux, bordé d’un côté d’un torrent
profond, de l’autre d’une muraille de rochers, ce qui leur ôtait toute
facilité de se replier sur elles-mêmes, ressemblaient à ce serpent que
l’on brise en le frappant sur le dos, lorsqu’il a déroulé tous ses
anneaux, et dont les tronçons vivants se roulent longtemps dans leur
écume, cherchant encore à se réunir.
Quand la première surprise fut passée, le même désespoir parut animer,
comme une âme commune, tous ces hommes naturellement farouches et
intrépides. Furieux de se voir ainsi écraser sans défense, cette foule
de brigands poussa une clameur comme un seul corps, une clameur qui
couvrit un moment tout le bruit des ennemis triomphants; et quand
ceux-ci les virent sans chefs, sans ordre, presque sans armes, gravir,
sous un feu terrible, des rochers à pic, s’attacher des dents et des
poings à des ronces au-dessus des précipices, en agitant des marteaux
et des fourches de fer, ces soldats si bien armés, si bien rangés, si
sûrement postés, et qui n’avaient pas encore perdu un seul des leurs,
ne purent se défendre d’un mouvement d’effroi involontaire.
Il y eut plusieurs fois de ces barbares qui parvinrent, tantôt sur des
ponts de morts, tantôt en s’élevant sur les épaules de leurs
camarades, appliqués aux pentes des rocs comme des échelles vivantes,
jusqu’aux sommets occupés par les assaillants; mais à peine
avaient-ils crié: Liberté! à peine avaient-ils élevé leurs haches ou
leurs massues noueuses; à peine avaient-ils montré leurs noirs
visages, tout écumants d’une rage convulsive, qu’ils étaient
précipités dans l’abîme, entraînant avec eux ceux de leurs hasardeux
compagnons qu’ils rencontraient dans leur chute suspendus à quelque
buisson ou embrassant quelque pointe de roche.
Les efforts de ces infortunés pour fuir et pour se défendre étaient
vains; toutes les issues du défilé étaient fermées; tous les points
accessibles étaient hérissés de soldats. La plupart de ces malheureux
rebelles expiraient en mordant le sable de la route, après avoir brisé
leurs bisaiguës ou leurs coutelas sur quelque éclat de granit;
quelques-uns, croisant les bras, l’œil fixé à terre, s’asseyaient sur
des pierres au bord du chemin, et là ils attendaient, en silence et
immobiles, qu’une balle les jetât dans le torrent. Ceux d’entre eux
que la prévoyance de Hacket avait armés de mauvaises arquebuses
dirigeaient au hasard quelques coups perdus vers la crête des rochers,
vers l’ouverture des cavernes d’où tombaient sans cesse sur eux de
nouvelles pluies de balles. Une rumeur tumultueuse, où l’on
distinguait les cris furieux des chefs et les commandements
tranquilles des officiers, se mêlait incessamment au fracas
intermittent et fréquent des décharges, tandis qu’une sanglante vapeur
montait et fuyait au-dessus du lieu de carnage, jetant au front des
montagnes de grandes lueurs tremblantes; et que le torrent, blanchi
d’écume, passait comme un ennemi, entre ces deux troupes d’hommes
ennemis, emportant avec lui sa proie de cadavres.
Mais, dès les premiers moments de l’action, ou plutôt de la boucherie,
c’étaient les montagnards de Kole, commandés par le brave et imprudent
Kennybol, qui avaient le plus souffert. On se souvient qu’ils
formaient l’avant-garde de l’armée rebelle, et qu’ils étaient engagés
dans le bois de pins qui termine le défilé. À peine le malencontreux
Kennybol eut-il armé son arquebuse, que ce bois, peuplé soudain, en
quelque sorte par magie, de tirailleurs ennemis, les enferma d’un
cercle de feu; tandis que, du sommet d’une hauteur en esplanade
dominée par quelques grandes roches penchées, un bataillon entier du
régiment de Munckholm, formé en équerre, les foudroyait sans relâche
d’une mousqueterie épouvantable. Dans cette horrible crise, Kennybol,
éperdu, jeta les yeux vers le mystérieux géant, n’attendant plus de
salut que d’un pouvoir surhumain, tel que celui de Han d’Islande; mais
il ne vit point le formidable démon déployer soudain deux ailes
immenses, et s’élever au-dessus des combattants en vomissant des
flammes et des foudres sur les arquebusiers; il ne le vit point
grandir tout à coup jusqu’aux nuages, et renverser une montagne sur
les assaillants, ou frapper du pied la terre, et ouvrir un abîme sous
le bataillon embusqué. Ce formidable Han d’Islande recula comme lui
dès la première bordée d’arquebusades, et vint à lui d’un visage
presque troublé, demandant une carabine, attendu, disait-il avec une
voix assez ordinaire, qu’en un pareil moment sa hache lui était aussi
inutile que la quenouille d’une vieille femme.
Kennybol, étonné, mais toujours aussi crédule, remit son propre
mousqueton au géant avec un effroi qui lui faisait presque oublier la
crainte des balles qui pleuvaient autour de lui. Espérant toujours un
prodige, il s’attendit encore à voir son arme fatale devenir entre les
mains de Han d’Islande aussi grosse qu’un canon, ou se métamorphoser
en un dragon ailé lançant du feu par les yeux, la gueule et les
narines. Il n’en fut rien, et l’étonnement du pauvre chasseur fut au
comble quand il vit le démon charger comme lui la carabine de poudre
et de plomb ordinaire, la mettre en joue à sa manière, et lâcher tout
simplement son coup, sans même ajuster aussi bien que lui, Kennybol,
aurait pu le faire. Il le regarda avec une morne stupeur répéter cette
opération toute machinale plusieurs fois de suite; et, convaincu enfin
qu’il fallait renoncer à un miracle, il songea à tirer ses compagnons
et lui-même du mauvais pas où ils se trouvaient, par quelque moyen
humain. Déjà son pauvre vieux camarade Guldon Stayper était tombé à
ses côtés, criblé de blessures; déjà tous les montagnards, épouvantés
et ne pouvant fuir, cernés de toutes parts, se serraient les uns
contre les autres, sans songer à se défendre, avec de lamentables
clameurs. Kennybol comprit et vit combien cet amas d’hommes donnait de
sûreté aux coups de l’ennemi, dont chaque décharge lui enlevait une
vingtaine des siens. Il ordonna à ses malheureux compagnons de
s’éparpiller, de se jeter dans les taillis qui longent le chemin,
beaucoup plus large en cet endroit que dans le reste de la gorge du
Pilier-Noir, de se cacher sous les broussailles, et de riposter de
leur mieux au feu de plus en plus meurtrier des tirailleurs et du
bataillon. Les montagnards, pour la plupart bien armés, parce qu’ils
étaient tous chasseurs, exécutèrent l’ordre de leur chef avec une
soumission qu’il n’eût peut-être pas obtenue dans un moment moins
critique; car, en face du danger, les hommes en général perdent la
tête, et alors ils obéissent assez volontiers à celui qui se charge
d’avoir du sang-froid et de la présence d’esprit pour tous.
Cette mesure sage était loin cependant d'être la victoire, ou
seulement le salut. Il y avait déjà plus de montagnards étendus hors
de combat qu’il n’en restait debout, et, malgré l’exemple et les
encouragements de leur chef et du géant, plusieurs d’entre eux,
s’appuyant sur leurs mousquets inutiles, ou s’étendant auprès des
blessés, avaient pris obstinément le parti de recevoir la mort sans
avoir la peine de la donner. On s’étonnera peut-être que ces hommes,
accoutumés tous les jours à braver la mort en courant de glaciers en
glaciers à la poursuite des bêtes féroces, eussent si tôt perdu
courage; mais, qu’on ne s’y trompe pas, dans les cœurs vulgaires, le
courage est local; on peut rire devant la mitraille, et trembler dans
les ténèbres ou au bord d’un précipice; on peut affronter chaque jour
les animaux farouches, franchir des abîmes d’un bond, et fuir devant
une décharge d’artillerie. Il arrive souvent que l’intrépidité n’est
qu’habitude, et que, pour avoir cessé de craindre la mort sous telle
ou telle forme, on ne l’en redoute pas moins.
Kennybol, entouré des monceaux de ses frères expirants, commençait
lui-même à désespérer, quoiqu’il n’eût encore reçu qu’une légère
atteinte au bras gauche, et qu’il vît le diabolique géant continuer
son office de mousquetaire avec l’impassibilité la plus rassurante.
Tout à coup il aperçut, dans le fatal bataillon rangé sur la hauteur,
se manifester une confusion extraordinaire, et qui ne pouvait être
certainement causée par le peu de dommage que lui faisait éprouver le
très faible feu de ses montagnards. Il entendit d’affreux cris de
détresse, des imprécations de mourants, des paroles d’épouvante,
s’élever de ce peloton victorieux. Bientôt la mousqueterie se
ralentit, la fumée s’éclaircit, et il put voir distinctement d’énormes
quartiers de granit tomber sur les arquebusiers de Munckholm du haut
de la roche élevée qui dominait le plateau où ils étaient en bataille.
Ces éclats de rocs se suivaient dans leur chute avec une horrible
rapidité; on les entendait se briser à grand bruit les uns sur les
autres, et rebondir parmi les soldats, qui, rompant leurs lignes, se
hâtaient de descendre en désordre de la hauteur et fuyaient dans
toutes les directions.
À ce secours inattendu, Kennybol tourna la tête;—le géant était
pourtant encore là! Le montagnard resta interdit, car il avait pensé
que Han d’Islande avait enfin pris son vol et s’était placé au haut de
ce rocher d’où il écrasait l’ennemi. Il éleva les yeux vers le sommet
d’où tombaient les formidables masses, et ne vit rien. Il ne pouvait
donc supposer qu’une partie des rebelles étaient parvenus à ce
redoutable poste, puisqu’on ne voyait point briller d’armes, puisqu’on
n’entendait point de cris de triomphe.
Cependant le feu du plateau avait entièrement cessé; l’épaisseur des
arbres cachait les débris du bataillon qui se ralliait sans doute au
bas de la hauteur. La mousqueterie des tirailleurs était même devenue
moins vive. Kennybol, en chef habile, profita de cet avantage bien
inespéré; il ranima ses compagnons, et leur montra, à la sombre lueur
qui rougissait toute cette scène de carnage, le monceau de cadavres
entassés sur l’esplanade parmi les quartiers de rocs qui continuaient
de tomber d’intervalle en intervalle. Alors les montagnards
répondirent à leur tour par des clameurs de victoire aux gémissements
de leurs ennemis; ils se formèrent en colonne, et, bien que toujours
incommodés par les tirailleurs épars dans les halliers, ils
résolurent, pleins comme d’un courage nouveau, de sortir de vive force
de ce funeste défilé.
La colonne ainsi formée allait s’ébranler; déjà Kennybol donnait le
signal avec sa trompe, au bruit des acclamations Liberté! liberté!
Plus de tutelle! quand le son du tambour et du cor, sonnant la
charge, se fit entendre devant eux; puis le reste du bataillon de
l’esplanade, grossi de quelques renforts de soldats frais, déboucha à
portée de carabine d’un tournant de la route, et montra aux
montagnards un front hérissé de piques et de bayonnettes, soutenu de
rangs nombreux dont l’œil ne pouvait sonder la profondeur. Arrivé
ainsi à l’improviste en vue de la colonne de Kennybol, le bataillon
fit halte, et celui qui paraissait le commander agita une petite
bannière blanche en s’avançant vers les montagnards, escorté d’un
trompette.
L’apparition imprévue de cette troupe n’avait point déconcerté
Kennybol. Il y a un point, dans le sentiment du danger, où la surprise
et la crainte sont impossibles. Aux premiers bruits du cor et du
tambour, le vieux renard de Kole avait arrêté ses compagnons. Au
moment où le front du bataillon se déploya en bon ordre, il fit
charger toutes les carabines et disposa ses montagnards deux par deux,
afin de présenter moins de surface aux décharges de l’ennemi. Il se
plaça lui-même en tête, à côté du géant, avec lequel, dans la chaleur
de l’action, il commençait presque à se familiariser, ayant osé
remarquer que ses yeux n’étaient pas précisément aussi flamboyants que
la fournaise d’une forge, et que les prétendues griffes de ses mains
ne s’éloignaient pas autant qu’on le disait de la forme des ongles
humains.
Quand il vit le commandant des arquebusiers royaux s’avancer ainsi
comme pour capituler, et le feu des tirailleurs s’éteindre tout à
fait, bien que leurs cris d’appel, qui retentissaient de toutes parts,
décelassent encore leur présence dans le bois, il suspendit un instant
ses préparatifs de défense.
Cependant l’officier à la bannière blanche était parvenu au milieu de
l’espace qui divisait les deux colonnes; il s’arrêta, et le trompette
qui l’accompagnait sonna trois fois la sommation. Alors l’officier
cria d’une voix forte, que les montagnards entendirent distinctement,
malgré le fracas toujours croissant dont le combat remplissait
derrière eux les gorges de la montagne:
—Au nom du roi! la grâce du roi est accordée à ceux des rebelles qui
mettront bas les armes, et livreront leurs chefs à la souveraine
justice de sa majesté!
Le parlementaire avait à peine prononcé ces paroles qu’un coup de feu
partit d’un taillis voisin. L’officier frappé chancela; il fit
quelques pas en élevant sa bannière, et tomba en s’écriant:—Trahison!
Nul ne sut de quelle main venait le coup fatal.
—Trahison! lâcheté! répéta le bataillon des arquebusiers avec des
frémissements de rage.
Et une effroyable salve de mousqueterie foudroya les montagnards.
—Trahison! reprirent à leur tour les montagnards, furieux de voir
leurs frères tomber à leurs côtés.
Et une décharge générale répondit à la bordée inattendue des soldats
royaux.
—Sur eux! camarades! mort à ces lâches! Mort! crièrent les officiers
des arquebusiers.
—Mort! mort! répétèrent les montagnards. Et les combattants des deux
partis s’élancèrent les sabres nus, et les deux colonnes se
rencontrèrent presque sur le corps du malheureux officier, avec un
horrible bruit d’armes et de clameurs.
Les rangs enfoncés se mêlèrent. Chefs rebelles, officiers royaux,
soldats, montagnards, tous, pêle-mêle, se heurtèrent, se saisirent,
s’étreignirent, comme deux troupeaux de tigres affamés qui se joignent
dans un désert. Les longues piques, les bayonnettes, les pertuisanes
étaient devenues inutiles; les sabres et les haches brillaient seuls
au-dessus des têtes; et beaucoup de combattants, luttant corps à
corps, ne pouvaient même plus employer d’autres armes que le poignard
ou les dents.
Une égale fureur, une pareille indignation animait les montagnards et
les arquebusiers; le même cri trahison! vengeance! était vomi par
toutes les bouches. La mêlée en était arrivée à ce point où la
férocité entre dans tous les cœurs, où l’on préfère à sa vie la mort
d’un ennemi que l’on ne connaît pas, où l’on marche avec indifférence
sur des amas de blessés et de cadavres parmi lesquels le mourant se
réveille, pour combattre encore de sa morsure celui qui le foule aux
pieds.
C’est dans ce moment qu’un petit homme, que plusieurs combattants, à
travers les fumées et les vapeurs du sang, prirent d’abord, à son
vêtement de peaux de bêtes, pour un animal sauvage, se jeta au milieu
du carnage, avec d’horribles rires et des hurlements de joie. Nul ne
savait d’où il venait, ni pour quel parti il combattait, car sa hache
de pierre ne choisissait pas ses victimes, et fendait également le
crâne d’un rebelle et le ventre d’un soldat. Il paraissait néanmoins
massacrer plus volontiers les arquebusiers de Munckholm. Tout
s’écartait devant lui; il courait dans la mêlée comme un esprit; et sa
hache sanglante tournoyait sans cesse autour de lui, faisant jaillir
de tous côtés des lambeaux de chair, des membres rompus, des ossements
fracassés. Il criait vengeance! comme tous les autres, et prononçait
des paroles bizarres, parmi lesquelles le nom de Gill revenait
souvent. Ce formidable inconnu était dans le carnage comme dans une
fête.
Un montagnard sur lequel son regard meurtrier s’était arrêté vint
tomber aux pieds du géant dans lequel Kennybol avait placé tant
d’espérances déçues, en criant:
—Han d’Islande, sauve-moi!
—Han d’Islande! répéta le petit homme.
Il s’avança vers le géant.
—Est-ce que tu es Han d’Islande? dit-il.
Le géant pour réponse leva sa hache de fer. Le petit homme recula, et
le tranchant, dans sa chute, s’enfonça dans le crâne même du
malheureux qui implorait le secours du géant.
L’inconnu se mit à rire.
—Ho! ho! par Ingolfe! je croyais Han d’Islande plus adroit.
—C’est ainsi que Han d’Islande sauve qui l’implore! dit le géant.
—Tu as raison. Les deux formidables champions s’attaquèrent avec
rage. La hache de fer et la hache de pierre se rencontrèrent; elles se
heurtèrent si violemment, que les deux tranchants volèrent en éclats
avec mille étincelles.
Plus prompt que la pensée, le petit homme désarmé saisit une lourde
massue de bois, laissée à terre par un mourant, et, évitant le géant
qui se courbait pour le saisir entre ses bras, il asséna, à mains
jointes, un coup furieux de massue sur le large front de son colossal
adversaire.
Le géant poussa un cri étouffé et tomba. Le petit homme triomphant le
foula aux pieds, en écumant de joie.
—Tu portais un nom trop lourd pour toi, dit-il.
Et, agitant sa massue victorieuse, il alla chercher d’autres victimes.
Le géant n’était pas mort. La violence du coup l’avait étourdi, il
était tombé presque sans vie. Il commençait à rouvrir les yeux et à
faire quelques faibles mouvements, lorsqu’un arquebusier l’aperçut
dans le tumulte, et se jeta sur lui en criant:
—Han d’Islande est pris! victoire!
—Han d’Islande est pris! répétèrent toutes les voix avec des accents
de triomphe ou de détresse.
Le petit homme avait disparu.
Il y avait déjà quelque temps que les montagnards se sentaient
succomber sous le nombre; car aux arquebusiers de Munckholm s’étaient
joints les tirailleurs de la forêt, et des détachements de hulans et
de dragons démontés, qui arrivaient de moment en moment de l’intérieur
des gorges, où la reddition des principaux chefs rebelles avait arrêté
le carnage. Le brave Kennybol, blessé au commencement de l’action,
avait été fait prisonnier. La capture de Han d’Islande acheva
d’abattre tout le reste du courage des montagnards. Ils mirent bas les
armes.
Quand les premières blancheurs de l’aube éclairèrent la cime aiguë des
hauts glaciers encore à demi submergés dans l’ombre, il n’y avait plus
dans les défilés du Pilier-Noir qu’un morne repos, qu’un affreux
silence parfois entremêlé de faibles plaintes dont se jouait le vent
léger du matin. De noires nuées de corbeaux accouraient vers ces
fatales gorges de tous les points du ciel; et quelques pauvres
chevriers, ayant passé pendant le crépuscule sur la lisière des
rochers, revinrent effrayés dans leurs cabanes, affirmant qu’ils
avaient vu, dans le défilé du Pilier-Noir, une bête à face humaine,
qui buvait du sang, assise sur des monceaux de morts.
XXXIX
Cent bannières flottaient sur les têtes des
braves, des ruisseaux de sang coulaient de toutes
parts, et la mort paraissait préférable à la
fuite. Un barde saxon aurait appelé cette nuit la
fête des épées; le cri des aigles fondant sur leur
proie, ce bruit de guerre, aurait été plus
flatteur à son oreille que les chants joyeux d’un
festin de noces.
WALTER SCOTT. Ivanhoë
On n’entreprendra pas de décrire ici l’épouvantable confusion qui
rompit les colonnes déjà désordonnées des rebelles, quand le fatal
défilé leur montra soudain toutes ses cimes hérissées, tous ses antres
peuplés d’ennemis inattendus. Il eût été difficile de distinguer si le
long cri, formé de mille cris, qui s’échappa de leurs rangs ainsi
inopinément foudroyés, était un cri de désespoir, d’épouvante ou de
rage. Le feu terrible que vomissaient sur eux de toutes parts les
pelotons démasqués des troupes royales s’accroissait de moment en
moment; et, avant qu’il fût parti de leurs lignes un autre coup de
mousquet que le funeste coup de Kennybol, ils ne voyaient déjà plus
autour d’eux qu’un nuage étouffant de fumée embrasée à travers lequel
volait aveuglément la mort, où chacun d’eux, isolé, ne reconnaissait
que soi-même, et distinguait à peine de loin les arquebusiers, les
dragons, les hulans, qui se montraient confusément au front des
rochers et sur la lisière des taillis, comme des diables dans une
fournaise.
Toutes ces bandes, ainsi éparses dans une longueur d’environ un mille,
sur un chemin étroit et tortueux, bordé d’un côté d’un torrent
profond, de l’autre d’une muraille de rochers, ce qui leur ôtait toute
facilité de se replier sur elles-mêmes, ressemblaient à ce serpent que
l’on brise en le frappant sur le dos, lorsqu’il a déroulé tous ses
anneaux, et dont les tronçons vivants se roulent longtemps dans leur
écume, cherchant encore à se réunir.
Quand la première surprise fut passée, le même désespoir parut animer,
comme une âme commune, tous ces hommes naturellement farouches et
intrépides. Furieux de se voir ainsi écraser sans défense, cette foule
de brigands poussa une clameur comme un seul corps, une clameur qui
couvrit un moment tout le bruit des ennemis triomphants; et quand
ceux-ci les virent sans chefs, sans ordre, presque sans armes, gravir,
sous un feu terrible, des rochers à pic, s’attacher des dents et des
poings à des ronces au-dessus des précipices, en agitant des marteaux
et des fourches de fer, ces soldats si bien armés, si bien rangés, si
sûrement postés, et qui n’avaient pas encore perdu un seul des leurs,
ne purent se défendre d’un mouvement d’effroi involontaire.
Il y eut plusieurs fois de ces barbares qui parvinrent, tantôt sur des
ponts de morts, tantôt en s’élevant sur les épaules de leurs
camarades, appliqués aux pentes des rocs comme des échelles vivantes,
jusqu’aux sommets occupés par les assaillants; mais à peine
avaient-ils crié: Liberté! à peine avaient-ils élevé leurs haches ou
leurs massues noueuses; à peine avaient-ils montré leurs noirs
visages, tout écumants d’une rage convulsive, qu’ils étaient
précipités dans l’abîme, entraînant avec eux ceux de leurs hasardeux
compagnons qu’ils rencontraient dans leur chute suspendus à quelque
buisson ou embrassant quelque pointe de roche.
Les efforts de ces infortunés pour fuir et pour se défendre étaient
vains; toutes les issues du défilé étaient fermées; tous les points
accessibles étaient hérissés de soldats. La plupart de ces malheureux
rebelles expiraient en mordant le sable de la route, après avoir brisé
leurs bisaiguës ou leurs coutelas sur quelque éclat de granit;
quelques-uns, croisant les bras, l’œil fixé à terre, s’asseyaient sur
des pierres au bord du chemin, et là ils attendaient, en silence et
immobiles, qu’une balle les jetât dans le torrent. Ceux d’entre eux
que la prévoyance de Hacket avait armés de mauvaises arquebuses
dirigeaient au hasard quelques coups perdus vers la crête des rochers,
vers l’ouverture des cavernes d’où tombaient sans cesse sur eux de
nouvelles pluies de balles. Une rumeur tumultueuse, où l’on
distinguait les cris furieux des chefs et les commandements
tranquilles des officiers, se mêlait incessamment au fracas
intermittent et fréquent des décharges, tandis qu’une sanglante vapeur
montait et fuyait au-dessus du lieu de carnage, jetant au front des
montagnes de grandes lueurs tremblantes; et que le torrent, blanchi
d’écume, passait comme un ennemi, entre ces deux troupes d’hommes
ennemis, emportant avec lui sa proie de cadavres.
Mais, dès les premiers moments de l’action, ou plutôt de la boucherie,
c’étaient les montagnards de Kole, commandés par le brave et imprudent
Kennybol, qui avaient le plus souffert. On se souvient qu’ils
formaient l’avant-garde de l’armée rebelle, et qu’ils étaient engagés
dans le bois de pins qui termine le défilé. À peine le malencontreux
Kennybol eut-il armé son arquebuse, que ce bois, peuplé soudain, en
quelque sorte par magie, de tirailleurs ennemis, les enferma d’un
cercle de feu; tandis que, du sommet d’une hauteur en esplanade
dominée par quelques grandes roches penchées, un bataillon entier du
régiment de Munckholm, formé en équerre, les foudroyait sans relâche
d’une mousqueterie épouvantable. Dans cette horrible crise, Kennybol,
éperdu, jeta les yeux vers le mystérieux géant, n’attendant plus de
salut que d’un pouvoir surhumain, tel que celui de Han d’Islande; mais
il ne vit point le formidable démon déployer soudain deux ailes
immenses, et s’élever au-dessus des combattants en vomissant des
flammes et des foudres sur les arquebusiers; il ne le vit point
grandir tout à coup jusqu’aux nuages, et renverser une montagne sur
les assaillants, ou frapper du pied la terre, et ouvrir un abîme sous
le bataillon embusqué. Ce formidable Han d’Islande recula comme lui
dès la première bordée d’arquebusades, et vint à lui d’un visage
presque troublé, demandant une carabine, attendu, disait-il avec une
voix assez ordinaire, qu’en un pareil moment sa hache lui était aussi
inutile que la quenouille d’une vieille femme.
Kennybol, étonné, mais toujours aussi crédule, remit son propre
mousqueton au géant avec un effroi qui lui faisait presque oublier la
crainte des balles qui pleuvaient autour de lui. Espérant toujours un
prodige, il s’attendit encore à voir son arme fatale devenir entre les
mains de Han d’Islande aussi grosse qu’un canon, ou se métamorphoser
en un dragon ailé lançant du feu par les yeux, la gueule et les
narines. Il n’en fut rien, et l’étonnement du pauvre chasseur fut au
comble quand il vit le démon charger comme lui la carabine de poudre
et de plomb ordinaire, la mettre en joue à sa manière, et lâcher tout
simplement son coup, sans même ajuster aussi bien que lui, Kennybol,
aurait pu le faire. Il le regarda avec une morne stupeur répéter cette
opération toute machinale plusieurs fois de suite; et, convaincu enfin
qu’il fallait renoncer à un miracle, il songea à tirer ses compagnons
et lui-même du mauvais pas où ils se trouvaient, par quelque moyen
humain. Déjà son pauvre vieux camarade Guldon Stayper était tombé à
ses côtés, criblé de blessures; déjà tous les montagnards, épouvantés
et ne pouvant fuir, cernés de toutes parts, se serraient les uns
contre les autres, sans songer à se défendre, avec de lamentables
clameurs. Kennybol comprit et vit combien cet amas d’hommes donnait de
sûreté aux coups de l’ennemi, dont chaque décharge lui enlevait une
vingtaine des siens. Il ordonna à ses malheureux compagnons de
s’éparpiller, de se jeter dans les taillis qui longent le chemin,
beaucoup plus large en cet endroit que dans le reste de la gorge du
Pilier-Noir, de se cacher sous les broussailles, et de riposter de
leur mieux au feu de plus en plus meurtrier des tirailleurs et du
bataillon. Les montagnards, pour la plupart bien armés, parce qu’ils
étaient tous chasseurs, exécutèrent l’ordre de leur chef avec une
soumission qu’il n’eût peut-être pas obtenue dans un moment moins
critique; car, en face du danger, les hommes en général perdent la
tête, et alors ils obéissent assez volontiers à celui qui se charge
d’avoir du sang-froid et de la présence d’esprit pour tous.
Cette mesure sage était loin cependant d'être la victoire, ou
seulement le salut. Il y avait déjà plus de montagnards étendus hors
de combat qu’il n’en restait debout, et, malgré l’exemple et les
encouragements de leur chef et du géant, plusieurs d’entre eux,
s’appuyant sur leurs mousquets inutiles, ou s’étendant auprès des
blessés, avaient pris obstinément le parti de recevoir la mort sans
avoir la peine de la donner. On s’étonnera peut-être que ces hommes,
accoutumés tous les jours à braver la mort en courant de glaciers en
glaciers à la poursuite des bêtes féroces, eussent si tôt perdu
courage; mais, qu’on ne s’y trompe pas, dans les cœurs vulgaires, le
courage est local; on peut rire devant la mitraille, et trembler dans
les ténèbres ou au bord d’un précipice; on peut affronter chaque jour
les animaux farouches, franchir des abîmes d’un bond, et fuir devant
une décharge d’artillerie. Il arrive souvent que l’intrépidité n’est
qu’habitude, et que, pour avoir cessé de craindre la mort sous telle
ou telle forme, on ne l’en redoute pas moins.
Kennybol, entouré des monceaux de ses frères expirants, commençait
lui-même à désespérer, quoiqu’il n’eût encore reçu qu’une légère
atteinte au bras gauche, et qu’il vît le diabolique géant continuer
son office de mousquetaire avec l’impassibilité la plus rassurante.
Tout à coup il aperçut, dans le fatal bataillon rangé sur la hauteur,
se manifester une confusion extraordinaire, et qui ne pouvait être
certainement causée par le peu de dommage que lui faisait éprouver le
très faible feu de ses montagnards. Il entendit d’affreux cris de
détresse, des imprécations de mourants, des paroles d’épouvante,
s’élever de ce peloton victorieux. Bientôt la mousqueterie se
ralentit, la fumée s’éclaircit, et il put voir distinctement d’énormes
quartiers de granit tomber sur les arquebusiers de Munckholm du haut
de la roche élevée qui dominait le plateau où ils étaient en bataille.
Ces éclats de rocs se suivaient dans leur chute avec une horrible
rapidité; on les entendait se briser à grand bruit les uns sur les
autres, et rebondir parmi les soldats, qui, rompant leurs lignes, se
hâtaient de descendre en désordre de la hauteur et fuyaient dans
toutes les directions.
À ce secours inattendu, Kennybol tourna la tête;—le géant était
pourtant encore là! Le montagnard resta interdit, car il avait pensé
que Han d’Islande avait enfin pris son vol et s’était placé au haut de
ce rocher d’où il écrasait l’ennemi. Il éleva les yeux vers le sommet
d’où tombaient les formidables masses, et ne vit rien. Il ne pouvait
donc supposer qu’une partie des rebelles étaient parvenus à ce
redoutable poste, puisqu’on ne voyait point briller d’armes, puisqu’on
n’entendait point de cris de triomphe.
Cependant le feu du plateau avait entièrement cessé; l’épaisseur des
arbres cachait les débris du bataillon qui se ralliait sans doute au
bas de la hauteur. La mousqueterie des tirailleurs était même devenue
moins vive. Kennybol, en chef habile, profita de cet avantage bien
inespéré; il ranima ses compagnons, et leur montra, à la sombre lueur
qui rougissait toute cette scène de carnage, le monceau de cadavres
entassés sur l’esplanade parmi les quartiers de rocs qui continuaient
de tomber d’intervalle en intervalle. Alors les montagnards
répondirent à leur tour par des clameurs de victoire aux gémissements
de leurs ennemis; ils se formèrent en colonne, et, bien que toujours
incommodés par les tirailleurs épars dans les halliers, ils
résolurent, pleins comme d’un courage nouveau, de sortir de vive force
de ce funeste défilé.
La colonne ainsi formée allait s’ébranler; déjà Kennybol donnait le
signal avec sa trompe, au bruit des acclamations Liberté! liberté!
Plus de tutelle! quand le son du tambour et du cor, sonnant la
charge, se fit entendre devant eux; puis le reste du bataillon de
l’esplanade, grossi de quelques renforts de soldats frais, déboucha à
portée de carabine d’un tournant de la route, et montra aux
montagnards un front hérissé de piques et de bayonnettes, soutenu de
rangs nombreux dont l’œil ne pouvait sonder la profondeur. Arrivé
ainsi à l’improviste en vue de la colonne de Kennybol, le bataillon
fit halte, et celui qui paraissait le commander agita une petite
bannière blanche en s’avançant vers les montagnards, escorté d’un
trompette.
L’apparition imprévue de cette troupe n’avait point déconcerté
Kennybol. Il y a un point, dans le sentiment du danger, où la surprise
et la crainte sont impossibles. Aux premiers bruits du cor et du
tambour, le vieux renard de Kole avait arrêté ses compagnons. Au
moment où le front du bataillon se déploya en bon ordre, il fit
charger toutes les carabines et disposa ses montagnards deux par deux,
afin de présenter moins de surface aux décharges de l’ennemi. Il se
plaça lui-même en tête, à côté du géant, avec lequel, dans la chaleur
de l’action, il commençait presque à se familiariser, ayant osé
remarquer que ses yeux n’étaient pas précisément aussi flamboyants que
la fournaise d’une forge, et que les prétendues griffes de ses mains
ne s’éloignaient pas autant qu’on le disait de la forme des ongles
humains.
Quand il vit le commandant des arquebusiers royaux s’avancer ainsi
comme pour capituler, et le feu des tirailleurs s’éteindre tout à
fait, bien que leurs cris d’appel, qui retentissaient de toutes parts,
décelassent encore leur présence dans le bois, il suspendit un instant
ses préparatifs de défense.
Cependant l’officier à la bannière blanche était parvenu au milieu de
l’espace qui divisait les deux colonnes; il s’arrêta, et le trompette
qui l’accompagnait sonna trois fois la sommation. Alors l’officier
cria d’une voix forte, que les montagnards entendirent distinctement,
malgré le fracas toujours croissant dont le combat remplissait
derrière eux les gorges de la montagne:
—Au nom du roi! la grâce du roi est accordée à ceux des rebelles qui
mettront bas les armes, et livreront leurs chefs à la souveraine
justice de sa majesté!
Le parlementaire avait à peine prononcé ces paroles qu’un coup de feu
partit d’un taillis voisin. L’officier frappé chancela; il fit
quelques pas en élevant sa bannière, et tomba en s’écriant:—Trahison!
Nul ne sut de quelle main venait le coup fatal.
—Trahison! lâcheté! répéta le bataillon des arquebusiers avec des
frémissements de rage.
Et une effroyable salve de mousqueterie foudroya les montagnards.
—Trahison! reprirent à leur tour les montagnards, furieux de voir
leurs frères tomber à leurs côtés.
Et une décharge générale répondit à la bordée inattendue des soldats
royaux.
—Sur eux! camarades! mort à ces lâches! Mort! crièrent les officiers
des arquebusiers.
—Mort! mort! répétèrent les montagnards. Et les combattants des deux
partis s’élancèrent les sabres nus, et les deux colonnes se
rencontrèrent presque sur le corps du malheureux officier, avec un
horrible bruit d’armes et de clameurs.
Les rangs enfoncés se mêlèrent. Chefs rebelles, officiers royaux,
soldats, montagnards, tous, pêle-mêle, se heurtèrent, se saisirent,
s’étreignirent, comme deux troupeaux de tigres affamés qui se joignent
dans un désert. Les longues piques, les bayonnettes, les pertuisanes
étaient devenues inutiles; les sabres et les haches brillaient seuls
au-dessus des têtes; et beaucoup de combattants, luttant corps à
corps, ne pouvaient même plus employer d’autres armes que le poignard
ou les dents.
Une égale fureur, une pareille indignation animait les montagnards et
les arquebusiers; le même cri trahison! vengeance! était vomi par
toutes les bouches. La mêlée en était arrivée à ce point où la
férocité entre dans tous les cœurs, où l’on préfère à sa vie la mort
d’un ennemi que l’on ne connaît pas, où l’on marche avec indifférence
sur des amas de blessés et de cadavres parmi lesquels le mourant se
réveille, pour combattre encore de sa morsure celui qui le foule aux
pieds.
C’est dans ce moment qu’un petit homme, que plusieurs combattants, à
travers les fumées et les vapeurs du sang, prirent d’abord, à son
vêtement de peaux de bêtes, pour un animal sauvage, se jeta au milieu
du carnage, avec d’horribles rires et des hurlements de joie. Nul ne
savait d’où il venait, ni pour quel parti il combattait, car sa hache
de pierre ne choisissait pas ses victimes, et fendait également le
crâne d’un rebelle et le ventre d’un soldat. Il paraissait néanmoins
massacrer plus volontiers les arquebusiers de Munckholm. Tout
s’écartait devant lui; il courait dans la mêlée comme un esprit; et sa
hache sanglante tournoyait sans cesse autour de lui, faisant jaillir
de tous côtés des lambeaux de chair, des membres rompus, des ossements
fracassés. Il criait vengeance! comme tous les autres, et prononçait
des paroles bizarres, parmi lesquelles le nom de Gill revenait
souvent. Ce formidable inconnu était dans le carnage comme dans une
fête.
Un montagnard sur lequel son regard meurtrier s’était arrêté vint
tomber aux pieds du géant dans lequel Kennybol avait placé tant
d’espérances déçues, en criant:
—Han d’Islande, sauve-moi!
—Han d’Islande! répéta le petit homme.
Il s’avança vers le géant.
—Est-ce que tu es Han d’Islande? dit-il.
Le géant pour réponse leva sa hache de fer. Le petit homme recula, et
le tranchant, dans sa chute, s’enfonça dans le crâne même du
malheureux qui implorait le secours du géant.
L’inconnu se mit à rire.
—Ho! ho! par Ingolfe! je croyais Han d’Islande plus adroit.
—C’est ainsi que Han d’Islande sauve qui l’implore! dit le géant.
—Tu as raison. Les deux formidables champions s’attaquèrent avec
rage. La hache de fer et la hache de pierre se rencontrèrent; elles se
heurtèrent si violemment, que les deux tranchants volèrent en éclats
avec mille étincelles.
Plus prompt que la pensée, le petit homme désarmé saisit une lourde
massue de bois, laissée à terre par un mourant, et, évitant le géant
qui se courbait pour le saisir entre ses bras, il asséna, à mains
jointes, un coup furieux de massue sur le large front de son colossal
adversaire.
Le géant poussa un cri étouffé et tomba. Le petit homme triomphant le
foula aux pieds, en écumant de joie.
—Tu portais un nom trop lourd pour toi, dit-il.
Et, agitant sa massue victorieuse, il alla chercher d’autres victimes.
Le géant n’était pas mort. La violence du coup l’avait étourdi, il
était tombé presque sans vie. Il commençait à rouvrir les yeux et à
faire quelques faibles mouvements, lorsqu’un arquebusier l’aperçut
dans le tumulte, et se jeta sur lui en criant:
—Han d’Islande est pris! victoire!
—Han d’Islande est pris! répétèrent toutes les voix avec des accents
de triomphe ou de détresse.
Le petit homme avait disparu.
Il y avait déjà quelque temps que les montagnards se sentaient
succomber sous le nombre; car aux arquebusiers de Munckholm s’étaient
joints les tirailleurs de la forêt, et des détachements de hulans et
de dragons démontés, qui arrivaient de moment en moment de l’intérieur
des gorges, où la reddition des principaux chefs rebelles avait arrêté
le carnage. Le brave Kennybol, blessé au commencement de l’action,
avait été fait prisonnier. La capture de Han d’Islande acheva
d’abattre tout le reste du courage des montagnards. Ils mirent bas les
armes.
Quand les premières blancheurs de l’aube éclairèrent la cime aiguë des
hauts glaciers encore à demi submergés dans l’ombre, il n’y avait plus
dans les défilés du Pilier-Noir qu’un morne repos, qu’un affreux
silence parfois entremêlé de faibles plaintes dont se jouait le vent
léger du matin. De noires nuées de corbeaux accouraient vers ces
fatales gorges de tous les points du ciel; et quelques pauvres
chevriers, ayant passé pendant le crépuscule sur la lisière des
rochers, revinrent effrayés dans leurs cabanes, affirmant qu’ils
avaient vu, dans le défilé du Pilier-Noir, une bête à face humaine,
qui buvait du sang, assise sur des monceaux de morts.